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« Batman Imposter » : l’homme déchiré

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Le scénariste Mattson Tomlin et le dessinateur Andrea Sorrentino prennent place chez Urban Comics à l’occasion de la parution de Batman Imposter. Alors que Gotham semblait enfin mettre ses démons derrière elle, un criminel usurpe l’identité du Chevalier noir pour liquider d’anciens détenus…

« Je ne vais pas vous rappeler ce que la petite escapade de Gordon avec ce cinglé a coûté à ce département. Cet idiot a balancé toute notre crédibilité aux chiottes sans prendre le temps de tirer la chasse. De nombreux flics ont tout perdu parce qu’une bande de cons a jugé bon de laisser un psychopathe encapé faire le boulot à leur place. » Le grand-public l’a découvert à l’occasion de The Dark Knight : les relations entre le Chevalier noir et les forces de l’ordre de Gotham City demeurent ambivalentes et soumises aux revirements soudains. Quand il agit en facilitateur, Batman obtient l’assentiment de la police locale. Mais dès lors que la situation se complique, ou que l’opinion publique se retourne, le super-héros fait l’objet d’une haine farouche et d’une traque obstinée, matérialisées sans fard dans une séquence spectaculaire de The Dark Knight Rises. Dans le bien-nommé Batman Imposter, Mattson Tomlin et Andrea Sorrentino inscrivent cette dualité dans le temps : la collaboration de l’ère Gordon est achevée, chaque nouvel assassinat perpétré par l’imposteur qui endosse le costume de l’homme-chauve-souris ne fait qu’accentuer la pression exercée sur un Bruce Wayne brisé.

Fatigué, meurtri tant physiquement que psychologiquement, le milliardaire se met à nu à travers les séances de psychothérapie qu’il suit, dans une mise en abîme intérieure qui n’est pas sans rappeler celle de Tony Soprano dans la célèbre série éponyme. La spécialiste Leslie Thompkins précise : « Lorsqu’on me l’a confié, mon diagnostic ressemblait à une liste de courses. Hyper-anxiété, comportement obsessionnel, symptômes d’autisme, et bien entendu stress post-traumatique. Mais plus que tout, c’était sa colère qui m’effrayait. » Celle qui a tôt connu Bruce Wayne verbalise sans ambages les sentiments qui l’animent, mais aussi la manière dont son alter ego masqué tend à phagocyter sa vie tout entière : « Batman est un fardeau pour Bruce Wayne », « Bruce Wayne pourrait guérir Gotham, si vous lui en donniez les moyens », « vous êtes bien plus que la mort de vos parents, Bruce. Et bien plus que leur argent ». Mais ce n’est pas aussi simple dans l’esprit du principal intéressé, dont l’attitude rigide et courroucée a jadis fait fuir son majordome Alfred Pennyworth (chose suffisamment rare pour être soulignée et qui requalifie le personnage) : il se sent « utile » et fier de son investissement dans la sécurité de Gotham City. D’ailleurs, preuve en est, la métropole vient de connaître sa première nuit sans le moindre crime violent en… 54 ans.

En sus de l’examen psychologique de Bruce Wayne, Mattson Tomlin et Andrea Sorrentino vont échafauder une intrigue à tiroirs articulée autour d’un imposteur liquidant d’anciens criminels remis en liberté. Cet ersatz de Chevalier noir nuit à la réputation de Batman, contribue au démantèlement de ses réseaux logistiques et procède de telle sorte que l’étau policier se resserre autour de lui. La « conscience » de Gotham (c’est ainsi que Bruce perçoit son double super-héroïque) n’est plus en odeur de sainteté sur ses propres terres. La corruption économico-policière a eu raison de son activité et de sa réputation. L’inspectrice Blair Wong enquête, mais tâtonne : « C’est un homme blanc entre 20 et 40 ans. Il a peut-être reçu un entraînement militaire, mais rien de moins sûr… Son équipement suggère un accès à une fortune considérable… » C’est à peu près tout ce qu’elle sait d’un homme qu’elle va pourtant finir par aimer, comme l’illustre une magnifique double page. Cette relation entre un Bruce Wayne vulnérable et une enquêtrice aux mimétismes biographiques troublants est construite ingénieusement : à leurs réflexions entremêlées, présentées de manière alternée, s’ajoutent les similitudes de caractère et les impulsions que l’imposteur produit sur leur existence et carrière respectives.

Tout Batman Imposter fait d’ailleurs preuve de ces sophistications et de ces événements conçus en miroir. L’industriel Wesker avance par exemple « Je suis Gotham » au regard de l’importance économique de ses sociétés, quand Bruce réclame également une forme de paternité sur la ville, mais exprimées en d’autres termes. Ailleurs, c’est Arnold Wesker qui entre en résonance avec Bruce Wayne, ou Otis Flannegan, un dératiseur de 42 ans, qui s’identifie aux rats, rejetés comme lui de manière arbitraire. Mais cet excellent Batman Imposter vaut aussi pour le superbe travail graphique d’Andrea Sorrentino : multiplicité stylistique, organisation inventive des planches, couleurs savamment choisies (signées Jordie Bellaire), chaque page constitue un véritable régal pour les yeux et contribue à instiller l’ambiance recherchée. Plus généralement, il est à noter que l’humanité de Bruce a rarement été si édifiante, tandis que son divorce avec les institutions de Gotham sonne comme un douloureux chant du cygne.

Batman Imposter, Mattson Tomlin et Andrea Sorrentino
Urban Comics, février 2022, 176 pages

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4.5

« La Vie de ma mort » : le quotidien d’un zombi

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Le scénariste et dessinateur Fortu publie La Vie de ma mort aux éditions Delcourt, dans la collection « Pataquès ». Le lecteur y est invité à se pencher sur une famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire : homme, femme, enfants, confrontés aux aléas du quotidien. Avec toutefois cette singularité : ces personnages sont des… zombis.

Il suffit parfois de changer la nature d’un individu pour rendre une situation ordinaire saugrenue. Ainsi, quand une famille lambda est invitée à dîner chez des zombis, elle se demande avant tout si ce n’est pas elle qui va constituer le repas et prend dès lors toutes les précautions nécessaires, en se présentant s’il le faut à la fête accoutrée en joueurs de hockey… Le malaise qui s’ensuit est tout aussi symptomatique : une humanité à ce point dégradée, telle que celle des morts-vivants, peut-elle engendrer autre chose qu’une forme exacerbée d’incommunicabilité ?

