L’ennemi de Stephan Streker : Un jardin qui n’a plus rien de secret

Il y a quelque chose dans le cinéma de Stephan Streker qui ne rencontre que peu d’équivalent dans la production contemporaine. C’est cette capacité à installer instantanément le spectateur dans les sphères les plus profondes de l’intimité des personnages. L’ennemi, son nouveau film présenté à Angoulême, entérine la singularité précieuse du réalisateur.

Le chant de la sirène

Les premiers mots viennent tout juste d’être prononcés, le contexte est encore nébuleux. Mais déjà, un visage a gravé ses traits dans notre être, et sa voix devient la mélodie de notre oreille interne. « Cinéma intimiste » constitue sans doute l’une des plus remarquables expression-vaseline des dossiers de presse, mais deux minutes suffisent à Stephan Streker pour lui réécrire ses lettres de noblesses en images et en sons. Dans Noces (son précédent film, déjà présenté à Angoulême), Zahira murmurait les grands accents de son destin tragique dans une introduction qui scellait à tout jamais son sort au notre. Dans L’ennemi, Maeva chante à son amoureux le mirage d’une vie radieuse pour s’adresser au spectateur.

Deux femmes pour une certitude : celle de ne pouvoir désormais envisager la vie sans elles. Les grands films se poursuivent hors des murs des salles obscures et chez Streker, le lien quasi chamanique qui se noue entre le spectateur et ses personnages survit largement au générique de fin. Dans L’ennemi, ce n’est pourtant pas le parcours de Maeva que le spectateur va accompagner, mais celui de son amoureux justement. A savoir Louis Durieux, homme politique belge promis aux grandes choses mais dévorés par ses addictions. La mort violente de son épouse l’emmène dans une spirale cauchemardesque qui le désigne comme premier suspect de ce qui est rapidement qualifié de meurtre.

Le spectateur à la barre

Inutile d’aller plus loin. A l’instar de Noces, L’ennemi s’inspire d’une histoire vraie (l’affaire Bernard Wesphael, qui fit grand bruit dans le plat pays), mais la dimension factuelle du fait-divers n’intéresse que très peu le réalisateur. De même que la culpabilité ou non du personnage principal. Car L’ennemi a beau être d’une minutie à toutes épreuves dans la description du processus judiciaire belge, l’enjeu ne réside pas dans le verdict. Le cinéaste donne les clés au public pour se forger son opinion, mais refuse de le confronter à la moindre certitude.

Ni procureur ni avocat de la défense, Streker se garde bien de transformer la salle obscure en salle d’audience dans ce magistral thriller de l’intime. Dans L’ennemi, le spectateur-juré fait l’introspection de son propre jugement avant d’en formuler un sur le personnage dont l’intimité est disséquée sur l’écran.

« L’intime conviction dit toujours plus de choses sur celui qui l’émet que sur celui qui la reçoit ». On pense parfois à Une Intime conviction justement d’Antoine Raimbault, qui retraçait le procès de Jacques Viguier. Mais L’ennemi ne fait appel à aucun personnage intermédiaire pour interpeller le public. Stephan Streker tend le miroir à notre intimité en sondant celle de son personnage, et c’est peu dire qu’il creuse en profondeur. L’intériorité de Louis Durieux c’est la mine de la Moria de Streker, qui fait remonter le Balrog des abysses du subconscient de son héros déchu.

L’expérience secrète

Peut-on vraiment connaître quelqu’un ? C’est la véritable question posée par L’ennemi, qui ouvre au spectateur cette zone interdite qui réduit l’idée même d’identité à une comédie sociale jouée derrière un maquillage de convenances. Le réalisateur parachève son geste dans un plan final estomaquant, où un masque de l’artiste expressionniste James Ensor est mis à contribution pour donner un visage à L’ennemi intérieur. On commence le film avec la douce mélodie de Maeva, on le termine avec un contre-champ sur la physionomie déformée de celui qui la regardait. Le masque devient ici le (vrai) miroir de l’âme, et Todd Phillips peut continuer à manger des cailloux dans le bac à sable de son Joker.

Vous l’aurez compris, on dépasse largement le processus d’identification traditionnel ici. Il ne s’agit pas de comprendre les pensées du héros, mais de ressentir ce qu’il n’a pas même pas encore mis en mots. Le spectateur chez Stephan Streker a ses chakras branchés en circuit direct sur ceux de ses personnages. Ainsi, on ne saura jamais s’il l’a fait ou non ; pourtant Louis Durieux n’a plus aucun secret pour nous lorsque les lumières se rallument. Spectacle tétanisant d’une personnalité publique qui n’a plus rien de privé,  Ennemi en sous-sol exposé aux yeux de tous.

Oh combien délicat, l’exercice ne pouvait faire l’économie d’un Stradivarius à l’image pour porter la démarche du réalisateur. Ça tombe bien, Jérémie Rénier est là pour composer sa 9ème Symphonie. Au sein d’un casting uniformément excellent, l’acteur trace une ligne de démarcation définitive entre incarnation et performance, conjugue maitrise et lâcher-prise pour habiter Louis Durieux dans tous les compartiments de son intimité. Les mises à nu les plus spectaculaires ne sont pas forcément figuratives. Jérémie Rénier montre peu mais laisse tout sur la table, comme s’il portait sur lui le poids des tragédies passées, et celles qui s’annoncent.

La vie ne m’apprend rien

Car L’ennemi ne dessine pas une trajectoire linéaire, mais calligraphie un cycle en train de se répéter. Meurtrier ou non, Louis Durieux est avant tout un homme pris dans la toile d’Araignée de son fil d’Ariane et perdu dans le labyrinthe de sa fatalité. Ce n’est pas Louis Durieux vs le monde c’est lui contre lui ; condamné à disputer un combat perdu d’avance. Comme lorsque, dans un sublime instant de bonheur aérien avec sa femme, son regard est assombri par la silhouette du Minotaure dont il devine la présence dans l’horizon.

Il y a ceux qui filment la surface de l’eau, et ceux qui emmènent le spectateur dans ses profondeurs pour faire remonter les énergies enfouies. Stephan Streker fait indéniablement partie de la seconde catégorie. Ce faisant, il réveille en nous le 6ème sens qui nous permet non seulement de VOIR L’ennemi intérieur, mais aussi d’y reconnaitre un visage familier. « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi » disait Nietzsche.

Synopsis : Un célèbre homme politique est accusé d’avoir tué son épouse retrouvée morte, une nuit, dans leur chambre d’hôtel à la Mer du Nord. Est-il coupable ou innocent ? Personne ne le sait. Et peut-être lui non plus. 

Réalisateur : Stephan Streker.
Interprète : Jérémie Renier, Alma Jodorowsky, Emmanuelle Bercot, Félix Maritaud Et Zacharie Chasseriaud.
Scénario : Stephan Streker.
Musique : Marcelo Zarvos.
Production : Daylight Films et Formosa Productions.

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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