Compartiment tueurs (1965) et Z (1969), de Costa-Gavras : combat et divertissement

Dans le cadre de la collection qu’Arte Editions consacre à Costa-Gavras (qui compte aujourd’hui plus d’une dizaine de titres), on s’intéresse aujourd’hui à deux œuvres extrêmement différentes du cinéaste franco-grec. D’une part un classique multi-primé du cinéma politique, de l’autre un polar déroutant d’un artiste qui venait de prendre son envol. Le plaisir le plus intense du cinéphile ne se trouve pas nécessairement là où on l’attendait… 

Compartiment tueurs (1965)

Belle (re)découverte que ce premier opus du cinéaste, doublée d’une réédition datée de 2016 intéressante à plus d’un titre. Le charme que dégage le film est renforcé par les conditions peu habituelles dans lesquelles il est né. Ayant quitté sa Grèce natale où l’engagement communiste de son père lui fermait toutes les portes dans le contexte de la guerre civile qui voit le pays se situer sur le « ligne de front » des deux blocs de la guerre froide, Konstantinos Gavras part étudier en France. Diplômé de l’IDHEC, il entame comme tant d’autres un parcours d’assistant-réalisateur, notamment pour Verneuil, Clément ou Demy. Il aurait pu en rester à ce statut d’homme de l’ombre. Mais son amitié avec le couple Montand-Signoret (rencontré sur le tournage du Jour et de la nuit de René Clément) et son talent qui lui permet d’adapter le premier roman policier de Sébastien Japrisot Compartiment tueurs, sur lequel de grands noms se sont pourtant cassés les dents avant lui, lui font franchir un pas que peu ont franchi. L’assistant-réalisateur se lance alors dans le grand bain.

Quand celui qui se fera dorénavant appeler Costa-Gavras parle de Compartiment tueurs comme d’un « film d’amis », l’on ne peut que constater que tout le monde n’a pas le même carnet d’adresses ! Car question distribution, on aura rarement vu un premier film d’un metteur en scène avec une telle brochette de stars. Montand et Signoret ont en effet emmené dans leurs bagages une série de figures bien connues du cinéma d’avant-guerre, ainsi que quelques futures stars de la Nouvelle Vague : Jacques Perrin, Pierre Mondy, Jean-Louis Trintignant, Charles Denner, Michel Piccoli et d’autres, sans oublier Catherine Allégret, la fille de Signoret issue de son premier mariage avec le réalisateur Yves Allégret. En considérant en outre qu’il s’agit de la première fois que le couple le plus célèbre de France joue ensemble depuis 1957 (Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau), il est évident qu’il y avait là de quoi séduire un large public.

Costa-Gavras révèle pourtant un talent qui ne se borne pas à la direction de comédiens illustres. Avec son enquête policière à la Agatha Christie à partir de la découverte d’une femme assassinée dans le compartiment d’un train, Compartiment tueurs est une œuvre inédite pour un cinéaste surtout connu pour ses films politiques. Sa mise en scène, déjà très impressionnante, indique un tournant historique. Elle se situe en effet à cheval entre cinéma français classique et futures audaces de la Nouvelle Vague, le tout mis en valeur par un noir et blanc à la fois brut et gracieux. Les monologues intérieurs de René Cabourg (Michel Piccoli, excellent), la poursuite finale digne d’un film noir hollywoodien, le plaisir évident pris par Montand et Signoret lors de leur délicieuse scène ensemble… Costa-Gavras livre une œuvre à la fois originale et étonnamment maîtrisée pour une « première ». Mieux encore, son scénario offre un rôle marquant à chaque comédien, comme dans un Cluedo géant qui ne vire pas au ludique : Mondy en commissaire autoritaire et expéditif, Montand (qui assume un accent du Midi prononcé) en inspecteur fatigué mais malicieux, Perrin en jeune ingénu en rupture de ban, Allégret en jeune fille fraîche mais à qui on ne la fait pas, Piccoli en obsédé répugnant, Denner en contestataire véhément, Signoret en actrice sur le retour engoncée dans ses manières désuètes, et Trintignant en séducteur froid et cruel. Chacun livre une partition sans faille !

