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« Hors la Vie » de Maroun Baghdadi, ou les limbes de l’existence

Librement inspiré de l’ouvrage du journaliste et grand reporter français Roger Auque, Un otage à Beyrouth, Hors la Vie est un film déterminant. Déterminant pour la représentation de la guerre mais également pour l’exportation du cinéma libanais à l’étranger. Prix du jury en 1991 au Festival de Cannes (avec Europa de Lars von Trier), le film frappe là où ça fait mal. En plein corps. En plein cœur.

Un sujet actuel

Beyrouth, fin des années 1980. Factions en plein combat. Mères qui pleurent leurs fils, disparus ou tués… Patrick Perrault (Hippolyte Girardot), photographe français, une Nikon à la main, ne laisse aucun détail lui échapper. Il est là pour couvrir la Guerre du Liban. L’éthique n’importe presque plus tant son regard semble fasciné, avide de saisir, par bribes visuelles, la douleur des Libanais. Pourtant, Perrault est enlevé et séquestré. Avec une telle violence, qu’il en oublie presque ce que cela signifie de vivre avec les vivants.

Lorsque le film est présenté à Cannes, en mai 1991, la guerre du Liban vient de s’achever, à peine un peu plus de six mois plus tôt. Hors la Vie s’impose donc tout de suite comme une œuvre d’une grande actualité. Une œuvre presque documentaire et journalistique qui témoigne en interne de la situation, sans prendre parti. Le scénario de Maroun Baghdadi, Didier Decoin et Elias Khoury ne cherche de fait pas à faire une histoire de la guerre. Hors la Vie ne tente pas d’expliquer et d’analyser. Il montre.

La nécessité de documenter

En un sens, Maroun Baghdadi ne fait pas (vraiment) de politique. Bien évidemment, aborder de front la prise d’otages de Français durant la guerre civile libanaise est un sujet éminemment politique. Cependant, le réalisateur opte pour une forme assez sobre. Du moins, une forme où il s’efface pour laisser parler les images. Le film ne nous dit jamais quoi penser : il n’impose rien gratuitement. Les images, presque brutes, semblent être jetées là, par hasard. Elles ne se veulent pas dramatiques, misérabilistes, théâtrales… Elles se veulent au plus près du réel. Sans fioritures. Sans ajouts en trop. Le montage de Luc Barnier, monteur notamment des films d’Olivier Assayas, trace avec justesse ce fil, tendu, du réel. La partition musicale de Nicola Piovani, quant à elle, intervient comme un souffle. Avec délicatesse pour nous rappeler que nous sommes au cinéma. Mais jamais pour être de trop.

Finalement, comme le personnage de Patrick Perrault qui déclare « Putain, j’y comprends plus rien », le spectateur ne parvient jamais à comprendre. Nous ne pouvons cerner les raisons de l’enlèvement. Pourquoi est-il enlevé, séquestré ? De quoi est-il accusé ? Par qui ? Et pourquoi ? Ces questions, assez rhétoriques, sont à l’image même de cette guerre célèbre pour être complexe. Lorsque le protagoniste demande pourquoi il est là, on lui répond « Cherche, tu n’as que ça à faire ici ». Ironiquement, c’est dans une salle de classe que Patrick Perrault est enfermé, le lieu du savoir. Du moins, de la transmission du savoir. Les bourreaux savent-ils eux-mêmes pourquoi ils ont fait de Perrault leur otage ? Le film est nécessaire, aujourd’hui encore, justement parce qu’il ne tente pas de résoudre ce mystère mais il l’admet. Il ne tombe pas dans des interprétations faciles et sans doute fallacieuses. Encore une fois, la force du propos de Hors la Vie est de montrer.

L’absurdité de la guerre

Certes, nous sommes entraînés dans la longue chute de Patrick Perrault, puisque le film raconte l’histoire de cet homme. Néanmoins, l’œuvre de Baghdadi est bien plus une œuvre nuancée sur l’absurdité de la guerre en général qu’un discours politique bien trop poli sur la situation particulière au Liban. Alors qu’il est séquestré, Patrick Perrault se rapproche de l’un de ses bourreaux, Ali, qu’il surnomme Philippe (Habib Hammoud). Si ce dernier reste assez clair sur ses intentions, sur son « camp », les deux hommes partagent toutefois quelques moments de camaraderie, notamment en chantant du Dalida ou du Feyrouz. Baghdadi semble nous dire que rien n’est blanc et noir seulement. Les choses sont toujours plus. La question n’est même plus tant sur la Guerre du Liban ou non. Le film semble documenter sur tout type d’acharnement, de torture, contre l’intégrité humaine. Qu’elle soit physique ou morale.

Lorsque Patrick est enfermé, ses bourreaux s’amusent. Certains jouent avec les armes, d’autres draguent par téléphone. Certains imitent Robert De Niro dans Taxi Driver tandis que d’autres parlent de la retraite de Michel Platini. Ces petites scènes portent en elles un sens très fort, montrant à quel point toute cette guerre n’est qu’un jeu. Une mauvaise farce, violente et destructrice mais une farce quand même. Le personnage de Ahmed (Hassan Farhat) renvoie à la situation propre au Liban. Il raconte en effet à Patrick qu’il a aussi bien combattu pour que contre les Palestiniens. Une inconsistance qui fonde cette complexité de la Guerre du Liban.

Mourir à petit feu

Malgré tout, une chose reste certaine : la violence des conditions de séquestration illustrées par Hors la Vie. Le titre traduit bien de cette descente aux Enfers que va connaître progressivement Patrick Perrault, qui sort de la vie avec les vivants, pour rejoindre les morts. Ou plutôt, les morts-vivants. Dans ce rôle pour lequel il a perdu une dizaine de kilos, Hippolyte Girardot est criant de vérité, habité par la justesse. Devant nos yeux, il « devient cinglé » comme il le dit. « Même moi je deviens de la merde ». Il n’est plus humain, trop humain. Il est sous humain. Un cadavre qui ne tient à rien. Girardot incarne avec brio cette dépossession des sens. Du regard.

Une histoire de l’œil

Parce que la question du regard est cruciale dans Hors la Vie. De par son métier même, Patrick Perrault a besoin de ses yeux. Au début du film, ses yeux de photographe sont posés sur le malheur d’autrui. C’est son propre malheur que portent en eux ses yeux, désormais fatigués et vides, à la fin du film. L’œuvre de Maroun Baghdadi est anxiogène parce qu’elle parvient à créer ce chemin tortueux. Un crescendo glacial dans le malheur. Le film, très sombre, montre un monde extérieur douloureux puisqu’en guerre mais qui reste plus lumineux que l’enfermement. Un monde qui fonctionne toujours selon les changements, jour et nuit. Malheureusement, la lumière du dehors est un leurre. Une chimère inatteignable, bien loin de la prison froide et noire.

Le film s’ouvre donc sur les yeux actifs de Patrick Perrault. Ces mêmes yeux qui seront masqués par un sac sur sa tête puis bandés par un foulard, une fois devenu otage. On lui demande souvent de fermer les yeux. On lui dit « Si tu vois nos visages, c’est fini pour toi ». Il ne peut regarder que dans des miroirs qui seront détruits ou par le tissu de son foulard, laissant entrevoir un peu de lumière. Mais il est puni pour cela « Tu triches. Tu mets mal ton bandeau. Tu regardes en-dessous ». Comme Orphée qui descend aux Enfers, on lui intime l’ordre de ne pas se retourner. On lui dit, en anglais « This is Lebanon, man. Don’t trust your eyes. Things are never the way they look ». Patrick répondra, un peu plus tard « I’m blind ». Patrick a besoin de ses yeux. Mais il est devenu aveugle. Patrick veut voir. Et savoir. Mais il ne perd pas cette envie.

Est-ce cela qui l’aura sauvé ? Au fond, l’est-il vraiment ? Peut-être qu’il en a dorénavant trop vu.

 

Nos Ames d’enfants de Mike Mills : à la folie, passionnément…

Nos Ames d’enfants de Mike Mills est un de ces films dont on sait qu’ils vont  vous coller à la peau pour très très longtemps. Des images très belles de l’Amérique en noir et blanc, de la douceur et de la bienveillance font du métrage un des meilleurs films de ce début d’année

Synopsis de Nos Ames d’enfants :  Journaliste radio, Johnny interroge des jeunes à travers le pays sur leur vision du futur. Une crise familiale vient soudain bouleverser sa vie : sa sœur, dont il n’est pas très proche, lui demande de s’occuper de son fils, Jesse. Johnny accepte de le faire mais n’a aucune expérience de l’éducation d’un enfant.

Entre les deux débute pourtant une relation faite de quotidien, d’angoisses, d’espoirs et de partage qui changera leur vision du monde.

C’mon C’mon C’mon C’mon…

Nos Ames d’enfants est la traduction d’un titre anglais :  C’mon C’mon, un titre dont même le réalisateur Mike Mills n’est pas sûr de comprendre le sens qu’il a vraiment voulu lui donner. A un moment dans le film, Jesse (Woody Norman), le jeune protagoniste de l’histoire, fait une litanie de C’mon, C’mon, C’mon, … et Mills déclare avoir utilisé cette ritournelle tirée d’une chanson juste parce qu’il a aimé la boucle infinie, et ouverte de cette litanie…Tout ceci pour dire que ce titre français, qui met certes l’emphase sur l’enfance, ne traduit pas complètement le lyrisme du film.

Ce film, très poétique en effet,  est le troisième en se suivant du cinéaste qui s’appuie sur des relations personnelles proches. Beginners (2010) parlait en filigrane de son père , 20th Century Women (2016) s’inspirait de la famille monoparentale qu’il formait avec sa mère. Nos Ames d’enfants quant à lui, est un travail relié à sa propre condition de père.  Non pas qu’il manque d’inspiration, bien au contraire. Le côté autofictionnel que ces films peuvent donner l’impression d’avoir n’est qu’un excellent point de départ, pour réaliser à chaque fois de très beaux films extrêmement intimistes et intenses.

Johnny (Joaquin Phoenix) est au téléphone avec une femme, Viv (Gaby Hoffmann). La conversation est gênée, comme entre deux amants après une première rencontre qu’on ne sait pas trop comment poursuivre. Mais Viv est la sœur de Johnny, et cette conversation est à l’image de leur relation, fusionnelle et compliquée en même temps. Entre eux se trouve Jesse, 9 ans, le fils de Viv et d’un Paul absent : bipolaire, parano, schizo, on ne sait trop ; Paul est malade et requiert toute l’attention de Viv, malgré leur séparation. Le film de Mike Mills se focalisera alors sur la relation entre Jesse et son oncle Johnny, lorsque ce dernier a proposé son aide pour s’occuper de Jesse lors de l’absence de sa mère.

Cette relation est lunaire, faite de doutes et d’apprentissages. Journaliste radio, dont le travail en cours porte sur un reportage avec des enfants (de vrais entretiens où les enfants répondent à des questions sur leur vision du futur ou de leur avenir), Johnny couvre plusieurs grandes villes des États-Unis. Nos âmes d’enfants prend ainsi un air de road-movie quand la paire se retrouve  à Detroit, New-York , La Nouvelle-Orléans ou Los Angeles. De très grandes villes, très ostentatoires. Mills choisit un noir et blanc filmé magnifiquement par Robbie Ryan, et éteint en quelque sorte tout le lustre tout en gardant la beauté et  les symboles de ces lieux, pour mieux se concentrer sur les relations humaines, celles de Jesse et Johnny bien sûr, mais aussi celles au téléphone entre Viv et son fils, ou Viv et son frère.

Né dans une famille singulière, où même ceux qui n’ont pas de problèmes mentaux ont des problèmes (Johnny a par exemple du mal à expliquer à son neveu pourquoi il est seul et sans enfants), Jesse est lui-même excentrique (il écoute au réveil le Requiem de Mozart à pleins volumes, parce que le samedi, le bruit est permis ! ), et comme tous les excentriques, il est attachant et agaçant à la fois. Woody Norman est une extraordinaire révélation qui donne une profondeur incroyable au rôle, que peu d’enfants pourraient donner. Il fait constamment passer le spectateur du rire aux larmes, et sa fausse indifférence aux choses graves de sa jeune vie, qui cache une souffrance certaine, étreint le cœur.

Joaquin Phoenix, une fois de plus, a « plié le game » pour le dire avec l’excès qu’il faut. Il excelle comme à son habitude, et enfant acteur en son temps (comme aussi Gaby Hoffmann), il est en parfaite symbiose avec son jeune partenaire. Il retrouve ici son registre plus calme après une hype presque démesurée, insensée,  avec son rôle de Joker chez Todd Philipps. Pour couronner cet impeccable casting, Gaby Hoffmann fait une merveilleuse et très crédible mère, assaillie, mais en maîtrise totale d’une situation compliquée.

Rares sont ces films qui sourdent de très beaux sentiments mais qui ne sont pas des « bons » sentiments. Tout est douceur et bienveillance dans ce film, et pourtant, pas une once de mièvrerie. Ceux qui ne cherchent dans un film que la mise en scène d’un concret auront du mal avec Nos Ames d’enfants. Ceux qui par contre sont sensibles à une réalisation faite de petits riens, d’une idée, d’une pensée, d’un moment fugace seront  enchantés par ce métrage qui mérite toutes les récompenses de l’Académie pour les Oscars actuellement en préparation : les acteurs, la photo, la réalisation, et le film lui-même. Un film qui ouvre magnifiquement l’année 2022 !

 

Nos âmes d’enfants – Bande annonce

 

 

Nos âmes d’enfants – Fiche technique

Titre original : C’mon C’mon
Réalisateur : Mike Mills
Scénario : Mike Mills
Interprétation : Joaquin Phoenix (Johnny), Gaby Hoffmann (Viv), Woody Norman (Jesse), Scoot McNairy (Paul), Molly Webster (Roxanne), Jaboukie Young-White         (Fern), Deborah Strang (Carol), Sunni Patterson (Sunni)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Jennifer Vecchiarello
Musique : Aaron Dessner, Bryce Dessner
Producteurs: Chelsea Barnard, Andrea Longacre-White, Lila Yacoub, Coproducteurs : Rachel Jensen, Geoff Linville
Maisons de Production : A24, Be Funny When You Can
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Récompenses :  Plusieurs récompenses dans des festivals americains
Durée : 109 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  26 Janvier 2022
États-Unis – 2021

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4.5

Les séries qui ont marqué la rédaction du MagduCiné : Breaking Bad, The Leftovers, True Detective…

Petite plongée dans l’univers des séries coup de cœur de la rédaction du MagduCiné. L’idée est simple : partager quelques moments forts du petit écran, en six questions.

    • La plus belle performance dans une série ?

Bérénice Thevenet : Pour moi, évoquer la plus belle performance dans une série est difficile tant j’en ai vu qui m’ont bluffée. Mais, je dirais que l’ensemble du casting de la série Arte H24 est juste incroyable ! Raconter vingt-quatre heures de (sexisme) dans la vie d’une femme, à l’heure contemporaine, semble être une impossible gageure tant le sujet peut être sensible. La série doit beaucoup, sinon tout à l’intensité folle de ses vingt-quatre comédiennes, grâce à des interprétations qui fonctionnent comme des uppercuts. Et s’il fallait n’en citer qu’une, je choisirais la magnifique performance de Déborah Lukumuena dans Le Cri défendu.

Thierry Dossogne : Tellement de choix possibles… Les quatre qui me viennent à l’esprit comme une évidence sont True Detective (un casting stratosphérique dans les trois saisons, avec une préférence personnelle pour la première), James Gandolfini dans Les Soprano (le reste du casting est également phénoménal), Bryan Cranston dans Breaking Bad, pour sa mue impressionnante vers le registre dramatique, et Kevin Spacey dans la première saison de House of Cards. Du côté des performances collectives, le casting de The Wire est plus vrai que nature, on s’y croirait !

Sarah Anthony : Le cast de Little Birds dans l’avant-dernière séquence de cette mini-série. Je n’ai jamais vu une séquence plus imprévisible, prenante et réussie que celle-ci. Ce qui est, pour beaucoup, dû au cast. Et ex aequo le cast toutes époques confondues de l’excellente série L’amie prodigieuse.

Charlotte Quenardel : Outch. Pour moi ce serait par cast, avec celui de l’anthologie des The Haunting of Hill House / Bly Manor pour lequel j’ai un gros coup de cœur. Les figures fidèles à la franchise comme Kate Siegel, Henry Thomas, Carla Gugino ou encore Oliver Jackson-Cohen sont si ancrées dans l’univers de Mike Flanagan qu’elles en sont indissociables. Le cast de Oz (just perfect) et Peaky Blinders. Et une mention honorable pour Jessica Biel dans The Sinner qui est sensationnelle et très sous-estimée.

Hala Habache : Je pense à une série comme Mad Men. L’ensemble du cast est très bon mais, surtout, la série offre à Jon Hamm un rôle très fin. Jouer ou plutôt incarner Don Draper lui aura véritablement permi de montrer l’ampleur de son jeu, tout en nuances et en subtilité.

Sébastien Guilhermet : Je pense à Steve Carell dans The Office mais également à tout le reste du casting avec notamment Rainn Wilson. C’est sans doute le genre de la série, qui aide en ce sens, en mélangeant le faux documentaire et la sitcom, mais la série arrive à être sublimée par tout son casting. On passe du rire aux larmes avec aisance, et au fil des épisodes, la distance s’amenuise entre les personnages et le spectateur.

  • Le personnage de série avec la plus belle évolution dramatique ?

Bérénice Thevenet : Pour ce qui est de l’évolution de dramatique, je dirai que celle de Saul Goodman, le héros de Better Call Saul, est l’une des plus intéressantes que j’ai vu. Ayant adoré Breaking Bad, et craignant de voir venir un mauvais préquel, j’ai été agréablement surprise de la manière dont Vince Gilligan et Peter Gould ont réussi à donner une véritable épaisseur dramatique à un personnage, à la base, très secondaire. La série prend son temps pour expliquer comment le très ordinaire Jimmy Mcgill est devenu le célèbre avocat véreux de Walter White. Le rythme volontiers lent de la série parvient très bien, selon moi, à donner la mesure des changements qui affectent le personnage.

Thierry Dossogne : Oserais-je citer Steven Avery dans la série documentaire Making a Murderer – meurtrier ou innocent ? Sinon, on part sur les usual suspects : Tony Soprano dans Les Soprano, Rustin Cohle dans la première saison de True Detective, et Walter White dans Breaking Bad.

Sarah Anthony : Ivar dans Vikings. Il passe d’un adolescent handicapé, victime, frustré, cruel et impuissant à un grand guerrier qui se prend d’affection pour un jeune garçon maintenu captif. Il dépasse totalement son handicap et l’éducation de sa mère. Dommage que sa fin ait été massacrée par les scénaristes…

Charlotte Quenardel : Norman Bates dans Bates Motel et Carrie Mathison dans Homeland. Je trouve que le traitement de la santé mentale que ce soit au cinéma ou à la télévision est assez difficile à représenter et je trouve que Carrie Mathison et Norman Bates interprètent très bien la plongée vers les abysses.

Hala Habache : Je ne sais pas si on peut vraiment parler de personnage tant son évolution dans la série est d’une authenticité rare mais je dirais Arabella, dans I May Destroy You. Son cheminement est très fort, très juste. La manière dont elle s’approprie la douleur dont elle se détache petit à petit pour pouvoir avancer est à la fois un grand exemple de réussite scénaristique d’écriture de personnage mais aussi de résilience humaine.

Sébastien Guilhermet : C’est dur de faire le tri, mais des séries que j’ai vues, je vote pour le personnage de Nora Durst dans The Leftovers. Avec cette mère qui a perdu toute sa famille, au fil de trois saisons, on suit une femme au caractère aussi fragile que tenace, qui soulève des montagnes et nous fait pleurer à chaudes larmes.

  • La série dont la construction narrative est particulièrement bien trouvée ?

Bérénice Thevenet : Ce n’est peut-être pas la meilleure construction narrative mais elle m’a suffisamment marquée pour que je la mentionne. Je pense notamment au montage narratif que l’on trouve dans les épisodes de Breaking Bad. Chaque épisode commence généralement par un élément (scène ou détail visuel) qui apparaît comme un effet d’annonce partiel. Cela créer un (faux) suspense qui mélange la fin au début et inversement.

Thierry Dossogne : Juste pour le plaisir de contourner cette question, je vais répondre Curb Your Enthousiasm… car il n’y a pas de structure, c’est une succession de non-sujets. Et c’est ça qui est drôle.

Sarah Anthony : Je dirais Cruel Summer, mini-série qui retrace trois années autour de la disparition d’une ado dans les années 90. Les années alternent dans chaque épisode, on le comprend grâce aux coupes de cheveux et aux filtres sur les images. Ce découpage permet de garder le suspense en dévoilant çà et là des indices : très prenant.

Charlotte Quenardel : J’aime particulièrement la façon dont sont construites les séries d’anthologie comme American Horror Story et The Haunting, qui ont pour chaque saison, une nouvelle histoire. Bien sûr, elles n’existeraient pas sans The Twilight Zone, qui elle fonctionnait par épisode. Un must. Petite mention pour Mindhunter et la manière dont ils façonnent leur profilage au fil des saisons.

Hala Habache : Qu’on aime ou non la série, souvent trop mélodramatique, This Is Us propose une construction narrative vraiment intéressante. La série, non chronologique, convoque à la fois passé, présent et futur. Non seulement la série n’est pas linéaire donc mais elle surprend souvent dans la construction même de chaque épisode. Parfois, un épisode débute avec un personnage inconnu et ce n’est qu’à la fin que l’on comprendra qui il est. C’est une série qui a des défauts mais qui reste très surprenante du point de vue de son écriture.

Sébastien Guilhermet : C’est un peu cliché ou grossier comme réponse, mais je dirai la première saison de True Detective. La construction narrative, avec cette communication temporelle qui fait se jumeler les époques, accentue le plaisir que peut ressentir le spectateur en s’insérant dans les affres de ce thriller poisseux et tendu.

  • La série avec la meilleure bande-originale ?

Bérénice Thevenet : La meilleure bande originale revient, selon moi, à la saison 3 de American Horror Story intitulée « Coven ». En évoquant la thématique de la sorcellerie moderne et ancienne, Ryan Murphy a choisi une bande originale exigeante qui fait notamment appel à la magie musicale de Fleetwood Mac, avec des morceaux comme « Rhiannon ».

Thierry Dossogne : The Walking Dead, The Leftovers, les Soprano. Le Prince de Bel-Air pour le côté fun, Les Simpson et les X-Files pour le côté culte, et Seinfeld pour l’absurdité.

Sarah Anthony : La bande-originale de L’amie prodigieuse, signée Max Richter, qui réinterprète notamment les quatre saisons de Vivaldi.

Charlotte Quenardel : Max Ritcher… pour The Leftovers. Juste poétique. Et Angelo Badalamenti pour Twin Peaks, totalement lancinante.

Hala Habache : Probablement Mozart in the Jungle. Toutes les séries utilisent de la musique mais pas toutes les séries parlent de musique. C’est pour ça que l’usage de la musique dans Mozart in the Jungle est assez incroyable, parce qu’il y a toujours une explication, un choix au sein de la fiction. C’est vraiment une série sur la création, sur le fait d’être habité par la flamme de la musique, par le blood.

Sébastien Guilhermet : Je pense directement à Samurai Champloo avec la BO monstrueuse et jazzy du défunt Nujabes. Du fun et du plaisir à l’état pur.

  • La série dont l’univers visuel te parle le plus ?

Bérénice Thevenet : L’univers visuel de Mindhunter me parle beaucoup. Pas seulement parce que j’apprécie particulièrement le style de David Fincher. La série a créé une atmosphère vraiment à part. La reconstitution historique d’une époque – celle des années 70-80 – est plus que crédible. On s’y croirait. Cela donne d’autant plus de crédit au récit comme à l’interprétation sans faille du casting.

Thierry Dossogne : Les première et troisième saisons de True Detective, Gomorra, les premières saisons de The Walking Dead, Taboo, Les Soprano.

Sarah Anthony : Ah, question difficile ! A peu près toutes les séries où les gens sont excentriques et créatifs. J’ai adoré les deux saisons de la teen série The Carrie Diaries, qui raconte la jeunesse de Carrie Bradshaw, en particulier la rédaction d’Interview Magazine, avec sa rédactrice Larissa Loughlin (la merveilleuse Freema Agyeman). J’aime les costumes, les décors très arty. J’ai aussi beaucoup aimé l’univers visuel de Why Women Kill saison 1, mais aussi celui des séries Valeria et Younger.

Charlotte Quenardel : Question très difficile pour moi. Celui des The Haunting (oui), Westworld (saisons 1 et 2), Downton Abbey et Twin Peaks. (Il doit en manquer).

Hala Habache : J’aime beaucoup l’univers esthétique de The Deuce et de GLOW. Très seventies et eighties. Je pense aussi à la première saison de Why Women Kill, et en particulier aux moments consacrés au personnage de Lucy Liu…dans les années 70 !

Sébastien Guilhermet : Bizarrement, je suis obligé de répondre Twin Peaks. Le style Lynchien est présent du début à la fin malgré une qualité qui joue parfois aux montagnes russes notamment en milieu de saison 2. Mais voir une bourgade américaine vicieuse, ténébreuse et putride filmée dans un style du « soap opera » et scrutée d’une main de maître par David Lynch, se veut une expérience singulière. Sans parler de l’incroyable épisode 8 de la saison 3.

  • La série d’animation que tu préfères ?

Bérénice Thevenet : S’il faut parler d’une série d’animation, je ne peux que citer Les Simpson. Cette œuvre télévisuelle cultissime fait, pour moi, écho à l’enfance et aux goûters devant W9. Que dire de cette série, si ce n’est que je ne m’en lasse pas. Les aventure de la famille la plus célèbre de toute l’Amérique me font toujours autant rire et réfléchir !

Thierry Dossogne : Je ne regarde plus de séries animées depuis bien longtemps, mais Les Simpson sont une référence absolument incontournable pour moi, la série ayant bercé toute mon enfance et mon adolescence au point que nombre de personnages et de citations sont incrustés dans mon cerveau à tout jamais. Comme beaucoup de fans, je trouve que depuis une dizaine d’années (au moins), la série a perdu tout ce qui faisait son charme. Mais les vingt premières saisons sont intouchables. Sinon, je garde un excellent souvenir de la série animée Batman, mais c’est la nostalgie de l’enfance qui remonte à la surface…

Sarah Anthony : Sans compter Les Simpson, je choisis Arcanes. Je n’aime pas trop les séries d’animation normalement (à part Les Simpson) et je ne connais pas League of Legends, dont est tirée Arcanes. Mon compagnon a voulu me faire découvrir la série et j’ai adoré. Quelle beauté ! Tout est soigné, un travail d’artiste, voire de virtuose, en même temps qu’un travail technique pointu. J’attends la saison 2 avec impatience.

Charlotte Quenardel : Je ne regarde pas de série d’animation, du coup pour le côté nostalgique (et parce qu’elle est géniale) je dirais Batman. So 90s.

Hala Habache : Bojack Horseman ! L’une des séries les plus difficiles à regarder, tant elle semble nous entraîner de plus en plus dans les méandres de son personnage principal, attachant et horrifiant à la fois. C’est une très belle série, qui enseigne beaucoup et qui est très bien incarnée par les voix de Will Arnett, Aaron Paul et Alison Brie notamment. Un univers visuel fantasque et complexe. Mention également pour Tuca and Bertie, la série créée et dessinée par l’illustratrice de Bojack Horseman, Lisa Hanawalt.

Sébastien Guilhermet : Le débat est ouvert : difficile de départager des séries comme Cowboy Bebop, Samurai Champloo ou même Neon Genesis Evangelion. Je ne peux que conseiller les trois tant les univers visuels sont vastes et les quêtes existentielles fascinantes.

Un monde de Laura Wandel : cruelle cour de récré

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Un monde met l’enfance à l’honneur, non pas par nostalgie, mais par volonté de décrire une microsociété où trouver sa place est un enjeu de tous les instants. L’histoire de cette petite fratrie en proie à la violence de ses pairs, à son indifférence aussi, à la peur, et au désir d’être comme les autres, est filmée avec une exigence et une finesse de tous les instants. Exigence et finesse qui rendent un hommage vibrant à tous les écorchés de l’école, de l’intégration scolaire.

Récréations

C’est une question de regard qui tient tout le film, vissé à celui de Nora. Un monde observe, à travers les yeux de la petite fille, une cour de récré autant traversée par les rires (discrets ici) que la violence frontale. Le film est « à hauteur d’enfant », expression galvaudée qui prend pourtant ici tout son sens, tellement la réalisatrice Laura Wandel s’attache à ne montrer que ce que Nora perçoit, rien d’autre. Et ce que voit Nora n’a rien à voir avec ce qui nous est raconté d’habitude de l’école, dans les fictions télés à la Sam ou encore au cinéma, comme dans le récent Primaire. La naïveté, l’angélisme ne sont pas maîtres ici, seuls les enfants le sont, au gré des erreurs commises par les uns et les autres. On est au cœur de la cour de récré, en immersion, avec ses sons, son rythme effréné. Aucun répit ni pour Nora, ni pour son frère Abel (encore moins pour le spectateur), qu’elle découvre en proie à la violence. Il la contraint au silence quand elle se sent obligée de dénoncer ce qu’elle voit. Plus tard, les rapports de force se renverseront, la force d’une étreinte pouvant tout faire basculer, et seulement cette force. Le film pourrait paraître dérouler un programme quand, au contraire, il dénoue les mécanismes qui ont cours de l’école à la société, avec ses rapports de force excessifs et son refus du faux pas. Dans ce monde-là, aussi, le silence et l’apparence sont les maîtres mots. Le film est sans cesse en équilibre comme le montre cette scène où, pour être invitée à un anniversaire, Nora doit parvenir à marcher sur une poutre sans tomber, elle exige de recommencer, tient bon, mais sait que rien n’est gagné. Son hypersensibilité peine à s’adapter à ce monde.

Immersion

Nora a également d’autres préoccupations, surtout celle de vaincre sa peur de l’inconnu (l’école,  la poutre, la piscine, les exercices de maths, les dictées…) et le besoin viscéral de s’intégrer à tout prix. C’est ce besoin qui la rapproche autant qu’il l’éloigne de son frère. Chez Laura Wandel comme autrefois chez Céline Sciamma avec Tomboy, les adultes se font discrets au profit de l’étude de la relation qui se noue entre les enfants. La cruauté a donc toute sa place, comme elle l’avait dans Les Leçons d’harmonie. Tout cela se lit à travers les corps, qui entrent en collision, qui un temps sont amis avant de se détourner. Nora s’épanouit un temps et retombe très vite dans la solitude qui la ronge. Autour d’elle, le monde paraît encore plus dur, car il est clos, contraint à la cour de récré, l’école, il ne souffre aucune respiration. C’est exactement la manière dont est vécu le harcèlement, on n’a pas trouvé meilleure manière de le raconter, de le faire sentir :  « Tout est au service de Nora, de sa perception. Donc, dans le film, on ne perçoit que des bribes de corps, d’espaces, tout est diffus… », explique la réalisatrice dans le dossier de presse du film. C’est cette mise en scène d’une grande maîtrise, qui ne lâche pas instant son sujet ni ses personnages, ainsi que les petits instants de bonheur ou de partage (les lacets, le départ de l’institutrice), qui font la force, presque étouffante du film. Qui a déjà mis un pied dans une école pour y accompagner des élèves sait à quel point ce qui se joue dans Un monde n’est pas une recréation fantasmée, mais bien une réalité que la fiction vient traduire avec brio.

Blessure

La direction d’acteurs : les petits sont des petites boules d’émotions brutes, on sent à chaque instant chez Nora/Maya les larmes monter, est exceptionnelle. Elle donne à ce film au corps à corps, les coups pouvant venir de partout, une tension permanente. L’action ne tarde pas à se mettre en place, Laura Wandel s’en tenant à un récit resserré sur une heure quinze. Nora ne veut pas aller en classe, plus tard ce sera Abel, mais le père, dont on aperçoit peu de choses (toujours à hauteur de Nora), c’est même bientôt à travers les barreaux de l’école qu’il parlera à Nora, les y pousse. Il s’agit d’y aller, d’avancer, de ne pas renoncer. Il faut être à l’école, c’est là que ce joue la vie des enfants après tout. De cette nécessité construite par l’obligation, Laura Wandel construit un film à la Récréations de Claire Simon :  un film d’école qui rentre dans l’école pour ne plus la quitter et regarder vraiment les enfants dans les yeux, les jeux, les enjeux qui les rassemblent et les dressent aussi les uns contre les autres. Sans cesse, on leur demande le calme quand tout explose dans la récréation, véritable moment hors règles, hormis celles que l’enfance s’impose. Ici, pourtant, c’est la noirceur qui domine, heureusement qu’il existe un fil ténu entre Nora et Abel sur lequel la fiction tire pour nous entraîner vers le cinéma, l’engagement fraternel et ce besoin irrépressible de se sauver l’un l’autre sans se le dire vraiment. Il manquait un grand film contemporain aux blessures enfantines, c’est chose faite avec Un monde.

Un monde : Bande annonce

Un monde : Fiche technique

Synopsis : Nora entre en primaire lorsqu’elle est confrontée au harcèlement dont son grand frère Abel est victime. Tiraillée entre son père qui l’incite à réagir, son besoin de s’intégrer et son frère qui lui demande de garder le silence, Nora se trouve prise dans un terrible conflit de loyauté. Une plongée immersive, à hauteur d’enfant, dans le monde de l’école.

