Le scénariste El Diablo et le dessinateur Romain Baudy remettent le couvert après un très engageant « Darwin’s Lab » : en trois récits aussi courts que fulgurants, ils mettent en scène des créatures extraterrestres confrontées à la nature humaine.
« Alien traficante » s’inscrit quelque part entre Le Salaire de la peur et Predator. Des hommes sont chargés d’acheminer de la drogue à travers une jungle luxuriante. Bien que pressés par le temps, ils s’enlisent, ce qui leur fait craindre la colère, apparemment innommable, de leur chef El Tiburon. Les trois convoyeurs vont toutefois faire une découverte des plus surprenantes, puisqu’ils rencontrent des aliens en panne de carburant, qui leur proposent aussitôt un marché profitable à tous : échanger quelques kilos de leur cocaïne contre une drogue extraterrestre capable de « révolutionner la consommation de stupéfiants » – et dépourvue du moindre effet indésirable. Ces petites mains des cartels latinos tiennent-ils de quoi appâter El Tiburon ? Probablement. Cependant, devant la proposition des aliens de rendre le produit accessible à tous, ils décident de les liquider… afin de ne pas hypothéquer leur marché.
« Roadkill » commence comme une tragédie familiale dans l’Amérique redneck. Un enfant chétif se plie en quatre pour satisfaire aux exigences d’un père désœuvré et alcoolique. Insensible, ce dernier passe ses journées à réprimander son rejeton, ou à malmener les quelques animaux qu’ils croisent. C’est justement l’un d’entre eux, un cerf percuté lors d’un trajet en voiture, qui va agir comme un puissant élément perturbateur. Caché par Zack, il se transforme peu à peu, à l’insu de son père Hugh, qui le croit au fond d’un congélateur prêt à être consommé. El Diablo et Romain Baudy rendent une situation de nature horrifique particulièrement jouissive, puisque le personnage détestable du père va se voir supplanté par une créature probablement extraterrestre, et ardamment recherchée par les autorités.
Ce second volume de Space Connexion se clôture enfin par un très ironique « Lanceur d’alerte ». Venu du futur à l’instar d’un Terminator, un scientifique renommé cherche à convaincre son alter ego du passé que les extraterrestres sont déjà sur terre et se trouvent à l’origine des grands progrès humains et technologiques, censés leur procurer un environnement idoine lorsqu’ils prendront la décision de nous coloniser ouvertement. « Nous devons alerter la planète ! Il y a urgence absolue ! » Ce qu’il ignore, c’est la véritable nature de son interlocuteur, et le délicieux pathétisme qui va ainsi caractériser la fin de ce récit.
Comme « Darwin’s Lab », son prédécesseur, « Alien Legacy » se distingue par un dessin travaillé et un humour efficace. Il parvient aussi à révéler des pans entiers – et peu enviables – de la nature humaine, à travers des personnages rendus peu sympathiques, voire franchement ridicules. Traversé de références cinématographiques (de Délivrance à Starship Troopers) et très bien ficelé, l’album d’El Diablo et Romain Baudy vaut assurément le coup d’œil, notamment pour son inventivité et sa capacité à tourner les comportements humains en dérision.
Space Connexion: Alien Legacy, El Diablo et Romain Baudy Glénat, août 2022, 64 pages
Retour sur quelques nouveautés de l’été 2022. Au programme : Orage, Herbarium, Adan et Le Manoir Sheridan.
Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.
Orage, Anaïs Brunet Didier Jeunesse, juin 2022, 14 pages
Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.
Herbarium, Sylvain Lauwers Lapin, août 2022, 112 pages
Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.
Adan, Alban Sapin, Clara Néville et Lorenzo Nuti Glénat, août 2022, 88 pages
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le Phénix d’Osamu Tezuka –, « Retour aux enfers ! » comporte quelques séquences spectaculaires et/ou sanguinaires et transforme un homme ordinaire en héros pas tout à fait extraordinaire, mais devant toutefois dépasser ses peurs pour secourir la femme qu’il aime. Si l’album manque quelque peu d’originalité – ce que l’on notait déjà à l’occasion du premier tome –, il se distingue en revanche par la qualité de ses dessins, volontiers oniriques et sépulcraux. Il repose aussi sur un personnage attachant, un peu gauche et naïf, mais doté d’une réelle sensibilité.
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !, Jacques Lamontagne et Ma Yi Glénat, août 2022, 56 pages
Un jeune curé se voit affecter à la paroisse d’Ambricourt, dans le nord de la France. Il se rend très vite compte que les locaux n’ont guère d’intérêt pour la religion et qu’il ne pourra compter que sur lui-même. Journal d’un curé de campagne est une oeuvre froide, crue et résignée, n’offrant à ce jeune prêtre que des personnages ayant égaré Dieu dans leurs misères, ou feignant d’y croire car c’est la norme. Et pourtant, la croyance n’est pas la foi.
« Vous avez des yeux qui me plaisent, des yeux de chien ». Docteur Delbende au curé d’Ambricourt.
Que dirait Saint-Augustin ?
D’ailleurs, les faux-chrétiens, parlons-en. Il y a les misérables, comme le tenant du cabaret où des hommes vont expressément saouler des jeunes filles, et qui vient voir le prêtre comme si de rien n’était. Et puis il y a ce comte qui trompe sa femme et délaisse sa fille mais qui se vante de l’aide qu’apporte sa famille au clergé depuis des générations. Pourquoi honorer Dieu quand on peut payer pour ça ?
Alors, pour que le jeune prêtre puisse s’en sortir, il s’entoure de deux réconforts, et quels réconforts. Un docteur athée suicidaire et un vieux prêtre aux conseils moribonds, « un vrai prêtre n’est jamais aimé, retiens ça », « faites de l’ordre en pensant que le désordre va l’emporter le lendemain »… Il ne faut pas aider et rentrer dans les affaires des gens, mais juste faire son travail. Pourquoi essayer quand on sait que tout va échouer ?
Un véritable homme de Dieu
Et pourtant il y a la grâce, symbolisée par la compassion d’une enfant ou les mots justes pour aider une mère, pleurant son enfant décédé, à avancer. Car Dieu ne contient pas l’amour, c’est l’amour lui-même. Et il y a ce jeune prêtre, véritable éponge des peines et comportements vicieux de ses contemporains, qui viennent un peu plus nourrir ce cancer au coeur de son être. Mais c’est pourtant ce cancer qui le sauvera, ou du moins, sauvera son humanité, sa marche auprès des ombres que sont les hommes n’ayant alors pu avoir raison de sa volonté. Il a peur de la mort et l’avoue sans gêne, il se permet cependant de mourir dans la grâce, comme un être humain.
