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Big Bug : voyage en absurdie

Voilà Dix ans que Jean-Pierre Jeunet n’avait pas sorti de nouveau film. Pourtant 2022 prouve qu’il ne faut jamais dire jamais. Avec Big Bug, le réalisateur revient sur les cimes du 7e art, en optant pour une production made in Netflix où l’humour noir côtoie des questions existentielles sur l’avenir (peu reluisant) de l’Humanité.

Synopsis : Dans un avenir proche, un groupe d’individus se retrouve pris au piège par une bande de robots.

Le retour (Netflix) de Jean-Pierre Jeunet

Regarder un film de Jean-Pierre est toujours synonyme de surprise. Depuis plus de trente ans, le réalisateur est, en effet, passé maître dans l’art de surprendre son public. Que ce soit en mettant en scène un boucher cannibale dans Delicatessen (1991) ou en évoquant les aventures d’un jeune inventeur dans L’extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (2013) – tous les films ou presque du cinéaste proposent un univers cinématographique merveilleux où le détail le plus fin côtoie une galerie de personnages hauts en couleur. Sur ce point, le dernier né du réalisateur n’échappe pas à la règle. Big Bug renoue, en effet, avec l’obsession pour le détail loufoque qui a fait la marque de fabrique de son réalisateur. Ce dernier retrouve les chemins de la science-fiction qu’il n’avait pas emprunté depuis Alien, la résurrection (1997). Un détail distingue, néanmoins, le film des autres productions du cinéaste.

Big Bug est le premier film de Jean-Pierre Jeunet à être uniquement distribué sur Netflix. Après s’être offert les plus grands cinéastes du monde, la superstar des plateformes de vidéo à la demande fait appel au plus international des réalisateurs français. Le résultat pourra en laisser quelques uns pantois. Car, le huitième long-métrage du cinéaste possède, a priori, tout pour (dé)plaire au public. D’abord parce que le cinéaste brouille les pistes. Le film oscille entre différentes tendances. Big Bug se situe, en effet, au carrefour du théâtre filmé et du film de science-fiction plus classique. Les différentes intrigues qui se nouent entre les personnages sont à peine esquissées, et mériteraient parfois d’être un peu plus développées. Le jeu des acteurs mérite également qu’on s’y intéresse car il n’est pas sans susciter quelques questions. Certains comédiens paraissent sous-employés. D’autres semblent avoir délibérément noyé leur composition dans une surenchère d’effets plus ou moins comiques.

N’allons pourtant pas croire que ces divers éléments constitueraient de purs défauts. Loin s’en faut. Car, avec Jean-Pierre Jeunet, l’ironie et l’autodérision ne sont jamais très loin. Avec Big Bug, Jean-Pierre Jeunet (dé)joue les frontières de son cinéma en proposant une œuvre barrée, qui se prête à toutes les appréciations, situé entre le nanar et le chef-d’œuvre d’autodérision critique.

Un film qui dépoussière la science-fiction

Big Bug fait partie de ces œuvres qui se lisent au premier comme au second degré. Opter pour la première lecture impliquera sans doute de remettre en cause la réussite du film et plus généralement le style de son auteur. Choisir la deuxième option nous paraît plus juste car elle nous permet d’aller au-delà des « défauts » supposés de l’œuvre. Il est plus intéressant de voir Big Bug comme un film (auto)parodique que comme une œuvre classique. Jean-Pierre Jeunet a sciemment composé un long-métrage qui bouscule l’horizon d’attente de son public. L’histoire paraît d’entrée de jeu aussi rocambolesque que banale. Dans un monde futuriste, un groupe d’individus se retrouve fait prisonnier par leurs propres robots domestiques. Ces derniers tentent de les protéger des Yonix qui veulent exterminer autant que réduire en esclavage l’ensemble des humains. Ce résumé bref sonne étrangement comme du déjà-vu.

On retrouve une thématique largement exploitée par la science-fiction, à savoir, la fameuse revanche des robots esclaves sur leurs maîtres humains. De Blade Runner (1982) en passant par I, Robot (2004), cette dystopie figure au rang des principales des obsessions du genre. Le thème Humains VS Robots est une manne littéraire autant que cinématographique. Si celle-ci paraissait jusqu’à maintenant relever d’un lointain futur, elle apparaît aujourd’hui plus que jamais d’actualité. La démocratisation de l’intelligence artificielle n’a pas échappé à l’œil aguerri de Jean-Pierre Jeunet. Le cinéaste imagine la société française en 2045. Il brosse un portrait peu ragoutant de notre futur en exacerbant certains traits caractéristiques de nos sociétés. Dans le monde de demain, la publicité déambule dans la rue et propose des annonces personnalisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le quotidien des gens est entièrement robotisé et ne laisse plus de place au lien humain.

Le mot est d’ailleurs au centre du film. Le coup d’état des Yonix amène les autres robots à s’interroger sur leur propre statut. Qu’est-ce qu’être « humain » ? Qu’appelle-t-on un comportement humain ? L’adjectif peut-il s’appliquer à des êtres faits de boulons et de tôle ? Le fossé censé séparer l’homme de la machine n’a jamais cessé d’intéresser le 7e art, qui a trouvé dans la science-fiction un miroir capable de refléter les angoisses de l’Humanité face au fantasme de sa propre perte. Jean-Pierre Jeunet s’empare de questions classiques et livre une réflexion cinématographique aussi comique que dévastatrice. Il dynamite la science-fiction traditionnelle et donne lieu à un film unique en son genre. Big Bug apparaît ainsi, au fur et mesure, comme une œuvre pleine d’une énergie folle, sorte de nanar 2.0 bourré d’effet visuels et de trouvailles en tout genre.

Un chef-d’œuvre d’autodérision critique

Big Bug est une comédie ouvertement dystopique. Les couleurs flashies et bariolées laissent voir un univers grotesque à l’artificialité assumée. L’œuvre est placée sous le signe de l’autodérision critique. Les décors paraissent fait de bric et de broc. Le fond vert digitalisé côtoie l’invention artisanale. Loin de posséder la carrure des Replicants de Blade Runner (1982) les Yonix sont des êtres aussi cruels que stupides. Habitué aux rôles de méchants, François Levantal singe à la perfection le mélange de bêtise crasse et de méchanceté gratuite qui sied au caractère de ces robots tueurs. Jean-Pierre Jeunet confie à ses comédiens le choix d’exacerber les traits de leurs personnages. On pense notamment à l’interprétation de Claire Chust.

En incarnant la naïve Jennifer, l’actrice hérite d’un rôle assez similaire à celui qu’elle incarne déjà dans Scènes de ménages. La comédienne joue sciemment avec l’image de la jeune fille écervelée qu’elle incarnait à l’origine dans Problemos (2017). Cette dimension caricaturale se ressent également dans le jeu des autres comédiens. L’accent méridional à la Raimu de Victor (Houssef Hadji), le lyrisme romantique un brin forcé d’Alice (Elsa Zylberstein) ou encore la galanterie feinte de Max (Stéphane De Groodt) apparaissent comme des détails caractéristiques qui viennent s’ajouter à la galaxie des héros loufoques et imparfaits du cinéastes. L’aspect fortement théâtralisé de l’interprétation s’agence parfaitement à l’univers décalé du réalisateur.

En proposant une immersion dans notre avenir proche, le réalisateur interroge la condition (future) de l’humanité et de son propre cinéma. Big Bug est une œuvre qui frôle la frontière de l’auto-parodie. Jean-Pierre Jeunet teste les limites de son propre style. Ce faisant, il donne lieu à une performance cinématographique tous azimuts où cynisme et comédie, science-fiction et parodie, se mélangent, en évitant de placer son film du côté du sempiternel discours moralisateur.

Bande-annonce – Big Bug

Fiche techniqueBig Bug

Réalisation : Jean-Pierre Jeunet

Scénario : Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant

Société de production : Eskwad et Tapioca Films

Société de distribution : Netflix

Interprétation : Elsa Zylberstein (Alice), Isabelle Nanty (Françoise), Stéphane De Groodt (Max), Claude Perron (Monique), Youssef Hajdi (Victor), Claire Chust (Jennifer), Alban Lenoir (Greg)

Durée : 1h51

Genre : comédie, science-fiction

Sortie : 11 février 2022

Pays : France

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3.4

Les affres de l’écriture chez Stephen King

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Les romans de Stephen King, et, par voie de conséquence, les films qui en sont les adaptations, sont peuplés de personnages d’écrivains. S’inspirant de sa propre expérience, King sait créer des situations permettant une réflexion sur le statut de l’écrivain, l’écriture comme une nécessité psychologique ou morale, les devoirs de l’écrivain par rapport à ses fans, à sa famille, à sa propre carrière, etc. A travers trois films adaptés (plus ou moins fidèlement) de romans de Stephen King (dans l’ordre chronologique : Shining, de Stanley Kubrick, Misery, de Rob Reiner, La Part des ténèbres, de George Romero), il est possible de définir une description caractéristique de l’écrivain.