Réalisation : Laura Wandel
Scénario : Laura Wandel
Interprètes : Maya Vanderbeque, Günter Duret, Karim Leklou
Photographie : Frédéric Noirhomme
Montage : Nicolas Rumpl
Producteurs : Stéphane Lhoest, Philippe Logie, Jan De Clercq, Annemie Degryse
Société de production : Dragons Films
Distributeur : Tandem
Genre : drame
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 26 janvier 2022

Belgique – 2021

Et si « Le Loup gris » avait été mis en service ?

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Le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Senad Mavric publient aux éditions Glénat un récit uchronique intitulé Le Loup gris. Ils y imaginent la mise en service d’un char nazi super-lourd que rien ne semble pouvoir arrêter.

Forces supplétives, ravitaillements, approvisionnements en matières premières, succès ou échecs stratégiques, timing : une guerre peut se solder par une victoire ou une déroute selon les orientations de chacun de ces points, lesquels sont loin de former une liste exhaustive de toutes les variables susceptibles d’influencer le cours des combats. Dans Le Loup gris, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Senad Mavric s’associent à nouveau ; ils imaginent un char allemand de 188 tonnes baptisé Maus (la « souris ») capable de décimer les forces ennemies sans laisser la moindre trace de son passage, si ce n’est les épaves fumantes des machines rivales.

Ce récit uchronique mené tambour battant adopte le point de vue d’Ivana, lieutenant de l’armée soviétique. Alitée après avoir croisé le Maus, elle prévient ses supérieurs, sceptiques : « Aucun blindage de nos chars ne peut résister à un tel canon. » Nous sommes en 1947 et la guerre à l’est fait rage. Dans les champs de blé de Prusse-Orientale, six T-44 sont détruits avant de comprendre ce qui leur arrive. La direction générale du renseignement (NKD) s’en remet alors au seul témoin oculaire de l’événement. Et son représentant, Konstantin Karadine, ne tarde pas à annoncer à Ivana qu’il existe malheureusement des précédents… Le char super-lourd Maus semble être le secret le mieux protégé du conflit : indétectable, toujours au bon endroit au bon moment, il anéantit des colonnes ennemies en quelques minutes, puis disparaît.

Convaincant sur le plan graphique, Le Loup gris exploite la mise en service putative d’une machine nazie produite à seulement deux exemplaires (qui ont été laissés en jachère) pour s’immiscer au cœur des forces soviétiques. Jean-Pierre Pécau caractérise Ivana comme une femme forte et indépendante, mais par ailleurs craintive à l’idée de finir ses jours dans des centres de détention de sinistre réputation. Karadine la rassure en usant d’un humour à double sens : « Mettez-vous bien dans la tête que nous n’arrêtons pas les gens. Nous leur collons une balle dans la nuque, c’est plus économique et plus rapide. » Plus tard, quand elle doit monter une équipe afin de piéger le Maus, la démocratie reste lettre morte : elle finit par sélectionner ses hommes sur la seule base de leur dossier, sans leur permettre de s’y opposer. Ainsi, les organisations soviétiques apparaissent au mieux froides et implacables, même si le lecteur est appelé à s’y identifier. À ce propos, il n’est pas anodin qu’Ivana soit rétrogradée après être intervenue de manière impromptue en faveur de soldats russes sous la menace des canons allemands.

Bien ficelé, Le Loup gris se clôture par la traque du Maus par le Tortoise, un char prêté par les Alliés, et caractérisé par ses infrarouges et son amplificateur de lumière lui permettant de se déplacer sans mal en pleine nuit. C’est grâce aux caves d’un brasseur de bière, formant un dédale sous la ville, qu’Ivana et ses six équipiers, dont Evgeni, seul rescapé d’un premier contingent, vont parvenir à piéger la « Souris ». La séquence est efficace à défaut d’être originale. Et le lecteur pourra compléter cette lecture somme toute rapide par un dossier technique sur le Maus, figurant en appendice de l’album.

Le Loup gris, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric
Delcourt, janvier 2022, 64 pages

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3.5

« TMNT : L’Invasion des Tricératons » : les balles d’abord, les mots ensuite

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Nouvel opus des Tortues Ninja aux éditions HiComics. « L’Invasion des Tricératons » se déploie sur fond de panique générale : des créatures extraterrestres pacifiques débarquent sur terre et sont accueillies, bien malgré elles, par une violence exacerbée…

Alors qu’elles reviennent à peine d’un voyage dans la Dimension X, les Tortues voient les Tricératons se rappeler à leur bon souvenir. Réduits en esclavage par Krang et ses sbires, ces dinosaures mutants aspirent à retrouver leurs terres originelles, sauf que les autorités y étant en place ne l’entendent pas de cette oreille. La Force de Protection de la Terre et l’agent John Bishop s’opposent ainsi violemment à la commandante Zom et les siens. Les Tricératons ont beau venir en paix, ils devront faire face aux félonies et attaques des hommes, sur fond de panique, morale et générale.

Cette incommunicabilité doublée d’une xénophobie forcenée n’est pas la seule critique fondue dans « L’Invasion des Tricératons », puisque plusieurs institutions en prennent pour leur grade. Le reporter Burne Thompson s’époumone en direct, avec sensationnalisme. « Ils ne font plus que lire des scripts pour répandre le message que les propriétaires des chaînes veulent faire passer », commente, las, John, le père d’April. Et ce n’est certainement pas l’élévation du Docteur Stockman au rang de héros qui revalorisera la profession à ses yeux. Les élus font l’objet de pareille défiance, puisque l’un des leurs se laisse manipuler par Bishop et lui assure carte blanche dans la gestion de la prétendue invasion des Tricératons. Il n’en faut pas plus pour que Manhattan se transforme en véritable zone de guerre, extraterrestres, FPT, Tortues, Dragons Pourpres ou encore clan Foot ayant successivement voix au chapitre. Raph’ résume bien la situation quand il évoque « ces fous (qui) visent tout ce qui bouge sans distinction ». Rarement la nature humaine, dans ce qu’elle a de plus belliqueux et irrationnel, n’aura été si bien mise à nu dans l’univers TMNT. Il suffit d’ailleurs de voir à quel point l’agent Bishop est content de « se salir les mains » pour comprendre le message critique sous-jacent.

Haletant, dépourvu de temps mort et choral, « L’Invasion des Tricératons » met aussi aux prises les Tortues et leur père, Splinter, désormais à la tête du clan Foot. Des divergences de vues poussent les quatre frères à se mettre au travers du chemin de leur maître. Ce dernier cherche à annihiler les Tricératons, tandis que Leo et les autres s’échinent à trouver une issue diplomatique à la crise. À cette occasion, de nouveaux schismes apparaissent dans la famille, ce qui donnera du grain à moudre aux auteurs pour les épisodes futurs. D’un côté, Splinter semble infantiliser les Tortues ; de l’autre, ces dernières peinent à accepter son départ pour le clan Foot et ses nouvelles méthodes, pour le moins expéditives. Quoi qu’il en soit, cette mise en question des institutions (médiatiques, politiques, policières, familiales) vient doubler les coutures narratives d’un épisode rythmé et spectaculaire, par ailleurs toujours excellemment mis en images.

TMNT : L’Invasion des Tricératons, Kevin Eastman, Tom Waltz, Damian Couceiro et Bram Revel
HiComics, janvier 2022, 136 pages

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4

« Catwoman à Rome » : un voyage appréciable, mais pas dénué de demi-teintes

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Les éditions Urban Comics publient Catwoman à Rome, de Jeph Loeb et Tim Sale. Comme l’indique clairement son titre, Selina Kyle y découvre la capitale italienne ; elle y enquête sur les origines du mafieux Carmine Falcone – et par la même occasion sur les siennes.

Une couverture inspirée de l’artiste français René Gruau, la promesse de voir l’univers DC Comics décentré dans une Ville Éternelle éminemment bédégénique, une association Catwoman-Sphinx antagonique et potentiellement explosive, des traumatismes filiaux à résoudre : avant même d’en découvrir la teneur, Catwoman à Rome nous appâte avec quelques alléchantes promesses, que l’avant-propos du directeur artistique Mark Chiarello ne fait d’ailleurs que renforcer. Jeph Loeb et Tim Sale placent ainsi l’héroïne la plus célèbre de la mythologie Batman sur la piste des origines de Carmine Falcone, criminel notoire, « un grand à l’esprit petit » qui « considère Gotham City comme son empire ». Le voyage de Selina Kyle n’a rien de touristique : en quête de réponses, assaillie par les visions obsédantes de Batman, elle nous apparaît à la fois retorse et vulnérable. L’incongruité de ces « vacances » en Europe est énoncée au moment d’évoquer ses accoutrements en cuir dans ses valises : « S’ils les trouvent, j’aurai l’air d’une dominatrice en virée. »

C’est d’ailleurs l’un des points forts de Catwoman à Rome : l’humour perle çà et là (une blague sur Mussolini, les facéties du Sphinx, etc.), et surtout lors des interactions entre Edward Nigma et Selina Kyle, cela apportant au récit une once appréciable de légèreté. À titre d’exemple, on notera que les deux seuls mots d’italien que la féline avoue connaître sont… Armani et Gucci. L’autre satisfecit, au-delà d’un rythme et d’une construction dramatique habilement maîtrisés, tient aux enjeux filiaux qui irriguent l’album : Catwoman, loin de son image d’insouciante acrobate, est pétrie de doutes et d’interrogations. Avec abnégation, elle va chercher des réponses au lieu des origines. La plupart des rebondissements du récit l’éloignent évidemment de cette maïeutique familiale. Ces derniers supportent d’ailleurs leurs propres énigmes, puisque le venin du Joker ou le cryoflingue de Mister Freeze font leur apparition à Rome, sans y avoir été invités… Jeph Loeb et Tim Sale prennent aussi le parti d’initier une romance entre l’héroïne aux tenues de cuir et Blondie, le filleul de Carmine Falcone, un redoutable tueur à gages aussitôt coincé dans une mécanique de double allégeance.

Là où le bât blesse, c’est dans la manière d’exploiter le formidable cadre que constitue la ville de Rome. Cette dernière se voit en effet essentiellement caractérisée à travers les textes : « tout est dissimulé au regard », « la ville garde ses secrets », « on dit que l’Italie, c’est le paradis du vêtement de cuir », « on est en Italie, les gens ne portent des capes que pour aller à l’opéra »… Il y a bien des séquences dans le village de pêcheurs d’Anzio, à la basilique Saint-Pierre au Vatican ou encore au Colisée, mais jamais les auteurs ne semblent véritablement chercher à immerger le lecteur dans la capitale, se contentant le plus souvent de quelques vignettes en vue rapprochée. L’autre réserve est plus subjective et tient aux dessins : on y déplore un déficit de dynamisme et de sophistication, ce qui surprend d’autant plus que ce n’est rien de moins que le duo à l’origine d’Un long Halloween qui se trouve ici à la baguette. L’un dans l’autre, le voyage a beau être attrayant et capable de fulgurances, on reste quelque peu sur notre faim.