Enfin, malgré le sujet à mille lieues du militantisme, on trouve déjà dans ce film quelques touches politiques, comme des indices de la suite de la carrière du metteur en scène : l’exemplaire du Capital entrevu dans la valise de Daniel (Perrin), le fossé qui sépare le commissaire Tarquin (Mondy) de son fils, symbole des temps qui changent, la référence à l’apartheid, etc. Complément tueurs vaut bien mieux qu’une curiosité dans la carrière de Costa-Gavras, il s’agit tout simplement d’un film superbe qu’on prend plaisir à (re)voir !

Pour ne rien gâcher, Arte a inclus dans cette édition quelques suppléments fort intéressants. On y trouve notamment Les ratés, le premier court-métrage de Costa-Gavras daté de 1958 et restauré lui aussi en 2016. Ce travail de fin d’études réalisé à l’IDHEC révèle déjà le talent de cadrage et la souplesse des mouvements d’appareil du cinéaste d’origine grecque. Le spectateur a également droit à un extrait de l’émission télévisée Grand écran datée d’avril 1965. Celle-ci capte Costa-Gavras sur le vif lors du tournage de Compartiment tueurs et comprend des interviews du metteur en scène débutant, mais aussi de Simone Signoret, Yves Montand, Jacques Perrin et Catherine Allégret. Enfin, le DVD/Blu-ray comporte un supplément non seulement récent (2016) mais passionnant lui aussi : une conversation entre le critique cinéma du Monde Samuel Blumenfeld et Costa-Gavras. Ce dernier revient sur ses débuts avec une simplicité désarmante, beaucoup de sincérité et de générosité. Il évoque entre autres son passage peu commun d’assistant à réalisateur, sa relation d’amitié avec le couple Montand-Signoret, et l’utilisation originale du scope – le cinéaste aimait l’idée d’utiliser ce format dans un film de petits espaces (le train, les appartements, le commissariat filmé comme une ruche, etc.), afin d’en accentuer le contraste.

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Z (1969) 

En passant de Compartiment tueurs à Z, on passe du Costa-Gavras le moins connu au plus connu ! Il n’y a pourtant que quatre années et un film (Un homme de trop/1967) qui séparent ces deux œuvres (qui partagent en outre plusieurs comédiens), mais cela suffit pour que le cinéaste ait trouvé son style et accouche d’un premier magnum opus. Z sera en effet acclamé tant par le public que par la critique, avec à la clé de nombreuses récompenses dont le Prix du jury et le Prix d’interprétation masculine (pour Trintignant) à Cannes et deux Oscars (dont celui du meilleur film en langue étrangère, pour le compte de l’Algérie, l’œuvre étant une coproduction franco-algérienne).

Son histoire familiale, la convergence de vues avec le couple politisé Montand-Signoret et Mai 68 ont achevé la trajectoire de Costa-Gavras le menant au cinéma politique. La lecture du roman Z de l’écrivain grec Vassilis Vassilikos, publié en 1966 et portant sur l’assassinat du député Grigoris Lambrakis trois ans auparavant, lui fournit un sujet idéal – car faisant le lien entre ses convictions et ses origines. L’actualité politique de la Grèce lui donne en outre une signification particulière, le pays vivant sous la dictature des colonels depuis avril 1967 – le meurtre de Lambrakis en fut un des préludes. De fait, et même sans jamais offrir de références précises (le pays où se déroule l’action n’est pas mentionné), le film assume son réquisitoire contre le régime grec dès l’intertitre introductif : « Toute ressemblance avec des événements réels, des personnes mortes ou vivantes n’est pas le fait du hasard. Elle est volontaire. »