L’adaptation très fidèle de Robert Bresson retranscrit parfaitement l’atmosphère de l’œuvre originale, notamment grâce au choix de Bresson de prendre des amateurs pour ses films, ces derniers jouant selon lui par instinct et n’étant pas guidés par un quelconque académisme. Bresson fait honneur au roman de Bernanos, en présentant simplement la religion, sa religion, sans regard positif ou négatif, et en construisant son récit comme un véritable chemin de croix.
Sous certains aspects, ce film me fait penser à Sous le Soleil de Satan de Maurice Pialat, avec comme toile de fond la religion en campagne. Il n’est cependant pas ici question d’un curé s’interrogeant sur le bien et le mal et finissant par mourir après avoir en quelque sorte usé de l’aide du Diable. Ici au contraire, notre jeune curé meurt apaisé, avec un regain bref mais intense de son amour pour les autres, cet amour qui l’a dit guidé toute sa vie et qui lui permet de conclure l’esprit tranquille et son amour de Dieu laissé intact ; « tout est grâce ».
Bande-annonce
Journal d’un curé de campagne – Fiche technique :
Réalisateur : Robert Bresson
Scénario : Robert Bresson d’après le roman éponyme de George Bernanos
Casting : Claude Laydu, Armand Guibert, Jean Riveyre, Nicole Ladmiral
Pays d’origine : France
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 7 février 1951
Journal d’un curé de campagne : ma grâce ; ma bataille
Cette question se pose face à cette relation mère-fille pleine de non-dits et de ressentiments. Ingmar Bergman disait de son film qu’il pouvait avoir l’air pessimiste mais que s’il l’avait réussi, alors il serait son film le plus optimiste. Il est clair que ses histoires se finissent rarement bien ; Monikaou Cris et Chuchotements peuvent en témoigner. Fanny et Alexandre ou Les Fraises Sauvages peuvent ainsi représenter des exceptions, probablement dues au caractère autobiographique des deux œuvres. Même La Source, à sa façon, peut paraître optimiste avec d’abord la vengeance de la fille assassinée puis cette source d’eau, qui est l’une des plus belles séquences de cinéma que j’ai vues. Il n’en reste pas moins l’obsession pour la mort rôdant à travers ces œuvres et y trouvant quasiment à chaque fois une place à prendre.
Un contexte plutôt chargé
Revenons ainsi à Sonate d’Automne : une mère, Charlotte, grande pianiste renommée et dont l’amant vient de mourir, vient chercher du réconfort auprès de sa fille Eva, qu’elle n’a pas vue ni appelée depuis plusieurs années. Elle découvre en arrivant qu’en plus de son mari, Eva vit avec son autre fille, Héléna, gravement malade. Une tension se fait sentir entre Charlotte et Eva avant que la situation n’explose durant la nuit entre les deux femmes et qu’Eva dise à sa mère ses quatre vérités. Le film se conclut le lendemain matin par le départ de la mère et le retour de sa fille à sa vie non pas malheureuse, mais sans amour.
Ingrid en mode faucheuse
Dans ce film aussi, la mort n’oublie pas de frapper les personnages. Pour Eva, c’est son fils décédé à l’âge de quatre ans, mais plus insidieusement, nous pourrions aussi dire sa mère dont elle a été forcée d’en « faire un deuil » en raison de son absence aussi bien physique qu’affective. La mère apparaît ainsi comme l’incarnation de la figure du bourreau, répugnée devant son œuvre ; Eva l’accuse d’être responsable des souffrances de sa sœur, de l’avortement forcé dont Eva parle, lorsqu’elle avait 18 ans. Il y a aussi son malaise dans la chambre de l’enfant défunt. Plus prosaïquement, nous pourrions voir un rejet de la part de Charlotte de ce qui la relie à sa famille, à laquelle elle n’est en vérité qu’une étrangère et apparaît ainsi comme une intruse. Le pire reste qu’elle n’est pas consciente du mal qu’elle provoque sans même le vouloir, auquel elle ajoute des efforts n’ayant servi qu’à détruire un peu plus la personne d’Eva, dont elle n’a cependant pas réussi à venir à bout.
En effet, Eva parle de suicide mais ne renonce pas, car elle se doit de jouer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu, pour sa sœur, mais aussi pour elle-même en chérissant cette dernière comme son propre enfant. Durant la dispute de la nuit, Helena, qui était tombée de son lit, se retrouve devant les escaliers et appelle « maman ». Non pas celle qui l’a mise au monde, mais plutôt celle pour qui elle éprouve cet amour maternel qui semble pouvoir apaiser ses maux.
Mais alors, où se trouve l’optimisme ?
Pour répondre à la question initialement posée, nous pouvons nous référer dans un premier temps au constat froid et presque cruel d’Eva ; il semble trop tard pour apprendre à être une mère. L’exemple de Monika est intéressant dans la représentation de la mère par Bergman, avec un jeune couple se retrouvant face au fait de devenir parent ; si le père devient responsable, la mère néglige son enfant. Pour ce qui est de Fanny et Alexandre, la figure de la mère comme sujet de critique est plus subtile, avec de notre point de vue une femme souhaitant un nouveau père pour ses enfants, pour leur bien, alors qu’il s’agit d’une trahison du point de vue des enfants.
Néanmoins, dans la dernière séquence du film nous est lue la lettre d’Eva à sa mère, s’excusant d’avoir été aussi sévère avec elle et lui promettant de ne plus jamais l’abandonner, comme s’il s’agissait au final de sa faute ; voici donc l’optimisme que nous promettait Bergman, même si l’on peut légitimement douter de la capacité de Charlotte à changer et reprendre la place que la vie lui a donnée, celle d’une mère.
J’ai choisi d’écrire sur ce film car il m’a touché, non pas par un éloge de la pitié incitant le spectateur à pleurer sur le sort de ces pauvres êtres, mais justement en montrant de manière frontale et plutôt froide des personnages de la vie, pas des personnages de cinéma. On ressent le fait que leur vie a eu lieu et continuera après notre visionnage, nous n’avons assisté qu’à une parcelle de vie. Cette authenticité en plus du talent incroyable des actrices et de la qualité de la mise en scène font selon moi de ce film le meilleur de Bergman, le plus percutant, et le plus marquant.