Catwoman à Rome, Jeph Loeb et Tim Sale
Urban Comics, janvier 2022, 160 pages

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3

La Nuit des Temps, de Barjavel : Christian de Metter n’a pas à rougir de son adaptation en BD

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Le mois de décembre 2021 apportait aux fans de Barjavel une belle surprise sur les rayonnages dédiés aux bandes-dessinées. Christian De Metter a eu l’excellente idée d’adapter l’un des meilleurs romans de science-fiction française sous l’égide du neuvième art. La Nuit des temps, publié en 1968, est de ces romans qui fascinent pendant longtemps, qu’on relit avec toujours plus de passion. Tout adorateur de ce superbe texte se sera montré impatient de pouvoir redécouvrir cette oeuvre singulière cette fois visuellement, grâce au médium imagé qu’est la bande dessinée. Pourtant, on sait que l’adaptation de 381 pages de texte en bande dessinée peut se révéler complexe, d’autant plus lorsque le matériel d’origine profite d’une telle renommée, presque d’une tendresse de la part de son public. Christian De Metter s’en est-il bien sorti ? A-t’il su nous faire enfin rencontrer les Eléa et Païkan de nos souvenirs et de notre imagination ?

Synopsis : en Antarctique, un signal est capté provenant de sous la glace. La communauté scientifique est perplexe car la distance du signal indique que l’émetteur se situe à des profondeurs restées inviolées depuis des millénaires. Une expédition internationale part secrètement mener l’enquête. On découvre sous la glace les traces d’une civilisation humaine disparue et remontant à la nuit des temps. Deux corps humains en parfait état y sont endormis : une femme et un homme. Eléa est la première à être réanimée, elle raconte sa vie 900 000 ans en arrière, auprès de son amant Païkan, alors qu’une guerre terrible se prépare… 

Visuellement, un voyage réussi

D’un point de vue purement formel, le livre est une réussite. Le voyage vers l’Antarctique mais aussi 900 000 ans en arrière vaut sans conteste le détour. Que c’est bien dessiné ! À tous les niveaux, le dessinateur réussit son pari haut la main. Le découpage des plans est imaginatif, presque cinématographique. Il est propice à plonger le lecteur au coeur de cette histoire sans pareille, tout comme les décors profonds et cette ambiance mystérieuse.
On apprécie un travail de mise en page différent dès lors qu’on plonge dans les souvenirs d’Eléa et donc dans le passé. La mise en abyme fonctionne notamment grâce à des fonds qui dépassent parfois du cadre des cases.
Il en va de même pour les personnages, tous très bien représentés. L’anatomie est bonne, les corps et les vêtements tiennent parfaitement la route. Et que dire de ces visages, de ces expressions qui laissent entrevoir les émotions traversant ces scientifiques et ces habitants d’un passé mythique. Eléa est particulièrement réussie. On lit énormément de choses dans son regard aux pupilles verticales.
Car Christian De Metter va au-delà d’une simple représentation. Il innove, s’inspirant subtilement du sous-texte qui découlait de l’oeuvre de Barjavel. Quand l’auteur du roman nous décrivait la jeunesse d’Eléa comme unique, liée à la jeunesse de l’espèce humaine d’il y a 900 000 ans, on imaginait une beauté de contes de fées. Christian De Metter en a décidé autrement : il nous propose des visages différents, presque un peu aliens, pour ces habitants du passé. Et à la dernière page, les Eléa et Païkan actuels nous apparaissent soudain plus normaux, plus humains – nous ressemblant – avec leurs pupilles rondes, comme les nôtres…

Enfin, qu’il s’agisse des décors ou des personnages, Christian De Metter ne se contente pas d’un dessin classique, mais nous propose un travail plastique et texturé. On voit parfois l’outil avec la touche du pinceau, le tracé du crayon, les projections ou les lavis d’encre ou d’aquarelle. On apprécie le grain de l’image, les traits et les hachures qui rajoutent du volume. Si le résultat est bon pour les scènes se déroulant à notre époque, il est excellent en Gondawa. Les souvenirs de ce pays légendaire portent un exotisme à la fois fascinant et un peu effrayant.

Une bonne adaptation, qui porte l’essence de l’oeuvre originale 

Au-delà de l’aspect esthétique, cette version BD de La Nuit des temps est aussi réussie sur le fond. Christian De Metter fait les découpages qui s’imposent. Sans dénaturer l’oeuvre, il la réduit pour nous en fournir un condensé propice à s’adapter aux spécificités du médium qu’est la bande dessinée. Le résultat ? Un ouvrage qui ravira les connaisseurs du roman mais qui peut aussi être apprécié par les profanes. Les allergiques à la lecture de gros volumes peuvent d’ailleurs en profiter pour découvrir cette oeuvre incontournable.
L’auteur de bande dessinée a aussi pris le parti de replacer l’histoire à l’époque actuelle plutôt que dans les années 60, comme dans le livre d’origine. Il en profite pour faire un parallèle avec le réchauffement climatique et la question écologique, dont les idées germaient déjà dans le roman imprégné de l’ambiance Mai 68 (et publié en 1968).
On notera aussi que le personnage de Païkan semble être métissé, idée renforcée par son double contemporain aperçu sur la dernière page et déjà évoqué. On apprécie l’aspect inclusif de cet ajout qui va dans le sens du travail de Barjavel, qui avait réuni en Antarctique une expédition internationale.
Le seul petit bémol étant peut-être la représentation monstrueuse des Enisors, avec yeux jaunes et rouges, crocs en guise de dents et casques d’Uruk-Hais. Les ennemis de Gondawa n’étaient pas dépeints de la sorte dans le livre. Bien que leur société soit organisée de manière totalitaire et ne mette pas en avant l’amour comme celle de Gondawa, les Enisors possèdent tout de même la connaissance et restent des êtres humains. Avec ce changement, De Metter flirte avec le manichéen. Il n’y a ni gentils ni méchants à la Nuit des temps. Rappelons tout de même que c’est l’arme solaire de Gondawa qui détruit le monde…

La Nuit des Temps de Christian De Metter est un excellent ouvrage de bande dessinée. Il est à lire par tous les adorateurs du roman original mais aussi par les amateurs de science-fiction. C’est un livre qui se lit lentement, de manière à bien apprécier les enjeux scénaristiques et l’indéniable qualité des images. L’auteur de cette adaptation a réussi à trouver cet équilibre entre le respect de l’oeuvre de départ et l’ajout de sa propre créativité. Ce n’est pas une redite ou une simple copie dessinée, ni une inspiration trop lointaine dans laquelle on ne retrouve plus ce qu’on aimait dans le roman. Une nouvelle version plus que bienvenue de La Nuit des temps de Barjavel. 

La Nuit des Temps, Christian De Metter d’après le roman de René Barjavel 
Editions Philéas, 10 décembre 2021, 184 pages

L’Aveu (1970) et Etat de siège (1972) de Costa-Gavras : la Guerre froide sous différentes latitudes

Suite de la réédition du catalogue Costa-Gavras par Arte, avec ces deux nouveaux sommets du cinéma politique, sortis dans une décennie 1970 qui en fut riche. Si les relations entre les deux blocs de la Guerre froide connaissent à l’époque un dégel relatif, le cinéaste d’origine grecque ne baisse pas la garde, poursuivant inlassablement son entreprise de révélation et de dénonciation. L’Aveu et État de siège représentent même le versant le plus frontal du cinéma politique de leur auteur, les faits relatés n’étant pas encadrés par un procédé narratif que l’on pourrait qualifier de « divertissant ». Remarquablement documentés, écrits, mis en scène et interprétés, les deux œuvres éclairent ainsi une époque révolue. En négatif, ils exacerbent aussi la faiblesse consensuelle du cinéma « engagé » actuel. Côté édition, en revanche, le spectateur devra se contenter de miettes… 

Si Costa-Gavras possède une des filmographies politiques les plus riches, ce sont logiquement les œuvres dont l’époque et les faits traités sont les plus proches de son vécu, de son expérience personnelle, qui laissent une impression indélébile, encore aujourd’hui. A contrario, ses derniers films, s’ils traitent toujours de thématiques socio-politiques brûlantes, nous paraissent les plus faibles, comme si ce cinéaste né à une autre époque ne parvenait plus à appréhender avec la même acuité critique ce monde qui change si vite : la question des réfugiés dans Éden à l’ouest (2009), la finance internationale dans le catastrophique Le Capital (2012) et la crise de la dette grecque dans son dernier long-métrage en date, Adults in the Room (2019).

Même s’il signa encore des réalisations très abouties par la suite (Missing/1982, Music Box/1989, Amen./2002, Le couperet/2005), c’est indiscutablement au cours de la décennie 1970 que le cinéaste mit en scène ses œuvres politiques les plus brillantes, étant à l’époque engagé à fond dans ces sujets qu’il maîtrisait par conséquent parfaitement. Une série d’œuvres introduite bien sûr par le fameux Z (1969), considéré encore aujourd’hui par bien des spécialistes comme le magnum opus de son auteur. Ce film avait pour particularité de présenter une critique politique ciblée (le régime des colonels grecs) sous le vernis narratif d’une enquête menée par un rare magistrat vertueux. A travers ses deux longs-métrages suivants L’Aveu et État de siège, Costa-Gavras confirma sa prédilection pour les sujets politiques (il ne s’y était pas frotté avant Z), tout en « épurant » le procédé narratif pour faire de la dénonciation politique le sujet même du film. Tous deux inspirés de faits réels – aujourd’hui quelque peu oubliés, ce qui en accentue l’intérêt – et très documentés, ces œuvres similaires à bien des égards ont pour vocation de s’attaquer sans distinction aux deux blocs de la Guerre froide. Ou plus précisément, à la corruption de leurs idéaux, à la terrifiante absurdité à laquelle ont abouti les louables intentions initiales, dans cette guerre qui n’a de froid que le nom.

L’Aveu (1970) : « Lénine, réveille-toi ! Ils sont devenus fous. » 

Synopsis : À Prague en 1951, un haut responsable politique tchécoslovaque se retrouve accusé d’espionnage au profit des États-Unis. Tout est fait pour lui extorquer des aveux de crimes politiques qu’il n’a pas commis. 

Si Z s’attaquait à la dictature d’extrême-droite, Costa-Gavras et son scénariste Jorge Semprún, pourtant eux-mêmes d’obédience communiste, tiennent à prouver avec leur opus suivant qu’ils souhaitent dénoncer le totalitarisme en tant que tel, quelle qu’en soit la coloration politique. L’Aveu est adapté du livre du même nom d’Artur London. Ancien vice-ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie, London y relatait son implication dans les procès de Prague (novembre 1952), dont il fut un des trois seuls rescapés. Ces parodies de procès, organisées en 1952 dans la plus pure tradition stalinienne et solidement encadrées par des « conseillers » soviétiques, fut l’occasion pour le président Klement Gottwald, confronté à de grandes difficultés et craignant lui-même d’être éliminé, de purger le parti communiste tchécoslovaque de plusieurs membres haut placés. Parmi les quatorze accusés figurait en effet le secrétaire général du parti – et rival de Gottwald – Rudolf Slánský. Ayant subi des tortures, privations et humiliations durant les mois précédant les procès, tous les accusés plaidèrent coupable.

