La Nuit des Temps, de Barjavel : Christian de Metter n’a pas à rougir de son adaptation en BD

Le mois de décembre 2021 apportait aux fans de Barjavel une belle surprise sur les rayonnages dédiés aux bandes-dessinées. Christian De Metter a eu l’excellente idée d’adapter l’un des meilleurs romans de science-fiction française sous l’égide du neuvième art. La Nuit des temps, publié en 1968, est de ces romans qui fascinent pendant longtemps, qu’on relit avec toujours plus de passion. Tout adorateur de ce superbe texte se sera montré impatient de pouvoir redécouvrir cette oeuvre singulière cette fois visuellement, grâce au médium imagé qu’est la bande dessinée. Pourtant, on sait que l’adaptation de 381 pages de texte en bande dessinée peut se révéler complexe, d’autant plus lorsque le matériel d’origine profite d’une telle renommée, presque d’une tendresse de la part de son public. Christian De Metter s’en est-il bien sorti ? A-t’il su nous faire enfin rencontrer les Eléa et Païkan de nos souvenirs et de notre imagination ?

Synopsis : en Antarctique, un signal est capté provenant de sous la glace. La communauté scientifique est perplexe car la distance du signal indique que l’émetteur se situe à des profondeurs restées inviolées depuis des millénaires. Une expédition internationale part secrètement mener l’enquête. On découvre sous la glace les traces d’une civilisation humaine disparue et remontant à la nuit des temps. Deux corps humains en parfait état y sont endormis : une femme et un homme. Eléa est la première à être réanimée, elle raconte sa vie 900 000 ans en arrière, auprès de son amant Païkan, alors qu’une guerre terrible se prépare… 

Visuellement, un voyage réussi

D’un point de vue purement formel, le livre est une réussite. Le voyage vers l’Antarctique mais aussi 900 000 ans en arrière vaut sans conteste le détour. Que c’est bien dessiné ! À tous les niveaux, le dessinateur réussit son pari haut la main. Le découpage des plans est imaginatif, presque cinématographique. Il est propice à plonger le lecteur au coeur de cette histoire sans pareille, tout comme les décors profonds et cette ambiance mystérieuse.
On apprécie un travail de mise en page différent dès lors qu’on plonge dans les souvenirs d’Eléa et donc dans le passé. La mise en abyme fonctionne notamment grâce à des fonds qui dépassent parfois du cadre des cases.
Il en va de même pour les personnages, tous très bien représentés. L’anatomie est bonne, les corps et les vêtements tiennent parfaitement la route. Et que dire de ces visages, de ces expressions qui laissent entrevoir les émotions traversant ces scientifiques et ces habitants d’un passé mythique. Eléa est particulièrement réussie. On lit énormément de choses dans son regard aux pupilles verticales.
Car Christian De Metter va au-delà d’une simple représentation. Il innove, s’inspirant subtilement du sous-texte qui découlait de l’oeuvre de Barjavel. Quand l’auteur du roman nous décrivait la jeunesse d’Eléa comme unique, liée à la jeunesse de l’espèce humaine d’il y a 900 000 ans, on imaginait une beauté de contes de fées. Christian De Metter en a décidé autrement : il nous propose des visages différents, presque un peu aliens, pour ces habitants du passé. Et à la dernière page, les Eléa et Païkan actuels nous apparaissent soudain plus normaux, plus humains – nous ressemblant – avec leurs pupilles rondes, comme les nôtres…

Enfin, qu’il s’agisse des décors ou des personnages, Christian De Metter ne se contente pas d’un dessin classique, mais nous propose un travail plastique et texturé. On voit parfois l’outil avec la touche du pinceau, le tracé du crayon, les projections ou les lavis d’encre ou d’aquarelle. On apprécie le grain de l’image, les traits et les hachures qui rajoutent du volume. Si le résultat est bon pour les scènes se déroulant à notre époque, il est excellent en Gondawa. Les souvenirs de ce pays légendaire portent un exotisme à la fois fascinant et un peu effrayant.

Une bonne adaptation, qui porte l’essence de l’oeuvre originale 

Au-delà de l’aspect esthétique, cette version BD de La Nuit des temps est aussi réussie sur le fond. Christian De Metter fait les découpages qui s’imposent. Sans dénaturer l’oeuvre, il la réduit pour nous en fournir un condensé propice à s’adapter aux spécificités du médium qu’est la bande dessinée. Le résultat ? Un ouvrage qui ravira les connaisseurs du roman mais qui peut aussi être apprécié par les profanes. Les allergiques à la lecture de gros volumes peuvent d’ailleurs en profiter pour découvrir cette oeuvre incontournable.
L’auteur de bande dessinée a aussi pris le parti de replacer l’histoire à l’époque actuelle plutôt que dans les années 60, comme dans le livre d’origine. Il en profite pour faire un parallèle avec le réchauffement climatique et la question écologique, dont les idées germaient déjà dans le roman imprégné de l’ambiance Mai 68 (et publié en 1968).
On notera aussi que le personnage de Païkan semble être métissé, idée renforcée par son double contemporain aperçu sur la dernière page et déjà évoqué. On apprécie l’aspect inclusif de cet ajout qui va dans le sens du travail de Barjavel, qui avait réuni en Antarctique une expédition internationale.
Le seul petit bémol étant peut-être la représentation monstrueuse des Enisors, avec yeux jaunes et rouges, crocs en guise de dents et casques d’Uruk-Hais. Les ennemis de Gondawa n’étaient pas dépeints de la sorte dans le livre. Bien que leur société soit organisée de manière totalitaire et ne mette pas en avant l’amour comme celle de Gondawa, les Enisors possèdent tout de même la connaissance et restent des êtres humains. Avec ce changement, De Metter flirte avec le manichéen. Il n’y a ni gentils ni méchants à la Nuit des temps. Rappelons tout de même que c’est l’arme solaire de Gondawa qui détruit le monde…

La Nuit des Temps de Christian De Metter est un excellent ouvrage de bande dessinée. Il est à lire par tous les adorateurs du roman original mais aussi par les amateurs de science-fiction. C’est un livre qui se lit lentement, de manière à bien apprécier les enjeux scénaristiques et l’indéniable qualité des images. L’auteur de cette adaptation a réussi à trouver cet équilibre entre le respect de l’oeuvre de départ et l’ajout de sa propre créativité. Ce n’est pas une redite ou une simple copie dessinée, ni une inspiration trop lointaine dans laquelle on ne retrouve plus ce qu’on aimait dans le roman. Une nouvelle version plus que bienvenue de La Nuit des temps de Barjavel. 

La Nuit des Temps, Christian De Metter d’après le roman de René Barjavel 
Editions Philéas, 10 décembre 2021, 184 pages

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
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