Figure désormais récurrente de la culture populaire, démocratisée par George A. Romero ou encore la série télévisée The Walking Dead, le zombi quitte cette fois l’horreur pour investir le registre de l’humour. La famille que portraiture Fortu à l’aide de dessins simples et parfois reproduits à l’identique sur plusieurs cases cherche avant tout à se fondre dans la masse. Chose cependant difficile quand on a la mâchoire qui pend, le crâne à l’air libre, l’assiette remplie de morceaux de cadavre et un compagnonnage constant de mouches…

C’est précisément cette mécanique du détournement, rendant tout acte anodin absurde, qui contribue à faire le sel – et l’intérêt – de ce petit album. Le cimetière y est perçu comme une épicerie, une séance de musculation débouche sur un démembrement, Jésus est vu comme le premier « revenant » de l’Histoire et la recherche d’un travail prend des atours kafkaïens. Fortu fait preuve d’une grande inventivité dans sa contamination du réel par des personnages revenus d’entre les morts. Et plus encore que leur incompatibilité avec leur environnement immédiat, c’est leur volonté de bien faire, de se fondre dans la masse, qui prête à sourire et occasionne des séquences cocasses…

Divertissement plaisant, objet intéressant pour son propos sous-jacent sur la discrimination (eh oui !), La Vie de ma mort se lit d’une traite, avec légèreté et… gourmandise.

La Vie de ma mort, Fortu
Delcourt/Pataquès, février 2022, 104 pages

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3

« Grendel, Kentucky » : quand l’Amérique a mauvaise mine

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Le scénariste Jeff McComsey et le dessinateur Tommy Lee Edwards s’associent pour échafauder un Grendel, Kentucky fleurant bon l’Amérique rurale, les pots d’échappement de deux roues et les secrets jalousement gardés.

Réalisé en encrage traditionnel, Grendel, Kentucky se distingue d’abord par son cadre : une ville rurale du midwest américain, où les politesses de façade cachent des secrets lourds à porter. Dans un style graphique rappelant les propositions récentes de Sean Phillips, le dessinateur Tommy Lee Edwards portraiture une petite localité capitalisant sur le commerce illégal de l’herbe. C’est là-bas que Marnie et Denny se retrouvent pour assister à l’enterrement de leur « père », Clyde Wallace, une tête brûlée retrouvée morte, probablement dépecée par un ours.

C’est en tout cas l’histoire que Pap raconte. Mais Marnie et Denny peinent à y croire. La première est probablement le personnage le plus intéressant du récit. Elle est à la tête d’un gang de motardes, les Harlots, lequel traverse une mauvaise passe. Ses filles ont besoin d’argent. De retour dans une ville qu’elle a fuie, Marnie est assaillie des souvenirs douloureux associés à une mine de charbon abandonnée. C’est pourtant dans cet endroit inhospitalier, à la marge de Grendel, qu’elle va devoir affronter le monstre qui lui a pris son père de substitution, « dur, mais jamais injuste ». Et avec Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards, le terme monstre est à prendre au sens propre, comme en témoigne une pleine page sur les restes d’un carnage pour le moins sanguinaire…

La créature qui se tapit dans la mine de Grendel est le secret le mieux gardé des lieux. Dans une sorte de pacte faustien, elle apporte prospérité et récoltes abondantes en échange de sacrifices humains… Alors, Pap et Clyde lui apportaient régulièrement de quoi se nourrir, jusqu’à ce que ce dernier n’en décide autrement, au prix de sa propre vie… Rythmé, peu dialogué, volontiers macabre, Grendel, Kentucky est plaisant sans toutefois révolutionner le genre. Il a surtout le mérite de mettre en scène une héroïne obstinée, insoumise, rivalisant avec les hommes en matière de courage et d’abnégation. Mais c’est aussi une personnalité complexe, soucieuse du bien de ses ouailles et hantée par des traumatismes d’enfance.

Il manque peut-être à Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards un peu de substance pour rendre leur comics véritablement marquant. Ce dernier, inspiré de Beowulf, comporte des planches sépulcrales, assez détaillées, et constitue un divertissement de bonne facture, bien que basé sur une convention scénaristique quelque peu éculée : une ville vivant dans le secret, argument très récemment employé dans le non moins intéressant Stillwater, également paru aux éditions Delcourt. Finalement, si le scénario déçoit quelque peu, le travail et l’ambiance dus à Tommy Lee Edwards produisent leur effet.

Grendel, Kentucky, Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards
Delcourt, février 2022, 104 pages

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3

La Nuit des rois : le conte au coeur de l’irréel

Le titre de La Nuit des rois de Philippe Lacôte pourrait faire penser à la pièce éponyme de Shakespeare. Une absence d’histoire d’amour et une intrigue très différente attendent pourtant le spectateur de ce film. Un jeune égaré se retrouve au beau milieu d’un royaume perdu, dans un rôle qui ne lui plaît pas, les ressemblances s’arrêtent ici. Dans son long-métrage, le réalisateur choisit, en effet, de nous montrer l’intérieur d’une prison ivoirienne au sein de laquelle les détenus ont depuis longtemps pris le pouvoir.
La MACA, comme on l’appelle, est le royaume de Barbe-Noire, un chef de bande qui règne sur les détenus, au sein des larges couloirs de la prison où les cellules semblent avoir disparu.
Lorsqu’un jeune homme est nouvellement amené, Barbe-Noire le désigne comme « Roman » celui qui doit raconter une histoire toute la nuit de la lune rouge, sous peine d’être mis à mort.
Commence alors sous nos yeux une succession de scènes toutes plus étranges les unes que les autres.

L’univers carcéral comme un royaume 

Les films se déroulant en prison ne sont pas connus pour leur légèreté. Si La Nuit des rois n’est pas un film léger, il n’en est pas pour autant un film sombre, contre toute attente. Une atmosphère de conte flotte sur l’ensemble de l’oeuvre et ce bien avant le début de l’histoire racontée. Quelque chose d’étrangement esthétique et théâtral émane du jeu des acteurs, des plans, du montage et surtout des dialogues, en particulier de la diction presque déclamée de Barbe-Noire (Steve Tientcheu). Ainsi, bien sûr, que de cette prison qui ne ressemble pas à une prison, plutôt à une société close, délabrée et exclusivement masculine. Les détenus errent et se hèlent dans ces couloirs en ruine. Personne n’est en cellule et les gardes sont bien enfermés dans leur bureau.
La MACA, royaume de Barbe-Noire, vit au rythme d’une sorte de cour où se mêlent chefs et misérables, tous affublés d’un surnom digne d’un pantomime : Lame de rasoir, Demi-fou… Et comme dans un de ces royaumes de contes anciens, la MACA se voit le théâtre d’étranges rituels. La nuit de la lune rouge en est un : le jeune Roman (Koné Bakary) devient prince sans royaume, conteur au profit des détenus.
Cette ambiance est très réussie non seulement grâce à un jeu d’acteur théâtral juste comme il le faut, mais surtout à l’aide d’une mise en scène dynamique et d’une photographie superbe qui embellit presque cette prison qui s’effondre.