Jack Torrance ou la nécessaire solitude
L’acte d’écriture est d’abord un acte solitaire. Un acte qui se pratique seul et nécessite de la solitude. C’est d’ailleurs cette considération qui, en premier lieu, a guidé Jack Torrance vers ce poste de gardien d’un hôtel vide pendant les longs mois d’hiver. Pour Jack Torrance, l’écriture nécessite un isolement, un enfermement, une coupure par rapport au monde extérieur. Cette coupure est bien entendu symbolisée par la neige, qui coupe l’hôtel du reste du monde. La réalisation de Kubrick insiste aussi sur cet isolement de Jack, le filmant en train d’écrire, seul dans une immense salle qui résonne des frappes sur la machine à écrire.
S’il fallait une preuve de l’attachement de Jack Torrance à cet isolement absolu, l’écrivain nous la donne lors d’une terrifiante crise de colère provoquée par l’entrée de son épouse Wendy dans « sa » salle :

« chaque fois que tu entres ici, tu me déconcentres. Je perds le fil, et il me faut du temps pour reprendre là où j’en étais (et là il déchire brutalement la feuille qu’il vient d’arracher à la machine). On va mettre en place une nouvelle règle : quand je suis ici et que tu m’entends taper à la machine… ou non, quoi que je sois en train de foutre ici, ça veut dire que je travaille, ça veut dire « n’entre pas » »

Ce désir de solitude est si important qu’on a vite l’impression que Wendy et Danny mènent une vie à part, loin de Jack. Kubrick multiplie les scènes dans lesquelles le mari est dans son coin, et la femme et l’enfant sont ailleurs. L’isolement de l’écrivain se fait même par rapport à sa famille. Contrairement à Thad Beaumont (le personnage de la Part des ténèbres : cf. infra), Jack Torrance ne fait pas lire sa production littéraire à sa femme. Il ne partage pas son écriture. Le reste du monde est perçu uniquement comme une gêne, une perturbation de son processus de création.
Il faut dire que Jack met beaucoup d’espoir dans cette œuvre qu’il est en train d’écrire. Lorsque Wendy propose de repartir car elle sent que son fils est en danger, le père réplique qu’il n’aura jamais une meilleure occasion d’écrire son chef d’œuvre. Le but original est bel et bien de pouvoir faire vivre sa famille grâce à l’écriture (ce que l’on retrouvera chez les trois écrivains présents dans cet article). Ecrire n’est pas forcément une fin en soi, l’écrivain envisage de vivre avec cela. Il parle déjà de sa « carrière », alors qu’il n’a pas écrit une ligne de son roman.
L’isolement est d’autant plus que ce processus de création est particulièrement compliqué. Un mois après son arrivée à l’hôtel, Jack n’a toujours pas écrit une ligne. A ce moment-là, il est encore disponible pour son épouse, discutant avec elle. Et même quand il s’isole, au début, il passe plus de temps à lancer une balle contre un mur qu’à taper à la machine.
Cet enfermement est, forcément, propice à l’introspection. L’écriture est enfermement sur soi, un acte qui isole, qui enferme l’écrivain dans son intérieur. Et c’est là que le bât va blesser, dans le cas de Jack Torrance du moins. Chaque séance d’écriture semble marquer une étape de plus dans la progression de la folie de Jack (ou dans l’exacerbation d’une violence déjà pré-existante : n’oublions pas que Jack a déjà blessé son fils dans le passé).
Cependant, il convient aussi de noter que l’écriture est révélatrice de cette folie de l’auteur. En effet, si Wendy comprend que son mari a basculé dans la folie, c’est d’abord en découvrant des dizaines de pages remplies avec une seule et unique phrase, répétée à l’infini :

« All work and no play makes Jack a dull boy ».

Thaddeus Beaumont et George Stark ou la dualité de l’écrivain
Parmi les thèmes fréquemment employés par Stephen King, il y a celui des rapports entre l’écrivain et l’être social. Ainsi, un auteur peut être, dans sa vie civile quotidienne, un personnage tout à fait ordinaire, un mari aimant, un père de famille attentionné, mais, en tant que romancier, il peut écrire des choses complètement opposées à ce personnage ordinaire (la thématique a été largement développée par Marcel Proust à travers le personnage de Bergotte dans La Recherche du temps perdu).
Prenons l’exemple de Thaddeus Beaumont, le protagoniste de La Part des ténèbres, interprété par Timothy Hutton dans le film de George Romero millésimé 1993). Il est, a priori, tout l’inverse de Jack Torrance. Enseignant la création littéraire à l’université, Thad est un mari et, depuis peu, un père de famille que l’on pourrait dire comblé. De plus, il est en train d’écrire un livre qui, selon sa femme et son agent, risque fort d’être enfin le succès littéraire critique et public qu’il attendait tant ! En effet, jusque là, si les livres de Thaddeus Beaumont étaient encensés par la critique, ils étaient boudés par le public. Des romans d’intellectuels.
Tout l’inverse de George Stark. Les romans de Stark sont des succès publics importants, mais sont des œuvres de piètre qualité. Des romans violents, mêlant brutalité et sexualité, faisant appel aux plus bas instincts des lecteurs. Le tout agrémenté d’un langage grossier. Des romans qui ont assuré la fortune de leur auteur, George Stark…
…qui n’est autre que le pseudonyme de Thaddeus Beaumont.
Alors, le pseudonyme est-il un simple jeu littéraire ?
Ce serait trop facile. La femme de Thad l’affirme : lorsque son mari écrivait sous son pseudonyme de George Stark, il devenait une personne complètement différente (là aussi, l’activité de l’écrivain a un impact sur toute la famille, comme Jack Torrance qui se coupe des siens, ou comme Paul Landon et son épouse dans Lisey’s Story). Une personnage plus violente, au langage grossier, et buvant beaucoup trop. Beaumont lui-même définit les périodes où il écrit pour George Stark comme « des états de transe ». Comme s’il était dépossédé d’une partie de son existence.
Alors, Stark le pseudonyme a-t-il une vie à part entière ? L’écrivain a-t-il une existence indépendante de celle de l’homme ordinaire ? C’est en tout cas ce qui arrive dans ce film : on enterre George Stark, mais il revient à la vie.
Stephen King et George Romero multiplient les images qui montrent la dualité de cet identité de l’écrivain, et ce dès la scène d’ouverture du film : le jeune Thad est en train d’écrire avant de s’effondrer, victime de maux de têtes ; lors d’une opération, on découvre qu’il a un autre être en lui-même. Cette dualité parcourra tout le film : lorsque Beaumont donne ses cours, il affirme que l’écrivain seul peut se permettre de laisser libre ce personnage intérieur secret, de le laisser « vivre, respirer, faire la fête » :

« l’écrivain DOIT sortir cet être intérieur de sa cellule, il doit lui donner une voix sinon son œuvre entière sera inhibée ».

L’écrivain est donc double. Stark est à la fois un être à part, différent de la vie de Thaddeus Beaumont, et quelqu’un qui lui attaché. Ce pseudo lui permet de donner libre cours à sa part des ténèbres, à ces idées noires, à la brutalité, la violence, l’attrait pour le sexe. Beaumont est l’être social bien propre sur lui, l’image de l’écrivain aimé des critiques et d’une poignée d’universitaires, mais pas lu par le public, alors que Stark est l’écrivain honteux, le brutal qui fouille dans la fange de l’humanité.
Mais Stark n’existe pas pleinement : il reste attaché à son créateur. Étant un personnage avec une demi-existence, une existence de papier uniquement, Stark a besoin que l’on écrive pour qu’il puisse continuer à vivre. C’est, là aussi, la distinction entre le personnage réel, social, et l’écrivain : si l’écriture disparaît, l’écrivain disparaît avec elle. L’écriture est donc une nécessité pour continuer à vivre.

Paul Sheldon ou le fanatisme littéraire
Comme Thaddeus Beaumont, Paul Sheldon connaît ce contraste entre succès public et succès critique.
Comme Thaddeus Beaumont, Paul Sheldon aimerait maintenant pouvoir publier LE grand roman qui sera à la fois adoré par les critiques du New York Times et par le grand public.
Comme Thaddeus Beaumont, il a dû se résigner à signer une saga littéraire bien inférieure à ses prétentions (et ses capacités) artistiques, mais qui fut un succès de librairie gigantesque et qui fit de lui un auteur suffisamment riche pour pouvoir vivre de sa plume (et c’est rare). Mais il en a un peu honte, et surtout il en a franchement assez.
Sheldon ne se considère même plus comme un écrivain depuis qu’il écrit les romans de la saga Misery. Il déteste ce style d’écriture, qui l’a pourtant rendu célèbre. Il ne se reconnaît pas.
L’auteur a donc, lui aussi, affaire à cette dualité (même si, ici, il n’y a pas de pseudonyme) : vendeur populaire ou grand écrivain ? Et, comme Thad Beaumont, il pense avoir résolu le problème avec son nouveau roman. Ce qui lui permet donc de tuer, non pas son pseudo, mais son héroïne.
Sauf qu’ici, le problème n’est pas tant le rapport entre l’homme privé et l’écrivain, mais entre l’écrivain et son public. Sheldon est alors entre les mains de la fan absolue, « la plus grande admiratrice » de son œuvre. La fan qui sait tout, qui suit et observe de façon inquiétante la vie de son auteur préféré, guettant la moindre info, s’assimilant à l’héroïne et même confondant réalité et fiction (ce type de personnage se retrouve aussi dans Lisey’s story). King met en lumière la relation malade d’amour-haine, cette admiration des fans qui devient invasive, intrusive.
C’est également une mise en évidence du rapport parfois maladif entre le romancier et le héros ou l’héroïne qui l’a rendu célèbre : d’un côté le personnage a permis l’aisance financière de son auteur (l’agent de Sheldon, interprétée par Lauren Bacall, rappelle à Sheldon que Misery a permis aux filles de l’écrivain de faire des études), d’un autre côté le personnage devient envahissant au point d’étouffer le travail de l’écrivain et de rendre impossible le passage à autre chose (sir Arthur Conan Doyle avait connu cela avec le personnage de Sherlock Holmes, qu’il tue dans la nouvelle Le Dernier Problème avant de ressusciter plus tard sous la pression du public).

Un autre monde : Lindon et Brizé toujours en guerre contre le système

3.5

Après La Loi du marché (2015) et En Guerre (2018), Stéphane Brizé clôt avec Un Autre monde le dernier chapitre d’une trilogie consacrée au monde de l’entreprise. Un nouveau dilemme moral s’offre à Vincent Lindon, enfin au personnage qu’il incarne. Après avoir cherché un emploi, combattu pour sauvegarder son usine, l’acteur incarne cette fois un patron qui doit licencier, pour la seconde fois en très peu d’années, une partie de ses salariés au nom de la rentabilité du grand groupe qui l’emploie. Un film marqué par la solitude et le besoin de redéfinir l’humanisme pour se (re)construire.