La structure originale du film, qui le fait dévier d’une prémisse politique assez littérale (la tension monte entre un chef de l’opposition souhaitant tenir une conférence sur le désarmement, et le gouvernement et les forces de l’ordre qui n’y voient que subversion, dans le contexte de la Guerre froide) vers une enquête politico-judiciaire, en constitue à la fois la force et la faiblesse. La force car Z change de visage à partir de l’assassinat du député campé par Yves Montand par des contre-manifestants qui ont, à l’évidence, été téléguidés. Alors que la gendarmerie fait tout pour que le drame soit classé comme un simple accident, les partisans du « Docteur » assassiné s’évertuent à prouver le contraire. Le basculement narratif provoque littéralement un changement de regard du spectateur. Les personnages de la première partie du film disparaissent (Montand) ou voient leur importance diminuer (les amis du député, dont les principaux sont interprétés par Charles Denner et Bernard Fresson), au profit du jeune juge d’instruction chargé de l’affaire, joué par Jean-Louis Trintignant. Un héros identifié à près de la moitié du film, voilà qui n’est pas banal ! La structure du film le rend néanmoins quelque peu confus, et l’enquête du juge qui finit par viser tout l’appareil militaire, quoique brillamment écrite et filmée, fait presque regretter la première partie plus chaotique, menaçante et rythmée. Le scénario se perd également dans certains détails de l’organisation de l’assassinat, qui n’ont pas grand intérêt alors le spectateur a aisément deviné qui sont les commanditaires du forfait.

D’autres aspects de Z nous semblent avoir mal vieilli. Fidèle à son habitude, Costa-Gavras (et son scénariste également très marqué à gauche, Jorge Semprún) y a réduit le combat idéologique à des postures morales individuelles, dans une logique idéaliste qui voudrait que la probité d’un seul homme puisse tout changer – même si le carton final, très pessimiste, compense cette impression, il faut le souligner. Qu’un juge d’instruction qui ne soit pas « aux ordres » puisse exercer son métier plus ou moins librement dans une dictature militaire paraît déjà peu probable, mais alors que dire de son action légale l’amenant à condamner tous les plus hauts responsables de la gendarmerie ? Le cinéma politique ultérieur, et notamment le cinéma italien des années 1970, peindra avec plus d’acuité, de nuance et de cynisme, la réalité de la corruption du pouvoir – dont les tenants n’ont pas besoin de porter des uniformes d’officier, bien au contraire…

Le sentiment (curieusement) mitigé que nous laisse le film se voit confirmé par des suppléments très maigres, qui contrastent avec l’édition de Compartiment tueurs (cf. supra). Comment expliquer le choix de l’éditeur de ne proposer que deux documents d’époque à l’intérêt quasiment nul ? Le court (3 min) « entretien » de Costa-Gavras et Perrin n’est en réalité constitué que de bribes de conversation dans une atmosphère bruyante et chaotique. L’extrait de l’émission de France Inter Le masque et la plume de février 1976, retransmise sur France 3, vaut à peine mieux. L’étiquette politique de la radio y est confirmée de manière presque caricaturale, les personnalités réunies pour discuter de ce qu’est le cinéma politique étant exclusivement de gauche – c’est une époque où l’écrivain et critique Jean-Louis Bory, par ailleurs franchement irritant, citait tout naturellement le Grand Timonier en pleine émission… Tous ces intellectuels encartés aiment beaucoup s’écouter parler, le brouhaha étant inversement proportionnel à l’intérêt des propos. Invité spécial, le scénariste de Z, Jorge Semprún sort aisément du lot lorsqu’il évoque les conditions de réalisation d’un tel film (il souligne l’aide déterminante de Jacques Perrin dans son financement), mais aussi le caractère militant ou non de Z, l’opposition entre art et politique, et comment concilier efficacité de la forme et sincérité du message. C’est hélas trop peu pour justifier l’achat de cette édition qui fait bien peu de cas du long-métrage le plus célèbre de Costa-Gavras… Le spectateur averti peut par contre se rabattre sur celle de Compartiment tueurs les yeux fermés !

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

1.5

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

Compartiment tueurs

  • Les ratés (IDHEC, 1958)
  • Premiers jours de tournage (1965)
  • Huit clos en cinémascope, Costa-Gavras et Samuel Blumenfeld (2016)
  • Bande-annonce originale

Z

  • Costa-Gavras et Jacques Perrin (1969)
  • Le masque et la plume (extraits, 1976)
  • Bande-annonce originale

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