Bande-annonce :
https://www.youtube.com/watch?v=WDOTDB2cTSg
Sonate d’automne – Fiche technique :
Réalisateur : Ingmar Bergman
Scénario : Ingmar Bergman
Photographie : Sven Nykvist
Casting : Ingrid Bergman, Liv Ullmann, Lena Nyman, Halvar Björk
Pays d’origine : Suède
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 8 octobre 1978
Sonate d’automne : comment apprend t-on à être un parent ?
Esther 2. Vous l’attendiez ? Non ? C’est normal. Le premier opus tenait, jusqu’ici, l’exploit rarissime dans le cinéma d’horreur d’être un film unique. Oui, dans une industrie ou le moindre détail caché dans le décors peut faire l’objet d’un spin-off ou d’un préquel, c’est suffisamment rare pour le souligner. Il faut dire que le projet de Jaume Collet-Serra en 2009 en avait étonné plus d’un. C’est près de 13 ans plus tard qu’un bonhomme s’est dit qu’il fallait faire un prequel, avec l’actrice originale, sans effet numérique. Mais pourquoi personne ne lui a dit que c’était une mauvaise idée ?
Synopsis d’Esther 2, Les origines : Esther revient ! La saga terrifiante se poursuit dans cette préquelle palpitante. Après avoir orchestré une brillante évasion d’un établissement psychiatrique, Esther se rend en Amérique en se faisant passer pour la fille disparue d’une famille aisée. Mais, face à une mère prête à tout pour protéger sa famille, son plan va prendre une tournure inattendue. Il vous reste beaucoup de choses à découvrir sur Esther…
Imaginons l’une des premières réunions du film entre un réalisateur talentueux (R) et les producteurs (P) d’Esther 2 à propos du long-métrage :
P : James, félicitations ! Tu es officiellement le réalisateur d’Esther 2 !
R : Ah, super ! En revanche, j’ai quelques questions concernant la qualité du scénario. Il faudrait en modifier pas mal d’aspects.
P : Le scénario est parfait, c’est nous qui l’avons écrit. Esther premier du nom est un film culte. Nous avons parfaitement respecté l’ADN de l’histoire et du personnage. Tu ne trouves pas ?
R : Ben, dans les grandes lignes, si. Mais, quel est l’objectif de faire un prequel ? À la fin du premier opus, nous savons déja tout ce qu’il y a à savoir… Je veux dire, quel est l’interêt de cette histoire ?
P : De raconter comment elle bascule dans la folie et devient une tueuse !
R : Mais elle est tarée dès le début du film… Qui de saint d’esprit irait s’évader d’un asile psychiatrique pour prendre la vie d’une enfant disparue ?
P : C’est pas le sujet! Nous voulons raconter les événements décrits dans le premier film, tout en surprenant le spectateur. Tu penses quoi du twist ?
R : Il est vraiment chouette, pour le coup ! Mais il en faudrait plusieurs pour que ça fonctionne bien. Le film part dans une autre direction que le premier, c’est bien. Mais pour moi, ça ne suffit pas. Le scénario insiste trop sur l’affrontement entre Esther et les personnages. On sent trop que c’est une suite pour une suite où elle tue tout le monde. J’aimerai un film plus profond. Esther remplit nettement plus les codes du thriller que du film d’horreur. C’est de cet ADN-là qu’il faut se servir.
P : C’est un film d’horreur sur fond de psychologie. N’hésite pas à jouer avec les couleurs, le gris. Vas-y à fond avec les flous, pour accentuer la folie d’Esther.
R : Ouais, enfin, mollo sur les flous. Si c’est mal utilisé, ça peut très vite rendre mal à l’écran.
P : Non, vas-y à fond.
R : Puis, attendez, il faut qu’on la trouve, notre Esther. Isabelle Fuhrman avait mis la barre très haut pour le rôle.
P : Mais de quoi tu parles ?
R : Ben, de l’actrice qui va la remplacer.
P : Personne ne la remplace. Elle reprend son rôle. Et toi, ton challenge en tant que réalisateur, ce sera de trouver des subterfuges pour rendre ça crédible.
R : Wouah… Ok. Intéressant. Avec les effets numériques, ça devrait le faire.
P : Pas de ça. Utilise des trucages naturels, joue avec la perspective, les plans, filme-la en plan rapproché.
R : Mais enfin, Isabelle à vingt-cinq ans! Elle n’en a plus 9. Je pourrai sans aucun problème jouer avec sa taille, mais je ne peux pas rajeunir une femme pour qu’elle ressemble à une gamine de neuf ans ! Ça va se voir immédiatement. Les traits ne sont pas les mêmes, les expressions non plus. C’est… Ça ne peut pas rendre crédible. C’est impossible, pas avec nos moyens et pas sans effets numériques.
P : Comme je te l’ai dit, tu te débrouilles, mais on garde Isabelle. Elle va s’éclater dans le rôle et les spectateurs seront heureux de la retrouver. Je te rappelle que dans l’histoire, le personnage a plus de 30 ans. L’idée n’est pas si absurde. C’est comme le premier film, mais l’inverse.
R : Mais… le principe de la maladie de Leena (le vrai nom d’Esther) c’est qu…
P : Bon, écoute. Là, on t’offre un carton sur un plateau. On te demande juste d’en faire quelque chose de superbe.
R : Mais les personnages sont insupportables! À part le twist qui redistribue les cartes, ils sont tous mal écrits. Le père est complètement inintéressant, le frère t’as envie de le voir mourir à chaque fois qu’il parle et la mère est totalement bipolaire ! Vous voulez que le film dure 1h40, je n’ai pas suffisamment de matière pour rendre ça intéressant sur la durée. La fin, c’est n’importe quoi. C’est vu, revu, re-revu, re -re-rev..
P : On a compris.
R : Et aussi, à qui doit-on s’attacher ? Esther ? Non. La famille ? Non plus. À quoi sert cette histoire ? Elle se déroule très peu de temps avant le premier film. Quitte à vouloir faire une Origins Story, pourquoi ne pas en avoir fait une vraie ? Faites-la vivre quelque chose d’horrible, faites-la devenir un monstre, petit à petit.
P : Esther est la méchante, on ne peut pas l’humaniser. On veut raconter comment elle a commis ses premiers meurtres, c’est tout.
R : Mais, même ça, c’est absurde. Le film s’appelle Esther : First Kill, elle a déjà tué deux personnes alors que l’histoire a à peine commencé. Ça n’a pas de sens.
P : Bon, et à part râler sur l’histoire, tu as des idées de mise en scène sympathiques ?
R : Aucune qui se démarquerait. Trop d’éléments m’en empêchent.
P : Jurassic World 2 a une excellente réalisation avec l’un des pires scénarios de l’histoire du cinéma. Donc si tu n’es pas inspiré pour Esther, ne dit pas que c’est à cause du scénario.
R : Mais qu’est ce que vous voulez que je fasse ? Le film est un quasi huis clos et il y a trop peu de moments marquants pour rendre le film impactant par la réalisation. La plupart des scènes se prêtent juste au champ/contre champ. Puis, de toute manière, je dois tricher pour filmer Isabelle. Ça limite énormément les possibilités. Je n’ai pas le choix. J’ai une ou deux idées de jumpscare, mais là encore, ils sont prévisibles à des kilomètres à cause du scénario. On en parle de la scène du détective ?
P : Bon… tu as raison. Quelque chose ne va pas.
R : Oui, il faut annuler le projet.
P : Ah, non, non. On continue le film. C’est toi qui ne va pas. On va continuer sans toi. Appelez-moi William.
FIN DE LA RÉUNION.
Fiche Technique : Esther 2
Titre original Orphan: First Kill
Esther 2: Les Origines une film d’horreur de William Brent Bell
Scénario : David Coggeshall d’après les personnages créés par Alex Mace
Avec Isabelle Fuhrman, Julia Stiles, Rossif Sutherland…
Décors : Matthew Davies
Costumes : Kim H. Ngo
Photographie : Karim Hussain
Montage : Josh Ethier
En salle le 17 août 2022 / 1h 39min / Horreur psychologique
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
On ne présente plus Osamu Tezuka, le père du manga moderne, régulièrement mis à l’honneur par les éditions Delcourt et leur collection « Tonkam ». Cette fois, ils accueillent une publication de prestige en présentant dans un format raffiné et volumineux le premier volume de l’extraordinaire Phénix, l’Oiseau de feu.
Comme cela est abondamment rappelé dans ce volume, Phénix, l’Oiseau de feu apparaît dans un contexte où les mangakas cherchent à s’adresser à un public plus exigeant et mature à travers le gegika. Pièce majeure dans l’œuvre d’Osamu Tezuka, elle se caractérise par une narration déstructurée, une densité remarquable et un renouvellement graphique à la marge (reliefs, textures, mouvements, cadrages…), qui ne trahit cependant pas les traits habituels et ronds auxquels s’était jusque-là livré l’artiste japonais. Fragilité environnementale, réflexions métaphysiques ou ontologiques, soif de pouvoir ou de jeunesse, développement des machines et des intelligences artificielles, les enjeux foisonnent dans un récit au long cours séparé par un schisme cardinal (à partir des Temps futurs), séparant l’histoire en deux blocs bien distincts, ici augmentés en appendice d’un recueil de textes complémentaires et analytiques pour le moins intéressants.
Plus sombre, doté d’un coup de crayon moins disneyisé – rappelons l’attachement de l’artiste japonais à Bambi –, loin de l’optimisme affiché par un Astro Boy, Phénix, l’Oiseau de feu peut s’appréhender comme une succession d’histoires conçues sous forme de nodules autarciques, seulement liés par l’apparition répétée de quelques personnages-clés et surtout de ce fameux phénix qui donne son titre au manga. Il n’est guère étonnant de voir une telle ampleur et une pareille maturité dans le récit d’Osamu Tezuka : le mangaka a longtemps mûri ce projet, dont il a accouché tardivement, à un moment où sa discipline s’ouvrait aux grands bouleversements sociopolitiques mondiaux et se tapissait par conséquent d’une noirceur quelque peu inattendue. S’il frappe les esprits, ce n’est pas seulement par la portée des thématiques brassées, mais aussi par une narration maîtrisée de main de maître, capable de recracher tous les travers de l’humanité à la faveur d’un argument simple : un oiseau légendaire apte à conférer aux hommes une immortalité qu’ils désirent ardemment.
Dans Phénix, l’Oiseau de feu, une reine gouverne selon des prédictions divines et aspire à la jeunesse éternelle. Irascible, elle n’hésite pas à soumettre autrui à des ordalies et des épreuves inhumaines. Les peuples se font la guerre gratuitement, s’envoient des espions, se soumettent entièrement au bon vouloir de leurs chefs. Ainsi, ne lit-on pas la chose suivante ? « Nous ne sommes pas là pour discuter les ordres. Nous sommes des soldats. Notre rôle est de nous battre. » Un peu d’herbe peut redonner en revanche espoir à l’humanité, même au fond d’une cavité, tandis que des individus synthétiques sont engendrés pour lutter contre la solitude, que des espèces sont ostracisées et pourchassées (les Moopy) ou que le cycle de vie fait l’objet de commentaires avisés. En clerc, Osamu Tezuka fait se mêler les tragédies antiques, les dystopies futuristes et les grandes régressions. La science sans conscience, les hommes sous les ordres de cerveaux électroniques, des villes souterraines anesthésiées par les futilités : tout y passe, dans un maelstrom d’arcs narratifs à la puissance insoupçonnée. C’est peut-être ça qui définit le mieux Phénix, l’Oiseau de feu : la variété et la puissance des micro-récits (dont certains s’enjambent) qui le composent.
Phénix, l’Oiseau de feu, Osamu Tezuka Delcourt/Tonkam, août 2022, 640 pages
Professeur par vocation, bédéiste par passion, Guillaume Guedre exprime à nouveau ses états d’âme à l’occasion de Brèves d’école 2, dans lequel il revient, toujours avec une ironie mordante, sur la réalité d’un métier aussi enthousiasmant qu’éprouvant.
Mettez-vous un instant dans la peau de ce jeune professeur. Entre tracasseries administratives et fonctions annexes de gendarme des classes, il doit composer avec des élèves malades ou inattentifs, des parents hélicoptères ou je-m’en-foutistes, des collègues lassés ou angoissés et des inspecteurs de l’éducation nationale qui paraissent aussi détachés des réalités du terrain que le footballeur Vinnie Jones l’était en son temps de l’éthique sportive. Il y a évidemment, dans cette description, une forme de surenchère qui prête à sourire. Guillaume Guedre s’en accommode d’autant plus qu’il épaissit le trait jusqu’à briser la mine : ses planches participent d’une forme de caricature qui, en plus d’amuser, en dit long sur le métier de professeur.