Une vie

Stéphane Brizé réunit à nouveau un couple déjà formé en 2009 dans le délicat Mademoiselle Chambon: Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon. Si ce film racontait la naissance d’un amour, Un autre monde, après une série de photographies familiales (dont une qui traduit le passé commun des deux acteurs), parle de la fin d’un couple. Il est question d’argent, d’enfer, de refuser d’être mariée à l’entreprise. D’emblée, la multiplication des angles de vue dans cette scène fait que Philippe, comme plus tard lors des réunions chez Elstronn, est comme encerclé, acculé, il n’a aucune porte de sortie : il doit parler, exécuter. Dès lors, la conversation pécunière devient intime, comme plus tard une conversation purement professionnelle se voudra liée elle aussi à l’intime du personnage. Pourtant, l’entreprise comme le divorce tendent à évincer l’individu. Or, Philippe veut se faire entendre, lui qui est plongé dans la solitude la plus profonde. Solitude d’autant plus marquée par un message (reçu sur son portable) de sa fille qui fait de lui un roi le temps de son anniversaire. « Je sais que tu vas fêter ça avec tes potes… » lui dit-elle. Contraste troublant avec Philippe seul à son bureau qui doit mettre 58 personnes à la porte au détriment de toute logique de sécurité ou d’humanité. Comme dans ses précédents opus consacrés à l’entreprise ou plus largement au monde du travail, Stéphane Brizé ne laisse aucune chance à Philippe de respirer : sa femme demande le divorce, son fils dérape et son entreprise lui demande l’impossible. A côté de scènes où Philippe est en famille (du moins ce qu’il en reste), souvent musicales ou très courtes, on est au cœur du dialogue (faux dialogue) d’entreprise. Ce verbiage souvent aussi pompeux que cruel est une manipulation constante. La plus flagrante étant celle où le grand chef américain, Cooper, félicite d’abord les équipes françaises avant de leur balancer « mais tout le monde s’en branle ». Philippe doit répondre à la demande, rien de plus. Mais c’est trop tard, il comprend dès les premières images, même si sa bouche défend encore le projet, que tout ça est absurde, qu’ils sont devenus fous.

Avant que de tout perdre

Cette radicalité des images et du propos sont le trait commun de la trilogie de Stéphane Brizé (qu’il dit n’avoir pas conçue comme une trilogie dès le départ, que tout a découlé de rencontres de film en film). Dans les film précédents, la même absurdité avait court. La radicalité allait jusqu’au bout dans En guerre avec ce salarié s’immolant dont tout spectateur garde un souvenir glaçant. Au-delà de ce discours sur un monde devenu fou, Brizé tente de proposer justement un autre monde, comme le titre de cet opus le laisse entendre. Cet autre monde où l’on s’intéresse à l’humain, au risque d’être taxé d’idéaliste, au risque de tout perdre. C’est cette humanité-là que Brizé traque dans chaque scène, d’une vidéo où la femme de Philippe s’émeut du visage concentré de son fils à une soirée où la famille tente, par le visage, de faire deviner une marque de voiture. Mais Brizé traque cette humanité aussi chez les personnages incarnés par Lindon (du chercheur d’emploi, au leader syndical en passant par le patron) qui finissent toujours par faire des choix définitifs pour mettre fin au cercle vicieux qui les forcent au pire, comme cet aveu falsifié arraché par des syndicalistes et qui sera le sursaut de trop pour Philippe.

Le discours de Brizé est rodé, il peut paraître rébarbatif, sur ces maisons (une caravane dans La loi du marché) que l’on vend, de ces familles qui se fissurent à ces corps qui lâchent, mais il est aussi documenté, vif, intelligent, jamais complaisant.  C’est finalement Lucas (Anthony Bajon, impeccable) qui incarne le mieux cette absurdité : quand il s’acharne à calculer un temps de trajet, quand il veut absolument récupérer des livres de cours alors qu’il est encore convalescent parce que, l’assure-t-il, il va travailler pour Marc Zuckerberg. Il s’attache encore à ce vieux monde de la compétitivité, qui broie l’humanité, et que Philippe s’apprête, lui, à quitter... « Je suis convaincu que dans La Loi du marché, En guerre, Un autre monde – et je vais rajouter Une vie, qui sont mes quatre derniers films – ces quatre personnages vivent une expérience que les autres personnages des autres films ne vivent pas : une expérience très profonde de désillusion sur la nature humaine. Ils commencent le film avec une idée de l’Homme, et le terminent avec une idée déçue » (Stéphane Brizé dans une interview). Au milieu, Brizé filme avec une grande minutie les rouages et les discours qui noient les hommes pour « une poignée de dollars » et toujours plus.

Dans Un autre monde, il peaufine sa mise en scène, la rend plus forte, plus étouffante. Tout est alors une question de regard, comme lorsque Philippe regarde sa femme s’effondrer sur un parking où elle lui a donné rendez-vous, la caméra est axée vers elle depuis son regard à lui, pour lui dire sa crainte de la suite, scène qui fait écho à celle d’ouverture où les deux étaient face à face. Il y a donc un autre monde possible, mais il faut déjà regarder celui-ci en face et désirer ensuite le regarder autrement pour accepter que nous nous sommes tous plantés et construire d’autres choix, ensemble.

Bande annonce : Un autre monde

Fiche technique : Un autre monde

Synopsis : Un cadre d’entreprise, sa femme, sa famille, au moment où les choix professionnels de l’un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent, un amour abimé par la pression du travail. Cadre performant dans un groupe industriel, Philippe ne sait plus répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd’hui exécutant. Il est à l’instant où il lui faut décider du sens de sa vie.

Réalisation : Stéphane Brizé
Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorce
Interprètes : Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, Marie Drucker, Guillaume Draux, Olivier Lemaire, Christophe Rossignon, Sarah Laurent
Photographie : Eric Dumont
Montage :  Anne Klotz
Sociétés de production : Nord-Ouest Films, France 3 Cinéma
Distributeur : Diaphana
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 16 février 2022
Genre : Drame

France – 2021

Uncharted de Ruben Fleischer : quand adaptation rime avec trahison (et déception)

Que peut-il se passer quand Hollywood, soucieux de raviver le genre moribond du film d’aventure, opte pour l’adaptation d’un hit vidéoludique, qui doit justement son succès à sa faculté d’avoir su émuler en son temps le meilleur d’Indiana Jones et Benjamin Gates ? Assurément rien de bon car si on y réfléchit bien, le Uncharted de Ruben Fleischer se veut finalement la copie d’une… copie.

L’heure est à la trahison

« Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes »

Plus les années passent et plus cet adage entendu dans Le Guépard de Luchino Visconti semble s’inscrire comme une véritable prophétie dès lors qu’on cause adaptation vidéoludique à Hollywood. Et pour cause, car au grand dam des fans de Doom, Assassin’s Creed, ou autre Need For Speed, les adaptations de jeux vidéos ont toujours brillé par leur incapacité à en comprendre l’essence. Puisque si l’univers d’un jeu est une chose, son gameplay en demeure assurément une autre. Et ce n’est malheureusement pas notre dernier candidat en date, Uncharted qui viendra contredire cette affirmation. Car au-delà d’un décalque d’Indiana Jones, la saga initiée en 2007 sous l’égide de Naughty Dog avait pour elle un héros attachant et roublard qui n’hésitait pas à donner les coups, et qui déplaçait sa carcasse aux quatre coins du monde pour trouver de fabuleux trésors. On y courait, sautait, envoyait des rafales d’AK-47 sur le premier sbire venu, non sans une pointe de violence mais surtout de nervosité. Ainsi, au mysticisme prisé par Tomb Raider, Uncharted se démarquait en optant pour une approche racée de l’aventure. Comprenez un ride sec, brut et dominé par la désinvolture de son héros, qui lui était confronté à des énigmes et mystères nettement plus ancrés dans la réalité.

Mais ici, point de tout ça puisque sans doute désireux de bâtir une nouvelle franchise à succès (au détriment d’une histoire en one-shot), Hollywood préfère l’approche « origins » ramenant donc notre Nate à sa période post-lycée et donc débarrassé de ses nombreuses aventures. Dès lors, la tâche paraissait impossible que de pouvoir restituer l’essence même du jeu en en sapant le principal atout : le flegme de son héros. Tout aussi bon puisse être Tom Holland, le Nate Parker qu’il incarne est ainsi à mille lieux de son alter ego vidéoludique. Là ou son homonyme de pixels se fendrait d’une blague bien sentie voire d’une pointe de violence légitime pour se sortir de n’importe quelle situation, l’itération Holland peine à se défaire de sa trogne juvénile tout le long du film et joue la carte du jeune naïf jovial cherchant paradoxalement à être vu comme un dur. En ce sens, difficile de ne pas y voir une resucée de son Peter Parker du MCU, qui aurait pour l’occasion troqué ses gouts de sciences pour l’histoire.

Cette confusion, hélas jamais démentie par l’histoire, se reflète d’ailleurs sur l’autre point majeur du jeu/film : la relation établie avec Victor « Sully » Sullivan. Dans le jeu, c’est un vieux de la vieille cigare vissé aux lèvres qui agit en tant qu’ange gardien de notre héros mais aussi et surtout mentor acariâtre aux airs de figure paternelle. Or ici, bien que l’âge entre Tom Holland et Mark Whalberg permette un tel tour de passe-passe, la relation dévie inexorablement vers une sorte de tandem certes mal assorti mais duquel ne filtre paradoxalement pas le lien filial qui était pourtant le sel des jeux. Et l’énergie communicative du duo n’y changera rien, on passera tout le film à se dire qu’une telle dynamique de personnage a déjà été vue ailleurs (et en mieux) ; si bien qu’il draine dans son sillage un autre souci majeur : son absence manifeste d’identité. 

Indiana Gates, Benjamin Jones ou Nathan Drake ?

