De l’acception de l’« Universalisme »

Dans Universalisme, opuscule paru dans la collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang questionnent un concept aujourd’hui largement dévoyé.

« Ce sont ces rentiers de la République qui s’arrogent le droit de dire ce qui est ou n’est pas universaliste. Tout comme l’Académie française n’entend pas partager la définition du bon usage de la langue, les vigies du pseudo-universalisme exercent une police idéologique sur les valeurs – nous montrerons que l’universalisme n’en est pas une. « Déçus » de la gauche, pourfendeurs du « wokisme » et garants de la laïcité face aux dérives « islamo-gauchistes » des démagogues, ces progressistes autoproclamés occupent le terrain en s’insurgeant contre les ravages du politiquement correct (« on ne peut plus rien dire »), en dénonçant la dictature malsaine des réseaux sociaux et en se présentant comme seuls adversaires légitimes de l’extrême droite – puisque les antiracistes en sont les adjuvants plus ou moins conscients. » Comme l’illustre parfaitement cet extrait, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang se penchent sur une opposition presque programmatique : un pseudo-universalisme oublieux du passé et sourd aux différences contre un universalisme post-colonial désireux de remettre en question l’ordre blanc et les narratifs historiques souvent trop schématiques. Ces heurts philosophico-réflexifs se manifestent notamment à l’endroit de l’antiracisme, volontiers considéré comme sectoriel et communautariste, quand d’autres ne voient en les défaillances mémorielles qu’une mise sous cloche des blessures passées et la perpétuation d’une forme de domination des uns sur les autres.

Universalisme a partie liée avec Fragilité blanche, l’ouvrage de la sociologue américaine Robin DiAngelo paru aux éditions Les Arènes. Tous deux évoquent les mécanismes d’autodéfense des dominants, mais aussi une forme de racisme institutionnel, dont l’appellation des rues ou les statues seraient l’un des nombreux témoignages. Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang épinglent par ailleurs le « pseudo-universalisme » pour sa capacité à refouler l’histoire et à présenter le racisme comme une vulgaire relique. Ils en appellent à une réelle conscience historique et à une relativisation des points de vue, qui permettraient non seulement de replacer certains faits et personnalités à leur juste place (de la Charte du Mandé à Gabriel, Boni ou Mafungo), mais aussi à bien nommer les choses, tel que l’escomptait en son temps Albert Camus. À cet égard, comme le stipulent les auteurs, les discours sur l’« ensauvagement » des banlieues françaises ou une abolition de l’esclavage exclusivement du fait des Blancs ajoutent le mépris et les biais aux douleurs anciennes. La quête d’universalisme nécessiterait pourtant un examen attentif et sincère d’un « roman national » par trop manipulé.

« Ce qui se dit dans les enquêtes d’opinion sur la laïcité et l’incompatibilité supposée de l’islam avec les valeurs républicaines, c’est qu’une majorité de Français sont convaincus par le paradigme houellebecquien de la soumission : le voile est la forme visible d’une idéologie qui veut changer « notre » façon de vivre. Cette menace ne mériterait rien moins qu’une loi sur le séparatisme, normalisation d’un état d’exception visant les ennemis de l’intérieur : mauvais musulmans et suppôts de l’islamo-gauchisme. » Le pseudo-universalisme compartimente la France en communautés tout en regrettant le communautarisme. Et Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang de se demander pourquoi certains Français se sentent agressés par un voile ou une mosquée mais pas par l’ubérisation de l’économie, le remplacement des petits commerces par Amazon ou les anglicismes phagocytant la langue – et notamment le parler financier et managérial. Pour l’anecdote, notons que les auteurs appréhendent Donald Trump comme l’expression de notre mauvaise conscience : cela suppose qu’à leurs yeux, il s’agisse davantage d’une lame de fond que d’un épiphénomène localisé. Universalisme y apporte quelques éléments de réflexion.

Universalisme, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang
Anamosa, janvier 2022, 104 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

La solitude des professeurs est infinie : les chemins vers l’existence

La solitude des professeurs est infinie n'est pas un roman sur l'éducation nationale, c'est un roman sur l'incandescence et la foi. Yannick Haenel y...

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.