Qu’il moque la novlangue scolaire, qu’il détourne des affiches de films ou qu’il fasse étalage de la langue de bois inhérente à ses fonctions d’enseignant, Guillaume Guedre parvient à chaque fois à faire mouche. Page 34, il met en scène la prétendue bipolarité du professeur, qui, face aux comportements inadéquats de ses élèves, se trouve tiraillé entre les explications sociologiques circonstanciées et une spontanéité émotionnelle qui tend à s’en affranchir. Cette dualité forme en réalité le cœur de Brèves d’école 2, puisqu’on devine sans mal la passion sous le vernis de la dérision, la tendresse en double fond du dépit, le besoin de partage derrière la tentation de repli. Le sous-titre « Bienveillance et burn out » témoigne d’ailleurs de cet antagonisme pas si illogique que cela.
Multipliant les références (dont quelques pages inspirées de L’Exorciste), changeant occasionnellement d’univers graphique, revenant plusieurs fois sur le rôle délétère des influenceurs, Guillaume Guedre ne se contente pas de glisser quelques blagues un peu forcées sur l’éducation nationale. À travers les lignes, il questionne même, très sérieusement pour le coup, le devenir d’un métier nécessitant de gros efforts de formation, un investissement conséquent en temps et en énergie, mais dont les conditions d’exercice semblent aller en se dégradant. Il vaut effectivement peut-être mieux en rire qu’en pleurer…
Brèves d’école 2, Guillaume Guedre Lapin, août 2022, 160 pages
Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian publient aux éditions Anamosa l’opuscule On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Ils y décryptent les dessous d’une opération sémantique considérée comme une « sentence de mort ».
Est-il judicieux de consacrer quelque quatre-vingt pages à dix simples mots ? Si Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian répondent par l’affirmative, c’est avant tout parce que la phrase qu’ils entendent effeuiller n’a, précisément, rien de simple. Hautement connotée, faussement évidente, elle porte en sein tous les ressorts lexicaux typiques des opérations sémantiques de ceux qui en appellent à une restriction drastique de l’immigration, et a fortiori d’une extrême droite ayant fait depuis longtemps de la xénophobie son fonds de commerce.
L’ancien Premier ministre français Michel Rocard, socialiste partisan de la fameuse « deuxième gauche », s’est vu attribuer la paternité d’une formule ayant connu, au cours du temps, quelques variations mineures : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Le parti pris des auteurs consiste à segmenter cette assertion, à la déconstruire pour en analyser les différents tenants et mieux mettre en lumière leurs biais et leurs limites. Exercice sémiologique et rhétorique porteur d’affects humanistes, l’entreprise à laquelle Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian s’astreignent a l’immense mérite de rappeler, plus de soixante ans après la disparition du philologue allemand Victor Klemperer, à quel point la langue peut être manipulée à des fins partisanes.
Il n’y a pas lieu de conjecturer, puisque les auteurs énoncent parfaitement leurs desseins : « Ce que nous combattons n’est pas une raison pure mais une rationalité particulière, mêlée – pour ne pas dire asservie – à un ensemble d’affects, à commencer par la soif de pouvoir et la peur de « l’étranger ». Et ce que nous y opposons, en positif, est tout simplement une autre rationalité, nourrie de travaux scientifiques, soucieuse de véracité quant aux faits invoqués, et de cohérence logique dans les conclusions que nous en tirons, mais une rationalité qui n’en est pas moins, elle aussi, guidée par des affects. La différence et le différend résident simplement dans la nature des affects investis. »
Dix mots, mais combien de sous-entendus ?
Partant, les deux auteurs se livrent à une critique étayée et pertinente de ces dix mots – « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » – fléchés et définitifs. Ils s’attardent sur ce « on » appelé à faire masse et consensus, à amadouer, voire à diluer les responsabilités. Un « on » qui s’oppose par essence à un « eux » exclu du champ national. Ils rappellent que « ne pas pouvoir » peut être un aveu d’incapacité comme le symbole d’un manque de volonté. Et ce dernier est d’autant plus évident quand on se penche sur le récent exemple ukrainien, à mettre en parallèle avec la crise migratoire syrienne, ou quand on sait que le Liban, si fragile, accueille une proportion de réfugiés représentant 12,7 % (!) de sa population – bien plus que n’importe quel pays occidental. Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian verbalisent à quel point cet « accueillir » peut être polysémique et ce « toute », totalitaire, en plus de donner l’illusoire impression d’une invasion ou de générer confusion et caricatures. Et que dire de cette « misère » qui essentialise, victimise au point de rendre impuissant, transforme les individus en état de fait, les prive de toute possibilité d’émancipation, d’accomplissement, d’intégration, pis de toute humanité ?
Pourtant, comme le rappellent les auteurs : « D’après les tout derniers chiffres fournis par le HCR en juin 2021, sur les 82,4 millions de personnes déplacées au cours de l’année 2020, 45,9 millions (soit 55 %) ont trouvé refuge à l’intérieur de leur pays, et 36,5 millions (soit 45 %) à l’extérieur – et sur ces 36,5 millions, 73 % ont été accueillis dans un pays voisin du leur, et 86 % dans un « pays en développement ». Au final, seul·e·s 6,3 % des déplacé·e·s ont migré vers un pays riche. » Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian inscrivent aussi leur réflexion en regard de la Déclaration universelle des droits humains de 1948, de la Convention de Genève de 1951 sur le droit d’asile ou de la Convention des droits de l’enfant de 1989. Ils précisent qu’une enquête réalisée en 2015 dans 33 pays a démontré que la proportion de migrants y était systématiquement surévaluée par les sondés. Ils font état, aussi, d’études attestant que l’immigration est loin de se faire exclusivement à charge des nationaux, puisque « la proportion de jeunes adultes est nettement plus importante parmi les immigré·es, qui ont par ailleurs moins recours au système de santé (quel que soit l’âge, du fait notamment d’un retour fréquent au pays d’origine après la vie active, mais du fait aussi d’une moindre couverture par les mutuelles), et qui bénéficient enfin de pensions de retraite plus faibles (en raison de carrières professionnelles moins « complètes ») ».
« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Cette affirmation se porte au crédit des quelque 700 millions d’euros annuels dépensés au titre des expulsions et des reconduites aux frontières (selon les chiffres du sociologue Damien de Blic). Mais son coût est bien plus important et protéiforme. Il s’avère à la fois philosophique, éthique et politique. « Personne ne peut ignorer durablement ces exigences morales sans finir par le payer, sous une forme ou une autre, par une inexpugnable honte. » À méditer ?
On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, Exégèse d’une sentence de mort, Jean-Charles Stevens et Pierre Tévanian Anamosa, septembre 2022, 80 pages
Si on ne compte plus les films de rencontre avec des extra-terrestres plus ou moins offensifs (E.T, Rencontres du troisième type, Mars Attacks, Independance Day, Men in black, La guerre des mondes…), Jordan Peele, adepte des scénarios singuliers, promettait de nous offrir avec Nope une approche inédite de l’invasion alien. Après Get Out et Us, le réalisateur poursuit son analyse sociétale en interrogeant le rêve américain et la quête de célébrité dans un monde du spectacle.
A la recherche d’un nouveau genre : entre thriller, science-fiction et western
Au contraire de Get Out et Us, films d’horreur par excellence, Jordan Peele inscrit Nope à la croisée des genres de l’épouvante, de la science-fiction et du western. Une manière d’élargir son horizon, de diversifier son cinéma et surtout d’exposer ses propres aspirations à travers une œuvre indéniablement plus riche, complexe et énigmatique. Ici, il ne s’agit pas d’un banal affrontement entre cowboys et aliens, à la sauce de l’affligeant Cowboys & envahisseurs. La fusion des genres sert évidemment le spectacle mais sans doute moins que les idées folles et nombreuses déroulées au long du film.
De prime abord, Nope nous présente une atmosphère de western. Un désert, un ranch isolé, un dresseur de chevaux, Otis Haywood, parlant avec son fils, OJ. Mais la journée tourne rapidement au cauchemar lorsqu’Otis est victime d’un accident aussi effrayant qu’insolite. Frappé à la tête par une pièce de monnaie inexplicablement tombée du ciel, il trouve subitement la mort sous les yeux d’OJ.
Dès sa magistrale scène d’ouverture, Nope installe ainsi une ambiance énigmatique et malaisante parfaitement maîtrisée. Le volet horrifique du film fonctionne à merveille grâce à une mise en scène toujours exceptionnelle et à la magnifique photographie signée Hoyte Van Hoytema, auteur des images d’Interstellar, de Dunkerque, et d’Ad Astra. Le danger paraît d’autant plus effrayant qu’il reste caché dans les méandres du ciel, au sein d’une mer de nuages mortelle et insondable. Il pèse comme une épée de Damoclès, une puissance divine au-dessus de personnages impuissants. Cette menace étrangère permet à Jordan Peele d’explorer, au cœur des profondeurs opaques des cieux, les tréfonds du rêve américain.
A la poursuite des étoiles : l’allégorie du rêve américain
Au début du récit, OJ et sa sœur Emerald vivent difficilement de leur métier de dresseurs de chevaux. OJ, taciturne, laisse le soin à sa sœur, vive et communicative, d’assurer leur présentation sur les tournages. Dans son discours, Emerald s’empare toujours de l’exemple d’un jockey noir, Alistair E. Haywood, qu’elle présente comme son ancêtre et le cavalier du premier film en mouvement. Sur la scène, elle plaide avec brio pour le savoir-faire de sa famille. Malgré cette tribune, le public composé d’hommes blancs reste très peu réceptif. Pire, un incident malencontreux amène le réalisateur à congédier les Haywood du plateau. Jordan Peele illustre ainsi dans Nope la mise à l’écart des Noirs de l’industrie hollywoodienne.
Cet événement, vécu comme un déclencheur par les personnages, les amène à vouloir tout sacrifier pour retrouver leur place parmi les étoiles d’Hollywood. C’est justement dans le ciel que leur apparaît une opportunité sans précédent : celle de photographier un extra-terrestre. Mais un simple cliché ne suffit pas. OJ et Emerald aspirent à obtenir la photo parfaite, le « Oprah Shot » qui les conduira directement sous le feu des caméras. La référence à Oprah Winfrey, modèle de réussite du rêve américain, n’est évidemment pas un hasard. Cette quête de célébrité conduit les Haywood à organiser une véritable chasse à l’alien, ou plutôt à l’image, dans le ciel mystérieux de leur ranch.
A quelques kilomètres de leur propriété, Ricky « Jupe » Park, star déchue d’une sitcom et dirigeant d’un parc à thème, essaie d’impressionner les visiteurs par des spectacles de chevaux. Il profite du peu de pouvoirs et de responsabilités qu’il lui reste en présentant des animations devant une tribune presque vide. L’intriguant nuage alien devient donc rapidement le clou d’une représentation difficile à maîtriser. Interprété par Steven Yeun, Ricky « Jupe » Park, relégué comme un jouet vétuste dans une arrière boutique de Los Angeles, symbolise la déchéance du rêve américain.
Si Nope comporte dans sa première partie des liens avec l’univers de Steven Spielberg, le film s’en écarte rapidement et largement dans son traitement. L’extra-terrestre, loin de composer un sujet plutôt amical d’étude et de fascination, métaphorise ici les désirs vitaux de notoriété, enfouis, monstrueux et destructeurs. Les hommes sont absorbés, annihilés par la machinerie infernale du rêve américain. Les pièces en dollars tant convoitées les frappent à la tête avant même d’être gagnées.
Pourtant, Jordan Peele n’appelle pas à renoncer à nos ambitions. Il semble même encourager ses personnages à se battre jusqu’à la mort pour réaliser leurs rêves. Le titre énigmatique « Nope » serait-il alors un « non » au renoncement ? Un « non » à la mise à distance des Noirs par l’industrie hollywoodienne ? Ou encore, un « non » aux blockbusters américains standardisés, sans message ni âme ? Libre à chacun de se forger son interprétation.
A la dérive d’une ambition : l’auto broyage d’un scénario conceptuel
Nope propose une histoire d’alien originale porteuse d’un contenu riche. Mais la machine des ambitions de Jordan Peele a tendance à broyer elle-même le scénario et les personnages. En effet, l’allégorie du rêve américain occupe tellement l’espace qu’elle réduit le scénario à cette parabole et délaisse la construction des protagonistes. OJ et Emerald Haywood se caractérisent donc presque exclusivement par leur quête de célébrité. S’ils ont chacun un caractère, ils restent globalement assez peu développés. De même pour Ricky « Jupe » Park, dont le rôle se limite à incarner l’étoile déchue recrachée par le rêve américain.
En outre, la construction du scénario souffre d’un léger manque d’unité. Nope passe ainsi d’une séquence située au ranch à une scène passée issue de l’enfance de Ricky « Jupe » Park, sans véritable cohérence. D’ailleurs, les liens entre les Haywood et Ricky « Jupe » Park sont infimes. Une seule scène permet de justifier le rattachement un peu forcé du protagoniste de Steven Yeun à la trame globale centrée sur OJ et Emerald.