Un mélange de genres

La Nuit des rois mélange les genres. Conte philosophique, film fantastique, film sombre… Tout se mêle comme dans cette prison de béton gouvernée par un roi. Dans les mots de Roman, les époques et les possibilités aussi fusionnent. Voilà qu’un de ses anciens camarades de classe devenu délinquant passe son enfance auprès d’une reine digne de l’empire du Mali. La souveraine part en guerre accompagnée de son armée… et de ses pouvoirs magiques. Dans le monde de Roman, certains sont, en effet, connaisseurs du langage du soleil.
Le résultat produit un film très étrange, hautement imprévisible et dans lequel, on l’a dit, la violence semble comme escamotée, bien que présente. Le conte continue de plaire aux adultes, secrètement, comme on le ressent en tant que spectateur et comme nous le montrent ces détenus qui s’improvisent danseurs et chanteurs pour accompagner les mots de Roman. On navigue constamment entre nature sauvage du conte et univers clos, sale et sombre de la prison, accompagné par une musique qui fait mouche et installe le drame ou le sublime.

Un petit quelque chose qui manque

Le long-métrage est une réussite, ne serait-ce que pour sa singularité et son ambiance, qui non seulement demeurent maîtrisées jusqu’au bout, mais qui aussi tiennent leur promesse, en ce que le film ne s’affaisse pas en cours de route, dépassé par son idée.
Pourtant, il manque tout de même un petit quelque chose. En tant que spectateur, on ne peut s’empêcher d’en vouloir plus : plus de conte, en particulier lorsque le conteur gagne en aisance, plus de profondeur dans le sort de Roman. Cet effet de manque est sans doute dû non seulement à la durée courte d’1h30 du film, mais aussi à son traitement très théâtral qui s’intéresse plus aux émotions et aux actions qu’à un réalisme à proprement parler.
Un certain dénuement dans l’univers du conte, comme une retenue, est peut-être aussi en cause. On attendait davantage de cet univers de la pensée où tout est possible, puisqu’imaginé. En cela, La Nuit des rois n’est pas à la hauteur, par exemple, d’un The Fall réalisé en 2006 par Tarsem, dans lequel le récit est le royaume flamboyant du Bandit Masqué, parcourant les plus beaux décors du monde au gré de ses aventures.

La Nuit des rois est donc un film à découvrir, une oeuvre singulière qui porte un regard curieux et esthétique sur une situation carcérale totalement hors du commun. Comme les contes de fées adoucissent certains messages destinés aux enfants, le long-métrage de Philippe Lacôte atténue a brutalité du monde carcéral le temps d’une nuit qui se déroule en même temps que les mots d’un conte.

Bande-annonce : La Nuit des rois

Fiche technique :

Titre : La Nuit des rois
Réalisation : Philippe Lacôte
Casting : Bakary Koné, Steve Tientcheu, Digbeu Jean Cyrille, Rasmané Ouédraogo
Scénario : Delphine Jacquet, Philippe Lacôte
Pays d’origine : France, Canada, Côte d’Ivoire, Sénégal
Genre : Drame, fantastique
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 2020

 

 

L’art au cinéma : le mythe Frida Kahlo raconté par le septième art

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En 2002, on découvre Frida. Le long-métrage, réalisé par Julie Taymor, relate la vie de l’artiste-peintre mexicaine Frida Kahlo (1907-1954), interprétée par Salma Hayek. L’époux de l’artiste et également peintre, Diego Rivera, est quant à lui incarné par Alfred Molina. Plus que de nous faire découvrir l’art de cette femme singulière, Frida s’intéresse plutôt à la vie tumultueuse de cette créatrice inimitée. Parler d’art au cinéma, c’est souvent avant tout parler de l’artiste, dont la vie et l’oeuvre sont enchevêtrées, soumises à des influences mutuelles. Si certains films ont pu échouer tel par exemple le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert (2014, Pierre Niney dans le rôle-titre) qui, à trop nous montrer l’homme, omettait de nous montrer le couturier et surtout la couture, ce n’est pas le cas ici : Julie Taymor parvient sans difficulté à nous faire découvrir à la fois l’oeuvre et la femme, souvent victime de son destin.

L’art comme une échappatoire

Frida nous montre tout d’abord l’art comme l’échappatoire à une existence qui, dès l’enfance, s’annonce valétudinaire. Suite à une atteinte de poliomyélite à six ans, la jeune Frida boite. Pour rajouter au drame de cette histoire vraie, un terrible accident dans les transports en commun la cloue au lit à l’âge de dix-huit ans, alors qu’une barre de fer a traversé son abdomen.
Et voilà Frida qui, lasse d’observer le plafond depuis son lit de convalescente, puis depuis ses corsets en plâtre, attrape un pinceau, une palette et commence à relater ses états d’âme dans une peintre très illustrative, presque de l’ordre du travail d’un conteur.
Ce qui est intéressant, dans la vie de Frida Kahlo, et dans le film, est de constater que la jeune femme ne se destinait ni à l’art ni à la peinture. Et pourtant, l’art lui est venu comme un moyen de recommencer à vivre. Son accident l’a menée à créer et donc, sans surprise, son travail est intimement liée à la souffrance, à l’organique, à l’introspection.

L’art comme un poison

Alors que la peintre progresse, elle rencontre Diego Rivera qui deviendra son mari. Le long-métrage s’intéresse tout particulièrement à cet aspect de la vie de l’artiste. Frida nous parle presque autant de Diego. Ce parti pris aura été critiqué, l’accent étant beaucoup mis sur sa relation avec un artiste de sexe masculin et déjà reconnu, plutôt que par exemple sur la résilience de Frida Kahlo, sur les caractéristiques formelles et les influences de son art au style si reconnaissable et pourtant très narratif.
Le septième art nous donne à voir la lutte impitoyable de l’artiste avec son environnement, avec le public, la critique, certes, mais aussi avec ses rivaux, les autres artistes, jusqu’au propre mari de Frida. Le monde de l’art est un monde de l’égo où, parce que l’artiste met de sa substance dans ce qu’il crée, il ressort blessé de la moindre critique, du moindre échec.
Dans la vie de Frida, l’art n’est pas qu’une échappatoire. C’est aussi un poison. Un prédateur qui la fait avancer en la pourchassant, qui dicte les aléas de son humeur. Frida est mariée à un homme qui est aussi un artiste déjà connu alors qu’elle n’est encore qu’une jeune femme, une nouvelle épouse qui fait ses premiers pas dans l’art. Cet art ambivalent qui l’éclaire tout en la consumant.