Artur London est interprété à l’écran par le comédien fétiche de Costa-Gavras, Yves Montand. Très impliqué dans le film, ce dernier perdit 15 kg pour illustrer dans sa chair les mauvais traitements qui furent infligés à London lors de ses interrogatoires. Montand, ancien compagnon de route du parti communiste, qualifia lui-même son engagement total dans le film comme un « acte d’expiation ». On pourrait tirer une observation analogue au sujet du cinéaste et du scénariste du film. A la faveur de la déstalinisation décidée par Krouchtchev, les années 1970 furent en effet l’époque où bon nombre de révélations et de témoignages accablants (Soljenitsyne publie L’Archipel du Goulag en 1973) dessillèrent enfin les yeux de bon nombre d’admirateurs du « paradis socialiste ». Une prise de conscience dont le film se fait l’écho, alors que les dernières images montrent le graffiti « Lénine, réveille-toi ! Ils sont devenus fous. » sur une façade de la ville…

L’Aveu est également l’occasion pour le cinéaste d’origine grecque et son chef opérateur Raoul Coutard, qui accompagna plusieurs figures de la Nouvelle Vague dont Godard et Truffaut, d’inaugurer une forme originale que Costa-Gavras conservera sur plusieurs longs-métrages. Celle-ci est caractérisée par des angles atypiques déplaçant souvent le personnage en bord de cadre, une multiplication des échelles de plan et un montage usant finement d’ellipses et d’une temporalité fluide. La répétition est érigée en principe de mise en scène : répétition des visages (Montand est presque de tous les plans, Simone Signoret, qui incarne son épouse, héritant d’un rôle très secondaire), répétition des décors carcéraux, répétition des dialogues. Un choix particulièrement bien adapté au récit, constitué d’interrogatoires à répétition, où l’on pose les mêmes questions ad nauseam, jusqu’à obtenir la réponse désirée et non la vérité. L’Aveu parvient ainsi à rentrer dans la tête du spectateur, à lui faire ressentir le calvaire d’Artur London. Rarement une charge contre la perversité du système totalitaire communiste a-t-elle atteint une telle efficacité. Le propos est par ailleurs assumé jusqu’au bout, la dénonciation est aussi réaliste que féroce : les accusations dont London fait l’objet, tellement fluctuantes (trotskyste, titiste, anarchiste, impérialiste…) qu’elles en perdent toute substance, les techniques de lavage de cerveau, la torture psychologique et les humiliations jusqu’à la perte totale de sens, l’acceptation de l’individu de se soumettre à l’appareil du parti, celui-là même qui les détruit mais qui constitue désormais leur dernier repère, etc.

Sans effets de manche, sans devoir recourir à la violence graphique, avec des moyens modestes, le film illustre la perversité d’un système politique parfaitement huilé, justifiant ses objectifs les plus vils et sa fuite en avant par des logiques doctrinales particulièrement malléables. Le ver était dans le fruit idéologique. En effet, on ne peut s’empêcher de rapprocher l’appel au souvenir de Lénine aperçu sur les murs de la cité à la complainte de Liouda (Ioulia Vyssotskaïa) dans Chers camarades ! (Andreï Kontchalovski/2021), qui se persuade que si Staline était encore vivant, tous ces débordements n’auraient pas lieu… L’Aveu reste ce chef-d’œuvre du cinéma engagé, une charge anticommuniste dont l’impact a largement tenu tête à l’usure du temps.

Etat de siège (1972) : le pré carré américain

Synopsis : En Uruguay, dans les années 70, un membre d’une organisation humanitaire est enlevé par un groupe de révolutionnaires.

Costa-Gavras persiste et signe dans son long-métrage suivant, même si la cible a changé, puisqu’il s’agit ici des États-Unis, dont l’ingérence dans les pays latino-américains, considérés par la superpuissance comme son « pré carré », est considérable au cours des années 60 et 70. Il faut en effet se rappeler qu’à la suite de la révolution castriste en 1959, les Etats-Unis se lancent dans une lutte sans merci contre le communisme afin d’éviter que le « péril rouge » ne se propage jusqu’à ses frontières. Les années 1970 verront ainsi l’établissement de juntas anticommunistes dans la plupart des états d’Amérique latine : au Brésil en 1964, en Bolivie en 1971, au Chili et en Uruguay en 1973 et en Argentine en 1976 – le Paraguay étant quant à lui déjà dirigé par le général Stroessner depuis le coup d’état de 1954. Une stratégie couronnée de succès, qui finit pourtant par se retourner contre le champion de la démocratie lors de la fameuse affaire Iran-Contra dans les années 80, qui révélera le rôle joué par les États-Unis dans le financement de régimes dictatoriaux en Amérique centrale (Nicaragua, Guatemala, Salvador).

A l’instar du film précédent, État de siège est un film très documenté et basé sur une histoire vraie, celle de Dan Mitrione, un policier américain envoyé en Uruguay en 1969 en tant que conseiller de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), une des nombreuses officines qui, sous couvert d’une mission louable, servirent de cheval de Troie dans les pays où les États-Unis défendaient des intérêts ou poursuivaient des objectifs géopolitiques. Comme il l’avait fait auparavant au Brésil, Mitrione enseigna à la police uruguayenne des techniques de torture. L’objectif ? Soutenir le gouvernement dans sa lutte contre les Tupamaros, un mouvement de guérilla d’extrême-gauche (aujourd’hui rentré dans la légalité et participant au gouvernement du pays). Mitrione fut enlevé par les Tupamaros fin juillet 1970, sa libération étant conditionnée par celle de 150 prisonniers politiques. Devant le refus des autorités uruguayennes, Mitrione fut exécuté.

L’Aveu et État de siège présentent bien des points communs. Tout comme celle d’Artur London, l’histoire de Dan Mitrione (renommé dans le film Philip Michael Santore) est un symbole, utilisé dans le cadre d’une dénonciation politique plus large. Les deux œuvres ont également en commun d’innombrables scènes d’interrogatoire à forte teneur politique, mais aussi les choix de mise en scène et le jeu avec les temporalités, décrits plus haut. Enfin, on retrouve dans les deux cas Yves Montand dans le rôle principal. De victime résiliente et finalement miraculée de la torture communiste, il se mue ici en bourreau ordinaire, dont l’apparence et le comportement ne trahissent aucune cruauté. Un fonctionnaire persuadé de faire un travail honnête et nécessaire. Dans les deux cas, le film est totalement ancré dans son époque, dont il anticipe même certains événements : L’Aveu sort en pleine déstalinisation mais alors que le communisme se radicalise partout (guerre du Vietnam, guerre civile cambodgienne, révolution culturelle en Chine, écrasement de la contestation en Europe avec notamment le printemps de Prague en 1968, etc.). Quant à État de siège, si le récit se situe en Uruguay (même si ce n’est pas explicitement mentionné), le film a été tourné au Chili durant la brève parenthèse socialiste de Salvador Allende… juste avant le coup d’état de Pinochet en 1973 (que Costa-Gavras appréhendera dans son film Missing/1982). Quant à l’Uruguay, il basculera dans la dictature lorsque l’armée dissoudra le Congrès, fin juin 1973. Bref, l’histoire ne fit que confirmer la réalité de ce que dénonce le film…

Comparer les deux longs-métrages nous oblige tout de même à reconnaître que L’Aveu est supérieur à son successeur, dont le sujet est tout aussi intéressant mais qui se révèle moins réussi comme objet filmique, car très verbeux et au rythme laborieux, sans parler du suspense qui est désamorcé dès le début du film.

SUPPLEMENTS

Nous avions déjà pointé le manque d’intérêt des suppléments proposés par Arte dans le cadre de notre article consacré à Z, ceux de Compartiment tueurs échappant heureusement à cette tendance. La même déception est hélas au rendez-vous de ces deux films, présentés ici dans leur version restaurée par Criterion en 2015. Arte a manifestement pour habitude de ne pas produire de suppléments, ces derniers étant donc limités à des documents d’archives liés au sujet du film. Après tout, pourquoi pas. Encore faut-il disposer de matériau présentant un intérêt quelconque, ce qui n’est pas vraiment pas le cas ici…

Comme complément à L’Aveu, le court-métrage Jour de tournage (11 min) de Chris Marker, présentant quelques images behind the scenes du film, constitue la pièce « maîtresse », du moins pour les cinéphiles jusqu’au-boutistes ou les fans acharnés du cinéaste. Les deux autres extraits, de quelques minutes chacun, consistent en une interview télévisée d’Artur London et un reportage didactique d’époque (1952) sur les procès de Prague. Des sujets intéressants sur le papier, mais forcément datés et, surtout, bien trop courts…

Du côté d’État de siège, le bilan est encore plus maigre : un nouvel extrait d’actualités d’époque concernant l’enlèvement de Dan Mitrione, une bribe d’entretien avec Costa-Gavras, et une nouvelle bande d’actualités concernant la sortie chahutée du film aux États-Unis, où une projection spéciale organisée au John F. Kennedy Center à Washington fut annulée (l’œuvre a heureusement été réhabilitée depuis lors). Bref, le moins que l’on puisse dire est que l’achat de ces deux films s’impose exclusivement au vu de leurs indiscutables qualités intrinsèques, et non des suppléments contenus dans ces éditions Blu-ray/DVD…

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

2.5

Queimada (1969) de Gillo Pontecorvo : agent provocateur

Cinq ans après La Bataille d’Alger – et grâce au succès de ce film – Gillo Pontecorvo tourne en Amérique du Sud une épopée grandiose sur une révolte d’esclaves. Il dirige pour la première fois une star américaine, Marlon Brando, alors au creux de la vague, trois ans avant le tournant du Parrain. Si le cinéaste italien se retrouve dans un contexte fort différent, il n’en oublie pas pour autant ses habitudes. Le film est ainsi une charge politique féroce, remarquablement écrite et illuminée par le génie insolent de Brando, qui brille d’autant plus qu’il était un des rares comédiens professionnels sur le plateau. Par son échelle démesurée, l’œuvre préfigure les aventures aussi géniales que suicidaires dans lesquelles se lanceront les têtes de file du Nouvel Hollywood (Coppola, Friedkin, Cimino…), quelques années plus tard. Pour rendre grâce à ce grand film un peu oublié, il fallait une édition à la hauteur ; Rimini a relevé le défi haut la main ! 

Si Gillo Pontecorvo quitte les rivages méditerranéens pour ceux des Petites Antilles, s’il voyage dans le temps jusqu’au début du XIXe siècle, il raconte finalement la même histoire que celle de La Bataille d’Alger. Dans ce scénario signé Franco Solinas (qui était déjà l’auteur de La Bataille d’Alger) et Giorgio Arlorio, Sir William Walker (Marlon Brando) débarque sur l’île fictionnelle de Queimada, sous domination portugaise. Cet agent provocateur travaillant pour la Couronne britannique est un fauteur de troubles professionnel. Sa mission ? Inspirer une révolte au sein des esclaves, majoritaires sur cette île où l’on cultive la canne à sucre pour en expédier le produit convoité en Europe. Une fois le chaos installé, l’Empire britannique pourra alors y installer un gouvernement fantoche de planteurs blancs qui sera de facto sous sa coupe… Pontecorvo, cinéaste éminemment politique, raconte donc, cinq ans après son chef-d’œuvre algérien, une nouvelle histoire d’opprimés qui se révoltent, non seulement contre un pouvoir colonialiste brutal, mais aussi contre le cynisme, la manipulation et la déshumanisation d’un système d’exploitation.