Si Jordan Peele se perd un peu, à l’instar de ses personnages, en poursuivant de grandes aspirations, comment lui reprocher de nous offrir un thriller aussi audacieux questionnant notre rapport à l’image ? Bien au-delà du divertissement hollywoodien aseptisé, le film révèle l’affirmation d’un réalisateur indépendant qui, au sein d’une industrie cinématographique parfaitement huilée, a appris à dire « nope ».
Nope – Bande-annonce :
Nope – Fiche technique :
Réalisation : Jordan Peele Casting : Daniel Kaluuya (OJ Haywood), Keke Palmer (Emerald Haywood), Steven Yeun (Ricky « Jupe » Park), Michael Wincott (Antlers Holst) Scénario : Jordan Peele Producteurs : Jordan Peele, Ian Cooper Pays d’origine : Etats-Unis Genres : Thriller, horreur Durée : 130 minutes Date de sortie : 10 août 2022
Film danois se déroulant dans les forêts norvégiennes, Wild Men, de Thomas Daneskov, parvient à un subtil équilibre entre comédie et drame, ré-haussé par une réflexion sur notre rapport à la nature.
D’un côté, nous avons Martin. Il a préparé ses valises et dit à sa femme qu’il partait à un séminaire de cohésion d’équipe pour son entreprise. En réalité, il a tout lâché. Depuis dix jours, habillé de peaux de bêtes, il vit dans un camp en pleine forêt norvégienne et tente de survivre comme un chasseur-cueilleur d’il y a plusieurs millénaires, chassant avec un arc qu’il a fait lui-même.
Une vie en pleine nature qui est loin d’être simple : en bon homme moderne, Martin n’est pas un chasseur invétéré, il perd facilement la trace de ses proies, et quand la faim se fait sentir, prendre de la nourriture dans un petit supermarché local est une tentation trop forte.
De l’autre côté, nous avons Musa, délinquant danois parti avec ses deux collègues Simon et Bashir faire du trafic de hash à Guddalen, en Norvège. Victime d’un accident de voiture, il va abandonner ses compagnons et se réfugier dans les bois où, bien évidemment, il rencontrera Martin.
Ce qui va unir les deux personnages, dans un premier temps, c’est la fuite. Musa fuit la police qui sera inévitablement attirée par la voiture accidentée sur la route. Martin fuit une civilisation dans laquelle il ne se reconnaît plus. En forêt, pas de patron, pas de courrier, rien de ce qui l’oppressait dans sa « vie d’avant ». Même la présence d’un facteur angoisse Martin : il ne veut plus rien avoir à faire avec la civilisation. Ces problèmes de relations sociales ne concernent pas que les deux protagonistes du film : on a vite l’impression que tous les personnages, même secondaires, ont des problèmes de communication et de relation avec leurs proches. Le policier ne cesse de se disputer avec son supérieur et se considère comme « mi-policier, mi-père de famille », mettant en évidence la difficulté croissante à concilier un métier prenant et une vie privée familiale. Un couple se dispute, elle lui reprochant d’être trop égoïste. Les deux collègues de Musa le poursuivent dans la forêt norvégienne avec des intentions visiblement malhonnêtes. En bref, tous les rapports sociaux sont compliqués. Symboliquement, le fait de placer des personnages majoritairement danois dans un environnement norvégien, avec les difficultés de compréhension inhérentes à une telle situation, offre une image assez juste des problèmes de communication que rencontrent les protagonistes.
Dans Wild Men, la nature est chargée de plusieurs significations.
Elle est d’abord perçue comme un lieu d’authenticité, à l’opposé d’une société vue comme un lieu de relations frelatées. Se retrouver en peau de bêtes loin de toute modernité serait, pour Martin, le meilleur moyen de « se retrouver ». Mais le film montre vite les limites de cette pratique : la société moderne s’invite partout, et s’en débarrasser n’est pas évident. Il est assez cocasse de voir Martin tenter de vivre comme au néolithique tout en écoutant de la musique sur son smartphone. Et lorsque le chasseur improvisé ne parvient pas à suivre sa proie, il est pratique d’avoir un supermarché à portée de main. Le comble est atteint par ce groupe de « vikings » que Martin et Musa tentent de rejoindre…
La forêt est aussi l’inverse de la civilisation. Martin s’y réfugie pour être seul, loin de tout le monde. A l’inverse, il faut voir la gêne des policiers lorsque leur chef leur ordonne de s’enfoncer dans la forêt à la recherche de Musa. Lieu paradoxal, favorisant aussi bien l’isolement que le tourisme, la nature est surtout le lieu qui met en évidence les contradictions des personnages. Martin, par exemple, a besoin de s’isoler pour se rendre compte qu’il ne peut être loin de sa femme, ce qui, finalement, le rapproche du chef de police.
Ce sont ces éléments qui donnent une profondeur aux personnages de Wild Men. Le film dépasse alors son caractère subtilement comique (un humour qui naît du décalage entre les attentes des protagonistes et ce qu’ils sont effectivement) pour atteindre une émotion bienvenue. La réalisation de Thomas Daneskov ménage des moments plus contemplatifs propices à l’expression des sentiments, de même qu’à la réflexion sur notre rapport aux autres et à la nature.
Wild Men : bande annonce
Wild Men – fiche technique
Titre original : Vildmænd
Réalisation : Thomas Daneskov
Scénario : Thomas Daneskov, Morten Pape
Interprétation : Rasmus Bjerg (Martin), Zaki Youssef (Musa), Sofie Gråbøl (Anne)
Photographie : Jonatan Rolf Mose
Montage : Julius Krebs Damsbo
Musique : Ola Fløttum
Production : Lina Flint
Sociétés de production : Nordisk Film Spring, Handmade Films in Norvegian woods, The Danish film institute, Danish Broadcasting Corporation, Zefyr Media Fund, Nordisk Film Distribution
Société de distribution : Star Invest Films
Genre :
Durée : 102 minutes
Date de sortie en France : 24 août 2022 Danemark – 2021
Alors que les blockbusters reviennent en masse après cette longue crise sanitaire, Vesper Chronicles débarque dans nos salles sans crier garer pour faire honneur au cinéma européen. Comment ? En nous offrant une fable de pure science-fiction ô combien crédible et envoûtante, qui parvient à égaler, voire à supplanter, la concurrence à gros budget.
