L’ennemi, de Stephan Streker : thriller passionnel

Quatre ans après le très intéressant Noces, le cinéaste belge Stephan Streker est de retour avec un drame inspiré d’un fait divers très médiatisé, l’affaire Wesphael. Particulièrement habité, Jérémie Renier y incarne un jeune prodige de la politique qui se retrouve impliqué dans un crime passionnel. Si le film parvient à recouvrir l’intrigue et son antihéros tourmenté d’un voile d’incertitude et de doute, tout en ne prenant intelligemment pas parti, il est en revanche fragilisé par plusieurs choix d’écriture maladroits ainsi que par une trame nébuleuse dont on finit par se désintéresser… 

En Belgique, le Bruxellois Stephan Streker est davantage connu comme consultant sportif, spécialisé dans le football, intervenant dans une émission de la chaîne télévisée francophone RTBF. Ce diplômé en journalisme a cependant entamé en 2004 une carrière de cinéaste à la réputation grandissante. Son avant-dernier – et remarquable – long-métrage Noces avait ainsi été nommé au César pour le meilleur film étranger. Inspirée d’un fait divers, cette œuvre traitait d’un « crime d’honneur » dans la communauté pakistanaise belge, et s’était notamment fait remarquer par la prestation impeccable de l’actrice française Lina El Arabi dans le rôle principal.

Streker nous revient quelques années plus tard avec L’ennemi, qui aura mis un an et demi pour sortir dans les salles. Ce nouveau film est lui aussi inspiré d’un faits divers retentissant, l’affaire Wesphael, du nom de l’homme politique Bernard Wesphael, qui fut notamment un membre fondateur du parti écologiste francophone belge. En novembre 2013, il fut arrêté et placé en détention pour l’assassinat de son épouse dans un hôtel d’Ostende, célèbre station balnéaire belge. Libéré sous conditions fin août de l’année suivante, Wesphael fut finalement acquitté au bénéfice du doute en octobre 2016, ce qui provoqua l’émoi dans le pays. Si la trame de ce fait divers a globalement été respectée par le metteur en scène bruxellois, il ne s’agit nullement d’une adaptation fidèle, les personnages ayant été changés et l’attention étant ici portée sur les enjeux dramatiques et, surtout, psychologiques des événements.

L’homme politique Louis Durieux est interprété par Jérémie Renier, que l’on a vu récemment dans L’Homme de la cave de Philippe Le Guay et qui est apparu dans pas moins de quatre films en deux ans, un cinquième étant prévu cette année (Novembre, de Cédric Jimenez, le réalisateur de BAC Nord). Personnalité éminente dans le sud du pays, Durieux a entamé, en marge de ses activités politiques, une relation tumultueuse et toxique avec Maeva, une magnifique jeune femme incarnée par Alma Jodorowsky, la petite-fille du célèbre cinéaste Alejandro Jodorowksy. Le couple s’aime passionnément mais, entre la jalousie du ténébreux Durieux et les écarts de la sensuelle Maeva, les disputes violentes sont courantes. Alors qu’ils sont en pleine tourmente et qu’ils passent la nuit dans un hôtel d’Ostende où ils ont leurs habitudes, Louis se rend à la réception en déclarant avoir trouvé son épouse morte, « suicidée » dans leurs chambre…

Intelligemment, Stephan Streker pratique l’ellipse pour éviter de raconter une vérité « objective » des faits, y revenant par la suite à travers des flash-backs révélant à chaque fois une version différente de la tragédie. Le sujet du film est plutôt à chercher du côté de l’épreuve psychologique traversée par Durieux. Accablé de toutes parts, lâché par ses pairs, souffrant de la perte de cette femme qu’il adorait, il est condamné par les médias et l’opinion publique avant même d’avoir mis un pied dans le tribunal. Néanmoins, et c’est là que le film est intéressant, le protagoniste ne se prononce jamais sur sa propre culpabilité, affirmant ne pas avoir de souvenirs de ce qu’il s’est passé… Sa disculpation finale ne résout donc rien, ce jugement étant rendu par simple manque de preuves tangibles. Pour incarner ce rôle complexe, Jérémie Renier, méconnaissable (il a perdu beaucoup de poids pour le film, même si on peut s’interroger sur l’utilité réelle de cette transformation physique), s’est investi à fond et est parvenu à traduire les tourments d’un homme pour lequel le spectateur ne parvient pas à éprouver d’empathie. A peine doit-on mentionner l’étrange coupe de cheveux dont on l’a affublé, qui focalise inutilement l’attention.

Ce faux pas capillaire n’est malheureusement pas la seule faiblesse de L’ennemi. Ce film à la construction narrative intelligente, bien mis en scène et interprété avec conviction, souffre en effet d’une certaine naïveté dans l’écriture. Il est ainsi évident que Stephan Streker aurait dû s’éloigner davantage de la source réelle de son histoire, la représentation de l’univers politique dans lequel est supposé évoluer son protagoniste sonnant faux de A à Z. Même si la politique est réduite au minimum syndical de séquences (ce qui constitue une faiblesse en soi), ses rares incursions ne fonctionnent guère. Le personnage du Louis Durieux n’est jamais crédible en « golden boy » de la politique belge, ce qu’illustre bien son étrange intervention au Parlement wallon, unique séquence située dans une enceinte politique. Par ailleurs, si Renier excelle dans l’ambiguïté d’un personnage qu’on ne perce jamais à jour, il est parfaitement impossible de l’imaginer dans la peau d’un politicien en vue. Il n’est, là encore, pas aidé par l’écriture, qui décrit un Durieux fort détaché de son sort, qu’il s’agisse de son incarcération ou de la manière dont il est traité dans les médias… D’autres éléments du scénario confirment cette impression de manque de maîtrise : l’avocate de Durieux (incarnée par Emmanuelle Bercot) ne parle pas du tout comme une avocate, son fils (joué par Zacharie Chasseriaud) ne le questionne jamais sur les faits pourtant gravissimes dont il est accusé, l’amitié nouée avec son compagnon de geôle Pablo paraît invraisemblable (même si l’acteur Félix Maritaud ne démérite pas), etc.

En comparaison, certains éléments dont le potentiel paraissait bien plus intéressant, ne sont guère exploités. Par exemple, le fait (inspiré de l’expérience réelle de Bernard Wesphael) que Durieux, qui ne parle pas un mot de néerlandais, soit arrêté, incarcéré et interrogé en Flandre, constituait un angle d’autant plus intéressant que les quelques comédiens flamands du casting sont impeccables (Peter Van den Begin, Sam Louwyck). Or « l’hostilité » de cet environnement flamand n’est qu’esquissée, et pas de manière convaincante. Durieux se plaint de ne rien comprendre quand on lui parle, alors que tous ceux qui s’adressent à lui… finissent par parler français. Autant dire qu’on n’est pas dans Midnight Express. Streker a tant privilégié les démons intérieurs du protagoniste et l’exploitation du doute quant à la vérité des faits, que les déboires plus tangibles que connaît Durieux semblent passer comme une lettre à la poste, ce que ne fait qu’illustrer sa sortie de prison accueillie avec un incompréhensible détachement. Enfin, ces choix scénaristiques nous empêchent de ressentir de l’empathie pour cet antihéros, dont le sort nous intéresse in fine assez peu. Bref, le cinéaste/scénariste semble peu à l’aise dès lors qu’il explore ce qui excède la sphère intime et émotionnelle, L’ennemi se révélant nettement moins abouti que Noces. Collaborer avec un autre scénariste nous paraît donc une option à considérer pour son prochain long-métrage.

Synopsis : Un célèbre homme politique est accusé d’avoir tué son épouse, retrouvée morte dans leur chambre d’hôtel. Est-il coupable ou innocent ? Personne ne le sait. Et peut-être lui non plus. 

L’ennemi : Bande-annonce

L’ennemi : Fiche technique

Réalisateur : Stephan Streker
Scénario : Stephan Streker
Interprétation : Jérémie Renier (Louis Durieux), Alma Jodorowsky (Maeva Durieux), Emmanuelle Bercot (Maître Bétraice Rondas), Félix Maritaud (Pablo Pasarela)
Photographie : Léo Lefèvre
Montage : Mathilde Muyard
Musique : Marcelo Zarvos
Producteurs : Michaël Goldberg et Boris van Gils
Sociétés de production : BAC Films, Formosa Productions, Polaris Films, Daylight Films, Alba Films et Libellule Films
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 janvier 2022
Belgique/France/Luxembourg – 2020

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3

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