Trop occupé à bouffer à tous les râteliers (on passe de l’exotisme d’un Indiana Jones, au coté ludique d’un Benjamin Gates), le film échoue ainsi à imprimer un style qui diffère du tout venant hollywoodien. Même sens du découpage hasardeux, même propension à user de fonds verts disgracieux, même photo terne : c’est simple le film coche toutes les cases du divertissement hollywoodien lambda avec une constance jamais démentie. C’est carré, ça se veut enlevé et drôle par moments, ça sait distiller ici et là quelques blagues qui font mouche, mais tout apparaît comme étant diablement générique. Le scénario entend ainsi donner à moudre aux fans du jeu en introduisant des personnages bien connus des joueurs, mais leur caractérisation est si faible qu’on les oublie assez vite. Quid des dilemmes du personnage de Sully ? Ou de celui du grand méchant Moncada, joué par un Antonio Banderas qui n’a hélas rien à jouer ?

Le film ne prendra même pas la peine d’y répondre, trop occupé à donner la soupe aux talents de gymnastes de Tom Holland, qui bon point, excelle dans la gestuelle du héros. Mais donner corps à un personnage c’est une chose, l’aborder sous ses autres facettes en est une autre et c’est là finalement que réside le souci : Uncharted se veut certes fidèle à la grammaire visuelle du jeu (encore que), mais pas à son essence, à sa substance. Le crédo des jeux, tout du moins une large part d’entre eux, visait en effet à introduire les germes d’une famille dysfonctionnelle et à transposer les tumultes occasionnés par une vie aux quatre coins du globe. Ici, l’histoire du jeu semble prendre de court Drake, quand bien même les jeux en faisaient le moteur de l’intrigue et donc par extension de l’action. 

Parlons-en de l’action tiens. Vu la réputation de la franchise (notamment le 3ème qui se voit carrément pillé pour l’une des séquences phare du métrage), on aurait pu penser que Ruben Fleischer allait tenter de rendre compte de ce mélange de brutalité et célérité adopté par les jeux. En clair, adopter un style rentre-dedans pour justement court-circuiter Hollywood qui en s’échinant depuis une décennie à réinvestir le genre, ne l’a rendu que plus propice à la pure bouffonnerie et la parodie (Jungle Cruise, Jumanji). Mais là encore, le film paye sa décennie d’errance dans les limbes du development hell tant le choix de Ruben Fleischer demeure une absurdité à la hauteur de la compréhension des ressorts narratifs du jeu par les scénaristes. Le bougre, dont le récent fait d’arme s’avère être Venom, illustre ainsi son incompétence à tous les niveaux. Son action s’en retrouve timorée, comme dépourvue de panache, de passion et d’envie.

Tout sonne creux comme cette ouverture in media res qui voit notre héros voltiger dans les airs, attaché à un convoi de marchandises éjecté d’un avion ; et qui magie du cinéma aidant, semble échapper aux lois de la physique. Il n’y d’ailleurs que le climax qui peut se targuer de surnager au milieu du reste, tant son éloignement vis-à-vis des jeux a le mérite de redonner ne serait-ce pendant un temps, l’illusion d’assister à un numéro d’équilibriste que ne renierait pas le vrai Nathan Drake. Mais en dehors de cette conclusion, hélas noyée dans un amas de CGI disgracieux, Uncharted n’arrivera hélas jamais à rendre compte de l’immense potentiel qu’il avait pourtant entre ses mains.

Long, laid et laborieux, Uncharted rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre, mais en aucun cas ceux du jeu. 

Uncharted : Bande-Annonce

Uncharted : Fiche Technique 

Titre : Uncharted
Réalisation : Ruben Fleischer
Casting : Tom Holland (Nathan Drake), Mark Whalberg (Victor Sullivan), Antonio Banderas (Santiago Moncada), Sophia Taylor Ali (Chloé Frazer), Tatie Gabrielle (Jo Braddock), Steven Waddington (l’écossais)
Scénario : Art Marcum & Matt Holloway
Photographie : Chung-hoon Chung
Montage : Richard Pearson & Chris Lebenzon
Musique : Ramin Djawadi
Production : Avi Arad, Charles Roven & Alex Gartner
Maisons de Productions : Atlas Entertainment, Playstation Productions, Columbia Pictures
Distribution : Sony Pictures Entertainment
Durée : 116 minutes
Genre : Aventure/Action
Date de sortie : 16 Février 2022

Etats-Unis – 2022

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Un colosse en lauragais

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Ce livre peu épais (126 pages, remerciements compris), signé Pascal Dessaint, est une sorte de biographie (légèrement) romancée d’un étonnant personnage nommé Pierre Mazas, né du côté de Lavaur (Tarn) en 1847 et décédé à Toulouse en 1901, déclaré comme laboureur.

Pascal Dessaint s’est fait sa réputation comme auteur de romans policiers situés dans la région toulousaine qu’il connaît bien. À force de sillonner la région, il a pris connaissance de l’existence de Pierre Mazas puis souhaité en savoir plus pour en faire un livre. La réputation de Pierre Mazas s’est faite comme géant (2,20 m au meilleur de sa forme) d’une force incroyable (quelques-uns de ses actes dans la vie courante sont cités parce que restés dans les mémoires et les annales) et surtout comme lutteur de foires.

Sources et repères

L’auteur utilise des renseignements glanés dans les registres locaux (état civil) et les archives où il a retrouvé un certain nombre d’articles de journaux relatant les exploits de Pierre Mazas comme lutteur. Avec toutes ces informations, il ne se contente pas de dresser le portrait physique et psychologique de Pierre Mazas, puisqu’il donne également à revivre toute une époque, en donnant des repères historiques chronologiques (évolution politique), avec des descriptions d’habitations notamment. Celles et ceux qui connaissent bien la région toulousaine trouveront quelques repères qui les feront réagir.

Une vie de lutteur

Enfin, l’auteur propose une description très vivante (et convaincante) des affrontements livrés par Pierre Mazas sur les différentes foires de la région. On comprend comment sa notoriété s’est établie, sur une durée d’environ 8 ans. Les affrontements avec celui qui se faisait appeler Millehomme sont d’autant plus un régal que l’auteur fait la part des choses entre les descriptions dans des articles de presse et ce qu’il sait du personnage et de l’époque. Et puis, Pascal Dessaint s’attarde sur la brusque dégradation de l’état physique de Pierre Mazas, qui lui fit perdre beaucoup en taille, amena sa déchéance et le fit s’éloigner de sa famille (une femme et trois enfants), pour survivre à Paris (à l’époque de l’exposition universelle), comme curiosité de la nature (du genre freak), allant jusqu’à attirer l’attention d’Edouard Brissaud, célèbre médecin qui va le convaincre de venir le consulter. Grâce à ce médecin qui publiait dans des revues scientifiques très sérieuses, Pascal Dessaint a obtenu de précieuses informations sur l’état réel de Pierre Mazas sur la fin de sa vie.

Conclusion

Sans prétention (ce livre relève avant tout de l’anecdotique), Pascal Dessaint livre un témoignage de qualité sur un personnage qui pourrait tomber dans l’oubli, bien qu’il ait marqué celles et ceux qui l’ont côtoyé à l’époque. La rigueur de son travail de recherche lui permet d’extrapoler de façon intelligente et très vivante sur tout ce qui fit la vie de Pierre Mazas. En parallèle, toutes les connaissances accumulées par l’auteur lui permettent de faire sentir l’atmosphère d’une époque, avec de nombreux détails judicieux.

Un colosse, Pascal Dessaint
Rivages : sorti le 5 mai 2021
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3.5

Peindre et redessiner l’amour chez Céline Sciamma

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Portrait de la jeune fille en feu n’est pas seulement l’histoire d’un amour au présent, c’est aussi celle d’une peintre qui exerce son art.  Marianne n’est pas une figure historique mais elle est une femme qui peint et qui doit créer avec les conventions de son temps tout en rendant son sujet acteur de l’œuvre à venir. Il ne s’agit pas pour Céline Sciamma de raconter un destin mais de filmer une création vivante, qui s’interroge sans cesse sur sa capacité à se réinventer. Une nouvelle manière de présenter l’art au cinéma non pour sa beauté mais pour sa capacité à redessiner les relations et regards entre les êtres.

Peindre, tout simplement

Raconter une histoire neuve est toujours un événement. Au cinéma, friand d’adaptations et autres remakes, plus encore. Parler d’art est une odyssée dans laquelle le biopic est maître. Pourtant, certains se sont risqués sur des terres plus révolutionnaires en parlant d’art au féminin et en se tournant vers des destinées moins balisées. C’est ainsi que Martin Provost réalise en 2008 le film Séraphine. Il s’inspire de l’histoire de Séraphine de Senlis dont l’une des vies fut celle de peindre. Au-delà du travail de biopic, qui nécessite toujours d’aller vers une destinée, Martin Provost s’est attaché à présenter un travail au-delà d’une pure biographie, en mettant un art et surtout une artiste (inconnue jusque-là du grand public) en lumière. C’est ce qu’il fit également des années plus tard avec Violette (sur l’écrivaine Violette Leduc, elle aussi peu connue du grand public). Ce qui est intéressant, c’est la manière dont Martin Provost a filmé et surtout envisagé son héroïne artiste : « Ce qui m’a le plus intrigué quand je me suis intéressé à Séraphine Louis, c’est qu’une simple femme de ménage, à une époque où les classes sociales étaient si éloignées, était si impénétrable, osait passer outre tout ce qui était interdit pour faire ce qu’elle savait qu’elle était faite pour faire : peindre », déclarait-il dans une interview en 2010.

Ce qui frappe dans ces mots du réalisateur, c’est l’idée de filmer quelqu’un qui fait ce qu’il doit faire, en résumé : peindre. Ce n’est que cela que Céline Sciamma propose dans Portrait de la jeune fille en feu. Marianne n’est pas une figure d’artiste en particulier, aucune destinée ne l’attend autre que peindre. Ces deux figures n’ont donc rien à voir que ce soit par le milieu dans lequel elles évoluent ou dans leur rapport à l’art, cependant elles sont filmées comme des femmes qui peignent et simplement pour cela. A la différence de Séraphine, Marianne ne rencontre pas d’obstacle particulier au cours du film. Elle n’est pas empêchée de peindre. Au contraire, même quand c’est en secret, elle ne fait que peindre, remplir la surface, s’interroger sur ce qu’elle est en train de produire.

