« Grendel, Kentucky » : quand l’Amérique a mauvaise mine

Le scénariste Jeff McComsey et le dessinateur Tommy Lee Edwards s’associent pour échafauder un Grendel, Kentucky fleurant bon l’Amérique rurale, les pots d’échappement de deux roues et les secrets jalousement gardés.

Réalisé en encrage traditionnel, Grendel, Kentucky se distingue d’abord par son cadre : une ville rurale du midwest américain, où les politesses de façade cachent des secrets lourds à porter. Dans un style graphique rappelant les propositions récentes de Sean Phillips, le dessinateur Tommy Lee Edwards portraiture une petite localité capitalisant sur le commerce illégal de l’herbe. C’est là-bas que Marnie et Denny se retrouvent pour assister à l’enterrement de leur « père », Clyde Wallace, une tête brûlée retrouvée morte, probablement dépecée par un ours.

C’est en tout cas l’histoire que Pap raconte. Mais Marnie et Denny peinent à y croire. La première est probablement le personnage le plus intéressant du récit. Elle est à la tête d’un gang de motardes, les Harlots, lequel traverse une mauvaise passe. Ses filles ont besoin d’argent. De retour dans une ville qu’elle a fuie, Marnie est assaillie des souvenirs douloureux associés à une mine de charbon abandonnée. C’est pourtant dans cet endroit inhospitalier, à la marge de Grendel, qu’elle va devoir affronter le monstre qui lui a pris son père de substitution, « dur, mais jamais injuste ». Et avec Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards, le terme monstre est à prendre au sens propre, comme en témoigne une pleine page sur les restes d’un carnage pour le moins sanguinaire…

La créature qui se tapit dans la mine de Grendel est le secret le mieux gardé des lieux. Dans une sorte de pacte faustien, elle apporte prospérité et récoltes abondantes en échange de sacrifices humains… Alors, Pap et Clyde lui apportaient régulièrement de quoi se nourrir, jusqu’à ce que ce dernier n’en décide autrement, au prix de sa propre vie… Rythmé, peu dialogué, volontiers macabre, Grendel, Kentucky est plaisant sans toutefois révolutionner le genre. Il a surtout le mérite de mettre en scène une héroïne obstinée, insoumise, rivalisant avec les hommes en matière de courage et d’abnégation. Mais c’est aussi une personnalité complexe, soucieuse du bien de ses ouailles et hantée par des traumatismes d’enfance.

Il manque peut-être à Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards un peu de substance pour rendre leur comics véritablement marquant. Ce dernier, inspiré de Beowulf, comporte des planches sépulcrales, assez détaillées, et constitue un divertissement de bonne facture, bien que basé sur une convention scénaristique quelque peu éculée : une ville vivant dans le secret, argument très récemment employé dans le non moins intéressant Stillwater, également paru aux éditions Delcourt. Finalement, si le scénario déçoit quelque peu, le travail et l’ambiance dus à Tommy Lee Edwards produisent leur effet.

Grendel, Kentucky, Jeff McComsey et Tommy Lee Edwards
Delcourt, février 2022, 104 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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