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« Tous ensemble » : unis dans l’adversité

Absolument normal tire sa révérence. L’album « Tous ensemble » referme en effet un triptyque qui s’adressait avant tout aux enfants et adolescents mais non sans évoquer des enjeux très sérieux, dont le droit à la différence et la corruption politique.

« Il fallait qu’il évolue, qu’il devienne autonome… Nous n’avons rien fait de mal ! » Les parents de Cosmo ont beau chercher à s’en convaincre, il n’en demeure pas moins qu’ils ont placé leur enfant, marginal car « absolument normal », dans un centre faisant peu de cas de la dignité humaine. Dans l’univers portraituré par Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti, on a en effet placé les pouvoirs spéciaux au rang de norme. Et contrairement à X-Men, pour citer un illustre prédécesseur, ce qui contribue à l’ostracisme n’est ici pas tant la mutation que son absence. C’est précisément pour cette raison qu’on retrouve, au début du récit, Cosmo, Surso, McFly, Mérida ou encore Pat à quelques encablures de l’île secrète de Tulugary, dont on dit qu’elle constitue un havre pour tous ceux dont les mutations demeurent peu développées.

Là-bas, les jeunes héros sont accueillis par un « Dieu-monstre » rappelant forcément les Kaijūs japonais. Après une séquence d’action rondement menée, ils arrivent sur l’île, où ils découvrent une société expurgée de toute discrimination. Ils y apprennent ce qui a présidé au monde actuel : « On a effacé le fait que l’homme a maltraité la terre et qu’il a été puni en étant transformé. » Ainsi, de bénédiction, on apprend que les mutations ont en fait initialement été conçues comme une malédiction. Le message écologique sous-jacent est on ne peut plus clair : en perturbant les écosystèmes, l’homme a irrémédiablement scié la branche sur laquelle il est assis, au point d’en subir lui-même des altérations génétiques. Mais le tableau est toutefois plus nuancé qu’il n’y paraît, puisque ce cadre en apparence idyllique cache une réalité aussi glaciale que celle des centres Nouvel Horizon : à Tulugary, on s’échine à aplanir toute aspérité, quitte à sacrifier des nouveaux-nés qui présenteraient des mutations trop prégnantes…

« Tous ensemble » opère alors un schisme, non pas entre Tulugary et leur société d’origine, mais entre les enfants et des mondes régis avec cynisme par des adultes aveuglés par la peur de l’autre. D’un côté, on considère la normalité comme une vulnérabilité – voire une inaptitude. De l’autre, on craint que de faibles mutations, sur une île d’individus « normalisés », puissent mener à une forme de domination. Ainsi, les deux parties, ségrégationnistes et égalitaristes, sont renvoyées dos à dos, leurs turpitudes étant objectivées à travers le regard, sensible, de Cosmo et ses amis. Le scénariste Kid Toussaint va même plus loin, puisqu’il décrit succinctement les collusions entre les mondes actionnarial et politique, à travers le personnage de Dracko, un politicien corrompu et dénué de toute humanité.

Ce dernier épisode de la série Absolument normal clôture de manière satisfaisante un triptyque plus dense qu’il n’y paraît. Arrimé à un héros banal dans un univers pourtant gouverné par les spécificités, le récit n’aura eu de cesse d’opposer la justesse et l’ingénuité d’enfants diminués à l’intolérance et l’insensibilité d’adultes prétendument supérieurs (biologiquement, puis moralement). Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti y parviennent sans jamais empeser leur histoire ou céder à la facilité, et en demeurant à hauteur d’enfants, avec beaucoup d’à-propos.

Absolument normal : Tous ensemble, Kid Toussaint, Alessia Martusciello et Alberto Aurelio Pizzetti
Dupuis, février 2022, 56 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray