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De l’acception de l’« Universalisme »

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Dans Universalisme, opuscule paru dans la collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang questionnent un concept aujourd’hui largement dévoyé.

« Ce sont ces rentiers de la République qui s’arrogent le droit de dire ce qui est ou n’est pas universaliste. Tout comme l’Académie française n’entend pas partager la définition du bon usage de la langue, les vigies du pseudo-universalisme exercent une police idéologique sur les valeurs – nous montrerons que l’universalisme n’en est pas une. « Déçus » de la gauche, pourfendeurs du « wokisme » et garants de la laïcité face aux dérives « islamo-gauchistes » des démagogues, ces progressistes autoproclamés occupent le terrain en s’insurgeant contre les ravages du politiquement correct (« on ne peut plus rien dire »), en dénonçant la dictature malsaine des réseaux sociaux et en se présentant comme seuls adversaires légitimes de l’extrême droite – puisque les antiracistes en sont les adjuvants plus ou moins conscients. » Comme l’illustre parfaitement cet extrait, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang se penchent sur une opposition presque programmatique : un pseudo-universalisme oublieux du passé et sourd aux différences contre un universalisme post-colonial désireux de remettre en question l’ordre blanc et les narratifs historiques souvent trop schématiques. Ces heurts philosophico-réflexifs se manifestent notamment à l’endroit de l’antiracisme, volontiers considéré comme sectoriel et communautariste, quand d’autres ne voient en les défaillances mémorielles qu’une mise sous cloche des blessures passées et la perpétuation d’une forme de domination des uns sur les autres.

Universalisme a partie liée avec Fragilité blanche, l’ouvrage de la sociologue américaine Robin DiAngelo paru aux éditions Les Arènes. Tous deux évoquent les mécanismes d’autodéfense des dominants, mais aussi une forme de racisme institutionnel, dont l’appellation des rues ou les statues seraient l’un des nombreux témoignages. Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang épinglent par ailleurs le « pseudo-universalisme » pour sa capacité à refouler l’histoire et à présenter le racisme comme une vulgaire relique. Ils en appellent à une réelle conscience historique et à une relativisation des points de vue, qui permettraient non seulement de replacer certains faits et personnalités à leur juste place (de la Charte du Mandé à Gabriel, Boni ou Mafungo), mais aussi à bien nommer les choses, tel que l’escomptait en son temps Albert Camus. À cet égard, comme le stipulent les auteurs, les discours sur l’« ensauvagement » des banlieues françaises ou une abolition de l’esclavage exclusivement du fait des Blancs ajoutent le mépris et les biais aux douleurs anciennes. La quête d’universalisme nécessiterait pourtant un examen attentif et sincère d’un « roman national » par trop manipulé.

« Ce qui se dit dans les enquêtes d’opinion sur la laïcité et l’incompatibilité supposée de l’islam avec les valeurs républicaines, c’est qu’une majorité de Français sont convaincus par le paradigme houellebecquien de la soumission : le voile est la forme visible d’une idéologie qui veut changer « notre » façon de vivre. Cette menace ne mériterait rien moins qu’une loi sur le séparatisme, normalisation d’un état d’exception visant les ennemis de l’intérieur : mauvais musulmans et suppôts de l’islamo-gauchisme. » Le pseudo-universalisme compartimente la France en communautés tout en regrettant le communautarisme. Et Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang de se demander pourquoi certains Français se sentent agressés par un voile ou une mosquée mais pas par l’ubérisation de l’économie, le remplacement des petits commerces par Amazon ou les anglicismes phagocytant la langue – et notamment le parler financier et managérial. Pour l’anecdote, notons que les auteurs appréhendent Donald Trump comme l’expression de notre mauvaise conscience : cela suppose qu’à leurs yeux, il s’agisse davantage d’une lame de fond que d’un épiphénomène localisé. Universalisme y apporte quelques éléments de réflexion.

Universalisme, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang
Anamosa, janvier 2022, 104 pages

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3.5

Les Promesses de Thomas Kruithof : tous accros à la politique ?

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Les Promesses de Thomas Kruithof se présente comme « un film sur la politique et non pas un film politique ».  Ce sont les mots employés pendant la promotion du film par les acteurs Reda Kateb et Isabelle Huppert, tous deux impeccables dans leur rôle respectif. Soit une maire et son directeur de cabinet pris dans une spirale entre choix de carrière et humanité. A partir d’un propos classique (et plutôt vu et revu), Thomas Kruithof parvient à construire un film en tension permanente, porté par une vraie soif du verbe et un duo qu’on prend plaisir à accompagner.

L’exercice du pouvoir

Au début des Promesses, on la voit dans le feu de l’action, au contact de l’humain. Puis, c’est lui que l’on aperçoit au milieu du tumulte, comme un arrêt sur image. Tous deux sont respectivement maire et directeur de cabinet. Elle, c’est Clémence. Lui, c’est Yazid. Ce couple politique, qui n’est pas sans rappeler celui dessiné par Borgen, la série danoise qui mettait une femme au pouvoir, est au cœur du film. Un duo complice mais conscient des failles de l’autre. C’est donc comme une sorte de joute verbale (on pense à la scène du diner où Yazid raconte une histoire édifiante pour défier justement Clémence) qui se construit peu à peu opposant – surtout rassemblant – un faux idéaliste (qui avoue que ce qu’il cherche c’est une carrière à Paris, mais plus par provocation) à une femme politique authentique  rattrapée par l’ambition. Or, l’enjeu du film est ailleurs, il est dans une fuite monumentale, dans l’insalubrité la plus totale d’une barre d’immeuble de la cité des Bernardins. Ce centre névralgique est la raison d’agir des protagonistes des Promesses. C’est autour de cette cité d’ailleurs que se nouent et se dénouent les fameuses promesses du film. C’est la victoire de réhabilitation avec laquelle Clémence veut quitter la politique après deux mandats. Ce qui compte ici, au-delà de l’histoire de ces personnages, pris comme ils sont au moment de l’action, c’est l’exercice du pouvoir politique, à un niveau local. Que l’on se trouve dans les arcanes de la politique parisienne compte moins que ce qui se passe sur le terrain où Clémence, la maire, évolue.

« T’as peur de devenir une droguée de la politique, comme eux tous ? »

Il y a donc dans Les Promesses, un sens du rythme indéniable puisque les protagonistes sont sans cesse dans l’action. Pas de repos pour le guerrier du politique de terrain qui serre des mains, prend des nouvelles de la femme d’untel, des enfants d’un autre, connaît chacun par son prénom. Pourtant, la politique se joue aussi ailleurs et nos héros le savent. Ils tentent donc quelques petites promesses à l’avance, même celles perdues d’avance. Galvanisée par le désir de convaincre ses électeurs, Clémence lâche même un pourcentage au-delà des espérances, et surtout complètement faux sur la réussite d’un projet dans lequel elle veut les embarquer. Son ambition pourtant n’est pas personnelle mais bien collective, elle dépasse la politique recluse sur elle-même à la quête du pouvoir pour le pouvoir et non la réalisation concrète.

« C’est pas avec elle qu’on va faire rêver les gens »

Dans chaque scène, convaincre est le maître mot, c’est un combat de chaque instant. C’est en ce sens que Les Promesses se conçoit comme un thriller. L’enjeu de nombreuses scènes est aussi de comprendre où est le pouvoir et qui le détient, ce que peut vraiment le local contre la machine politique. En effet, c’est quand elle est approchée puis rejetée par le gouvernement en place parce qu’elle ne ferait pas « rêver » que Clémence s’aperçoit que, comme les autres, elle désire ardemment être adorée et surtout ne pas être oubliée. Quitte à oublier ses propres promesses ! Le film est autant celui d’un combat, pour la cité des Bernardins, qu’un renoncement, Clémence doit dire adieu à la politique. C’est en cela peut-être que ce parcours est aussi touchant que passionnant à suivre, Reda Kateb/Yazid incarne la transition en douceur vers cette fin à venir pour Clémence. La douceur est dans le verbe, et sa manière d’accompagner son départ, quitte à courir tous les risques politiques, à occuper le terrain. On les voit insister avec pugnacité et Yazid n’acceptera pas que Clémence abandonne le seul vrai combat qui compte : celui pour les gens !

La baronne 

Thomas Kruithof s’est nourri de ses acteurs pour construire des personnages qu’on prend plaisir à suivre : « J’ai rapidement vu la manière de se déplacer de Reda, son élégance mais aussi sa tension ainsi que la silhouette frêle mais pleine de force et d’énergie d’Isabelle Huppert et son autorité naturelle. Donc, c’était très inspirant » explique-t-il dans une interview sur la genèse du film. On se souvient de ce naturel qu’Isabelle Huppert nous avait déjà offert dans un autre duo, cette fois-ci aux côtés de Gérard Depardieu, dans Valley of love (Guillaume Nicloux, 2015). Quant à Reda Kateb, il prouve une fois de plus qu’il est capable d’autant de douceur que de force dévastatrice, quand on passe dans sa filmographie de A moi seule (Frédéric Videau, 2011) à Hors Norme ( Olivier Nakache, Eric Toledano, 2019). Les Promesses ne nous apprend rien de nouveau sur la politique mais infiltre le pouvoir comme Baron noir (un des coscénaristes des Promesses a écrit pour la série de Canal+). Ces deux œuvres s’intéressent à ceux qui font de la politique non un combat personnel, mais une œuvre collective, en contact avec le monde, et cette eau qui suinte et qui s’infiltre dans un quotidien cabossé qui attend de toutes ses forces une main tendue. Dans Les Promesses, c’est une femme politique qui l’incarne, Clémence, capable de tout donner pour ce en quoi elle croit. Ce n’est donc pas du rêve qu’elle vend mais bien une vie concrète, c’est d’ailleurs sur ce plan là que Les Promesses se distingue : partir de la vie pour rester collé à elle et non pas promettre monts et merveilles. Ainsi que l’on soit à la marie, dans une piscine, ou à l’Élysée, c’est bien la cité des Bernardins qui est dans toutes les têtes et irrigue tout le film, nous tenant en haleine sur son avenir, et seulement sur lui.

Les Promesses : Bande annonce

Les Promesses : Fiche technique 

Synopsis : Maire d’une ville du 93, Clémence livre avec Yazid, son directeur de cabinet, une bataille acharnée pour sauver le quartier des Bernardins, une cité minée par l’insalubrité et les « marchands de sommeil ». Ce sera son dernier combat, avant de passer la main à la prochaine élection. Mais quand Clémence est approchée pour devenir ministre, son ambition remet en cause tous ses plans. Clémence peut-elle abandonner sa ville, ses proches, et renoncer à ses promesses ? …

Réalisateur : Thomas Kruithof
Scénario: Thomas Kruithof, Jean-Baptiste Delafon
Interprètes : Isabelle Huppert, Reda Kateb, Naidra Ayadi, Jean-Paul Bordes, Laurent Poitreneaux, Soufiane Guerrab, Hervé Pierre
Photographie : Alex Lamarque
Montage : Jean-Baptiste Beaudoin
Sociétés de production: 24 25 Films, France 2 Cinéma
Distributeur: Wild Bunch Distribution
Durée : 98 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 26 janvier 2022

France – 2021

Spencer de Pablo Larrain : un huis clos funeste

Avec Spencer, Pablo Larrain s’attelle une nouvelle fois à déconstruire le genre du biopic. Au lieu de retracer toute la vie d’un personnage, allant d’un époque à une autre, il prend la grande Histoire par le petit bout de la lorgnette. En ce sens, il dresse le portrait d’une princesse en pleine déliquescence lors d’un récit qui se déroule sur trois jours. La caméra du cinéaste va observer Lady Diana mordre la poussière et se confronter à un environnement royal qui n’est pas ou qui n’est plus le sien.

Après Jackie, incroyable film labyrinthique et existentielle, Spencer suit une trame narrative beaucoup plus linéaire, plus attendue, qui s’immisce presque dans le huis clos asphyxiant, plongeant presque dans les affres de l’horreur. Tout comme First Reformed et The Card Counter dernièrement pour Paul Schrader, Jackie et Spencer forment un diptyque impressionnant pour Pablo Larrain. Avec également des films comme Ema, le cinéaste a toujours autant de fascination à filmer la figure féminine, tourmentée et dont les responsabilités sont mises en difficulté par un contexte douloureux. Pour agencer toute cette ambition, Pablo Larrain met les petits plats dans les grands : une mise en scène sèche voire rêche en mouvement, mais surtout élégante et sublimée par la photo sensationnelle de Claire Mathon (Portrait de la jeune fille en feu), une bande sonore imposante par Jonny Greenwood, une Kirsten Stewart qui démontre une nouvelle fois qu’elle est une grande actrice tant son jeu parfois maniéré change d’une séquence à une autre. Puis la direction artistique, quant à elle, chatoyante et sombre à la fois, nous fait largement penser à Shining ou même Barry Lyndon.

Techniquement parlant, l’oeuvre est une orfèvrerie dépassant nos attentes. Sauf que là où Jackie nous piégeait et nous amenait vers des endroits inattendus, avec une structure narrative propice à la perte du personnage mais aussi du spectateur, Spencer se veut beaucoup plus lisible avec un personnage au prise d’un système hiérarchisant et oppressant, ou une caste royale guindée et propice aux traditions. Nous suivons une princesse qui a du mal à s’émanciper et ne semble plus trouver sa place ni en tant que femme ni en tant qu’épouse, à l’image de l’introduction avec les séquences de la pesée ou celle du souper. Un monde où la sincérité n’existe plus.

Alors que le film pourrait mordre la poussière à cause du scénario bien mince, répétitif et peu fulgurant de Steven Knight, Spencer garde toutefois une réelle tessiture : c’est un peu comme si Marie Antoinette de Sofia Coppola finirait de décuver et aurait pris une gifle par la Reine Mère. Car au delà de l’aspect protocolaire de l’afféterie du film, c’est une oeuvre qui annonce une petite mort. C’est le film d’un fantôme qui s’effondre petit à petit devant nos yeux et dont le destin funeste était déjà annoncé. Une explosion avec un réel compte à rebours. C’est un tout extrêmement cohérent dans le fond et aussi dans la forme. Là où Ema était en perpétuel mouvement autour de sa protagoniste solaire, Spencer entoure, encercle et enferme Lady Diana dans sa folie naissante. Le film est à l’image de son personnage : dévitalisé et écoeuré par le temps. Un temps figé où tout est spectral : un passé comblé de souvenirs inatteignables et un présent carnassier. 

Bande Annonce – Spencer

Synopsis : Le mariage de la princesse Diana et du prince Charles s’est terni depuis longtemps. Bien que les rumeurs de liaisons et de divorce abondent, la paix est ordonnée pour les festivités de Noël au domaine de la reine à Sandringham. Il y a à manger et à boire, à tirer et à chasser. Diana connaît le jeu. Mais cette année, les choses seront bien différentes. Spencer est une illustration de ce qu’il aurait pu se passer pendant ces quelques jours fatidiques.

Fiche Technique – Spencer

Réalisateur : Pablo Larrain
Scénario : Steve Knight
Casting: Kirsten Stewart, Jack Farthing, Sean Harris, Timothy Spall…
Sociétés de distribution : Amazon Prime Video
Durée : 1h57
Genre: Drame
Date de ressortie :  17 septembre 2022

 

« Le Dernier Piano » : une première fausse note ?

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Label Festival de Cannes 2020, Le Dernier Piano (Broken Keys en VO) est un premier film trop chargé. C’est un peu le Moyen-Orient vu à travers le regard de Douglas Sirk. La maîtrise académique en plus. Le naturel et l’effet de spontanéité en moins.

Synopsis du Dernier Piano : Karim (Tarek Yaacoub), un pianiste de talent, a l’opportunité unique de passer une audition à Vienne. La guerre et les restrictions imposées bouleversent ses projets et la survie devient un enjeu de tous les jours. Son piano constitue alors sa seule chance pour s’enfuir de cet enfer. Lorsque ce dernier est détruit par l’Etat Islamique, Karim n’a plus qu’une idée en tête, trouver les pièces pour réparer son instrument. Un long voyage commence pour retrouver sa liberté.

Un bel air

Certes, le premier long-métrage de Jimmy Keyrouz, jeune réalisateur libanais formé à l’Université de Columbia à New York, procède d’une belle intention. Celle de raconter une histoire actuelle avec émotion. Celle de conter l’histoire du Moyen-Orient à travers un regard engagé et amoureux. Oui, le film est agréable pour le regard, malgré la dureté du propos. La photographie notamment est très efficace, à mi-chemin entre la violence extérieure et la chaude résilience qui émane des personnages. Assurément, un bel air se dégage du film. Celui de ce monde qui s’écroule mais qui est reconstruit. Celui de cette souffrance qui résiste en musique.

Cependant, un autre air semble se dessiner. Celui du trop-plein. Tout semble trop réfléchi. Évidemment, le cinéma de fiction est, par définition, un cinéma écrit, choisi. Un cinéma conçu, voulu et exécuté selon les pensées d’un scénariste ou d’un réalisateur. Ce même cinéma de fiction est souvent peuplé de ces histoires inspirées de faits réels. Des histoires de toutes les régions du monde montrant une certaine réalité. Bien entendu, avec une vision, un point de vue. Mais jamais uniquement avec ce seul point de vue, qui plus est romancé.

Un trop bel air ?

Parce que Le Dernier piano est romancé. Extrêmement romancé. Si le noyau central du film, son sujet contemporain à la fois doux et violent, est percutant, Le Dernier Piano est une œuvre beaucoup trop misérabiliste. Une œuvre qui joue sur les codes du mélodrame à outrance. L’œuvre de Keyrouz manque cruellement de fluidité et de spontanéité et nous rappelle en permanence que nous sommes au cinéma.

Raconter une histoire, aussi triste soit-elle, et même dans un film assumant son aspect tragique, ne veut pas dire contrôler les émotions du spectateur à travers un pathos exagéré. Ainsi, la musique du Dernier Piano, composé par Gabriel Yared, est assez gênante. Non pas qu’elle ne soit pas mélodieuse. Mais la mélancolie des airs de Yared, doublée du symbolisme des images, devient rapidement étouffante. Finalement, elle ne semble être là que pour nous dire quand ressentir. Pire, quoi ressentir.

Voir un film, c’est faire face à des images qui parlent d’elles-mêmes. Des images imaginées et choisies certes mais qui offrent une émotion naturelle et personnelle, selon le spectateur. Des images nous offrant la possibilité de comprendre par nous-mêmes. Simplement.

Fiche technique – Le Dernier Piano

Réalisation : Jimmy Keyrouz
Scénario : Jimmy Keyrouz
Interprétation : Tarek Yaacoub (Karim)
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 13 avril 2022
Pays : Liban

Matrix Resurrections : la déconstruction d’une trilogie

Matrix Resurrections est une initiative assez paradoxale, mais terriblement libératrice. D’un coté, il permet à Lana Wachowski d’ouvrir une nouvelle brèche cinématographie pour parler de son rapport au cinéma et à la trilogie qu’elle a créée. Ce nouvel opus est bizarrement autant une suite logique à la trilogie susnommée qu’à sa filmographie entière, de Bound à Sense8.

Une œuvre qui fait le pont entre plusieurs thématiques comme celle du libre arbitre, du lien intemporel ou celle de la transidentité. De l’autre, le film est un blockbuster vif, drôle, rempli d’idées visuelles et qui contient dans ses veines un amour infini pour ses personnages : un spectacle onirique, graphique, où l’action n’est jamais mise de coté. Qu’on se le dise, le sujet central est bien là : l’amour. L’amour est un tout, un talisman qui brille et qui permet à chacun et chacune de se libérer, de se comprendre voire de s’écrire. Nous y voyons l’amour d’une cinéaste pour ses personnages, puis l’amour entre les personnages qui fait se réunir les mondes. Certes, le film reprend de nombreuses figures emblématiques de la mythologie Matrix : les pilules rouges et bleues, l’illusion, la croyance, la matrice et la réalité, les combats, l’aliénation, l’humain et la machine sauf qu’à l’image de Morpheus et l’agent Smith, le reflet a quelque peu changé.

A l’image de toute la première séquence, qui reprend presque trait pour trait l’ouverture de Matrix, Lana Wachowski joue avec nos attentes en se demandant : qu’est ce qu’une suite surtout lorsqu’elle invoque une forte nostalgie ? En ce sens, ce qui marque premièrement le plus dans ce nouvel opus, c’est à quel point il est conscient de lui-même notamment dans sa première partie : un film qui s’autoréférence à outrance, sans que cela soit hors propos ni fallacieux. C’est même le contraire. Il ne fait que parler de l’aura qu’il a eu auprès d’une longue et large communauté, avec la toxicité que cela a pu amener. De manière sarcastique et ironique, le film s’interroge sur sa propre existence et les causes de sa naissance mais ne le fait jamais de manière gratuite. La réalisatrice arrive parfaitement à trouver l’équilibre entre son propos dénonciateur, l’avancée de son récit, et l’écriture nouvelle de ses personnages (Buggs).

Avec Matrix Resurrections, nous sommes plongés dans une nouvelle matrice, où Thomas Anderson a crée le jeu vidéo « Matrix » qui est devenu un carton planétaire et pendant ce temps là, « Trinity » a une vie de famille paisible, sans que les deux ne se connaissent de près ou de loin. Là où des films comme Spider-man : No Way Home se fourvoient dans une nostalgie factice, consensuelle et qui se servent des souvenirs comme de simples figurines qu’on sort une fois tous les 5 ans des cartons poussiéreux afin de faire rêver une fanbase déjà conquise à sa cause, Lana Wachowski prend alors le pari inverse. Pari ingrat mais qui à l’honnêteté de dévoiler une cinéaste prenant un recul nécessaire par rapport à sa création : avec cette volonté perpétuelle de la construction/déconstruction (la notion de l’Elu) comme l’avait fait dernièrement Ridley Scott avec Alien Covenant ou Rian Johnson avec Star Wars VIII : Les Derniers Jedi.

Cette velléité est celle de se questionner sur sa raison d’être et de pointer du doigt une communauté qui a enfermé sa trilogie dans une sphère qui la dépasse. Derrière ses quelques lignes, on pourrait rapidement penser que Matrix Resurrections ne soit qu’un simple film à thèse, peu subtil, et qui comme le faisait déjà Speed Racer, se veut être un pamphlet contre la société de consommation. Mais tout comme ce dernier, le cinéma est visible à chaque plan. C’est un plaisir de chaque minute. Après tout ce propos sur le monde du cinéma, sur la notion de suite et l’apogée hollywoodienne qui s’abat sur ce non renouvellement continuel et consumériste, Matrix Resurrections un « vrai film de cinéma ». L’expression est malvenue et inutile car il est difficile de différencier un vrai film avec un faux film, mais la réalisatrice s’efface petit à petit de l’écran et du texte, pour regarder ses personnages se mouvoir dans un nouvel environnement et nous faire ressentir un sentiment que les blockbusters actuels arrivent peu à toucher : l’émotion. Un simple rendez vous entre Néo et Trinity autour d’un café devient un moment de grâce.

L’aspect blockbuster « reprend ses droits » dans une deuxième partie à la structure plus attendue, avec cette conquête et cette recherche de l’être aimé mais qui arrive tout de même à nous faire retrouver la gloire d’antan visuelle, épique et inventive du cinéma d’action que peut fabriquer Lana Wachowski. Matrix Resurrections est un film hybride, une suite qui ne ravira pas tous les fans qui se sentiront visés ou insultés par une cinéaste qui ne souhaite qu’une seule chose : faire que ses personnages n’appartiennent à personne et soient libres de leurs propres destinées. 

Bande Annonce – Matrix Resurrections

Synopsis : MATRIX RESURRECTIONS nous replonge dans deux réalités parallèles – celle de notre quotidien et celle du monde qui s’y dissimule. Pour savoir avec certitude si sa réalité propre est une construction physique ou mentale, et pour véritablement se connaître lui-même, M. Anderson devra de nouveau suivre le lapin blanc. Et si Thomas… Neo… a bien appris quelque chose, c’est qu’une telle décision, quoique illusoire, est la seule manière de s’extraire de la Matrice – ou d’y entrer… Bien entendu, Neo sait déjà ce qui lui reste à faire. Ce qu’il ignore en revanche, c’est que la Matrice est plus puissante, plus sécurisée et plus redoutable que jamais. Comme un air de déjà vu…

Fiche Technique – Matrix Resurrections

Réalisation : Lana Wachowski
Scénario : Lana Wachowski, David Mitchell, Aleksandar Hemon
Casting : Keanu Reeves, Carrie Anne Moss, Jonathan Groff, Jessica Henwick…
Durée : 2h28 minutes
Genre: Drame/Action
Date de sortie : 22 décembre 2021 (Warner Bros France)

 

« Satanisme et écoresponsabilité » : l’enfer est pavé de bonnes intentions

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Satanisme et écoresponsabilité voit le jour aux éditions Dupuis. Avec beaucoup d’ironie, Loïc Sécheresse y dépeint Satan en vigie écologiste.

Satanisme et écoresponsabilité fait l’économie de la grammaire habituelle des bandes dessinées : dépourvu de cases et de moments de contemplation, réduisant le dessin à ses esquisses, il repose en grande partie sur les détournements qu’opère le scénariste et dessinateur Loïc Sécheresse, qui érige Satan en vigie écologiste. En effet, si les comportements anti-environnementaux dévastent la Terre au point d’y menacer l’espèce humaine, comment ce dernier pourrait-il continuer à pervertir les hommes ? Cette interrogation délicieusement ironique sous-tend certes l’album, mais elle se voit enveloppée de réflexions plus vastes, dont la dimension sociale et philosophique n’apparaît qu’en seconde intention, puisque la succession des événements fait surtout le lit de l’humour.

Les deux premiers « procès » que Satan dispense à l’humanité concernent les trottinettes électriques, faussement éco-responsables, et les terrasses chauffées, vues comme une aberration antinomique (pourquoi sortir dans le froid si on aspire au confort d’une pièce chauffée ?). En quelques pages apparaît la substance de Satanisme et écoresponsabilité : le capitalisme et les besoins artificiels des hommes mettent en péril la perpétuation de nos modes de vie, lesquels s’inscrivent en inadéquation avec la pérennité des écosystèmes. Et ce ne sont certainement pas ces goélands devenus accros aux chips qui vous diront le contraire… Très vite, Satan, bizarrement assimilé à… un chaton, devient l’icône d’un mouvement écologique. On brûle les SUV, on verdit le black metal (plus d’enceintes électriques, mais des ukulélés), on édifie une Église chatonnique, on claironne partout que « l’énergie la plus propre est celle que l’on ne consomme pas »

Au-delà de la pertinence des constats qu’il pose, Loïc Sécheresse fait essentiellement mouche grâce à sa science de l’absurde. Qu’il s’agisse des clivages des Gilets jaunes sur l’environnement ou d’un ministre de l’Écologie dépeint en suppôt du Diable, Satanisme et écoresponsabilité ne cesse de produire de l’ironie en jet continu. On y verra par exemple un présentateur télévisé regretter l’absence de victimes (c’est moins sensationnaliste) et ensuite un intervenant déclarer avec hypocrisie qu’il profite de sa pause-déjeuner pour aller sauver des loups en montage à bord de son pick-up. L’organisation d’un grand sommet, au cours duquel Cthulhu finit par s’opposer à Satan, nourrit également, avec humour, une bonne part de l’album.

Il y a évidemment une certaine incongruité à entendre Satan chanter les louanges, du matin au soir, des oiseaux ou des fleurs, qui tendent à le relaxer. De la même manière, l’organisation d’une ZAD dans les marmites de l’enfer n’est pas sans un certain sens de l’absurde. Il en va ainsi de tout Satanisme et écoresponsabilité : Belzébuth, un brin jaloux, dispute à Satan la paternité d’un capitalisme mortifère ; et, par souci écologique, il se voit offrir en guise de remerciement… un bout de bois. Plus loin, c’est le toutologue Christophe Barbier, à peine caricaturé, qui décrit une grande surface comme un « si beau temple de la démocratie ». Les tsunamis et les réfugiés climatiques ne tarderont pas à poindre…

Par ses partis pris figuratifs ou l’absence de respirations, Loïc Sécheresse risque de laisser certains lecteurs sur le bord du chemin. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il pose un regard satirique sur un monde en voie de décrépitude. Finalement, cet album frappé au coin du non-sens entre en résonance avec nos comportements de consommateur rarement judicieux.

Satanisme et écoresponsabilité, Loïc Sécheresse
Dupuis, février 2022, 208 pages

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« Campus » : les démons de la fraternité

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Les Humanoïdes associés publient Campus, de Jon Ellis et Hugo Petrus. L’album prend pour cadre une fraternité universitaire et se nappe de fantastique.

Campus, c’est d’abord l’amitié confrontée aux aléas de la vie. Wyatt et Jake sont inséparables jusqu’au jour où la famille de ce dernier décide de déménager. Premier déchirement. Quand ils se retrouvent des années plus tard sur un campus universitaire, tous deux ont été profondément transformés par les expériences qu’ils ont vécues : Wyatt a perdu une partie de sa famille dans un accident de la circulation et peine à s’en remettre, tandis que Jake fréquente plus que de raison une fraternité étudiante aux étranges rituels. Le premier a besoin du second pour l’épauler, mais ses activités extrascolaires phagocytent peu à peu toute son existence. Second déchirement.

Jon Ellis et Hugo Petrus prennent un malin plaisir à intégrer le fantastique dans les cercles estudiantins. Ils partent de situations ordinaires et y incorporent progressivement de quoi les altérer. Jake semble d’abord comme un poisson dans l’eau dans les soirées Omega Zeta Nu : « La bière ne doit pas y être pour rien. Ça facilite les rapports sociaux. » Mais bientôt, ce folklore universitaire relativement anodin va voir se projeter sur lui toute une série de phénomènes surnaturels. Jake est déboussolé. Il entend des voix, « comme un inconnu qui chuchoterait de l’autre bout de la pièce ». Il s’endort en classe, se laisse entraîner par Amber et Bryce, participe à des réunions clandestines, dont les activités vont des exercices physiques extrêmes à l’automutilation.

Jake assène à Wyatt qu’il ne peut remplacer son frère disparu, ne comprenant pas que c’est lui, précisément, qui va avoir besoin de l’aide de son ami. Car ce que pressent Wyatt se vérifie rapidement : sur le campus, satanisme et démonologie occulte font leur œuvre, l’effet de groupe propre aux fraternités universitaires servant alors de puissant incubateur. Jon Ellis va alors déployer deux axes de narration : d’un côté, des démons aux rapports hiérarchisés et parfois antagoniques recherchant des hôtes parmi les étudiants, de l’autre une amitié mise à l’épreuve et dont on va observer le degré de résilience. Un récit bicéphale sublimé par les dessins d’Hugo Petrus, dont la science du découpage, largement sollicitée, se met parfaitement au service de Campus.

Placé à hauteur de jeunes adultes, pas dépourvu d’intrigues romantiques ni d’allusions politiques (Wyatt porte un t-shirt Black Lives Matter), Campus parvient à un équilibre presque cravenien entre la radiographie de la jeunesse et le spectacle fantastico-horrifique. Le lecteur pourra découvrir d’une traite les tréfonds d’une amitié d’enfance mise à l’épreuve et les tenants et aboutissants de rites démoniaques moins attendus qu’il n’y paraît. La formule fonctionne bien, même s’il lui manque certainement un peu de densité pour emporter pleinement notre adhésion.

Campus, Jon Ellis et Hugo Petrus
Les Humanoïdes associés, janvier 2022, 128 pages

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3.5

« Seul le silence » : quand le crime vous enveloppe

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Les éditions Philéas publient une adaptation en bande dessinée du roman Seul le silence, de R.J. Ellory. Fabrice Colin et Richard Guérineau y racontent le destin funeste de Joseph Vaughan, obsédé durant une bonne partie de sa vie par un tueur en série…

Adapter Seul le silence en bande dessinée avait tout d’une gageure : par son amplitude narrative, par sa ronde de personnages, le roman de R.J. Ellory se prêtait a priori davantage à la prose au long cours qu’à l’illustration visuelle. Le premier tour de force du scénariste Fabrice Colin et du dessinateur Richard Guérineau consiste précisément à y apporter un démenti définitif. Leur roman graphique de quelque cent pages renferme en effet l’essentiel du thriller d’origine et sacrifie finalement peu de la densité dont il pouvait se prévaloir. L’intrigue s’amorce en 1939 dans le sud des États-Unis, dans la petite ville d’Augusta Falls, en Géorgie. Comme le rappellent certaines superpositions entre les cartouches de Joseph Vaughan, narrateur et principal protagoniste, et des vignettes centrées sur le conflit en cours, la Seconde guerre mondiale apparaît longtemps en toile de fond des événements tragiques qui frappent la communauté rurale géorgienne.

Ces drames nous sont contés avec une grande sensibilité, à travers les yeux – et les sentiments – du jeune Joseph Vaughan. L’atroce assassinat d’Alice van Horne le meurtrit particulièrement : c’était « la bienveillance incarnée », « l’innocence dans un corps de 11 ans ». En proie à un vent de panique, Augusta Falls va réagir comme n’importe quelle communauté dans pareille situation, c’est-à-dire de manière irrationnelle et en désignant sans autre forme de procès des boucs émissaires : on se méfie des vagabonds ou des étrangers de passage, on décrète l’état d’urgence. La stéréotypisation et l’essentialisation des comportements avaient déjà, quelques instants plus tôt, fait l’objet d’une discussion animée, portant sur le systématisme avec lequel on réduit les Allemands au nazisme ou les Noirs à la criminalité. Après une première accalmie, les meurtres reprennent. Pourtant, « pendant plus de neuf mois, les habitants d’Augusta Falls ont réussi à se persuader que le drame qui les avait frappés n’avait été qu’un rêve ».

La réaction de la jeunesse d’Augusta Falls mérite que l’on s’y attarde. Joseph Vaughan et ses amis forment un groupe auto-baptisé les « Anges gardiens », censé traquer l’assassin afin de protéger leur communauté. Fabrice Colin insiste beaucoup sur la manière dont ces adolescents entendent se dresser contre le mal qui les guette. À cet égard, Joseph apparaît comme l’élément le plus perturbé et investi : très vite obsédé par le tueur en série, il vit comme une blessure personnelle chaque disparition, au point de voir son existence tout entière aspirée dans une spirale frénétique de violence qui n’est pourtant pas la sienne. La noirceur et la complexité de Seul le silence doit beaucoup à la manière dont résonne en Joseph la tragédie qui frappe Augusta Falls : si une triple vignette sépia (teintes prédominantes dans l’album) sur un corps sans vie a quelque chose de glaçant, les traumatismes psychologiques du jeune protagoniste le sont probablement plus encore.

Seul le silence est non seulement étroitement lié à la série de meurtres qui va poursuivre Joseph Vaughan durant une bonne partie de sa vie, mais aussi à la manière dont l’écriture va lui servir d’exutoire. Écrivain talentueux, il va s’employer à publier un grand roman, en passant par les nombreuses étapes transitoires de l’édition : refus de publication, rédaction de nouvelles, échecs variés, moments creux, puis succès… Un autre enjeu, filial, va sous-tendre tout l’album. La relation entre Joseph et sa mère est plusieurs fois mise à l’épreuve, notamment à la suite de la découverte de sa liaison avec Gunther Kruger, un voisin allemand bientôt bouté hors d’Augusta Falls par l’incendie de sa maison, ou en raison de la maladie mentale qui l’afflige (elle va connaître « la solitude la plus pure, la plus profonde qu’on puisse imaginer »). Joseph va aussi vivre deux romances : la première avec son ancienne prof Alexandra Webber, à l’écoute, soucieuse de son bien-être et protectrice, la seconde avec Bridget, dont le meurtre, qui épaissit encore le mystère, lui vaudra une accusation pénale et un séjour en prison.

Toutes ces subtilités dramatiques s’enchâssent et font de Seul le silence une œuvre substantielle, ingénieusement mise en images par Richard Guérineau, dont le trait fin et les couleurs livides se prêtent particulièrement bien à l’exercice. On l’a vu, le lecteur épouse le point de vue d’un individu durablement meurtri par les crimes qui touchent sa communauté. Il précise d’ailleurs lui-même : « Peut-être ne voulais-je devenir écrivain que dans l’espoir de transformer la douleur en histoire… » Pour Joseph, cette confrontation continuelle avec le mal s’apparente à une dépossession. « J’avais l’étrange sensation que chacun de mes actes était réglé d’avance, dicté par une conscience supérieure. » Par ailleurs, le whodunit en lui-même tient en haleine, de même que les nombreuses considérations connexes, telles que la haine raciale (les conversations au bar, les allusions au KKK, les ressentiments contre les Kruger, etc.) ou la description des pénibles conditions de détention. L’adaptation de Fabrice Colin et Richard Guérineau tient ainsi toutes ses promesses et ne devrait laisser aucun lecteur indifférent.

Seul le silence, R.J. Ellory, Fabrice Colin et Richard Guérineau
Philéas, octobre 2021, 104 pages

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4.5

Cadres noirs et cela ne se passe pas à Saumur

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Alain Delambre a 57 ans. Sa femme Nicole travaille comme documentaliste. Leurs deux filles sont actives, l’une enseignante et mariée, l’autre avocate. Victime des réalités de la conjoncture, Alain Delambre n’est malheureusement plus que l’ex-DRH d’une grosse boîte française. Très dur à son âge…

Pierre Lemaitre a pas mal de cordes à son arc (voir la diversité des genres qu’il aborde) et surtout un réel talent d’écrivain (prix Goncourt 2013) pour captiver ses lecteurs (et lectrices). D’emblée, on comprend la situation de son personnage central qui n’a rien pu faire contre la restructuration (un grand classique des méthodes réelles) dont il fut victime. À son âge, le chômage était quasi inéluctable. Mais c’était compter sans son caractère. Têtu, notre homme ne supporte pas l’inaction. Finalement, il a préféré des boulots minables (et dégradants) pour conserver un semblant de dignité. Employé à des tâches de manutention, il se retrouve malmené par un petit chef. Le moment où il a le malencontreux réflexe de réagir, pourrait être la conclusion de sa terrible chute. N’aurait-il pas commis une erreur fatale en cherchant à conserver une place sur le marché de l’emploi ? En effet, il se trouve continuellement à contre-courant, dans des situations qu’il n’aurait jamais dû occuper. C’est aussi vrai au travail que dans son cadre familial, car il est amené à mentir à sa femme (qui n’est pas dupe), pour ne pas l’inquiéter et à prétendre auprès de ses filles que tout va bien. Alors, bien sûr, quand il reçoit une convocation pour un entretien après avoir répondu à une annonce pour un emploi correspondant à ses qualifications réelles (et donc son expérience), avec Nicole ils oscillent entre fausse joie (cela doit cacher quelque chose) et désir de tenter le tout pour le tout afin de saisir cette chance qui ne se représentera jamais.

Jusqu’auboutiste, envers et contre tout

Avec ce roman, Pierre Lemaitre ne se contente pas de décrire l’itinéraire d’un ex-cadre qui refuse catégoriquement de se considérer comme battu et définitivement en dehors du système. En décrivant les méthodes inhumaines utilisées par les grosses boîtes pour tester et recruter leurs cadres, il dresse un état des lieux du marché de l’emploi et des déplorables conditions psychologiques que beaucoup supportent parce qu’ils n’ont pas le choix, s’ils veulent obtenir ou conserver une place en rapport avec leurs ambitions. Si l’auteur se permet d’aller très loin dans ce qu’il fait imaginer par un dirigeant et celui qu’il délègue pour s’occuper d’une opération d’envergure, cela sonne comme une sorte d’avertissement. Vu ce qui se pratique et vu que tout indique que tous ces acteurs sont impliqués dans un engrenage infernal où l’absence d’états d’âmes devient quasiment un atout, on n’a aucun mal à se dire que l’état d’esprit général ne peut que finir par mener à de telles dérives.

Les moyens d’une réussite

Pour obtenir ce roman aussi convaincant qu’alarmant, Pierre Lemaitre s’arrange pour dresser un portrait psychologique très réaliste de la plupart de ses personnages : Alain Delambre et sa famille (avec les relations entre chacun), et dans une moindre mesure deux ex-collègues d’Alain Delambre dans son dernier emploi minable, ainsi que quelques cadres de la grosse boîte où il postule. Ensuite, l’auteur divise son roman en trois parties. La première est racontée selon le point de vue d’Alain Delambre, la seconde par celui qui organise la très particulière session de recrutement où Alain Delambre va s’illustrer à sa façon. Enfin, la troisième partie est à nouveau présentée sous le point de vue d’Alain Delambre après une évolution particulièrement notable de sa situation. Ces changements de point de vue permettent de mieux saisir les tenants et aboutissants de l’engrenage infernal dans lequel plonge Alain Delambre (en apportant quelques révélations fondamentales). Enfin, l’auteur d’Alex (pour citer son plus marquant) se montre à la hauteur de ce qu’il a déjà écrit auparavant en ce qui concerne le style. Concrètement, il évite les phrases à rallonge et les chapitres trop longs, n’hésite pas à utiliser quelques répétitions lancinantes pour faire sentir une obsession qui s’installe et ses dialogues font sentir l’état d’esprit sans jamais céder à la tentation de remplissage.

Face à des professionnels

Pierre Lemaitre fait bien sentir qu’Alain Delambre considère qu’il n’a plus grand-chose à perdre (ce en quoi il finit par lui donner tort !) Puisqu’on lui a fait miroiter l’opportunité de retrouver un emploi où il pourrait à nouveau s’épanouir, il se donne les moyens d’y arriver, quitte à se mettre tout son entourage à dos. Dans son esprit, il considère qu’une fois parvenu à ses fins, il sera toujours temps d’expliquer ce qu’il avait en tête. Il s’avère malheureusement pour lui, que malgré la minutie de sa préparation, il improvise beaucoup trop souvent. Face à des professionnels sans état d’âme, cela le handicape lourdement.

Conclusion

On pourra reprocher à l’auteur quelques facilités scénaristiques, surtout dans la dernière partie. Mais il tient tellement son lecteur (sa lectrice) en haleine tout en enchaînant des situations hors des sentiers battus, qu’on aurait tort de faire la fine bouche. La réussite de Cadres noirs va bien au-delà de son titre astucieux, bien adapté à ce thriller hors normes. Sa description au vitriol du milieu des hautes sphères dirigeantes s’accompagne d’un constat social marquant. L’ensemble est d’autant plus convaincant que ses personnages sont parfaitement croqués (le plus inoubliable risque même d’être le plus modeste d’entre eux) et qu’il ne cède pas à la facilité d’un happy-end rassurant.

Cadres noirs, Pierre Lemaitre
Calmann-Levy 2010 (Le Livre de poche : 2 mars 2011)

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4

La Vie et rien d’autre : Une Jeune Fille qui va bien

Passer derrière la caméra quand on est acteur n’est pas chose aisée. Sandrine Kiberlain réussit, néanmoins, haut la main ce baptême du feu en proposant un premier film aussi pudique que pertinent où brille la très talentueuse Rebecca Marder.

Synopsis : Été 1942. Alors qu’Irène, jeune fille passionnée de théâtre, rêve d’entrer au Conservatoire, son destin est bientôt bouleversée par l’imminence de la Shoah.

Une réalisatrice qui va bien

1996. 2013. Énoncées comme ceci, ces deux dates semblent, a priori, n’avoir que peu de rapport avec Une Jeune Fille qui va bien. Si vous n’avez pas entendu parler des films En avoir (ou pas) et Neuf mois ferme, dont les dates, mentionnées au début, marquent respectivement la sortie en salles, vous avez sûrement dû voir passer quelque part le nom de Sandrine Kiberlain. Ou pas, c’est selon. Si tel n’est pas le cas, pas de panique cette critique est faite pour vous.

Sans rentrer dans une description exhaustive qui n’aurait pas lieu d’être, retenons tout de même qu’évoquer Sandrine Kiberlain revient à parler d’une carrière riche de plus d’une trentaine de long-métrages, dont vingt-huit ont été tournés depuis 2010. Comédienne multi-césarisée, ayant tourné chez les plus grand.e.s metteur.se.s en scène, à l’aise aussi bien dans l’univers de Michel Audiard dans Un héros très discret (1996) que dans celui de Maïwenn avec Polisse (2011) : presque trente ans après ses débuts, Sandrine Kiberlain demeure une actrice de premier plan dans le paysage cinématographique français.