Tourné en Colombie, le film témoigne toutefois de moyens bien plus importants mis à la disposition du metteur en scène que pour son œuvre précédente, d’inspiration néoréaliste. Queimada est en effet financé par la United Artists, grâce au succès du film précédent de Pontecorvo, mais aussi et surtout grâce à la présence de Marlon Brando à l’affiche. Les financiers américains semblent néanmoins ne pas s’être rendus compte de la teneur politique du film. Lorsqu’ils prennent conscience qu’il s’agit d’un véritable brûlot anticolonialiste et anticapitaliste, ils vont s’ingénier à mettre des bâtons dans les roues de Pontecorvo, finissant par couper une vingtaine de minutes au montage et sortant le film aux États-Unis sans aucune promotion. Queimada mettra ensuite plus de dix ans à être reconnu pour ses qualités, après s’être fait remarquer en festival et en étant passé par le circuit des salles d’art et essai. Quant à l’Espagne franquiste, elle s’oppose farouchement à la représentation qu’elle juge fallacieuse du colonialisme espagnol, obligeant le cinéaste et son producteur Alberto Grimaldi à troquer l’Espagne pour le Portugal, en changeant notamment le titre Quemada en Queimada

Marlon Brando, star incontournable dans les années 50 où il figura dans nombre de chefs-d’œuvre, voit son étoile pâlir dans la décennie suivante, malgré plusieurs prestations marquantes. L’échec commercial de plusieurs longs-métrages et, surtout, son caractère de plus en plus ingérable l’écartent de plusieurs projets. En 1969, il refuse lui-même un rôle dans Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill pour se consacrer à Queimada, un projet beaucoup plus hasardeux, par admiration pour Pontecorvo et parce qu’il souhaitait s’impliquer dans des œuvres politiques à une époque où la question des droits civiques prend une ampleur importante aux États-Unis – il tint néanmoins à réfuter les allégations de ses penchants communismes. Dans son autobiographie Songs My Mother Taught Me, Brando estime d’ailleurs qu’il livra dans Queimada une des meilleures prestations de sa carrière, et il est vrai qu’une fois de plus, le comédien crève l’écran… d’autant plus qu’il est un des rares professionnels sur le plateau. Fidèle à ses habitudes, Gillo Pontecorvo recrute en effet un grand nombre de comédiens non-professionnels, y compris pour le rôle important de José Dolores, le leader de la révolte noire, joué par Evaristo Márquez, un gardien de troupeau illettré au moment de sa rencontre avec Pontecorvo. Ceci explique notamment les difficultés rencontrées au cours d’un tournage très long réalisé dans des conditions difficiles, certaines séquences mobilisant d’innombrables figurants. La relation entre Brando et Márquez fut excellente, ce dernier déclarant par la suite que la star ne le traita jamais avec condescendance, se tenant au contraire souvent derrière la caméra pour l’accompagner par des gestes et autres indications. La relation fut loin d’être aussi harmonieuse entre le cinéaste et le comédien, leurs innombrables différends débouchant sur des disputes qualifiées par Brando de « homériques », la star confiant par ailleurs avoir eu des envies de meurtre… L’opposition culmina lors d’une fameuse séquence complexe avec de nombreux figurants, chevaux, etc., qu’il fallut répéter 46 fois, poussant Brando au bord de la crise de nerfs… Anecdotes mises à part, l’acteur livre une prestation en tout point remarquable dans ce film qui, de son propre aveu, fut très peu vu à sa sortie…

Que l’on adhère ou non au propos de Queimada, force est de reconnaître la qualité de l’écriture, inspirée d’authentiques révoltes d’esclaves, de la guerre souterraine menée par la Grande-Bretagne contre les autres puissances coloniales au XVIIe siècle, mais aussi des personnages réels du flibustier américain William Walker et de l’agent de renseignement Edward Lansdale. De nombreuses tirades sont restées fameuses, notamment ce monologue où Walker/Brando compare les avantages entre un esclave et un ouvrier qualifié à ceux existants entre une prostituée et une épouse, métaphore brillante du capitalisme. La mise en scène de Pontecorvo, quant à elle, annonce les séquences de bravoure de certains chefs-d’œuvre du Nouvel Hollywood des années 70, lorsque des cinéastes au faîte de la gloire se lanceront dans des tournages pharaoniques (et souvent cauchemardesques) en décors réels (Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer, Sorcerer…). Plus encore que dans La Bataille d’Alger, Pontecorvo traduit avec un talent hors du commun la fièvre de la révolte, installant sa caméra au milieu de foules en transe pour des séquences d’affrontement ou de danse qui plongent le spectateur au cœur de l’action. Les décors naturels offrent dans ce contexte un contrepoint splendide à la folie des hommes… Last but not least, la partition d’Ennio Morricone (qui retrouve lui aussi le cinéaste après La Bataille d’Alger), mêlant rythmes africains et chants grégoriens, est d’une originalité folle et achève de faire de ce film une épopée spectaculaire et inoubliable.

Queimada fut l’avant-dernier long-métrage de Gillo Pontecorvo, un artiste rare et très exigeant quant aux projets qu’il souhaitait porter à l’écran. On ne le retrouva que dix ans plus tard, lorsqu’il mit en scène Opération Ogre, un film sur l’assassinat de l’amiral Luis Carrero Blanco, président du gouvernement franquiste, par l’ETA, qui fut jugé trop complaisant envers la violence terroriste. Le sort de cette œuvre ultime est comme un symbole de la carrière de Pontecorvo, un artiste brillant dont l’engagement politique fut sans concession. Quelles que soient les vues personnelles du spectateur, revoir aujourd’hui le film maudit Queimada ne peut laisser indifférent, grâce aux questionnements qu’il impose mais aussi par ses nombreuses qualités artistiques. Un régal !

Synopsis : Au début du XIXe siècle, Sir William Walker débarque à Queimada, une île des Antilles. Officiellement, il est là pour son plaisir. En réalité, il a été envoyé par le gouvernement britannique pour une mission secrète : fomenter une révolte des esclaves qui avantagera les Anglais. 

SUPPLÉMENTS

Ce ne sont pas un, mais deux disques qui sont contenus dans ce très beau coffret sorti par Rimini, puisque l’éditeur propose la version courte (« américaine ») du film ainsi que sa version longue de 110 minutes, que nous vous conseillons évidemment de privilégier. Pas moins de trois suppléments vidéo (quatre en comptant la bande-annonce) extrêmement intéressants sont en outre inclus.

Gillo Pontecorvo étant hélas décédé en 2006, les deux bonus les plus conséquents consistent en des entretiens menés avec deux anciens collaborateurs du maître, le scénariste Giorgio Arlorio et le monteur Mario Morra. En près de quarante minutes, Arlorio (décédé en 2019 à l’âge de 90 ans, peu de temps après l’enregistrement) régale le spectateur par la richesse de ses souvenirs et l’acuité de son analyse – même si certains noms lui échappent, ce dont on l’excusera volontiers. Il revient ainsi en détails sur sa collaboration avec Pontecorvo, entamée avec Kapò (1960). Même s’il n’est pas crédité pour ce film (il affirme y avoir pourtant été très impliqué aux côtés de Franco Solinas), il s’étend longuement sur La Bataille d’Alger, estimant que Queimada se situe dans le sillage direct de ce grand film. Par sa critique politique, bien sûr, mais aussi à travers son sujet d’une révolte prolétaire et de l’inversion des rapports entre les personnages : au début, un homme qui n’est rien (le voyou Ali la Pointe dans La Bataille d’Alger, l’esclave José Dolores dans Queimada) se trouve face à un homme cultivé et très supérieur dans tous les domaines (le colonel Mathieu, William Walker) ; à la fin, tout a changé. Riche en anecdotes, le commentaire du scénariste détaille toutes les difficultés rencontrées par le film, de la production à la distribution, en passant par le remplacement de l’Espagne par le Portugal, obligeant l’équipe du film à modifier les dialogues lors de la postsynchronisation mais aussi… les drapeaux espagnols à l’image ! Pétri de culture, Arlorio s’attarde enfin sur le discours politique et les références historiques du film, basés sur sa conviction que le capitalisme est une révolution.

Âgé de 86 ans, l’attachant Mario Morra livre lui aussi ses souvenirs du film et de Pontecorvo (« un homme extrêmement gentil et sympathique, qui aimait les femmes ») dans un second supplément intéressant. Lui aussi entama sa collaboration avec le metteur en scène italien sur le plateau de Kapò où il travaillait comme assistant. A sa grande surprise, il fut choisi plus tard par Pontecorvo pour reprendre à son compte le montage de La Bataille d’Alger suite au décès de Mario Serandrei (Morra explique avoir dû choisir à ce moment-là entre un job fixe à la télévision où se lancer dans le bain du cinéma). Alors qu’il évoque les différents films dont il a assuré le montage, il est amusant de constater que l’homme n’a pas perdu l’habitude d’évaluer son travail en mètres de pellicule et en nombre de bobines. De l’aventure Queimada, il livre plusieurs anecdotes, dont le fait qu’Evaristo Márquez ne demanda, en guise de salaire, qu’une somme dérisoire ainsi que « quelques vaches » ! Il explique également que, sous la pression du producteur Alberto Grimaldi et à la suite d’un tournage bien plus long que prévu, plusieurs monteurs supplémentaires furent appelés en renfort pour alléger le travail de Morra, Pontecorvo ayant l’habitude de réaliser de nombreuses prises. Enfin, le monteur se souvient d’Ennio Morricone en des termes particulièrement élogieux. Celui-ci se levait très tôt et se couchait à 21h (« comme tout bon chrétien »), s’endormant parfois sur le plateau !

On termine les suppléments avec un court document d’archive, un entretien avec Gillo Pontecorvo réalisé par la télévision belge (RTBF) quelques années après la sortie de Queimada. Le souriant maestro y explique notamment refuser beaucoup de projets, ayant besoin de cinq ans en moyenne entre chacun d’entre eux. Il ne se doutait pas alors qu’il ne tournerait plus qu’un seul long-métrage… Titillé par le journaliste, il n’hésite pas à revenir sur sa relation tumultueuse avec Marlon Brando, dont il loue néanmoins l’immense talent. Niant être un « dictateur », il explique les problèmes par une différence d’approche entre le cinéma américain, où les stars ont toute latitude en ce qui concerne leur interprétation, et le cinéma européen où le metteur en scène porte un projet dans son entièreté, supervisant donc aussi le jeu des acteurs. A sa surprise et à celle du journaliste, Brando exprima malgré tout son envie de retravailler avec le cinéaste italien ; d’évidence, cela ne s’est malheureusement pas fait…

Enfin, le programme aussi roboratif que jouissif est complété par un livret de 24 pages rédigé par Stéphane Chevalier, passionné de cinéma et fondateur de l’agence de communication luxembourgeoise La Plume, qui a collaboré à cette réédition. Si nous regrettons la présence de pas mal de coquilles, le texte (illustré de nombreux photogrammes) revient sur plusieurs éléments-clés du film et dresse un portrait de Pontecorvo, Brando et Morricone. Il livre même quelques analyses originales, comme la contextualisation de l’œuvre par rapport au conflit vietnamien, dont le programme de « hameaux stratégiques » mais aussi les bombardements au napalm trouvent en effet un écho dans le film de Pontecorvo. Citant le cinéaste, Chevalier rappelle également l’importance de la culture vaudou dans la Révolution haïtienne (1791-1802) menée par Toussaint Louverture. Leur ombre plane sur Queimada : les chants et les danses vaudou galvanisent les foules d’esclaves, tandis que le personnage de José Dolores s’inspire très clairement de Louverture. En conclusion, Rimini offre avec cette réédition un package complet qu’on savourera sans compter !