Changer de regard

Cependant, le vrai intérêt de l’art tel que présenté dans Portrait de la jeune fille en feu réside dans le fait que Marianne opère un véritable glissement dans sa manière de peindre. En balayant toute notion de conflit, Céline Sciamma fait de l’art, et ici de celui du portrait, une co-création entre le sujet de la peinture et celui qui peint. Une création commune et vivante résumée dans le fameux « si vous me regardez, qui je regarde moi? » lancé par Héloïse à Marianne pour lui montrer qu’elle existe dans l’acte de peindre tout autant que la peintre elle-même. En art, dans le cinéma en général, le sujet du tableau est encore trop souvent considéré comme un objet. Pour preuve le récent et très beau Chevrotine (Laetitia Masson, 2022) dans lequel une peintre à fleur de peau, interprétée par Elodie Bouchez, entreprend le portrait de son futur amant lui sommant à chaque instant de ne pas parler, de ne pas bouger. Elle le fige ainsi à son image, le modèle. Cette scène préfigure la chute future de cet amour envahissant. Or, chez Céline Sciamma, c’est en dialoguant que le tableau se fait. Quand est révélé à Héloïse que Marianne la peint, elle ne la met à la porte, elle lui demande simplement de recommencer le tableau, cette fois avec sa complicité. « Elle a épuisé d’autres peintres avant vous » : oui, ceux qui la voulaient docile, exposée.

C’est pour cela que dans Portrait de la jeune fille en feu, il l’enjeu est de comprendre comment le l’art trahit des émotions. C’est d’ailleurs en feu littéralement que l’on découvre d’abord Héloïse dans un portrait réalisé par Marianne et qui est vu bien des années après. Ce tableau aurait pu demeurer une jolie introduction, s’il ne faisait plus tard écho à une scène centrale et magistrale du film porté par des voix de femmes. Le tableau est le souvenir de l’instant vécu, il en est la recréation une fois que le dialogue a eu lieu. C’est ainsi que par défi, pour peindre ce qui n’est jamais raconté ou représenté, Marianne repeint en souvenir l’avortement vécu par Sophie. Et c’est Héloïse qui prend la place de la faiseuse d’anges.  Le spectateur revit alors une scène déjà construite par Céline Sciamma comme une utopie de douceur où pourtant la douleur a toute sa place. On pense notamment à l’acte artistique proposé en dytique par la réalisatrice de The Souvenir I et II pour recréer un événement majeur de sa vie par le cinéma, en faire de l’art.

Peindre encore et toujours

On découvre ainsi que l’art a la capacité à dire le réel, à le représenter, non pour simplement le recréer à l’identique, mais faire naître des images nécessaires. Ce n’est pas sa seule fonction mais cette scène d’avortement peinte vient comme un pansement auquel fait écho le récent L’événement d’Audrey Diwan. Le cœur de Portrait de la jeune fille en feu réside dans les deux tableaux d’Héloïse peints par Marianne et qui se répondent. L’artiste Hélène Delmaire, à l’origine des peintures du film, a créé des tableaux qui ont demandé plus de quatre-vingt heures de travail avant de devenir les portraits que nous voyons à l’écran. On voit l’artiste au travail et ce sont ses mains qui ont servi de doublure à Noémie Merlant. Dans le passionnant et documenté portrait fleuve de Sciamma publié dans le New Yorker en janvier 2022, la journaliste et la réalisatrice reviennent sur la conception de ces deux tableaux. Elles décortiquent la manière dont la bascule entre une Héloïse conventionnelle, ravie d’être peinte, et l’Héloïse du portrait final, réalisé avec sa collaboration, a été complexe à transcrire en peintures.

On peut lire dans les lignes de l’article du New Yorker (version traduite directement de l’américain) : « vu à divers stades d’achèvement – le portrait fini à côté des précurseurs inachevés – le visage, s’amenuisant comme celui du chat du Cheshire, paraissait particulièrement agréable et complaisant, comme s’il acceptait son propre démantèlement », alors que « le deuxième portrait, réalisé avec la collaboration d’Héloïse, la montre de biais, l’expression réservée. Elle ressemble moins à quelqu’un prêt à écouter attentivement une longue histoire et plus à quelqu’un qui a sa propre longue histoire ». Il s’agit non plus d’être regardée mais de regarder soi-même et de se dérober aux regards, comme pour dire « je suis en vie, j’ai plus à dire que ce tableau ». C’est pourquoi Marianne elle-même se peint pour Héloïse à la page 28 des Métamorphoses et que cette même page 28 demeurera comme un clin d’œil sur un autre portrait d’Héloïse réalisé par un autre bien plus tard. Comme pour dire encore une fois qu’il faut regarder au-delà du tableau, à l’image de celui qui fascine Céline Sciamma lors d’une exposition (scène racontée toujours dans l’article du New Yorker): L’auteur à ses occupations où l’on voit une femme peindre tout en s’occupant d’un bébé. Le plus important à retenir de cet autoportrait de Marie-Nicole Dumont ? Elle peint et c’est déjà beaucoup.

Le Passage du canyon (1946) de Jacques Tourneur : regard européen sur l’épopée de l’Ouest

Sidonis/Calysta poursuit inlassablement son élaboration d’un formidable catalogue de westerns brassant particulièrement large, tant en termes stylistiques que d’époques ou de cinéastes. La sortie de ce combo Blu-ray/DVD du Passage du canyon confirme en outre que l’éditeur n’a pas son pareil pour dénicher de sacrées raretés. Tourné en 1946 par Jacques Tourneur, davantage célébré pour ses œuvres fantastiques et ses films noirs, ce western basé sur un roman d’Ernest Haycox fut qualifié par feu Bertrand Tavernier – grand spécialiste du genre s’il en est – de « premier western moderne de l’histoire du cinéma ». Si Tourneur pèche par un évitement un peu trop systématique de l’action spectaculaire et par une direction d’acteurs discutable, force est de reconnaître que son premier long-métrage en couleurs est une splendeur visuelle rompant avec les codes prévisibles du genre… 

Si le cinéaste français (il est le fils du célèbre metteur en scène Maurice Tourneur) Jacques Tourneur, qui posa sa caméra au Nouveau Monde dès 1934, est surtout célébré aujourd’hui pour ses séries B (à l’époque, ce terme n’était pas une insulte) d’horreur (L’Homme-léopard/1943 et La Féline/1942, notamment) ou pour le grand classique du cinéma noir qu’est La Griffe du passé (1947), il serait dommage d’oublier que cet incontournable artisan de la peur au cinéma (cf. suppléments de cette édition) s’essaya à de nombreux styles différents. Cet éventail inclut le western, dont le réalisateur tourna une poignée entre 1945 et 1955. Sorti en 1946, Le Passage du Canyon constitue son premier long-métrage en couleurs, et le moins que l’on puisse dire est que Tourneur sut exploiter pleinement cet atout en saisissant toute la magie de la nature enchanteresse de l’Oregon.

Adaptée d’un roman d’Ernest Haycox, grand spécialiste du genre que Bertrand Tavernier a contribué à introduire auprès du public francophone à travers la récente collection « L’Ouest, le vrai », éditée par Actes Sud – on en profite pour chaudement la recommander aux amateurs du genre ! –, l’histoire se situe dans le grand Etat du nord-ouest des États-Unis, en 1856. En pleine ruée vers l’or, des cités d’orpailleurs naissent du jour au lendemain dans les endroits les plus sauvages. Tourneur décrit ce petit monde avec les nuances qui lui sied : on y trouve des hommes qui ont réussi, certes, comme Logan Stuart (Dana Andrews), mais aussi d’autres qui ont perdu leurs illusions comme George Camrose (Brian Donlevy), des femmes qui les ont suivis bon gré mal gré, comme Lucy Overmire (Susan Hayward), des familles de pionniers comme celle de Ben Dance (Andy Devine), ou encore des crapules prêtes à tout pour s’enrichir (Ward Bond, qu’on retrouve dans un nombre incalculable de westerns de l’époque, joue ici le rôle de Honey Bragg). Sans parler des Indiens, qui forment une menace permanente pour ces hommes blancs qui occupent leurs terres…

On croit sans peine Bertrand Tavernier qui qualifie le film de « premier western moderne ». En plein âge d’or du genre, Jacques Tourneur épouse en effet un regard qui, d’évidence, n’est pas celui d’un Américain. D’abord, la nature ne ressemble guère aux paysages désertiques privilégiés par la plupart des westerns de l’époque. Comme indiqué plus haut, Tourneur assume cette originalité en filmant avec un talent incomparable les forêts, torrents, montagnes et plaines, véritable jardin d’Éden où le pionnier Américain trouve le terrain immaculé, d’une beauté irréelle, où il peut rêver d’une nouvelle vie.

Tourneur évacue ensuite tout manichéisme, toute lecture simpliste des personnages et des événements, afin d’imposer un microcosme mouvant dans lequel tout le monde ne trouve pas forcément sa place. Cet inconfort concerne d’ailleurs en premier lieu les protagonistes : le mouvement perpétuel et les prises de risque de Logan trahissent une insatisfaction profonde ; Camrose a abandonné ses rêves, gaspille son argent au poker et finit par commettre l’irréparable ; Lucy a suivi son futur époux mais n’est pas à sa place dans cet environnement sauvage. A l’inverse, les pionniers restent convaincus du bien-fondé de leur entreprise, quitte à en payer le prix fort. Ainsi, l’inoubliable séquence d’entraide pour construire la cabane en rondins d’un couple de nouveaux venus, illustration grandiloquente de l’idéologie calviniste de la destinée manifeste, est suivie du raid sanguinaire (rares scènes de massacre de familles entières, femmes et enfants compris, et de scalpage, même si tout cela reste bien sûr largement hors champ en 1946) des Indiens pour venger l’outrage fait à l’une des leurs par le vil Bragg. Cette coexistence de gloire et de tragédie humaines confère un parfum réaliste et ambigu au Passage du canyon.