Si nous connaissions l’actrice, nous n’avions, en revanche, jamais eu l’occasion de découvrir la réalisatrice. Une Jeune Fille qui va bien marque, en somme, les premiers pas derrière la caméra d’une comédienne jusqu’ici habituée à jouer dans les œuvres des autres. Ici, non seulement, Sandrine Kiberlain écrit et réalise son propre film, mais elle dirige également l’équipe technique et artistique. À commencer par Rebecca Marder qui crève littéralement l’écran en incarnant la jeune héroïne Irène. Plus jeune pensionnaire de la Comédie Française après Isabelle Adjani, la comédienne est loin d’être une inconnue. Enfant de la balle, elle apparaît, en effet, dès ses cinq ans au cinéma, dans Ceci est mon corps (2000). On la retrouve ensuite aux côtés de Sandrine Bonnaire et Pascal Légitimus dans Demandez la permission aux enfants (2007) puis dans La Rafle (2010) où elle interprète la jeune Suzanne Weismann. Avec Rebecca Marder, Sandrine Kiberlain trouve son alter ego et réussit à composer un premier film plein de pudeur autour d’une thématique qui l’est beaucoup moins, celle de l’Holocauste.

Une œuvre intimiste et grave

S’il n’est pas rare de voir des acteur.trice.s passer derrière la caméra, peu sont ceux et celles qui parviennent, in fine, à assumer cette double casquette. Une Jeune Fille qui va bien laisse, cependant, augurer un futur (très) prometteur pour la toute jeune réalisatrice qu’est Sandrine Kiberlain. Pourtant, choisir de faire un film autour d’un évènement historique devenu aujourd’hui une manne surexploitée par le cinéma, aurait pu constituer un frein de taille. Car, comment parler de la Shoah sans tomber dans les écueils du moralisme manichéen ? Comment l’évoquer sans reproduire ce qui a déjà été fait avant ? La cinéaste balaie ces questions d’un revers de la main. Une Jeune Fille qui va bien brouille, de fait, les pistes et autres classifications cinématographiques. Nous ne sommes ni dans La Liste de Schindler (1993) ni dans Shoah (1985).

À la reconstitution historique attendue, la cinéaste préfère la pudeur. La délicatesse avec laquelle elle choisit d’orienter sa mise en scène est tout sauf naïve. Loin de gommer les aspérités du présent évoqué, elle révèle, plutôt qu’elle ne cache, l’antisémitisme de la société française de l’époque. Le sujet est, en effet, traité d’une façon nettement différente de ce que l’on a pu voir jusqu’ici à l’écran. Une Jeune Fille qui va bien est au cœur d’un paradoxe. Le film porte sur la Shoah sans jamais s’y résumer totalement. Mais, alors, dans ces conditions, de quoi parle donc l’œuvre ? Tout est dit dans le titre ou presque. Irène est une jeune adulte qui rêve d’intégrer le conservatoire d’art dramatique. Or, étant de confession juive, celle-ci subit bientôt les conséquences du Régime de Vichy. Seuls de menus détails signalent, au début, que l’intrigue se situe au moment de l’été 1942.

La réalisatrice fait le choix de conférer une importance progressive à la thématique de la Shoah. Le thème n’est toutefois ni relégué à la périphérie ni sous-traité. Le film parvient, au contraire, à le rendre à la fois impalpable, réduit à de l’implicite, à l’image du silence qui pèse lors des repas de famille, et furieusement explicite, comme lorsque les personnages sont sommés de porter l’étoile jaune. Au fur et à mesure qu’avance la narration, l’imminence du danger apparaît en même temps qu’il se précise à l’écran. Jusqu’à prendre toute la place, surtout dans le dernier plan, où même lorsqu’il est flouté, réduit au noir d’une veste, sa présence n’est plus une menace lointaine, mais une réalité palpable, qui vient écraser l’insouciance de l’héroïne.

Une jeune fille qui (veut) aller bien

Nous avons affaire à une œuvre que parle d’une jeune qui veut vivre dans une société qui ne le lui permet pas. Irène est une jeune fille qui veut aller bien. Avide de vivre cette jeunesse qui lui tend les bras, la jeune femme ne s’empêche nullement, en dépit des temps troublés qu’elle vit, d’être facétieuse et fantasque. De ce fait, s’il se déroule lors de la Seconde Guerre Mondiale, le film pourrait très bien se situer en 2022. L’histoire racontée dépasse bientôt toutes les temporalités historiques. Rebecca Marder compose, avec brio, un personnage de femme, qui parvient à se hisser en véritable symbole d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel des discriminations et des guerres.

Une Jeune Fille qui va bien met en lumière des personnages féminins déterminés à ne pas se laisser faire par les aléas de la vie, dussent-ils être des génocides. Car, là où les protagonistes masculins pourraient volontiers sembler attentistes, ou simplement désireux de respecter les lois en vigueur, leurs consœurs ont de soif de conserver leur liberté. Parmi elle, il faut évidemment citer la grand-mère d’Irène, interprétée par Françoise Widhoff. Celle-ci sait insuffler tout juste ce qu’il faut d’humour pour donner à son personnage, ainsi qu’à la narration, une tonalité oscillant sans cesse entre gravité et légèreté. De son côté, l’insouciance d’Irène ne relève ni de la candeur ni de l’aveuglement. Si à la différence de sa grand-mère, la jeune fille ne semble pas, au départ, prendre la mesure de la gravité de ce qui se passe, les évènements qui frappent son entourage l’amènent irrémédiablement à se confronter à la réalité. Or, loin de vouloir se cacher, Irène continue à mener de front sa vie théâtrale et amoureuse. Elle et sa grand-mère, ainsi que l’ensemble des personnages, refusent de faire le jeu des oppresseurs, en cédant le pas à la peur.

L’atmosphère atemporelle qui baigne le film suscite un fort sentiment d’identification vis-à-vis des protagonistes en même temps qu’il génère une forme de réflexion. Que faut-il faire quand une horreur indicible et inimaginable plane sur votre vie ? L’œuvre n’apporte aucune réponse toute faite. En revanche, elle met en scène des personnages qui, dans cette course contre la montre qui s’annonce, continuent, vaille que vaille, à mener leur vie, non pas comme si de rien n’était, mais en dépit d’un présent où l’horreur reste encore à venir. Difficile alors de terminer cette critique sans évoquer les mots de Marceline, qui face au chagrin d’amour vécu par son petit-fils Igor (Anthony Bajon), rappelle, sans une once de naïveté ou de cynisme, que « Rien ni personne ne pourra jamais prendre le dessus sur la vie ».

Bande-annonce – Une jeune fille qui va bien

Fiche techniqueUne jeune fille qui va bien

Réalisation et scénario : Sandrine Kiberlain

Production : Olivier Delbosc et Pauline Duhault

Sociétés de production : Curiosa Films et E.D.I. Films ; France 3 Cinéma (coproduction)

Société de distribution : Ad Vitam Distribution

Interprétation : Rebecca Marder (Irène), Françoise Widhoff (Marceline), Anthony Bajon (Igor), André Marcon (André)

Durée : 1h38

Genre : Drame Historique

Sortie : 26 janvier 2022

Pays : France

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4.8

Alamo (1960) de John Wayne : la geste texane

En 1960 et en pleine gloire, John Wayne décide de concrétiser un vieux rêve : mettre en scène un film sur le siège de Fort Alamo, un événement majeur de la révolution texane et, donc, de l’histoire étatsunienne. Parce qu’il s’agit d’un événement fondateur, mais aussi parce que ce dernier est l’occasion pour le Duke d’exprimer son positionnement politique et une certaine idée de l’Amérique, Alamo mobilise des moyens considérables et un casting costaud pour un métrage initial excédant les trois heures. Depuis sa sortie, l’œuvre a été vertement critiquée par les spécialistes pour ses qualités de document historique. Qu’importe ! Il nous reste un western épique impeccablement mis en scène, qu’on prend énormément de plaisir à revoir et qui témoigne d’un indéniable talent de Wayne derrière la caméra. Il n’y a pas à dire, les Américains savent comment donner vie à leur roman national ! 

On peut s’étonner qu’un événement aussi célèbre que la bataille de Fort Alamo, véritable mythe fondateur étatsunien, n’ait fait l’objet que d’une dizaine d’adaptations cinématographiques. Martyrs of the Alamo, réalisée par Christy Cabanne et produite par D.W. Griffith, en fut historiquement la première. Une des plus célèbres, même si elle est focalisée sur le soldat, trappeur et homme politique Davy Crockett, fut produite par Disney en 1955 (Davy Crockett: King of the Wild Frontier, de Norman Foster) et remporta un succès notable. La palme de l’originalité revient à la comédie Viva Max (Jerry Paris/1969), qui imaginait l’armée mexicaine reconquérant le fameux fort à l’époque moderne ! La dernière adaptation en date est signée John Lee Hancock et fut tournée en 2004. Montrant les points de vue de tous les belligérants (tant mexicains qu’américains), ce film présente sans doute la version des faits la plus historiquement correcte… mais fut un échec retentissant. Une preuve supplémentaire que réalité historique et roman national ne font pas toujours bon ménage.

