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Ad Vitam distribution

La Vie et rien d’autre : Une Jeune Fille qui va bien

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Passer derrière la caméra quand on est acteur n’est pas chose aisée. Sandrine Kiberlain réussit, néanmoins, haut la main ce baptême du feu en proposant un premier film aussi pudique que pertinent où brille la très talentueuse Rebecca Marder.

Synopsis : Été 1942. Alors qu’Irène, jeune fille passionnée de théâtre, rêve d’entrer au Conservatoire, son destin est bientôt bouleversée par l’imminence de la Shoah.

Une réalisatrice qui va bien

1996. 2013. Énoncées comme ceci, ces deux dates semblent, a priori, n’avoir que peu de rapport avec Une Jeune Fille qui va bien. Si vous n’avez pas entendu parler des films En avoir (ou pas) et Neuf mois ferme, dont les dates, mentionnées au début, marquent respectivement la sortie en salles, vous avez sûrement dû voir passer quelque part le nom de Sandrine Kiberlain. Ou pas, c’est selon. Si tel n’est pas le cas, pas de panique cette critique est faite pour vous.

Sans rentrer dans une description exhaustive qui n’aurait pas lieu d’être, retenons tout de même qu’évoquer Sandrine Kiberlain revient à parler d’une carrière riche de plus d’une trentaine de long-métrages, dont vingt-huit ont été tournés depuis 2010. Comédienne multi-césarisée, ayant tourné chez les plus grand.e.s metteur.se.s en scène, à l’aise aussi bien dans l’univers de Michel Audiard dans Un héros très discret (1996) que dans celui de Maïwenn avec Polisse (2011) : presque trente ans après ses débuts, Sandrine Kiberlain demeure une actrice de premier plan dans le paysage cinématographique français.

Si nous connaissions l’actrice, nous n’avions, en revanche, jamais eu l’occasion de découvrir la réalisatrice. Une Jeune Fille qui va bien marque, en somme, les premiers pas derrière la caméra d’une comédienne jusqu’ici habituée à jouer dans les œuvres des autres. Ici, non seulement, Sandrine Kiberlain écrit et réalise son propre film, mais elle dirige également l’équipe technique et artistique. À commencer par Rebecca Marder qui crève littéralement l’écran en incarnant la jeune héroïne Irène. Plus jeune pensionnaire de la Comédie Française après Isabelle Adjani, la comédienne est loin d’être une inconnue. Enfant de la balle, elle apparaît, en effet, dès ses cinq ans au cinéma, dans Ceci est mon corps (2000). On la retrouve ensuite aux côtés de Sandrine Bonnaire et Pascal Légitimus dans Demandez la permission aux enfants (2007) puis dans La Rafle (2010) où elle interprète la jeune Suzanne Weismann. Avec Rebecca Marder, Sandrine Kiberlain trouve son alter ego et réussit à composer un premier film plein de pudeur autour d’une thématique qui l’est beaucoup moins, celle de l’Holocauste.

Une œuvre intimiste et grave

S’il n’est pas rare de voir des acteur.trice.s passer derrière la caméra, peu sont ceux et celles qui parviennent, in fine, à assumer cette double casquette. Une Jeune Fille qui va bien laisse, cependant, augurer un futur (très) prometteur pour la toute jeune réalisatrice qu’est Sandrine Kiberlain. Pourtant, choisir de faire un film autour d’un évènement historique devenu aujourd’hui une manne surexploitée par le cinéma, aurait pu constituer un frein de taille. Car, comment parler de la Shoah sans tomber dans les écueils du moralisme manichéen ? Comment l’évoquer sans reproduire ce qui a déjà été fait avant ? La cinéaste balaie ces questions d’un revers de la main. Une Jeune Fille qui va bien brouille, de fait, les pistes et autres classifications cinématographiques. Nous ne sommes ni dans La Liste de Schindler (1993) ni dans Shoah (1985).

À la reconstitution historique attendue, la cinéaste préfère la pudeur. La délicatesse avec laquelle elle choisit d’orienter sa mise en scène est tout sauf naïve. Loin de gommer les aspérités du présent évoqué, elle révèle, plutôt qu’elle ne cache, l’antisémitisme de la société française de l’époque. Le sujet est, en effet, traité d’une façon nettement différente de ce que l’on a pu voir jusqu’ici à l’écran. Une Jeune Fille qui va bien est au cœur d’un paradoxe. Le film porte sur la Shoah sans jamais s’y résumer totalement. Mais, alors, dans ces conditions, de quoi parle donc l’œuvre ? Tout est dit dans le titre ou presque. Irène est une jeune adulte qui rêve d’intégrer le conservatoire d’art dramatique. Or, étant de confession juive, celle-ci subit bientôt les conséquences du Régime de Vichy. Seuls de menus détails signalent, au début, que l’intrigue se situe au moment de l’été 1942.