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • le film en version courte (110 min)
  • le film en version longue (129 min)
  • livret 24 pages
  • Interview de Giorgio Arlorio, scénariste (39 min)
  • « Gillo et moi » : interview de Mario Morra, monteur (25 min)
  • Interview de Gillo Pontecorvo (archives RTBF, 5 min)
  • Bande-annonce

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4.5

Nightmare Alley de Guillermo del Toro : le noir lui va si bien

Nightmare Alley de Guillermo del Toro est en quelque sorte l’anti Forme de l’eau : une histoire classique, un noir hollywoodien, sans aucune espèce étrangère, mais des humains comme vous et moi, tout monstrueux soient-ils. Une réussite.

Synopsis de Nightmare Alley :  Alors qu’il traverse une mauvaise passe, le charismatique Stanton Carlisle débarque dans une foire itinérante et parvient à s’attirer les bonnes grâces d’une voyante, Zeena et de son mari Pete, une ancienne gloire du mentalisme. S’initiant auprès d’eux, il voit là un moyen de décrocher son ticket pour le succès et décide d’utiliser ses nouveaux talents pour arnaquer l’élite de la bonne société new-yorkaise des années 40. Avec la vertueuse et fidèle Molly à ses côtés, Stanton se met à échafauder un plan pour escroquer un homme aussi puissant que dangereux. Il va recevoir l’aide d’une mystérieuse psychiatre qui pourrait bien se révéler la plus redoutable de ses adversaires…

Boulevard du Crépuscule 

Nightmare Alley est le film d’après pour Guillermo del Toro. Après l’incroyable destinée de La Forme de l’Eau, un film que par ailleurs, l’autrice de ces lignes n’a pas apprécié outre mesure, le cinéaste nous revient avec ce métrage qui pourrait être le remake du Charlatan d’Edmund Golding, un autre film tiré du livre éponyme de William Lindsay publié en 1946, avec Tyrone Power dans le rôle du protagoniste que Bradley Cooper endosse magnifiquement ici.

Bien différent de ce que qu’il a l’habitude de faire, Nightmare Alley revendique l’hommage au film noir hollywoodien. Aucune forme surnaturelle, aucune scène d’horreur fantastique, ce qui déçoit visiblement le gros de ses troupes. La noirceur n’est qu’humaine, malgré des trouées de lumière (apportées plutôt par des personnages féminins), et finalement, la monstruosité en est d’autant plus grande.

Le film débute sur l’immolation d’un corps par Stanton « Stan » Carlisle (Bradley Cooper). Après avoir mis le feu à la maison du mort, possiblement également la sienne, Stan part pour un voyage sans retour et atterrit rapidement chez une bande de forains, du type freak show, nous sommes dans les années 40. En réalité, le freak show concerne davantage les forains que les personnes qu’ils exhibent. Le propos du cinéaste est assez limpide : montrer la laideur des hommes, d’un tel qui dresse de pauvres malheureux à devenir des bêtes de foire, ou d’un tel autre qui profite de la crédulité des spectateurs pour monter de trompeurs tours de mentalisme. Guillermo del Toro, fort de ses Oscars en poche, s’octroie un casting all stars très convaincant puisque ses forains sont figurés par rien de moins que Willem Dafoe (Clem, le cynique chef des forains), Toni Collette et David Strathairn, ou encore Rooney Mara. Chacun joue sa partition à la perfection, la photographie de Dan Laustsen est superbe, les décors grandioses, et last but not least, Bradley Cooper est très convaincant dans un rôle très sombre, où les motivations du personnage ne sont que cynisme et calculs.

Bradley Cooper casse son image un peu trop lisse avec un tel personnage. Mais plus que cela, il montre un véritable talent de grand acteur, comme il l’a aussi fait récemment, et dans un tout autre registre, avec son rôle de Jon Peters, agité ex de Barbra Streisand dans Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson. Puis, passant d’un apprenti forain à un mentaliste acclamé dans la deuxième partie du film qui se déroule cette fois-ci dans un New-York flamboyant, tout en mordoré et en Art Déco, Cooper déploie un jeu traduisant de manière très juste l’évolution de son personnage, gagnant en assurance, en cynisme, en cupidité, mais en orgueil et en désinvolture aussi. Comme dans tout film noir qui se respecte, il y a une femme fatale ; il s’agit ici de la froide et belle psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett, une autre actrice polymorphe, qu’on a à peine reconnue dans le récent Don’t look up), qui est clairement une menace que Stan prend par-dessus la jambe, tant son appréciation de sa propre toute-puissance devient sans limite. Stan est l’archétype même d’un homme qui fonce consciemment vers le malheur, sans pouvoir s’en empêcher. Le spectateur est entraîné avec lui dans cette course en avant, et le rythme du film s’accélère follement au fur et à mesure qu’on s’approche de la fin.

Nightmare Alley est un film presque classique, ce qui explique sans doute son échec commercial aux États-Unis, et probablement ici aussi. Mais cette forme de classique, lorsqu’elle est bien exécutée comme ici, est toujours très plaisante à suivre. On se laisse embobiner jusqu’au bout du métrage, fascinés par cette histoire, ces personnages, ces acteurs et ce réalisateur qui n’a pas volé la pluie de récompenses de son dernier film, et qui mériterait que celui-ci connaisse le même sort…

 

Nightmare Alley – Bande annonce

Nightmare Alley – Fiche technique

Titre original : Nightmare Alley
Réalisateur : Guillermo del Toro
Scénario : Guillermo del Toro, Kim Morga,  d’après le livre éponyme de William Lindsay Gresham
Interprétation : Bradley Cooper (Stanton Carlisle), Cate Blanchett (Dr. Lilith Ritter), Toni Collette (Zeena), Willem Dafoe (Clem Hoatley), Richard Jenkins (Ezra Grindle), Rooney Mara (Molly Cahill), Ron Perlman (Bruno), Mary Steenburgen (Mrs. Kimball), David Strathairn (Pete)
Photographie : Dan Laustsen
Montage : Cam McLauchlin
Musique : Nathan Johnson
Producteurs: Bradley Cooper, J. Miles Dale, Guillermo del Toro
Maisons de Production : Fox Searchlight Pictures, Double Dare You (DDY), Searchlight Pictures, TSG Entertainment
Distribution (France) : Walt Disney Studios Motion Pictures
Récompenses :  Plusieurs récompenses de festivals americains
Durée : 150 min.
Genre : Drame, Noir
Date de sortie :  19 Janvier 2022
États-Unis – 2021

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4

Après, Stephen King à l’écoute des morts

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Chaque nouveau livre de Stephen King est un événement éditorial. S’il ne figure pas parmi les plus grandes réussites de l’écrivain, Après reste un bon divertissement qui bénéficie du savoir-faire de son célèbre auteur.

Jamie Conklin rentre chez lui après une journée de CP forcément très chargée. Il rapporte un dessin, qu’il trouve splendide, représentant une dinde verte. Sur le palier, avec sa maman, il rencontre le couple des voisins, des retraités, les Burkett. Il discute un peu avec Mrs. Burkett pendant que sa mère essaie de consoler Mr. Burkett.
Mr. Burkett qui est soudainement veuf, sa femme étant morte quelques heures plus tôt.
Ce qui n’empêche pas le petit Jamie de continuer à tailler le bout de gras avec la voisine fraîchement décédée. Sans en être nullement effrayé : ce n’est pas la première fois que cela lui arrive.
Jamie Conklin ne se contente pas de voir des morts, il peut leur parler. Et ce pendant une durée variable d’un individu à l’autre, mais relativement courte (quelques jours seulement, après quoi il disparaissent, comme s’effaçant ; c’est d’ailleurs leur capacité à parler qui s’estompe en premier). Il a même découvert que les morts sont obligés de dire la vérité lorsqu’on leur pose une question.
À ce moment-là, n’importe quelle personne un tantinet habituée au monde du fantastique-horreur se dit : “un gamin qui voit des morts, on a déjà vu ça il y a des années”.
Évidemment, mais King est assez malin pour en avoir conscience et jouer avec ça. D’ailleurs, Jamie, qui est le narrateur à la 1ère personne de ce roman, cite le film de M. Night Shyamalan dès le deuxième chapitre, pour mieux pouvoir s’en débarrasser. En effet, Après n’est pas du tout un plagiat du Sixième Sens, mais bel et bien un roman assez typique de la bibliographie de Stephen King.

D’abord, King retrouve ici ses personnages d’enfants/adolescents qui avaient peuplé ses romans des années 70-80 comme Carrie, Charlie, Christine ou Ça. L’écrivain américain sait parfaitement bien décrire le monde mental de ses jeunes protagonistes. Ainsi, Jamie, gamin, n’est pas du tout effrayé par son don, qu’il estime naturel, avec cette simplicité qu’ont les enfants pour accepter tout ce qui se produit comme étant “normal”.
King ne donne aucune explication à ce don : comme le “Shining” dans le fameux roman de 1977, ce don existe, c’est tout. Et comme le “Shining”, ce n’est pas le don en lui-même qui crée les ennuis. C’est une règle générale chez Stephen King, l’horreur intervient par la folie des humains, le surnaturel ne faisant souvent que mettre cette folie en évidence. En cela, le final du roman (sur lequel nous ne donnerons aucune précision pour ne rien divulguer) est typique de Stephen King, avec un personnage caractéristique de ces méchants qui donnent libre cours à leur folie délirante.

Jamie, qui écrit sa propre histoire, nous avertit dès le début : il n’est pas un écrivain professionnel. De fait, le roman semble presque écrit “au fil de la plume”, le narrateur faisant fi de la chronologie pour raconter les événements tels qu’ils lui viennent à l’esprit. Cela cache cependant une belle maîtrise de la construction du roman par King, qui met en place son action petit à petit.
Après est un roman qui prend son temps pour s’installer. Certes, le don de Jamie nous est décrit dès les premières lignes, mais l’intrigue prend le temps nécessaire pour se mettre en place. King s’arrange pour décrire les personnages et les enjeux, afin de nous amener logiquement à un final terrible.
Le roman prend donc un rythme qui semble tranquille. Beaucoup d’éléments paraissent être de vaines digressions, avant de trouver une place dans l’ensemble. Seule la révélation finale, détachée de l’intrigue principale du roman, peut paraître inutile, voire un peu lourde, mais cela ne concerne que deux pages dans l’ensemble du livre.
Après est un roman court (moins de 350 pages : pour du Stephen King, c’est même très court) qui se lit rapidement grâce à un système de chapitres très courts (certains chapitres ne font qu’une page !). Si le roman ne figurera pas parmi les plus grandes réussites de l’écrivain, ni même parmi ses romans les plus intelligents, il constitue un agréable divertissement, bien ficelé, à l’ambiance agréable saupoudré d’un soupçon d’horreur (mais pas trop quand même).

Après, Stephen King
Albin Michel, novembre 2021, 330 pages