The Souvenir Part I et Part II de Joanna Hogg : L’Art et la manière

The Souvenir Part I et Part II avancent masqués. Sous des dehors feutrés se cachent des trésors de cinéma. La cinéaste Joanna Hogg raconte le double apprentissage amoureux et artistique de son héroïne largement autobiographique d’une manière magistrale.

Synopsis de The Souvenir Part I :  Au début des années 80, Julie, une jeune étudiante en cinéma qui se cherche encore, rencontre Anthony, un dandy aussi charismatique que mystérieux. Prise sous le charme de cet homme plus âgé, elle se lance aveuglément dans ce qui s’avère être sa première véritable histoire d’amour.

Synopsis de The Souvenir Part II :  Sortant durement éprouvée de sa liaison avec Anthony, homme séduisant et manipulateur, Julie a une idée un peu folle : et si elle consacrait son film de fin d’études à cette douloureuse histoire d’amour ? Peut-on vaincre ses blessures en mettant en scène un épisode de sa propre vie ?

Julie en II chapitres… 

The Souvenir, de la Britannique Joanna Hogg, est en réalité deux films bien distincts dont nous réunirons les commentaires dans un même article. Séparées de plusieurs mois, tant lors du tournage que de la sortie en salles, les parties I et II du métrage forment un tout très cohérent, complexe et  élémentaire à la fois. Complexe par les sujets traités et la manière de les traiter, élémentaire car la vie est élémentaire, l’amour est élémentaire , et même l’art dont il sera beaucoup question dans les films, est élémentaire. The Souvenir permet à beaucoup de découvrir une cinéaste majeure, exigeante et douée, mais trop peu diffusée. Ces films sont aussi l’occasion pour Joanna Hogg de proposer aux cinéphiles de partir à la découverte de Honor Swinton-Byrne, une nouvelle venue qui explose dans un rôle ardu.

Sur plus de 3h45, The Souvenir s’intéresse à Julie Harte (JH comme Joanna Hogg), une réplique assez largement autobiographique de la réalisatrice jeune. Issue de la grande bourgeoisie,  Julie habite un appartement familial dans le très chic quartier londonien de Knightsbridge. The Souvenir Part I démarre comme un récit d’apprentissage artistique, puisque Julie est une étudiante en cinéma : la fraîcheur de l’actrice est idéale pour figurer la naïveté de cette réalisatrice en herbe qui se cherche, qui tâtonne, dans une certaine légèreté et l’insouciance de son âge. Sous la désapprobation de certains de ses professeurs, et sur fond du Shipbuilding par Robert Wyatt (la bande-son du film est fabuleusement pointue), Julie se met en tête de réaliser pour son diplôme, une fiction sur une famille des chantiers navals de Sunderland, un monde qui lui est étranger. Le monde des possibles est alors infini pour la jeune femme…

Mais The Souvenir est ainsi fait que ce propos initial glisse de manière très subtile, très progressive, vers un tout autre sujet : la relation toxique que Julie poursuit avec un homme plus âgé et non moins toxique. Le glissement montre parfaitement combien la relation et l’homme (Anthony, un personnage incandescent magnifiquement interprété par Tom Burke) prennent possession du film et de la jeune femme, toute coincée dans la sidération d’un grand premier amour.  Il montre combien Anthony gagne, pas après pas, une emprise malsaine sur Julie, y compris jusque dans sa démarche artistique :  il rase l’idée de Sunderland en une phrase dévastatrice. La descente aux enfers inexorable de  Julie et d’Anthony est filmée comme à distance par Hogg, et pourtant le spectateur se sent très proche des protagonistes.

Dans le deuxième volet , The Souvenir part II, qui débute exactement là où le premier s’est arrêté,  Joanna Hogg fait encore évoluer son dispositif, en ajoutant une nouvelle dimension à ces souvenirs. La mise en abîme des souvenirs de Julie et de ses propres souvenirs, est proprement étourdissante. Cette fois-ci, la cinéaste questionne la subjectivité de ces  souvenirs, et son héroïne Julie change définitivement d’avis pour son film de fin d’études, et choisit de mettre en image cette relation pourtant  tragique qu’elle a vécue dans un déploiement de poésie, en s’éloignant de la réalité, peut-être pour mieux se rapprocher de sa vérité. Et le spectateur se demande jusqu’à quel point  à son tour la réalisatrice s’est éloignée elle-même de son vécu en réalisant son film. The Souvenir est proprement vertigineux, un véritable méta cinéma, et fait appel d’une manière flatteuse et rare à l’intelligence de son audience. Si le premier film se refermait sur la problématique de son devenir de jeune femme adulte et amoureuse, le deuxième redonne une part belle aux questionnements de la cinéaste sur l’art, ses questionnements d’alors, et ceux d’aujourd’hui.

Joanna Hogg est à la limite du film expérimental avec The Souvenir. Elle mélange des acteurs professionnels et non professionnels. Elle ne dévoile le scénario qu’au fur et à mesure du tournage, en donnant sa version des faits, laissant les acteurs se débrouiller avec ce matériau et improviser presque entièrement leurs dialogues, d’où cette sensation très forte de naturalisme. Et bien sûr, Julie fait de même pour son propre film. Jusqu’à la dernière image, le spectateur sera servi en belles surprises. Il est grand temps en France de donner la place qu’elle mérite à cette grande cinéaste qu’est Joanna Hogg, ne serait-ce que par une plus grande diffusion de ses œuvres en dehors de Paris.

Soulignons enfin la performance de Honor Swinton-Byrne qui a réussi haut la main à figurer ce personnage des années 80, atypique et riche. Ariane Labed, l’amie réalisatrice française est également un bon casting, ainsi que Tom Burke, et cerise sur le gâteau, l’immense Tilda Swinton. Swinton est une très bonne amie de longue date de Hogg, Honor est sa fille.  L’idée de laisser Honor Swinton-Byrne déployer ses ailes dans la proximité de sa vraie mère (mère également de son personnage) apporte une touche spéciale de plus dans un film où rêves, souvenirs et réalités se fondent dans un seul univers complexe…

 

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Bande annonce

 

https://www.youtube.com/watch?v=aFvwSdcuXrQ

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Fiche technique

Titre original : The Souvenir Part I, The Souvenir Part II
Réalisateur : Joanna Hogg
Scénario : Joanna Hogg
Interprétation : Tilda Swinton (Rosalind), Honor Swinton Byrne (Julie), James Spencer Ashworth (William), Tom Burke (Anthony), Alice McMillan (Elisa), Oli Bauer (Simon), Ariane Labed (Garance), Jaygann Ayeh (Marland), Richard Ayoade (Patrick), Tosin Cole (Phil), Jack McMullen (Jack)
Photographie : David Raedeker
Montage : Helle Le Fevre
Producteurs:, Ed Guiney, Joanna Hogg, Luke Schiller, Andrew Lowe,Emma Norton
Maisons de Production : Sikelia Productions
Distribution (France) : Condor Distribution
Récompenses :  Grand Prix du Jury – Festival de Sundfance
Durée : 120 & 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Février 2022
Royaume Uni – États-Unis – 2019 & 2021

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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