La réalisatrice fait le choix de conférer une importance progressive à la thématique de la Shoah. Le thème n’est toutefois ni relégué à la périphérie ni sous-traité. Le film parvient, au contraire, à le rendre à la fois impalpable, réduit à de l’implicite, à l’image du silence qui pèse lors des repas de famille, et furieusement explicite, comme lorsque les personnages sont sommés de porter l’étoile jaune. Au fur et à mesure qu’avance la narration, l’imminence du danger apparaît en même temps qu’il se précise à l’écran. Jusqu’à prendre toute la place, surtout dans le dernier plan, où même lorsqu’il est flouté, réduit au noir d’une veste, sa présence n’est plus une menace lointaine, mais une réalité palpable, qui vient écraser l’insouciance de l’héroïne.

Une jeune fille qui (veut) aller bien

Nous avons affaire à une œuvre que parle d’une jeune qui veut vivre dans une société qui ne le lui permet pas. Irène est une jeune fille qui veut aller bien. Avide de vivre cette jeunesse qui lui tend les bras, la jeune femme ne s’empêche nullement, en dépit des temps troublés qu’elle vit, d’être facétieuse et fantasque. De ce fait, s’il se déroule lors de la Seconde Guerre Mondiale, le film pourrait très bien se situer en 2022. L’histoire racontée dépasse bientôt toutes les temporalités historiques. Rebecca Marder compose, avec brio, un personnage de femme, qui parvient à se hisser en véritable symbole d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel des discriminations et des guerres.

Une Jeune Fille qui va bien met en lumière des personnages féminins déterminés à ne pas se laisser faire par les aléas de la vie, dussent-ils être des génocides. Car, là où les protagonistes masculins pourraient volontiers sembler attentistes, ou simplement désireux de respecter les lois en vigueur, leurs consœurs ont de soif de conserver leur liberté. Parmi elle, il faut évidemment citer la grand-mère d’Irène, interprétée par Françoise Widhoff. Celle-ci sait insuffler tout juste ce qu’il faut d’humour pour donner à son personnage, ainsi qu’à la narration, une tonalité oscillant sans cesse entre gravité et légèreté. De son côté, l’insouciance d’Irène ne relève ni de la candeur ni de l’aveuglement. Si à la différence de sa grand-mère, la jeune fille ne semble pas, au départ, prendre la mesure de la gravité de ce qui se passe, les évènements qui frappent son entourage l’amènent irrémédiablement à se confronter à la réalité. Or, loin de vouloir se cacher, Irène continue à mener de front sa vie théâtrale et amoureuse. Elle et sa grand-mère, ainsi que l’ensemble des personnages, refusent de faire le jeu des oppresseurs, en cédant le pas à la peur.

L’atmosphère atemporelle qui baigne le film suscite un fort sentiment d’identification vis-à-vis des protagonistes en même temps qu’il génère une forme de réflexion. Que faut-il faire quand une horreur indicible et inimaginable plane sur votre vie ? L’œuvre n’apporte aucune réponse toute faite. En revanche, elle met en scène des personnages qui, dans cette course contre la montre qui s’annonce, continuent, vaille que vaille, à mener leur vie, non pas comme si de rien n’était, mais en dépit d’un présent où l’horreur reste encore à venir. Difficile alors de terminer cette critique sans évoquer les mots de Marceline, qui face au chagrin d’amour vécu par son petit-fils Igor (Anthony Bajon), rappelle, sans une once de naïveté ou de cynisme, que « Rien ni personne ne pourra jamais prendre le dessus sur la vie ».

Bande-annonce – Une jeune fille qui va bien

Fiche techniqueUne jeune fille qui va bien

Réalisation et scénario : Sandrine Kiberlain

Production : Olivier Delbosc et Pauline Duhault

Sociétés de production : Curiosa Films et E.D.I. Films ; France 3 Cinéma (coproduction)

Société de distribution : Ad Vitam Distribution

Interprétation : Rebecca Marder (Irène), Françoise Widhoff (Marceline), Anthony Bajon (Igor), André Marcon (André)

Durée : 1h38

Genre : Drame Historique

Sortie : 26 janvier 2022

Pays : France

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4.8