Un art indissociable de la personnalité de Frida Kahlo

Le film réussit néanmoins – peut-être aussi grâce à la présence de ce Diego Rivera qui fait tant d’ombre – à dépeindre Frida Kahlo et son art de manière cohérente. Ce que crée Frida dépend de ses ressentis. Elle n’est jamais une artiste commerciale, jamais une personne commerciale. Frida vit passionnément, crée de la même manière. Il n’y a pas une Frida dans l’atelier et une autre à la maison. Son existence personnelle et son travail créatif sont confondus, sans concession.
L’art au cinéma, l’art dans Frida, c’est la vie de Frida Kahlo, c’est autant l’art que l’artiste, dont les frontières entre l’un et l’autre sont devenues floues. Souvent, le sujet de ses tableaux est elle-même. La toile est comme un miroir, une projection, voire une progéniture pour cette femme qui ne peut mener une grossesse à terme, en raison de ses nombreux problèmes de santé – notamment l’accident qui l’a mutilée à dix-huit ans.

La force de ce film est de nous permettre d’entrer dans l’intimité d’un mythe, d’une femme qui est presque devenue un symbole : des fleurs dans les cheveux et d’épais sourcils qui se rejoignent. Certes, l’histoire est romancée, dramatisée. Mais l’est-elle tant que cela, au vu de l’existence qu’a menée cette peintre mexicaine qui fascine toujours plus ? Le médium cinématographique permet de voir l’art de manière plus vivante, lié à une vie qui se déroule comme une pellicule. Une artiste plus connue que ses tableaux, et qui n’a besoin que de son prénom comme titre.

Eugénie Grandet : des longueurs pour l’adaptation du roman de Balzac par Marc Dugain

Le mois de février nous permet de découvrir en DVD le film Eugénie Grandet, qu’on avait pu voir au cinéma en 2021. Le réalisateur Marc Dugain a choisi d’adapter ce très célèbre roman d’Honoré de Balzac (1833-34). L’adaptation, très classique, laisse finalement l’impression de n’être qu’une retranscription à l’écran d’un roman, sans véritable utilisation du médium cinématographique.

Synopsis : au XIXème siècle, près de Saumur, la jeune Eugénie Grandet vit sous l’autorité de son père. Félix Grandet est marqué par un trait de caractère particulièrement désagréable et développé chez lui : sa pingrerie. Une pingrerie telle que le père de famille ne cesse d’éconduire les prétendants à la main de sa fille, peut-être pour ne pas payer de dot. La jeune fille et sa mère ignorent que le sens des affaires de Félix les a rendus riches : celui-ci leur fait croire qu’ils doivent continuer à vivre modestement. 
Charles Grandet, le cousin d’Eugénie, vient s’installer chez eux. Eugénie et lui tombent amoureux. Malheureusement, l’heureux élu est loin de plaire à son oncle : il est sans le sou… 

Un long-métrage sans parti pris 

Cet Eugénie Grandet peut s’avérer décevant, en ce qu’il donne l’impression d’être un film très long, très mou. L’histoire commence de manière plate et se déroule de la même manière, sans jamais démarrer.
On aurait aimé un film un peu plus taiseux, un peu plus contemplatif aussi. Où est la musique ? Elle est quasi-absente de l’œuvre, de même que l’émotion. Tout est classique dans ce métrage : la photographie neutre, la mise en scène sans surprise, sans effet de style. Le problème majeur du film étant son absence de parti pris : Marc Dugain adapte le roman d’Honoré de Balzac à l’écran : cela s’arrête là. Il s’agit d’une transposition d’un médium à l’autre, sans plus. Le spectateur suit l’histoire qui lui est montrée, mais il ne comprend pas particulièrement ce que le réalisateur a voulu en dire. Pourquoi Marc Dugain a-t-il choisi Eugénie Grandet ? Qu’en a-t-il fait ? Qu’en a-t-il dit ? En quoi la transposition du récit romanesque au cinéma a-t-elle apporté une nouvelle lecture à l’œuvre ? Les potentialités du médium cinématographique ne sont pas exploitées.
Le résultat ? Le film n’est même pas académique, il est formel. Une œuvre sans saveur, très longue à suivre et à laquelle on s’attache très difficilement.

Des émotions lissées et difficilement ressenties 

La forme lisse et sans objectif entraîne un problème de compréhension du fond. N’étant pas accroché par l’histoire, on ne s’y intéresse pas. La suite logique ? On a beaucoup de mal à être touché, concerné par la détresse d’Eugénie (Joséphine Japy), par sa solitude et son envie de liberté. Dans le même ordre d’idées, lorsque son cousin Charles (César Domboy) vient s’installer chez eux, si l’on voit bien les deux acteurs échanger un regard, on ne comprend pas cette romance et son intensité, et cette absence de compréhension n’est pas liée au fait que cette histoire d’amour soit rapide. L’exemple d’un film comme Titanic nous prouve qu’une romance éclair peut dissimuler l’amour d’une vie, un peu à la manière d’un coup de foudre. Pourtant, très peu d’émotions émergent de la rencontre entre ces deux cousins qui tombent amoureux, comme nous l’apprennent les dialogues. Ainsi, lorsque le spectateur doit être informé de ce qui se déroule à l’écran, mais qu’il ne le perçoit pas dans les images, le mécanisme est raté.
Cela résulte à la fois d’un problème d’écriture, mais aussi d’interprétations, toutes très plates, à l’image du film. A l’exception de ce père qui joue très bien le pingre (Olivier Gourmet), bien que parfois à la limite du surjeu, ce qui peut se comprendre au vu du personnage.

Au final, Eugénie Grandet est une œuvre dispensable. Même les changements mineurs effectués par le réalisateur (départ pour les plantations esclavagistes des Amériques au lieu des Indes, décision finale d’Eugénie) peinent à témoigner de ses intentions et à changer vraiment la nature de l’œuvre. C’est une histoire qui se laisse regarder sans vraiment interpeller son spectateur. Une sorte de pièce de théâtre qui se joue à l’écran. 

Bande-annonce : Eugénie Grandet

Fiche technique :

Titre :  Eugénie Grandet
Réalisation : Marc Dugain
Casting : Olivier Gourmet, Joséphine Japy, Valérie Bonneton, César Domboy
Scénario : Marc Dugain
Pays d’origine : France, Belgique
Genre : Drame
Durée : 105 minutes
Date de sortie : 2021

Temps sans pitié, de Joseph Losey

Exilé en Angleterre à cause du maccarthisme, Joseph Losey signe après plusieurs années de clandestinité un film dont les principales thématiques croisent à la fois son engagement politique et sa trajectoire personnelle. L’histoire d’un père qui tente de sauver son fils accusé à tort du meurtre d’une jeune femme. Thriller à suspense et réquisitoire contre la peine de mort, Temps sans pitié est réédité par Carlotta en DVD/Blu-Ray.

