Cycle HBO : The Leftovers, la résilience des vivants

Le créateur de la série tentaculaire Lost et de la tant attendue nouveauté Watchmen, Damon Lindelof, est aussi à l’origine de l’une des plus grandes séries de la décennie : The Leftovers, inspirée par un roman de Tom Perrotta. Une œuvre, qui derrière une trame post 11 septembre, devient un miroir indéfinissable sur le deuil et un reflet sur les plus grandes peurs de notre société.

Le postulat de base est intriguant : 2% de la population disparait mystérieusement de la surface de la Terre (« The Departure »). Avec ce début de récit, la série aurait pu partir très loin dans le genre SF et aurait pu partir à bâtons rompus vers la recherche des « disparus » mais The Leftovers prend le chemin de croix inverse : celui de s’intéresser aux vivants et de cartographier l’évolution d’une société après un drame collectif qui a marqué autant l’espace-temps que le quotidien de chacun. Le parti pris est passionnant, naturaliste, à la limite du documentaire : comment survivre après la perte de l’être aimé ? Comment continuer à croire en l’arbitraire et à évoluer après l’inexplicable ?

C’est aussi l’une des premières forces de la série : faire intégrer l’infiniment petit à l’infiniment grand. Comment des thèmes collectifs voire même communautaires peuvent atteindre le cheminement de chacun, et inversement. Pour ce faire, la série nous immisce dans la vie de Kevin Garvey, shérif de la petite ville de Mapelton, qui de prime abord, n’a perdu personne : sa femme et ses enfants sont encore en vie mais la situation familiale est loin d’être idyllique. Il serait compliqué d’analyser toute la teneur d’une telle série, à défaut de s’y perdre et de ne plus jamais en ressortir. Durant 3 saisons, The Leftovers n’aura cesse de nous bouleverser, de nous questionner et de chambouler nos aprioris sur notre capacité à la résilience. Car même si l’œuvre aménage son propos vers quelques digressions métaphysiques et surnaturelles (notamment la saison 2 à Jarden), et même si Damon Lindelof aime jouer avec l’Homme et son impatience à vouloir décrypter tous les signes factuels qui poussent au raisonnement le plus irrationnel possible, The Leftovers, à l’image de Six Feet Under, est une série qui émeut par son portrait de l’humain.

Avec une narration progressive, qui se construit comme un puzzle, et qui explore chaque zone avant d’en sortir l’ombre et la lumière du récit, The Leftovers bâtit ses épisodes comme un récit initiatique : beaucoup d’épisodes se concentrent uniquement sur un seul personnage et nous font comprendre tout le parcours de chacun. Chose qui donne autant de force aux personnages, tous plus foisonnants et merveilleux les uns que les autres, qu’à l’emboitement de la défaillance de la société qui faillit devant nos yeux.  Une série qui décrit autant l’avant et l’après « The Departure » : où l’amont et l’aval se répercutent et s’immergent de culpabilité et de non dits vacillants. Comment ne pas être impressionné et émotionnellement porté par le personnage de Nora Durst (Carrie Con) ou même par le sacrifice quotidien de Matt Jamison (Christopher Eccleston) pour sa femme.

Souvent porté par la caméra immersive de Peter Berg, ou même celle de Mimi Leder, et surtout par la bande son incroyablement mystique et déchirante de Max Richter, The Leftovers est un magma de pensée, de structures, de culpabilité, et de thèmes qui nous abreuvent d’émotions. Mais au contraire de grandes séries américaines qui sortent avec facilité la machine à violons pour verser dans le tire larme le plus malaisant, la série filme le chaos dans ce qu’il a de plus tangible et humain : celui qui nous ressemble et qui parfois, nous dégoute au plus au point. Chaque personnage est un indice, une preuve de meurtrissure, une pierre qui fera ricochet à coup sur dans l’océan qu’est la vie. Oui, l’émotion, l’identification, cette sensation de perdition, cette volonté de ne plus exister et de mal être sont les sentiments les plus visibles et vécus par The Leftovers : difficile de rester insensible par exemple devant l’épisode 10 de la saison 1 où Nora fera face à la stratégie mémorielle des «Guilty Remnants », difficile de ne pas comprendre l’ambition infinie de Nora à vouloir retrouver sa famille, ou même difficile de ne pas être empli par la détresse d’Erika Murphy (Regina King) lorsqu’elle voit sa fille vouloir se sacrifier pour une cause qui la dépasse.

The Leftovers marque les esprits par ses fulgurances d’écriture qui font monter la dramaturgie à des sommets encore inexploités mais aussi par sa pudeur et son regard d’une bienveillance presque christique pour ses personnages : le deuil, l’oubli, le terrorisme, la religion, l’existence et les faux semblants de la destinée, le sacrifice et la pardon spirituel, la croyance indéboulonnable, la jeunesse oubliée, le repli communautaire, ou même le miracle. Une première saison portée par le deuil, le chaos ambiant et l’incommunicabilité de la société, une deuxième saison accompagnée par cette sensation de miracle et de mysticité puis une saison 3 formant un point final plein de nostalgie et signant un chemin de croix vers une forme de résilience, tout cela fait de The Leftovers, une série grandiose et qui aura bien du mal à être égalée dans sa proportion à émouvoir, à déchiffrer les lacunes et les espérances de l’Homme, et à refléter la société et tous ses aspects. 

Bande Annonce – The Leftovers 

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.