Enfin, dans les suppléments Bertrand Tavernier note à juste titre une autre spécificité du cinéaste français : il a tendance à « gommer » ses héros, héritage d’un cinéma européen qui privilégie la dynamique collective, par rapport à la mentalité individualiste américaine. Cette originalité n’est cependant pas toujours heureuse, et si Tourneur possède bien des qualités, la direction d’acteurs n’est pas son forte. Ainsi, si l’on apprécie le jeu de Susan Hayward, rousse volcanique dont la retenue dans ce film lui permet de conférer à son personnage un second degré qui le rend attachant, l’inexpressivité de Dana Andrews (comédien fétiche de Tourneur), que rien ni personne ne semble atteindre, dessert selon nous fortement le film. Cette absence totale de charisme, vaguement compensée par un caractère énergique sensé traduire une agitation existentielle du personnage, finit hélas par déteindre tant sur le récit que sur l’interaction avec les autres comédiens.

Si Le Passage du canyon a largement de quoi satisfaire les amateurs de western en quête d’œuvres insolites, portant un regard très personnel sur un genre traditionnellement balisé, le film peut en revanche laisser le spectateur moins averti sur sa faim, desservi par un rythme assez lent, la présence de nombre de scènes en apparence banales, un caractère bavard et, surtout, des choix d’interprétation qu’on peut juger regrettables. Vous l’aurez compris, il s’agit ici plutôt d’un collector que d’un classique du genre.

Synopsis : Tandis que la ruée vers l’or embrase tout l’Oregon, Logan Stewart accepte, à la demande de son ami Camrose, de convoyer la fiancée de ce dernier de Portland à Jacksonville. Si Stewart s’éprend de sa passagère, Lucy, il lui cache ses sentiments.

SUPPLÉMENTS 

Sidonis/Calysta n’a pas changé ses habitudes… et c’est tant mieux ! La première édition en combo Blu-ray/DVD et en version française de ce western est ainsi agrémentée de généreux suppléments, dans lesquels on retrouve notamment deux intervenants habituels.

On commence par l’incontournable Bertrand Tavernier, dont le décès l’an dernier laissera décidément un grand vide, dans bien des domaines… Il s’agit cette fois d’un entretien plus ancien, daté de 2007, ce qui explique le format un peu moins léché (l’analyse n’est pas illustrée par les affiches des films cités, par exemple) et un Tavernier moins marqué physiquement, forcément. Le commentaire du spécialiste, en revanche, ne souffre aucune faiblesse. Très enthousiaste à propos de ce film, il en loue les bifurcations scénaristiques et le sentiment diffus d’angoisse, des caractéristiques qui le différencient radicalement des westerns « linéaires » alors en vogue (on pense à ceux d’Anthony Mann, par exemple). Tourneur ne célèbre pas les vertus de la terre et l’héroïsme des pionniers. Ses personnages sont au contraire des déracinés, des êtres angoissés et instables. Tavernier juge d’ailleurs qu’il s’agit d’un trait reconnaissable des metteurs en scène européens, qui se sont tous (ou presque) attaqués au western et dont la contribution a été essentielle (malgré des résultats inégaux) car ils injectèrent « du doute dans un genre essentiellement affirmatif ». Le cinéaste français s’attarde également sur la figure de Haycox, dont le film adapte une des œuvres, mais aussi sur le parcours du producteur Walter Wanger, auquel on doit notamment La Chevauchée fantastique de Ford et L’Invasion des profanateurs de sépultures (la version de Siegel), et qui termina sa carrière par la production tumultueuse du mythique Cléopâtre. Tavernier évoque enfin avec beaucoup de justesse d’autres clés du film (l’importance des éléments comme la pluie et la boue dans la dramaturgie, entre autres) ainsi que des caractéristiques de Tourneur, comme le travail sur le son (il insistait pour que les comédiens parlent moins fort par rapport aux habitudes de l’époque) et la lumière (il aimait placer une source de lumière centrale dans chaque plan). On ne le suivra pas jusqu’à interpréter positivement le jeu « monolithique » de Dana Andrews comme un choix « idéal » du cinéaste, mais on lui pardonnera aisément cet emportement passionnel !

C’est ensuite au tour de l’écrivain Jean-François Giré, un autre habitué et lui aussi un spécialiste du western, de se lancer dans une analyse du film, complémentaire à celle de Bertrand Tavernier. Il admet d’ailleurs volontiers l’apport de ce dernier dans sa redécouverte personnelle de ce « film oublié », pas très bien reçu aux États-Unis à sa sortie. Il en vante logiquement l’éblouissement visuel, précisant que la beauté de la nature n’est pas qu’un joli décor : le film réalise une fusion entre les personnages, le récit et les paysages. Giré s’attarde ensuite sur certains éléments constitutifs du style de Tourneur (dont la fluidité des mouvements d’appareil, remarquable lorsque l’on considère la taille des caméras de l’époque), le regard européen sur l’ère des pionniers, le personnage du musicien (qui joue le rôle « du chœur dans le théâtre antique grec »), ou encore les adaptations cinématographiques des œuvres de Haycox.

Enfin, l’édition combo DVD/Blu-ray inclut un documentaire de 2015 réalisé par Alain Mazars, Jacques Tourneur le médium : filmer l’invisible. Pendant une heure, différents spécialistes (surtout des critiques cinéma) passionnés par l’œuvre du cinéaste en commentent toute la filmographie. Parmi ce panel figurent notamment Pierre Rissient, Bertrand Tavernier, Dominique Rabourdin, N. T. Binh ou encore Philippe Rouyer. Cette immersion dans l’univers de Tourneur, surtout axée sur ses films d’épouvante et, donc, sur la représentation de la peur et l’angoisse, le surnaturel, l’intangible, est passionnante de bout en bout et révèle le génie unique du metteur en scène disparu il y a plus de quarante ans. Mazars n’en a pas pour autant oublié la forme, qui imite malicieusement le style des vieux films d’épouvante, avec une image en noir et blanc, une musique de fond angoissante et même quelques effets de style. On salue l’idée qui évite soigneusement le ridicule, même si le résultat peut paraître un peu austère par moments. Autre originalité, la filmographie de Tourneur est passée en revue dans l’ordre antéchronologique, en commençant par La Cible parfaite (The Fearmakers/1958) et en terminant par quelques-uns de ses premiers courts-métrages américains. L’impasse a volontairement été faite tant sur ses œuvres ultimes – même s’il est vrai que Tourneur se consacra beaucoup au petit écran à partir de la fin des années 50 – que sur ses quatre premiers longs-métrages tournés dans sa France natale. Un document d’une grande valeur, qu’on sait gré à l’éditeur d’avoir inclus dans les suppléments, tant il permet de saisir le parcours du cinéaste dans sa globalité, au-delà du seul Passage du canyon qui, il faut l’admettre, fait figure d’œuvre « mineure » dans sa filmographie.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Jacques Tourneur le médium : filmer l’invisible, un documentaire d’Alain Mazars (2015, 60 min)

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

4.5

Le Geste Suspendu : quand l’arrêt devient intensité, la pause respiration et la latence le temps même du mouvement

Le geste suspendu est un geste arrêté. Il retient son élan, interrompt sa trajectoire, se fige dans une tension immobile. Ce n’est pas un geste qui renonce : c’est un geste qui attend, qui retient, qui suspend. Dans cette pause, quelque chose se révèle — une latence, une tension silencieuse, un temps qui se dilate.

Le geste suspendu condense en lui toute la puissance tragique du mouvement : il arrête net son élan sans jamais le perdre, se fige dans une immobilité qui vibre d’une tension prête à exploser, retient sa trajectoire comme un ressort comprimé au bord de la rupture. Ce n’est pas l’abandon, pas la mort du geste, mais sa forme la plus souveraine : un arrêt qui attend, une pause qui respire, une latence où le temps se dilate jusqu’à devenir palpable, où chaque seconde suspendue charge l’air d’un possible encore invisible mais déjà là, déjà lourd de toute sa violence contenue.

1. Le geste arrêté : l’interruption comme énergie captive

Le geste arrêté frappe l’élan de plein fouet, le stoppe dans sa chair même, le cristallise en une immobilité qui n’a rien de neutre ni de reposé : c’est une énergie captive qui palpite sous la surface, un mouvement qui s’est replié sur lui-même sans s’éteindre, une violence interrompue qui insiste dans la rigidité des muscles, dans l’équilibre précaire de la posture refusant l’effondrement. Cette immobilité hurle son prochain jaillissement, transforme le silence corporel en champ magnétique où l’on sent distinctement le poids de ce qui s’apprête à surgir, la mémoire musculaire de l’impulsion brutalement capturée.

1.1. L’arrêt : tension à fleur de peau

Rien de vide dans cet arrêt : c’est une énergie à son paroxysme, une force musculaire saturée qui cherche forme sans pouvoir s’y ruer, un jaillissement intérieur qui cogne contre les parois de l’immobilité comme un cœur emprisonné. Chaque fibre tendue porte l’empreinte de l’élan avorté, chaque articulation figée négocie avec la gravité, et cette tension silencieuse devient presque audible, presque visible dans les tremblements imperceptibles qui parcourent le corps au bord de son explosion retenue : l’immobilité se fait alors le mouvement le plus violent qui soit.

1.2. Le seuil : entre-deux tragique du geste

Précisément dans cet intervalle infernal entre deux mouvements, le geste suspendu habite le seuil : plus d’élan passé, pas encore de reprise future, coincé dans l’entre-deux où le corps existe par son incomplétude radicale, par sa capacité à maintenir ensemble l’arrêt et la promesse, l’interruption et l’inévitable. Ce n’est pas une transition mais un lieu en soi, une zone de haute tension où le geste se tient au bord du vertige, assumant pleinement sa condition d’instabilité décisive, de décision suspendue à un fil.

2. Le geste en pause : la respiration comme matrice temporelle

La pause n’est pas défaillance mais recueillement profond : le geste retient son souffle pour mieux l’approfondir, ralentit son tempo pour en révéler la pulsation originelle, creuse dans le silence un espace où le corps s’écoute, se recompose, se charge d’une nouvelle densité prête à éclater. Cette attente habitée redéfinit le mouvement non comme enchaînement mécanique mais comme respiration organique : inspiration qui accumule, expiration qui module, pause qui fait de l’intervalle le véritable cœur battant de l’élan.