Compte à rebours

Temps sans pitié est d’abord un excellent film noir. Joseph Losey et Ben Barzman, le scénariste, vont reprendre le principe du compte à rebours. Alors que la scène d’introduction révèle l’identité du meurtrier, on découvre qu’un autre homme, le petit ami de la victime, se retrouve accusé à tort et déjà dans l’attente de la potence. Face à cette erreur judiciaire, le père du jeune homme, convaincu de l’innocence de son fils, reprend l’enquête à zéro. Sauf qu’il ne lui reste qu’une seule journée avant l’exécution. Horloges, montres et réveils (et même Big Ben) viennent dès lors symboliser l’égrènement dramatique des heures. Comme ces dizaines de réveils collectionnés par cette femme à moitié folle, cliquetant et sonnant telles de sinistres alarmes.

Des figures marquantes

Comme souvent chez Losey, la plupart des personnages portent en eux des traumatismes. A commencer par le père, de retour d’une cure de désintoxication au Canada, paniqué à l’idée de voir mourir ce fils qu’il a longtemps délaissé. Cet homme dévoré par la culpabilité apparait clairement comme un double du réalisateur, lui-même sujet à l’alcoolisme et éloigné de ses proches des années durant. Le thème du miroir, présent dans de nombreuses scènes prend ici toute sa signification. Autre figure marquante : celle du véritable meurtrier, un businessman autoritaire, jaloux et violent joué avec une énergie quasi bestiale par Leo McKern. La scène où il pilote comme un gosse capricieux son dernier bolide est une des plus remarquables du film.

Mise en scène au cordeau

Joseph Losey excelle dans le placement de la caméra. Le champ-contre champ lors de l’entretien à la  prison en est une parfaite illustration. Tout comme sa gestion de l’espace et des décors. Toutes les scènes furent préparées sur storyboard ce qui dénote une grande maîtrise formelle mais sans jamais nuire à la fluidité du récit. La mise en scène fait monter crescendo la tension d’une intrigue policière qui fonctionne en elle-même tout en  dénonçant en filigrane le conservatisme de la société britannique. Comme le souligne Michel Ciment dans les bonus, le titre lui-même Time Without Pity peut aussi se comprendre comme « une époque sans pitié », marquée par une justice à charge prônant la peine de mort. Un très beau film à voir.

 

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : Temps sans pitié
  • Titre original : Time Without Pity
  • Réalisation : Joseph Losey
  • Scénario : Ben Barzman d’après Someone Waiting, une pière d’Emlyn Williams
  • Production : John Arnold et Anthony Simmons, Leon Clore (prod. exécutif) pour Harlequin Productions Ltd
  • Musique : Tristram Cary
  • Photographie : Freddie Francis
  • Cadreur : Arthur Ibbetson
  • Direction artistique : Bernard Sarron
  • Conseiller visuel : Richard MacDonald
  • Montage : Alan Osbiston
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Format : Noir et blanc – 1,37:1 – Mono – 35 mm
  • Genre : Policier
  • Durée : 85 minutes
  • Date de sortie : mars 1957

Contenu :

  • 1 film – Édition Blu-ray ou DVD
  • BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
    Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français
    Format 1.37 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 88 mnDVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
    Version Originale Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français
    Format 1.33 respecté • 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 85 mn

Suppléments (en HD sur Blu-ray) :

  • Une Époque sans pitié, entretien avec Michel Ciment (21 min). Michel Ciment, directeur de la publication de la revue Positif et auteur du Livre de Losey, montre comment, dans Temps sans pitié, le cinéaste remet en question les pouvoirs politiques, journalistiques et judiciaires dans le droit fil de sa pensée antimaccarthyste.
  • Bande-annonce 2020

Sortie le 15 février 2022

 

 

 

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4.2

Le point sur les « Dernières nouvelles de l’intelligence artificielle »

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Ingénieur et expert en deep learning, Rodolphe Gelin publie aux éditions Flammarion Dernières nouvelles de l’intelligence artificielle. Comme son titre ne l’indique pas, l’auteur s’y livre à une brève évocation historique, mais aussi technique, des IA, qu’il outrepasse ensuite en en présentant les limites.

Garry Kasparov et Lee Sedol en ont fait l’expérience : en quelques décennies de progrès technologiques fulgurants, nous avons appris aux intelligences artificielles… à apprendre. Au milieu des années 1970, le docteur Gordon Earle Moore arguait qu’un doublement du nombre de transistors présents sur une puce de microprocesseur aurait désormais lieu tous les deux ans. Ce qui est désormais présenté comme « la loi de Moore » a fait suite à une série d’innovations théoriques, conceptuelles, scientifiques et informatiques qui ont poussé les machines à battre les meilleurs joueurs mondiaux d’échecs (avec Deep Blue) et de go (avec AlphaGo), mais aussi à concourir au test de Turing et à produire du deepfake, c’est-à-dire de l’hypertrucage multimédia malveillant, en jet continu.

Dans ses Dernières nouvelles de l’intelligence artificielle, Rodolphe Gelin revient d’abord en quelques dizaines de pages sur la longue histoires de l’IA. Aristote (syllogisme, cohérence, non-contradiction, tiers exclu), la logique binaire du mathématicien anglais George Boole (préfigurant le bit et les systèmes informatiques à base de 0 et de 1), Claude Shannon transformant les signaux analogiques en signaux numériques (ce qui autorise leur traitement automatique par l’électronique, via l’algèbre de Boole), Alan Turing inventant le principe du logiciel ou encore l’apport dénominatif et théorique de John McCarthy et Marvin Minsky ont tous contribué à façonner les intelligences artificielles que nous connaissons aujourd’hui – et que le cinéma n’a eu de cesse de mettre en scène, dans Terminator, Blade Runner, 2001, l’Odyssée de l’espace ou, plus récemment, Her, dont il est d’ailleurs question dans l’ouvrage.

Une fois cette genèse résumée, l’auteur creuse plus avant la typologie des IA et leurs principes constitutifs. Avec érudition et dans un souci de pédagogie, il rappelle que l’informatique classique s’appuie sur les mathématiques, alors que les intelligences artificielles se fondent plutôt sur des expériences et des concepts interagissant les uns avec les autres. Et de citer, tour à tour, les logiciels experts (qui aide à la décision selon des schémas pré-encodés), les réseaux de neurones (plus complexes, par couches, et auto-apprenants selon le principe du machine learning) ou encore les intelligences artificielles génératives (les deepfakes étant par exemple basés sur un réseau de neurones génératif antagoniste, deux machines opposées apprenant l’une au contact de l’autre). Cette évocation ne sert pas seulement à identifier les différents type d’IA, puisqu’elle permet aussi d’objectiver leurs limites et les questions qu’elles sous-tendent.