Il est peu de dire que le projet de Alamo a mis du temps à voir le jour, John Wayne ambitionnant de réaliser ce film dédié à une page importante de la « geste texane » depuis 1945. Fait rarissime : le scénario écrit à l’époque par James Edward Grant (qui collabora avec Wayne sur une douzaine de films) sera bien celui qui sera finalement filmé quinze ans plus tard. Il est également à noter que le fils de John Ford, Patrick, fut initialement engagé pour assister Grant dans ses recherches historiques liées au sujet du film, même si l’on ignore si cette contribution fut conservée dans le script. John Wayne tenta de faire réaliser le film par Republic Pictures mais essuya un double échec : le studio refusa et, pire encore, Wayne perdit les droits du script, qui fut adapté par Frank Lloyd en 1955 dans une version très différente, focalisée sur le personnage de Jim Bowie (Quand le clairon sonnera). Frustré de constater que le scénario de Grant avait été détourné de son sens initial, le Duke conserva l’espoir de concrétiser sa vision, et établit dans ce but avec Robert Fellows sa propre société de production, Batjac, en 1952. Mis en confiance par une première expérience pour laquelle il ne fut pas crédité (L’Allée sanglante de William Wellman, en 1955), Wayne décida de mettre le film en scène lui-même, sans jouer dedans. Il échoua cependant à rassembler le financement nécessaire, les investisseurs exigeant que Wayne, alors au faîte de la gloire, intègre le casting, ce que l’intéressé se résolut à accepter. Pour l’anecdote, précisons que la star voulait initialement se réserver le rôle mineur du général Sam Houston afin de pouvoir se concentrer sur son rôle de metteur en scène, mais des pressions supplémentaires le poussèrent à incarner finalement Davy Crockett. Rater l’opportunité de voir le Duke arborer le bonnet en peau de raton laveur du célèbre trappeur eut été sacrément dommage !

Le financement du film fut enfin finalisé en 1956, Wayne y contribuant avec un million et demi de dollars de ses propres deniers. La production imposante s’explique surtout par la construction de décors énormes, baptisés plus tard « Alamo Village », qui furent utilisés par bien d’autres productions cinématographiques et qui sont devenus aujourd’hui une attraction touristique. Concernant le casting des trois rôles principaux, outre celui de Davy Crocket qu’il dut se réserver, Wayne engagea l’acteur britannique Laurence Harvey, qui avait connu le succès l’année précédente aux côtés de Simone Signoret dans Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton, pour incarner le colonel William Barrett Travis auquel Harvey conféra la « classe britannique » voulue par le Duke. Le rôle du célèbre colonel Jim Bowie fut confié à Richard Widmark. Excellent dans le film, le comédien ne se sentit pourtant pas à l’aise et il fallut le menacer de poursuites légales pour l’empêcher de quitter le tournage. Inspiré par l’exemple de Rio Bravo (1959) pour lequel Howard Hawks avait engagé la star de la chanson Ricky Nelson afin d’attirer – avec succès – le public jeune, John Wayne recruta la teen idol Frankie Avalon pour interpréter Smitty, le plus jeune défenseur du fort. Enfin, le cinéaste confia plusieurs rôles à des amis et membres de sa famille, dont son fils Patrick et sa fille Aissa.

Alamo fait partie de ces œuvres restées dans la mémoire des cinéphiles pour leur côté « larger than life » : une légende aux commandes d’un casting de stars, une production énorme, des décors grandioses, un tournage dans un cadre sauvage, sans parler d’un fait divers tragique émaillant le tournage, puisqu’un comédien dans un rôle mineur fut assassiné par son épouse dans le cadre d’une dispute conjugale ! Le mentor de John Wayne, John Ford, fit même une apparition inopinée sur le plateau. Son influence ne plaisant pas au cinéaste débutant qui souhaitait garder le contrôle sur son film, il envoya le maître tourner des prises secondaires… qui ne furent pas montées dans le film. Malgré l’ampleur du projet et les conditions difficiles dans lesquelles il fut concrétisé, force est de reconnaître que Wayne a fait un travail remarquable en ne négligeant aucun aspect du film. Au bout d’un long tournage, pas moins de 566 scènes avaient été tournées, pour une durée de montage initial de près de trois heures et demie !

Si l’œuvre a mobilisé autant de moyens et de stars, ce n’est pas seulement grâce au pouvoir d’attraction de John Wayne. C’est aussi parce qu’elle traite d’un mythe fondateur des États-Unis. L’histoire est aujourd’hui connue bien au-delà des frontières américaines : en 1836, environ 200 défenseurs texans retranchés dans le fort Alamo (à l’époque un avant-poste religieux datant de l’époque espagnole) périssent sous les coups des 3.000 soldats mexicains du général Santa Anna, après avoir résisté héroïquement à un siège de treize jours. L’épisode tragique fut un tournant important dans la révolution texane, qui débuta en octobre 1835 lorsque les Texians (les immigrants américains peuplant l’état mexicain du Coahuila y Texas) engagèrent les troupes mexicaines afin de s’opposer à l’évolution centralisatrice que connaissait alors le Mexique. Les autorités mexicaines accusaient pour leur part les Texians de sécession, leur reprochant une absence d’assimilation à la culture mexicaine. La répression fut très dure, Santa Anna considérant les rebelles comme de simples flibustiers, c’est-à-dire des criminels qui ne devaient pas bénéficier des égards militaires dus à des troupes régulières. Alors que Santa Anna escomptait un affaiblissement de la révolte, la chute de Fort Alamo et le fait que les survivants avaient été passés par le fer, provoqua l’effet inverse du côté texan. Les recrues affluèrent, le moral gonfla et, à peine un mois et demi après les événements à Alamo, l’armée mexicaine fut défaite à la bataille de San Jacinto lors de laquelle de nombreux soldats texans crièrent « Remember the Alamo ! », preuve du pouvoir mobilisateur de ce qui était déjà devenu un mythe. Jamais plus les Mexicains ne reprendront le dessus, et l’armistice fut conclu en juin 1843. Deux ans plus tard, le Texas fut intronisé 28e État américain.

Même si Alamo respecte la trame des événements, le film ne reflète en aucun cas la vérité historique, le scénario ne s’embarrassant pas de contextualiser les faits et reflétant une image très pro-américaine de la célèbre bataille. L’objectif était ailleurs. John Wayne, notablement patriote et conservateur, farouchement anticommuniste, ambitionnait d’utiliser ce haut fait historique comme une métaphore politique. Ceci ressort clairement de références appuyées aux notions de liberté et de droit des individus, et certains dialogues sont sans équivoque, notamment celui où Davy Crockett s’exprime sur la beauté de la notion de république. Aujourd’hui, sur le plan historique, le film en dit donc plus sur l’époque où il fut réalisé que sur celle qu’il prétend dépeindre.

Si l’œuvre peut soulever des objections politiques ou historiques, selon les goûts et les centres d’intérêt de chacun, en tant que western elle se déguste en revanche avec un plaisir non dissimulé. Le trio de comédiens, au sein duquel le Duke ne tire nullement la couverture à lui, est impeccable grâce à une interaction amusante : Bowie le bagarreur indomptable, Travis en officier rigide mais courageux, et Crockett le héros sympathique et conciliant qui doit sans cesse intervenir dans les querelles des deux autres. La mise en scène, mobilisant dans certaines séquences une myriade de figurants (dont la fameuse bataille finale), est impressionnante de maîtrise, tout comme la photographie, notamment dans plusieurs scènes nocturnes de toute beauté. Même si la durée du film est très longue, le montage de Stuart Gilmore en gère parfaitement le rythme et, si la confrontation finale n’intervient que dans les vingt dernières minutes, l’alternance classique du western entre scènes d’action et moments de camaraderie forme une assurance contre l’ennui. Le scénario de James Edward Grant ajouta à cette formule éprouvée plusieurs dialogues à connotation politique, d’un idéalisme simpliste qui schématise allègrement les faits et n’exclut pas quelques anachronismes, mais le film ne verse que rarement dans la caricature pure et simple dans laquelle Wayne se vautrera quelques années plus tard avec Les Bérets verts (un film qu’il co-dirigera). Last but not least, même si on connaît d’avance la fin de l’histoire, il reste très surprenant de voir un western américain de cette époque, avec de nombreuses stars, se terminer par la mort des protagonistes au combat. De quoi achever de conférer à cette œuvre un parfum unique.

Alamo fut un succès en salles et il fut nommé pour sept Oscars (grâce au lobbying intense de Wayne, il faut le souligner), remportant celui du meilleur son. Néanmoins, les moyens financiers mobilisés furent tellement importants que le Duke ne rentra pas dans ses frais, et il finit par vendre ses droits à United Artists. Le studio en profita pour éditer sévèrement le long-métrage, qui passa d’un montage initial de 3h20 à un métrage de 2h47. Le film est proposé dans ces deux versions dans le coffret double Blu-ray édité par ESC Distribution, ce qui n’est pas le cas du double DVD, qui n’inclut que la version « courte ».

Synopsis : En 1836, après la rébellion de la province mexicaine du Texas, 185 Américains, dont les colonels William Travis, Davy Crockett et Jim Bowie, se réfugient dans le monastère d’Alamo transformé en fort et résistent jusqu’à la mort aux milliers de soldats mexicains commandés par le général Santa Anna… 

SUPPLÉMENTS

ESC Distribution a concocté un menu très spécial pour cette sortie événement, en proposant deux disques gavés de suppléments, autant sur la version DVD que Blu-ray. Hélas, n’ayant reçu qu’un disque simple ne comportant rien de plus que le film (en version « courte » de 2h47), nous sommes dans l’incapacité de commenter les bonus… Une vraie déception, car ceux-ci sont alléchants, comme vous pouvez le constater ci-dessous. 

Suppléments de l’édition 2 DVD :

  • John Wayne mon père : entretien avec Patrick Wayne (33 min)
  • Passion Alamo : entretien avec le journaliste Jean-François Giré (40 min)
  • Un musée pour John Wayne
  • Bande-annonce

Suppléments de l’édition 2 Blu-ray : les mêmes que l’édition double DVD, mais aussi

  • La version longue du film (3h22)
  • Making-of (1h)
  • Galerie photos

Note concernant le film

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L’ennemi, de Stephan Streker : thriller passionnel

Quatre ans après le très intéressant Noces, le cinéaste belge Stephan Streker est de retour avec un drame inspiré d’un fait divers très médiatisé, l’affaire Wesphael. Particulièrement habité, Jérémie Renier y incarne un jeune prodige de la politique qui se retrouve impliqué dans un crime passionnel. Si le film parvient à recouvrir l’intrigue et son antihéros tourmenté d’un voile d’incertitude et de doute, tout en ne prenant intelligemment pas parti, il est en revanche fragilisé par plusieurs choix d’écriture maladroits ainsi que par une trame nébuleuse dont on finit par se désintéresser… 

En Belgique, le Bruxellois Stephan Streker est davantage connu comme consultant sportif, spécialisé dans le football, intervenant dans une émission de la chaîne télévisée francophone RTBF. Ce diplômé en journalisme a cependant entamé en 2004 une carrière de cinéaste à la réputation grandissante. Son avant-dernier – et remarquable – long-métrage Noces avait ainsi été nommé au César pour le meilleur film étranger. Inspirée d’un fait divers, cette œuvre traitait d’un « crime d’honneur » dans la communauté pakistanaise belge, et s’était notamment fait remarquer par la prestation impeccable de l’actrice française Lina El Arabi dans le rôle principal.

Streker nous revient quelques années plus tard avec L’ennemi, qui aura mis un an et demi pour sortir dans les salles. Ce nouveau film est lui aussi inspiré d’un faits divers retentissant, l’affaire Wesphael, du nom de l’homme politique Bernard Wesphael, qui fut notamment un membre fondateur du parti écologiste francophone belge. En novembre 2013, il fut arrêté et placé en détention pour l’assassinat de son épouse dans un hôtel d’Ostende, célèbre station balnéaire belge. Libéré sous conditions fin août de l’année suivante, Wesphael fut finalement acquitté au bénéfice du doute en octobre 2016, ce qui provoqua l’émoi dans le pays. Si la trame de ce fait divers a globalement été respectée par le metteur en scène bruxellois, il ne s’agit nullement d’une adaptation fidèle, les personnages ayant été changés et l’attention étant ici portée sur les enjeux dramatiques et, surtout, psychologiques des événements.

L’homme politique Louis Durieux est interprété par Jérémie Renier, que l’on a vu récemment dans L’Homme de la cave de Philippe Le Guay et qui est apparu dans pas moins de quatre films en deux ans, un cinquième étant prévu cette année (Novembre, de Cédric Jimenez, le réalisateur de BAC Nord). Personnalité éminente dans le sud du pays, Durieux a entamé, en marge de ses activités politiques, une relation tumultueuse et toxique avec Maeva, une magnifique jeune femme incarnée par Alma Jodorowsky, la petite-fille du célèbre cinéaste Alejandro Jodorowksy. Le couple s’aime passionnément mais, entre la jalousie du ténébreux Durieux et les écarts de la sensuelle Maeva, les disputes violentes sont courantes. Alors qu’ils sont en pleine tourmente et qu’ils passent la nuit dans un hôtel d’Ostende où ils ont leurs habitudes, Louis se rend à la réception en déclarant avoir trouvé son épouse morte, « suicidée » dans leurs chambre…

Intelligemment, Stephan Streker pratique l’ellipse pour éviter de raconter une vérité « objective » des faits, y revenant par la suite à travers des flash-backs révélant à chaque fois une version différente de la tragédie. Le sujet du film est plutôt à chercher du côté de l’épreuve psychologique traversée par Durieux. Accablé de toutes parts, lâché par ses pairs, souffrant de la perte de cette femme qu’il adorait, il est condamné par les médias et l’opinion publique avant même d’avoir mis un pied dans le tribunal. Néanmoins, et c’est là que le film est intéressant, le protagoniste ne se prononce jamais sur sa propre culpabilité, affirmant ne pas avoir de souvenirs de ce qu’il s’est passé… Sa disculpation finale ne résout donc rien, ce jugement étant rendu par simple manque de preuves tangibles. Pour incarner ce rôle complexe, Jérémie Renier, méconnaissable (il a perdu beaucoup de poids pour le film, même si on peut s’interroger sur l’utilité réelle de cette transformation physique), s’est investi à fond et est parvenu à traduire les tourments d’un homme pour lequel le spectateur ne parvient pas à éprouver d’empathie. A peine doit-on mentionner l’étrange coupe de cheveux dont on l’a affublé, qui focalise inutilement l’attention.

Ce faux pas capillaire n’est malheureusement pas la seule faiblesse de L’ennemi. Ce film à la construction narrative intelligente, bien mis en scène et interprété avec conviction, souffre en effet d’une certaine naïveté dans l’écriture. Il est ainsi évident que Stephan Streker aurait dû s’éloigner davantage de la source réelle de son histoire, la représentation de l’univers politique dans lequel est supposé évoluer son protagoniste sonnant faux de A à Z. Même si la politique est réduite au minimum syndical de séquences (ce qui constitue une faiblesse en soi), ses rares incursions ne fonctionnent guère. Le personnage du Louis Durieux n’est jamais crédible en « golden boy » de la politique belge, ce qu’illustre bien son étrange intervention au Parlement wallon, unique séquence située dans une enceinte politique. Par ailleurs, si Renier excelle dans l’ambiguïté d’un personnage qu’on ne perce jamais à jour, il est parfaitement impossible de l’imaginer dans la peau d’un politicien en vue. Il n’est, là encore, pas aidé par l’écriture, qui décrit un Durieux fort détaché de son sort, qu’il s’agisse de son incarcération ou de la manière dont il est traité dans les médias… D’autres éléments du scénario confirment cette impression de manque de maîtrise : l’avocate de Durieux (incarnée par Emmanuelle Bercot) ne parle pas du tout comme une avocate, son fils (joué par Zacharie Chasseriaud) ne le questionne jamais sur les faits pourtant gravissimes dont il est accusé, l’amitié nouée avec son compagnon de geôle Pablo paraît invraisemblable (même si l’acteur Félix Maritaud ne démérite pas), etc.

En comparaison, certains éléments dont le potentiel paraissait bien plus intéressant, ne sont guère exploités. Par exemple, le fait (inspiré de l’expérience réelle de Bernard Wesphael) que Durieux, qui ne parle pas un mot de néerlandais, soit arrêté, incarcéré et interrogé en Flandre, constituait un angle d’autant plus intéressant que les quelques comédiens flamands du casting sont impeccables (Peter Van den Begin, Sam Louwyck). Or « l’hostilité » de cet environnement flamand n’est qu’esquissée, et pas de manière convaincante. Durieux se plaint de ne rien comprendre quand on lui parle, alors que tous ceux qui s’adressent à lui… finissent par parler français. Autant dire qu’on n’est pas dans Midnight Express. Streker a tant privilégié les démons intérieurs du protagoniste et l’exploitation du doute quant à la vérité des faits, que les déboires plus tangibles que connaît Durieux semblent passer comme une lettre à la poste, ce que ne fait qu’illustrer sa sortie de prison accueillie avec un incompréhensible détachement. Enfin, ces choix scénaristiques nous empêchent de ressentir de l’empathie pour cet antihéros, dont le sort nous intéresse in fine assez peu. Bref, le cinéaste/scénariste semble peu à l’aise dès lors qu’il explore ce qui excède la sphère intime et émotionnelle, L’ennemi se révélant nettement moins abouti que Noces. Collaborer avec un autre scénariste nous paraît donc une option à considérer pour son prochain long-métrage.

Synopsis : Un célèbre homme politique est accusé d’avoir tué son épouse, retrouvée morte dans leur chambre d’hôtel. Est-il coupable ou innocent ? Personne ne le sait. Et peut-être lui non plus. 

L’ennemi : Bande-annonce

L’ennemi : Fiche technique

Réalisateur : Stephan Streker
Scénario : Stephan Streker
Interprétation : Jérémie Renier (Louis Durieux), Alma Jodorowsky (Maeva Durieux), Emmanuelle Bercot (Maître Bétraice Rondas), Félix Maritaud (Pablo Pasarela)
Photographie : Léo Lefèvre
Montage : Mathilde Muyard
Musique : Marcelo Zarvos
Producteurs : Michaël Goldberg et Boris van Gils
Sociétés de production : BAC Films, Formosa Productions, Polaris Films, Daylight Films, Alba Films et Libellule Films
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 janvier 2022
Belgique/France/Luxembourg – 2020

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