2.1. La respiration : architecture du silence gestuel

Dans la pause, le geste respire au sens fort : il ouvre un calme saturé de tension où s’opère la métamorphose intérieure, où le corps se recentre sur son noyau dur, se prépare à l’impulsion suivante avec la précision d’un ressort qui se tend. L’inspiration retient l’énergie ambiante, l’expiration la polit, la pause les fusionne en une structure rythmique essentielle où le mouvement trouve son véritable tempo : non la vitesse brute, mais la pulsation profonde qui fait du silence le moteur même du geste.

2.2. L’attente : intensité par accumulation

L’attente fait de la pause une machine à intensité : elle accumule dans l’immobilité une énergie silencieuse qui alourdit l’espace, oblige le regard à s’y attarder, à ressentir physiquement le poids de ce surgissement imminent qui charge chaque seconde de menace délicieuse. Le geste en attente ne fait rien et par là fait tout : il densifie le présent, force l’anticipation, transforme le retrait en présence souveraine où l’immobilité devient plus expressive que n’importe quel débordement.

3. Le geste latent : le potentiel comme hantise temporelle

Le geste latent porte son avenir comme une hantise : il vibre d’un mouvement à venir qui le traverse déjà sans s’y déployer, existe dans cette latence comme temps étiré à se rompre, comme présent gorgé de futur qui refuse de se réaliser pour mieux s’épanouir en puissance pure. Immobile en surface, il palpite d’intériorité, transforme chaque seconde d’attente en substance dense où le geste n’est plus action mais durée habitée, temps devenu corps.

3.1. La latence : forme en attente de forme

La latence n’est pas abstraction : elle porte le mouvement futur dans la disposition précise de chaque membre retenu, dans les lignes de force figées qui dessinent déjà la trajectoire à venir sans la précipiter. Comme phrase poétique interrompue au moment de sa chute inévitable, le geste suspendu esquisse sa propre suite dans la tension de son immobilité, devient sculpture vivante dont chaque détail architectural annonce l’explosion sans la déclencher : le potentiel s’est fait forme, la promesse s’est incarnée.

3.2. Le temps dilaté : durée devenue substance

La suspension étire le temps jusqu’à le rendre palpable : autour du geste figé s’accumule une durée dense qui l’enveloppe, le fait gonfler d’intériorité, transforme l’arrêt en expérience temporelle où chaque seconde devient lieu, devient matière. Le temps ne coule plus : il s’agglutine, se coagule autour du corps immobile jusqu’à faire de l’instant une masse presque gravitationnelle, une présentification absolue où le geste suspendu existe comme forme temporelle souveraine, instable mais intensément là.

4. Le geste suspendu : dramaturgie de l’attente dans la danse

Dans la danse, le geste suspendu atteint sa vérité tragique : le danseur fige un bras en extension impossible, retient une chute au bord du désastre, immobilise une spirale au moment où elle bascule, et c’est toute la mécanique chorégraphique qui se trouve pulvérisée. La suspension devient climax, l’attente devient catharsis, l’immobilité surplombe le mouvement comme la montagne domine la plaine : dans ce silence gestuel, le corps risque tout, accumule dans le non-faire une présence qui oblige le spectateur à habiter l’instant au bord du surgissement.

Loin de la fluidité vaniteuse, le geste suspendu met en crise la tyrannie du continu : il expose le corps au bord du déséquilibre, fait du silence gestuel l’espace le plus dangereux, interroge la patience du regard en défiant l’impatience du temps spectaculaire. Dans la performance contemporaine, cette suspension devient arme critique : elle fracture la temporalité du plateau, force l’habiter du présent absolu, révèle que le mouvement véritable se joue moins dans l’action que dans l’art souveraine de s’arrêter au bord du gouffre.

Le suspens : vérité charnelle du geste vivant

Le geste suspendu révèle que le mouvement n’est pas enchaînement mais capacité à se condenser soi-même, à transformer l’arrêt en volcan, la pause en matrice, la latence en temps substantiel où le geste existe tout entier en puissance, en menace délicieuse, en avenir incarné. Il prouve que la vie du geste palpite moins dans le faire effréné que dans ces instants souverains de retrait où il se parle à lui-même, où il dialogue avec son propre abîme sans s’y précipiter. Arrêt, pause, latence : autant de noms pour la grandeur tragique du geste qui sait s’arrêter pour mieux être, qui fait de l’attente sa forme la plus haute.

« Sociologie des prénoms » : le fait social derrière la convention

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Sociologie des prénoms vient enrichir la collection « Repères » des éditions La Découverte. Baptiste Coulmont y fait état des recherches en la matière et rappelle comment le prénom s’est fixé au cours de l’Histoire.

Dans son premier chapitre, Sociologie des prénoms expose ce qui a présidé à la fixation d’un binôme nom patronymique-prénom en Europe. Le système germanique a été remplacé au Moyen-Âge par un système de nomination à double composante. Le processus de fixation des noms héréditaires a été lent. Et l’auteur de rappeler en outre que plus l’État se renforce, plus l’identité des personnes tend à gagner en stabilité et en permanence. Avec la sécularisation de la France, le nom de baptême, puisé dans les récits religieux, devient le prénom libre de l’état civil, que l’on peut d’ailleurs qualifier, comme l’ouvrage le mentionne, de « bien d’État ». Les prénoms révolutionnaires peuvent quant à eux être considérés comme des signes d’adhésion. Ce dernier point est d’ailleurs intéressant, puisqu’on en trouve un prolongement dans la turquification des noms suivant les visites des villes turques par Mustafa Kemal entre 1923 et 1938, ou encore dans le succès des prénoms hébraïques parmi les Juifs en Palestine. À chaque fois, il s’agit de démontrer que l’on forme une communauté – ou de se donner les moyens de s’y fondre, comme le firent les Juifs en France en réaction à l’antisémitisme ou les immigrés maghrébins plus tard en francisant leurs noms.

Sans surprise, Baptiste Coulmont se penche sur la répartition des prénoms à travers le temps (mais peu sur leur psychologie, notons-le). Il souligne qu’au 21e siècle, l’étalement de la courbe de fréquence se réduit : les prénoms à la mode se succèdent plus rapidement. Il existe dans le même temps un phénomène d’éparpillement, avec notamment une multiplication des prénoms rares. Naturellement, la géographie, l’époque, l’appartenance à telle ou telle classe sociale, les bases affinitaires influencent significativement l’attribution des prénoms. Les cadres sont souvent les premiers à adopter les futurs prénoms à la mode, tandis que les ouvriers et les agriculteurs ne s’en emparent que tardivement, après les autres classes socioprofessionnelles, et une fois qu’ils sont devenus courants. Un mouvement opère discrètement : les classes supérieures adoubent des prénoms avant de les abandonner une fois répandus dans la société et récupérés par les classes populaires. Mais ce qui a longtemps prévalu apparaît toutefois moins vrai aujourd’hui : Baptiste Coulmont explique ainsi qu’on observe désormais une diffusion plus segmentée et la formation de goûts de classe.

Pour les sociologues, le prénom est un indicateur et un signal. Aux États-Unis par exemple, le choix des Noirs de se différencier culturellement par le prénom s’est accentué dans les années 1960 – celles de la lutte pour les droits civiques. Des chocs exogènes comme la guerre ou la Révolution culturelle en Chine peuvent aussi infléchir ou initier des tendances. L’auteur revient tour à tour sur la diffusion du prénom Adolphe à travers le temps, les choix onomastiques des immigrés, les terminaisons des prénoms féminins (les Kenza d’aujourd’hui sont les Mauricette d’hier), les prénoms épicènes (de plus en plus courants, surtout en raison de la multiplication des prénoms rares encore non genrés), le prénom comme terme d’adresse professionnel, l’expérience des CV anonymes, l’appellation d’un foetus comme naissance sociale, les choix opérés dans les couples mixtes érigés en affirmation identitaire, etc. Le prénom a aussi une importance statistique non négligeable à l’heure où les données ethniques manquent : il permet notamment d’objectiver des tendances sur le marché du travail ou au regard des condamnations pénales et ce, bien que ses signaux demeurent relativement flous (discrimine-t-on vraiment et si oui, sur quelles bases ?).

Sociologie des prénoms ne fait certes que survoler des questions éminemment complexes, mais en passant en revue les connaissances actuelles, Baptiste Coulmont invite le lecteur à porter un regard panoptique sur quelque chose qui lui paraîtra désormais beaucoup moins anodin…

Sociologie des prénoms, Baptiste Coulmont
La Découverte, février 2022, 128 pages

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« Qu’est-ce que l’esclavage ? » : les strates de la servitude

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Directeur de recherche au Centre Roland Mousnier, Olivier Grenouilleau est un spécialiste de l’histoire des traites. Dans l’ouvrage Qu’est-ce que l’esclavage ?, publié dans la collection « Folio Histoire », il cherche à définir l’esclavage, à déterminer ses principaux traits constitutifs, tout en revenant abondamment sur les rapports de ceux qu’il qualifie d’« hommes-frontières » avec leurs maîtres.

Qu’est-ce que l’esclavage ? n’est certainement pas dénué d’ambition. En quelque 400 pages (hors bibliographie), Olivier Grenouilleau livre une vision panoptique, très documentée, et transcontinentale, de l’esclavage. Ne cédant à aucune évidence, il s’échine à définir son objet d’étude et s’épanche longuement sur ce qui caractérise l’esclavagisme : l’altérité, les rapports de domination, le droit de possession d’autrui, l’utilité, un rapport de médiation vis-à-vis du monde… De la Grèce à Rome en passant par les Caraïbes, le Brésil ou les États-Unis, en citant Finley, Freyre ou Locke (mais jamais les esclaves eux-mêmes), l’auteur aborde de nombreux sujets liés à l’esclavage, dont les affranchissements (souvent intéressés et touchant avant tout les esclaves les moins dociles ou les plus intimes), les modes d’asservissement (guerre, dette, razzia, descendance, etc.), l’organisation sociale ou politique de cette institution ou encore les révoltes de ceux qui en souffrent.