Il en va notamment ainsi de l’explicabilité de l’IA. Si un logiciel expert agit selon des données pré-encodées, une machine auto-apprenante peut prendre des décisions aberrantes sans que l’expert soit en mesure de les expliquer. Rodolphe Gelin rappelle quelques ratés mémorables, dont le grossier accident d’un véhicule autonome (parce qu’il n’avait jamais expérimenté la présence d’un camion couché sur la route) ou la catégorisation d’un chien en loup (parce que l’arrière-plan enneigé avait été associé à ce dernier au cours de l’apprentissage par renforcement de l’IA). L’auteur le martèle : nos intelligences artificielles généralisent leurs connaissances à partir de l’expérience. Mais cela peut créer des biais de toutes sortes (problèmes de spécifications, biais d’apprentissage, biais discriminants…). Il aborde aussi les enjeux éthiques, le sous-prolétariat de l’intelligence artificielle (les fameux Turcs mécaniques) ou l’infériorité des circuits électroniques sur les neurones humains en termes de dépense énergétique.

Concis et accessible, mais pas imprécis pour autant, Dernières nouvelles de l’intelligence artificielle permet de faire le point sur les techniques, usages et freins actuels de l’IA.

Dernières nouvelles de l’intelligence artificielle, Rodolphe Gelin
Flammarion, février 2022, 176 pages

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3.5

Urban Comics se penche sur « Les Morts de Batman »

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La collection « Batman Mythology » s’enrichit d’un nouveau titre consacré aux morts du Chevalier noir. De David Vern Reed à Ed Brubaker en passant par Tom King, nombreux sont les scénaristes à avoir imaginé la fin, présumée ou réelle, du justicier le plus célèbre de Gotham City.

« Où étiez-vous le soir de la mort de Batman ? » n’est pas seulement le titre du récit imaginé par David Vern Reed et John Calnan en 1977, c’est aussi la question que le procureur Double-Face pose à tous ceux qui prétendent avoir porté le coup fatal au Chevalier noir. Tandis que la nouvelle de la mort de Batman se répand de seuil en seuil, nombreux en effet sont ceux qui revendiquent la paternité du crime. D’une certaine façon, ces impostures signalent deux choses : le défi que représente l’assassinat du justicier de Gotham City, mais aussi le peu de considération de la pègre locale pour la vérité. Ces « sinistres pantalonnades », pour reprendre les termes exacts de Luthor, verront tant Catwoman, Le Sphinx ou le Joker se ridiculiser en place publique…

« Je ne laisserai pas d’autres morts survenir si je peux les empêcher, même au prix de mon identité secrète. » Dans le très bon « Les Nombreuses Morts de Batman », publié en 1989, John Byrne et Jim Aparo imaginent l’assassinat de tous ceux qui ont contribué à la formation du Chevalier noir. Ce dernier mène une enquête au long cours, passionnante, afin d’identifier celui ou celle qui sème les cadavres sur son passage. « Un parfait innocent » (Brian Bolland, 1996) s’inscrit dans un autre registre : un jeune homme fantasme sur le meurtre de Batman et s’imagine commettre le crime parfait. Il rêve d’un acte retentissant, avant de reprendre le cours normal de sa vie… « Les Morts de Batman » présente ainsi une dimension hautement polysémique : chacun verse ce qu’il veut derrière la disparition, concrète ou illusoire, de celui qui protège Gotham City au mépris du danger.

Dans « L’Étrange trépas de Batman » (1966), de Gardner Fox et Carmine Infantino, on apprend au sujet de Batman que le moindre « faux pas lui vaut un concert de reproches », tandis que dans « Rêves de pingouin » (2001), d’Ed Brubaker et Scott McDaniel, on assiste aux méditations du Pingouin : « On a beau calculer toutes les possibilités, prévoir toutes les éventualités, Batman reste imprévisible jusqu’au bout. C’est dans sa nature. Il est un modèle de détermination. » Ces deux courts récits, plus sophistiqués qu’il n’y paraît, font place nette, dans des registres différents, à l’imagination. « À la vie, à la mort » (2018), de Tom King, Lee Weeks et Michael Lark, propose un exploration psychologique en miroir, entre Catwoman et Batman, ou plutôt Selina et Bruce. Plus moderne dans le dessin, le récit unit les deux personnages en raison de leurs mimétismes biographiques. Le Chevalier noir peine à accepter, en vieillissant, de ne plus être aussi performant qu’avant. Surtout, aux yeux de sa compagne, il demeure « le pauvre petit garçon riche dans le manoir sur la colline », « l’enfant qui souffre d’être seul ».

Le recueil est aussi l’occasion d’évoquer des sujets connexes, comme à l’occasion de « Seules les légendes vivent à jamais ». Datant de 1979, cette histoire signée Paul Levitz et Joe Staton fait montre d’un sexisme décomplexé (qu’il entend précisément dénoncer). Flash note les limites de la super-force de Power Girl. Avant que Wildcat n’ajoute : « Ah les bonnes femmes », « mieux vaut les garder à leur place attitrée, derrière les fourneaux ». Mais cette expression d’une misogynie surannée est heureusement battue en brèche par la place que prend dans le récit Huntress, alias Helena Wayne… Ce Batman Mythology saisit ainsi l’univers du Chevalier noir à travers une lumière de morgue, et souvent par le truchement du regard de ses ennemis. Il n’en demeure pas moins dense et haletant.

Batman Mythology : Les Morts de Batman, collectif
Urban Comics, février 2022, 304 pages

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3.5

« Héritage » : les Sangerye contre la haine

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Bitter Root revient à l’occasion d’un troisième tome riche en rebondissements et en sauts temporels. Choral, engagé et spectaculaire, « Héritage » s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs.

Petit rappel : Bitter Root est une série empruntant tant à l’ethnogothique qu’au steampunk et qui s’appuie sur des événements qui ne cessent de se réinjecter les uns dans les autres : des démons sanguinaires dévastent les États-Unis, tandis qu’à travers eux transparaît la monstruosité de la haine et du ressentiment racial. Le mouvement culturel Renaissance de Harlem, les émeutes raciales de Tulsa (1921) ou le Red Summer (1919) apparaissent en bonne place dans la série, preuve s’il en fallait d’une écriture en prise directe avec l’Histoire américaine.

Dans « Héritage », il est à nouveau question des dissensions à l’œuvre dans la famille Sangerye, à la pointe de la lutte contre Jinoos (des gens transformés en monstres par l’intolérance et la haine raciale) et Inzondos (pareil, mais en raison du chagrin ou de traumatismes). Car certains rêvent de soigner les démons (de faire de la pédagogie antiraciste), tandis que d’autres veulent annihiler la menace (on vous laisse le soin d’en traduire les effets potentiels). Cette famille apporte au récit sa dimension chorale ; et ce dernier se verra encore complexifié par les multiples bonds temporels qui vont en émailler la lecture. On assiste aussi à l’élection d’une nouvelle cheffe en la personne de Belinda – rôle qui lui occasionnera quelques regrets.