Le principal intérêt de cet essai tient probablement au dépassement des généralités. Si un esclave se distingue par une utilité productive quasi tautologique, Olivier Grenouilleau rappelle également qu’il octroie à son maître une forme de puissance symbolique, voire qu’il peut être sollicité pour la reproduction sexuelle. Il revient aussi sur les perceptions erronées distinguant les esclaves domestiques de ceux des plantations, rappelant la dureté avec laquelle chacun pouvait être indifféremment traité. La traite transatlantique se fond dans une réflexion bien plus globale, qui replace par endroits l’esclave au centre d’un processus royal, militaire ou politique. Surtout, de bout en bout, et à travers trois parties qui se complètent parfaitement, Olivier Grenouilleau fait montre de ses capacités de vulgarisation et de synthèse. Qu’est-ce que l’esclavage ? se lit de manière fluide et demeure accessible à tout un chacun et ce, malgré le fait qu’il s’enrichisse de multiples références et qu’il s’intéresse aux hypothèses naturalistes, progressistes ou transitionnelles de l’institution esclavagiste.

Qu’est-ce que l’esclavage ?, Olivier Grenouilleau
Gallimard/Folio Histoire, janvier 2022, 512 pages

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« Ultimate Star Wars » : une encyclopédie visuelle actualisée

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La collection « Hachette Heroes » propose une nouvelle édition actualisée d’Ultimate Star Wars. Cet ouvrage encyclopédique et richement illustré traverse les disciplines (cinéma, dessins animés, comics…) avec pour objectif de présenter les personnages, les lieux, les véhicules ou les objets technologiques qui, ensemble, contribuent à façonner la mythologie sans cesse renouvelée de Star Wars.

Sur la forme, cette nouvelle édition d’Ultimate Star Wars possède assurément de quoi flatter les yeux des aficionados de la franchise : beau-livre caractérisé par une couverture dure, un format respectable de 26cm x 31cm, un épais papier glacé et des illustrations foisonnantes, l’ouvrage constitue en outre une somme impressionnante sur les personnages, les lieux, la technologie ou les véhicules à l’œuvre dans la franchise transmédiatique Star Wars, créée par George Lucas et désormais exploitée par Disney. En un peu moins de 400 pages, les auteurs reviennent abondamment sur Anakin Skywalker, R2-D2, la Cité des Nuages, les droïdes de combat ou encore le Faucon Millenium. Cet Ultimate Star Wars couvre un spectre certes exhaustif et impressionnant, mais la volonté des auteurs de se pencher sur toutes les composantes de la mythologie occasionne cependant un contrecoup fâcheux : ce qu’on gagne en amplitude, on le perd en capacité d’analyse. Pour s’en convaincre, il suffit de mettre en parallèle les évocations d’Anakin Skywalker/Dark Vador ici présentes avec l’effeuillage minutieux récemment proposé par Dick Tomasovic et Björn-Olav Dozo aux éditions Les Impressions Nouvelles. Était-il pertinent de consacrer un traitement semblable au père de Luke, mythique cyborg s’il en est, et à, mettons, Ahsoka Tano ou Dark Maul ? On peut en douter.

Cette réserve mise à part, force est de constater qu’Ultimate Star Wars offre une immersion complète et compassée dans l’univers Star Wars. Des relations complexes et devenues conflictuelles entre Obi-Wan et Anakin Skywalker à l’influence de Maître Yoda sur l’Ordre Jedi en passant par les innombrables fantassins de l’Empire appelés Stormtroopers, cette encyclopédie dite visuelle passe en revue, un à un, tous les motifs, personnages et lieux d’une franchise pléthorique et investissant différents médiums. Ingénieusement, des repères chronologiques sont adossés aux personnages faisant l’objet d’une fiche spécifique : le sénateur Palpatine, représentant effacé de la planète Naboo doublé d’un seigneur Sith surnommé Dark Sidious ; le comte Dooku, apprenti de ce dernier et trahi par lui ; le tandem Luke Skywalker-Princesse Leïa, etc. D’autres protagonistes sont évoqués plus succinctement, à l’image de Jar Jar Binks ou Jabba le Hutt, même si, exhaustivité oblige, le palais de ce dernier apparaît lui aussi en bonne place, en tant que forteresse impénétrable située dans une zone isolée de Tatooine (autre fiche au programme) au sein duquel il peut recevoir ses amis criminels et les distraire grâce à ses danseuses.

C’est ainsi que le lecteur est appelé à se fondre dans la mythologie Star Wars. Il redécouvre les droïdes protocolaires, la soif d’émancipation du rebelle Anakin, le pilote du Faucon Millenium Chewbacca ou encore des Stormtroopers, volontaires ou enrôlés, conçus en écho de la volonté impériale de Palpatine. En 1977, Harrison Ford déclarait que Star Wars s’intéresse avant tout aux gens et non à la science, cela le rendant selon lui accessible et populaire. Cette chair « humaine » transparaît clairement dans l’ouvrage, à travers des personnalités nuancées comme Han Solo, Anakin Skywalker ou encore Padmé Amidala. Mais l’ouvrage rappelle aussi à dessein ce que la franchise doit à ses décors et accessoires, raison pour laquelle il met en exergue une multitude de lieux et de mondes habités, dont Naboo, la planète des sables Tatooine, Coruscant (où se trouve le siège du gouvernement), la planète Lothal située sur la Bordure Extérieure, la ferme des Lars, le Temple Jedi ou encore l’arène de Mos Espa financée par les Hutts. L’iconique Étoile de la mort, considérée par l’amiral Motti comme l’engin de guerre le plus puissant de tout l’univers, a évidemment voix au chapitre, tout comme, dans une moindre mesure, les peintures de Ralph McQuarrie ou les maquettes du chef décorateur Gavin Bocquet.

L’ouvrage se referme sur les véhicules et les objets caractéristiques de la franchise, en ce y compris les sabres laser, les blasters, les holocrons Jedi ou encore les armures. Ultimate Star Wars constitue donc une somme appréciable, volumineuse et panoptique, de nature à dresser un panorama complet de l’univers Star Wars. L’encyclopédie s’avère en revanche plutôt chiche sur les reliefs biographiques, relationnels ou psychologiques de certains des principaux protagonistes. Mais cet univers étendu est tellement foisonnant qu’il est difficile de lui en tenir rigueur…

Ultimate Star Wars, ouvrage collectif
Hachette, décembre 2021, 352 pages

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« Tous ensemble » : unis dans l’adversité

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Absolument normal tire sa révérence. L’album « Tous ensemble » referme en effet un triptyque qui s’adressait avant tout aux enfants et adolescents mais non sans évoquer des enjeux très sérieux, dont le droit à la différence et la corruption politique.

« Il fallait qu’il évolue, qu’il devienne autonome… Nous n’avons rien fait de mal ! » Les parents de Cosmo ont beau chercher à s’en convaincre, il n’en demeure pas moins qu’ils ont placé leur enfant, marginal car « absolument normal », dans un centre faisant peu de cas de la dignité humaine. Dans l’univers portraituré par Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti, on a en effet placé les pouvoirs spéciaux au rang de norme. Et contrairement à X-Men, pour citer un illustre prédécesseur, ce qui contribue à l’ostracisme n’est ici pas tant la mutation que son absence. C’est précisément pour cette raison qu’on retrouve, au début du récit, Cosmo, Surso, McFly, Mérida ou encore Pat à quelques encablures de l’île secrète de Tulugary, dont on dit qu’elle constitue un havre pour tous ceux dont les mutations demeurent peu développées.

Là-bas, les jeunes héros sont accueillis par un « Dieu-monstre » rappelant forcément les Kaijūs japonais. Après une séquence d’action rondement menée, ils arrivent sur l’île, où ils découvrent une société expurgée de toute discrimination. Ils y apprennent ce qui a présidé au monde actuel : « On a effacé le fait que l’homme a maltraité la terre et qu’il a été puni en étant transformé. » Ainsi, de bénédiction, on apprend que les mutations ont en fait initialement été conçues comme une malédiction. Le message écologique sous-jacent est on ne peut plus clair : en perturbant les écosystèmes, l’homme a irrémédiablement scié la branche sur laquelle il est assis, au point d’en subir lui-même des altérations génétiques. Mais le tableau est toutefois plus nuancé qu’il n’y paraît, puisque ce cadre en apparence idyllique cache une réalité aussi glaciale que celle des centres Nouvel Horizon : à Tulugary, on s’échine à aplanir toute aspérité, quitte à sacrifier des nouveaux-nés qui présenteraient des mutations trop prégnantes…

« Tous ensemble » opère alors un schisme, non pas entre Tulugary et leur société d’origine, mais entre les enfants et des mondes régis avec cynisme par des adultes aveuglés par la peur de l’autre. D’un côté, on considère la normalité comme une vulnérabilité – voire une inaptitude. De l’autre, on craint que de faibles mutations, sur une île d’individus « normalisés », puissent mener à une forme de domination. Ainsi, les deux parties, ségrégationnistes et égalitaristes, sont renvoyées dos à dos, leurs turpitudes étant objectivées à travers le regard, sensible, de Cosmo et ses amis. Le scénariste Kid Toussaint va même plus loin, puisqu’il décrit succinctement les collusions entre les mondes actionnarial et politique, à travers le personnage de Dracko, un politicien corrompu et dénué de toute humanité.

Ce dernier épisode de la série Absolument normal clôture de manière satisfaisante un triptyque plus dense qu’il n’y paraît. Arrimé à un héros banal dans un univers pourtant gouverné par les spécificités, le récit n’aura eu de cesse d’opposer la justesse et l’ingénuité d’enfants diminués à l’intolérance et l’insensibilité d’adultes prétendument supérieurs (biologiquement, puis moralement). Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti y parviennent sans jamais empeser leur histoire ou céder à la facilité, et en demeurant à hauteur d’enfants, avec beaucoup d’à-propos.

Absolument normal : Tous ensemble, Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti
Dupuis, février 2022, 56 pages

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