Superbement mis en planches, ce troisième tome de Bitter Root ne déroge pas à l’engagement qui a caractérisé la série jusque-là. Une citation de W.E.B. Du Bois sur l’ignorance en ouvre d’ailleurs la lecture. Un peu plus loin, ce sont des allusions au nazisme qui en témoigneront. Mais ceux pour qui la création de David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene rime surtout avec action ne seront pas en reste non plus. Comme l’énoncent clairement les protagonistes, un enjeu sous-tend de bout en bout « Héritage » : « Ce monde… le foyer de l’humanité, ne servira pas de mangeoire aux abominations de Barzakh. »

L’album est aussi l’occasion de comprendre ce qui anime chacun des protagonistes. Et malgré la désunion de la famille Sangerye, il y a cette fois une véritable tentative de faire rang : « Depuis des générations, toutes nos familles se battent pour la même cause, mais nous ne nous sommes jamais mis d’accord sur la façon de faire. Certains emploient les herbes, d’autres la magie, et d’autres encore, les armes. Mais ce que nous n’avons encore jamais fait, c’est combattre tous ensemble face au mal qui gangrène l’âme. » Là encore, entre les interstices de la fiction, on peut deviner les résonances politiques d’un tel message.

Finalement, que ce soit sur Terre ou du côté de Barzakh, devant des divinités maléfiques ou des arbres et des chiens hostiles, « Héritage » continue de peaufiner sa mythologie en liaison quasi directe avec l’Histoire des États-Unis. L’édifice est sophistiqué, pas dénué de failles, mais absolument admirable. Il se leste aussi d’une chair humaine rendue d’autant plus palpable par la désignation d’une femme comme cheffe de clan, la trahison d’un fils envers son père ou encore les songes d’une vieille femme aussi obstinée que nostalgique.

Bitter Root : Héritage, David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene
HiComics, janvier 2022, 208 pages

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3.5

« L’Envoyé du Diable » : à la recherche du temps perdu

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« L’Envoyé du Diable » est le second tome de Reckless, série du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips publiée par les éditions Delcourt. Le privé Ethan Reckless y mène une enquête dans les milieux cinématographique et religieux, ici entremêlés, à la recherche de la sœur disparue de sa nouvelle compagne.

« Comme Richard Fuller, j’essayais de retrouver un moment perdu de mon passé. Pour m’y enrouler comme dans une couverture. » Celui qui prononce ces mots n’est autre qu’Ethan Reckless, gérant d’un petit cinéma doublé d’un détective privé. Depuis peu, au contact de la bibliothécaire Linh Tran, il vit « le truc le plus proche d’une romance (…) connu depuis longtemps ». Et l’homme auquel il se compare a fait l’objet de ses indiscrétions passées : il s’agit d’un père de famille fugueur qui s’est reconstitué une existence bien rangée, « une photocopie de son ancienne vie », en usurpant l’identité d’un mort, alors que tout le monde, et en premier lieu son ex-femme, le pensait disparu à jamais.

Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips se font très directifs, c’est-à-dire littéraires, dans leur récit. Les cartouches introspectives ne manquent pas, tout comme les descriptions du Los Angeles des années 1980, caractérisé par le succès de Depeche Mode, les drogues ou les skinheads. Héros d’une série éponyme, Ethan Reckless apparaît vulnérable et encore meurtri par la mort d’un père avec lequel il était en froid. « J’étais le fils hippie et cramé dont il n’avait jamais voulu », confesse-t-il, ajoutant que son échec au FBI n’a pas aidé à aplanir les aspérités. Sa rencontre avec Linh semble tomber à point nommé. Cette dernière est arrivée aux États-Unis avec sa mère et son nouvel époux, un capitaine des Marines. Chirurgienne frappée d’interdiction d’exercer en raison de la non-reconnaissance de son diplôme par les autorités américaines, la mère de Linh s’est perdue dans l’alcool, tandis que sa fille, « seule élève vietnamienne de son école », devait faire face aux attitudes désobligeantes : « On murmurait beaucoup dans son dos. Avec des noms affreux. »

Cette phase d’exposition, très réussie, laisse rapidement place à l’intrigue principale : Ethan Reckless mobilise son savoir-faire afin de retrouver la trace de Maggie, la demi-sœur disparue de Linh. Arrivée à Hollywood avec l’espoir d’y faire son trou, elle n’a plus donné signe de vie après quelque temps. Il n’en fallait pas plus pour que le binôme Ed Brubaker-Sean Phillips nous immerge dans le milieu cinématographique des séries B, puis dans les dérives sectaires, le deux étant habilement entremêlés à la faveur de rencontres malheureuses, et à travers le personnage de Magnus Epoch, grand prêtre de l’Église des déchus. Tandis qu’Ethan ne croise que des macchabées durant son enquête, il remonte peu à peu la piste d’un gourou recyclant les méthodes de propagande de Joseph Goebbels pour libérer le « ça » de ses ouailles. « Hier, Maggie était une jeune actrice traînant avec des gens louches des milieux du cinéma et désormais, c’était une fille embrigadée dans une secte. Chaque nouveau détail conduisait à des ténèbres plus profondes. » Et pour cause, le principal intéressé confirme : « Je leur apprenais à accepter leurs pulsions noires au lieu de les refouler. » Sexe et cérémonies sacrificielles étaient alors monnaie courante…

Parfaitement maîtrisé, dessiné d’une main de maître par Sean Phillips, « L’Envoyé du Diable » lève un coin de voile sur une époque (les années 1980) et des milieux (hollywoodiens, sectaires) qui ont de quoi faire froid dans le dos. Avec leurs personnages aux failles béantes, une enquête s’apparentant à une plongée graduelle en enfer et des expédients (les ponts avec le nazisme, les marchés clandestins de la vidéo, etc.) aussi inspirés que leurs planches, Ed Brubaker et Sean Phillips confirment une nouvelle fois tout le bien que l’on pense d’eux.

Reckless : L’Envoyé du Diable, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, janvier 2022, 144 pages

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4

Pépé le Moko : Rock in the Casbah

Quand le réalisateur Julien Duvivier et le dialoguiste Henri Jeanson s’associent pour faire des films, cela donne forcément des étincelles. Ce mois-ci, le Magduciné décortique leur chef-d’œuvre mythique Pépé le Moko.

Quand Julien Duvivier inspirait Hollywood

Il est des œuvres d’art plus connues pour leur titre légendaire que pour leur contenu. Il en va de la peinture comme du cinéma. Pépé le Moko fait partie de ces chefs-d’œuvre du 7e art rentrés dans le langage courant. L’œuvre se présente comme l’antonomase sans cesse réactualisée d’un passé cinématographique mythique. Pourtant, avant de devenir une légende du cinéma, Pépé le Moko a d’abord été le (grand) triomphe du réalisme poétique. Situé au cœur de l’Entre-deux-guerre, ce courant cinématographique informel est, aujourd’hui, généralement associé aux films de Marcel Carné et Jacques Prévert, Quai des Brumes et des Enfants du paradis, respectivement sortis en 1938 et 1945. Le réalisme poétique est pourtant loin de se résumer au seul duo Carné-Prévert. Car, à l’époque, un autre tandem dynamite le cinéma français.

Nous voulons évidemment parler du réalisateur Julien Duvivier et du dialoguiste Henri Jeanson. Si ces noms ne vous disent rien, ils ont pourtant marqué durablement le 7e art. En soixante ans de carrière, et avec plus d’une trentaine de long-métrages à son actif, Julien Duvivier a su s’imposer comme un cinéaste transgénérationnel, laissant derrière lui des chefs-d’œuvre atemporels tels que La Belle équipe (1936) ou encore la série des Don Camillo (1952- 1953). Henri Jeanson a quant à lui dialogué ou écrit pas moins d’une quarantaine de longs-métrages en près de quarante ans. On lui doit le scénario de quelques classiques. Citons notamment Hôtel du Nord (1939), chef-d’œuvre du réalisme poétique réalisé par Marcel Carné, ou encore La Vache et le prisonnier (1959) d’Henri Verneuil.

Pépé le Moko est le premier des cinq longs-métrages que produiront le duo Duvivier-Jeanson entre 1937 et 1957. Le film connaît d’emblée d’un accueil public et critique extrêmement favorable. Le succès est tel qu’il bénéficie de trois ressorties en salles entre 1940 et 1958. Il remporte également plusieurs récompenses internationales prestigieuses dont le prix japonais de Kinema Junpo du meilleur film en langue étrangère en 1940 et le National Board of review du meilleur film étranger en 1941. Sorti en 1937, Pépé le Moko fait vite des émules outre-Atlantique. L’œuvre de Julien Duvivier et Henri Jeanson fait l’objet de plusieurs remakes américains tels que Algiers (1938) et Casbah (1941), et va même jusqu’à inspirer Michael Curtiz en personne, lorsqu’il réalise Casablanca en 1940.

Réalisme poétique et orientalisme colonial

Un tel engouement a de quoi étonner. L’histoire de Pépé le Moko paraît, à première vue, relativement banale. Ancien soldat en rupture de ban, Pépé le Moko (Jean Gabin) est devenu un redoutable caïd, protégé par l’ensemble de la casbah d’Alger, que la police de la ville voudrait bien voir emprisonné. À l’instar de La Bandera, sorti deux ans plus tôt, Pépé le Moko renoue avec le film de bande, cher à Julien Duvivier. Tout un ensemble de personnages secondaires gravitent autour du héros éponyme à l’image de Slimane (Lucas Gridoux) et de Pierrot (Gilbert Gil). Loin d’être des seconds couteaux, ces derniers ajoutent de la nuance et de l’humour à une intrigue policière assez classique.

Contrairement aux apparences, le film est un pur produit du réalisme poétique. Si l’on retrouve la thématique du triangle amoureux, et plus généralement celle de l’amour fou et impossible, le décor du film est également caractéristique. Le récit se déroule presque uniquement dans la casbah d’Alger, entièrement reconstituée, à l’occasion, aux studios de Joinville-le-Pont. Ajouté au réalisme poétique, cet exotisme supposé donne au film une coloration quelque peu ambiguë, qui fait sourire autant qu’elle suscite le malaise. Il faut resituer le film dans son contexte. Nous sommes en 1937. L’Algérie constitue, depuis 1830, une colonie française.

S’il ne constitue pas, stricto sensu, un film à la gloire du colonialisme, Pépé le Moko réitère, cependant, un certain nombre de clichés coloniaux. On pense notamment à la manière peu reluisante, pour ne pas dire franchement raciste, dont sont figurées les femmes la casbah. Le face à face entre Inès (Line Noro) et Gaby Gould (Mireille Balin) est là encore assez évocateur. L’attitude jalouse et possessive de l’une tranche avec la beauté diaphane et le charisme de l’autre. Nostalgique de son pays, Pépé le Moko est sous le charme de la belle parisienne Gaby. À travers ces deux personnages se (re)joue une vieille dichotomie (coloniale) entre la femme orientale et occidentale. La dangerosité maléfique de la première l’oppose à la douceur naïve et mystérieuse de la seconde. Pépé le Moko réactive un orientalisme bon marché. Le film cultive une ambiguïté car l’on ne sait pas de quel côté politique il se situe. S’il n’est ni dans la propagande ni dans la dénonciation politique, le duo Duvivier-Jeanson évoque, à sa façon, le racisme des colons à l’égard des populations colonisées. En assumant l’aspect ouvertement artificiel de sa représentation de l’Orient, le tandem pouvait, ainsi, paradoxalement révéler le racisme de leurs contemporains.

Le film qui Jean Gabin

En dehors de l’aspect historique de Pépé le Moko, qui en fait un précieux document cinématographique, si ce n’est la photographie d’une époque, le film peut aussi se targuer d’être devenu un objet symbolique à part entière, célébrant la puissance d’interprétation de son acteur principal. Pépé le Moko est le film qui propulse Jean Gabin au firmament des étoiles. De ce point de vue, l’œuvre est une démonstration du talent de son interprète principal. Les dialogues ciselés d’Henri Jeanson épouse la gouaille légendaire de Gabin. Ce héros solitaire, en mal d’amour, anticipe de loin les nombreux personnages auquel le comédien prêtera son talent. Si Pépé le Moko est devenu une antonomase, que dire alors de Jean Gabin lui-même ?

L’une des réussites de Pépé le Moko tient au fait qu’il parvient paradoxalement à cristalliser les angoisses d’une époque. Situées aux antipodes de La Grande Illusion, sorti la même année, les aventures exotiques de Pépé le Moko, cet ex soldat en quête d’un impossible amour, constituaient une alternative faussement sympathique face à l’imminence de la Seconde Guerre Mondiale. Le récit de Duvivier-Jeanson est loin d’être un concentré de topoï romantiques. Vue avec des lunettes contemporaines, l’interprétation de Jean Gabin s’oppose aux incarnations ayant cours à l’époque. Il compose un personnage complexe qui semble être tout à la fois victime et bourreau, héros et antihéros. Pépé le Moko est ainsi rentré dans le club très privé des œuvres constituant à elles seules, les métonymies d’une époque. Si l’acteur peut parfois se confondre avec son rôle, il est des films qui se confondent avec leurs acteurs (et inversement). Pépé le Moko en fait partie.

Bande annoncePépé le Moko

 

 

Fiche techniquePépé le Moko

Réalisation : Julien Duvivier

Scénario : Julien Duvivier et Henri La Barthe, d’après le roman de ce dernier (sous le nom de Détective Ashelbé)

Adaptation : Jacques Constant

Dialogues : Henri Jeanson

Production : Paris Film

Distribution : Discina

Durée : 1h34

Genre : Drame romantique

Sortie : 28 janvier 1937

Pays : France

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