Synopsis de Vesper Chronicles : Dans le futur, les écosystèmes se sont effondrés. Parmi les survivants, quelques privilégiés se sont retranchés dans des Citadelles coupées du monde, tandis que les autres tentent de subsister dans une nature devenue hostile à l’homme. Vivant dans les bois avec son père, la jeune Vesper rêve de s’offrir un autre avenir, grâce à ses talents de bio-hackeuse, hautement précieux dans ce monde où plus rien ne pousse. Le jour où un vaisseau en provenance des Citadelles s’écrase avec à son bord une mystérieuse passagère, elle se dit que le destin frappe enfin à sa porte…
En avez-vous marre de toutes ces productions hollywoodiennes qui pullulent sur nos écrans ? Ce genre de films dont la majorité – allons jusqu’à 90% des cas ! – se trouvent être de purs produits sans âme, à la direction artistique édulcorée, qui s’oublient facilement une fois le visionnage terminé ? Nous vous conseillons fortement de vous tourner vers du cinéma plus indépendant, autre qu’américain. Ne prenez pas cela comme la remarque d’un cinéphile pompeux sachant mieux que quiconque la qualité d’un film, loin de là ! Mais à trop se pencher sur les blockbusters, vous risquerez de louper beaucoup de titres qui vaillent le coup d’œil. Ne serait-ce ces dernières années en France, où nos studios se permettent de nous offrir des titres dignes de chez l’oncle Sam (Le Chant du Loup, Boîte Noire), ou de s’aventurer un peu plus vers le cinéma de genre (La Nuée, Teddy, L’Année du Requin). Et même sans parler de comparaison, il suffit de voir ce que le 7ème art européen nous a réservé rien que pour cet été avec La nuit du 12 – policier aussi douloureux qu’un uppercut – et As Bestas – thriller rural à l’efficacité redoutable. En cette fin du mois d’août 2022, nous pouvons également compter sur Vesper Chronicles, une fable SF à la teneur aussi imposante qu’un produit estampillé Disney, Universal ou bien Paramount… mais qui se montre bien plus méritant que ses aînés à 100 millions de dollars et des brouettes !
Ce n’est clairement pas la première fois que le «petit cinéma» s’essaye dans l’univers post-apocalyptique. Celui où la Terre a été ravagée par une catastrophe écologique provoquée par l’Homme – cela va sans dire ! – et obligeant quelques survivants à vivre dans un milieu hostile. À devoir exercer la loi du plus fort au premier degré. Maisrarement cet univers ne s’était montré aussi crédible et palpable qu’avec ce Vesper Chronicles littéralement sorti de nulle part. D’un film belgo-franco-lituanien au budget que nous devinons minuscule, nous obtenons une fable à la beauté plastique bluffante. Entre les costumes, les accessoires, les décors, les effets spéciaux… le duo de réalisateurs Kristina Buožytė/Bruno Samper parvient à faire suinter son œuvre d’une cohérence à toute épreuve. Et comme si cela ne suffisait pas, il apporte à ce long-métrage une richesse inimaginable par le biais d’idées scénaristiques (le père inerte communiquant via un drone), de narration (décrire l’univers par des dialogues savamment écrits pour pallier au limitation du budget) et visuelles (la diversité des mycoses/organismes visibles sur le moindre tronc d’arbre). Une richesse semblant tout droit sortie de Nausicäa de la Vallée du Vent – dont Vesper Chronicles semble pleinement s’inspirer – et même d’Avatar par moment – cette scène où l’héroïne nous dévoile ses plantes en pleine nuit – qui rend ce monde vivant au possible.
Et plutôt que de se contenter d’une réussite plastique indéniable, le film peut également se vanter d’avoir une patte artistique toute aussi irréprochable. Un constat qui se remarque par la photographie, cette dernière parvenant sans mal à jongler entre la tension et le mystère – la poursuite finale dans la forêt ou ces champs désertiques surplombés par des structures abandonnées– et l’envoûtement – ce plan final, d’une poésie à couper le souffle ! Sans oublier le fait qu’elle mette en valeur les acteurs, que ce soit un Eddie Marsan plus terrifiant qu’à l’accoutumée ou une jeune Raffiella Chapman héroïne malgré elle. Bref, une imagerie qui fait donc honneur en embellissant sans mal cet univers, tout comme le travail sonore. Que ce soit la musique captivante ou les bruitages minutieux – la respiration des soldats de la Citadelle –, Vesper Chronicles accentue sa sublime allure via une atmosphère de haute tenue.
Mais s’il fallait tout de même pointer un défaut du doigt, c’est bien du côté du scénario que Vesper Chronicles se perd. Bien évidemment, nous ne pouvons lui reprocher de faire dans le déjà-vu, le long-métrage présentant des personnages et des situations plutôt riches. En plus de tout le background qui nous est révélé au compte-gouttes pour captiver notre attention (les pèlerins, les Jugs, le trafic du sang…). Non, là où le bât blesse, c’est que le film doit constamment jongler entre son ambition démesurée et son manque de moyens qui, mine de rien, limite sa narration. Et pour cause, à trop nous décrire un univers qu’il ne peut véritablement montrer, Vesper Chronicles frustre. Bien évidemment, c’est au public de devoir jouer un peu de son imagination, mais étant donné l’ampleur du monde qui nous est présenté, il est dommage que le film ne puisse nous proposer plus, spectateurs gourmands que nous sommes ! Pour preuve de ce défaut, il suffit de voir à quel point l’histoire commence à piétiner à mi-parcours, cette dernière ne sachant comment réellement se terminer faute de pouvoir proposer un climax à la hauteur de son ambition. Cassant quelque peu le rythme et donc notre intérêt pour l’intrigue, ce qui est fort dommage.
Malgré cette ombre au tableau, nous ne pouvons que vous conseiller de voir Vesper Chronicles. De donner votre chance à un cinéma européen qui en a fortement sous le capot. De vous laisser emporter dans un monde qui lamine sans aucune difficulté les singeries glaciales et archi-numériques des blockbusters des studios américains. Le film de Kristina Buožytė/Bruno Samper est la preuve qu’avec de l’ambition et du cœur à l’ouvrage, nous pouvons obtenir un film avec une âme. Et aller voir ce film, c’est également inciter des studios de production/distribution à oser exploiter ce genre de long-métrage un peu plus souvent. Les salles de cinéma ont plus que besoin de se refaire une santé. C’est l’occasion de les sauver !
Vesper Chronicles – Bande annonce
Vesper Chronicles – Fiche technique
Titre original : Vesper
Réalisation : Kristina Buožytė et Bruno Samper
Scénario : Brian Clark, Kristina Buožytė et Bruno Samper
Interprétation : Raffiella Chapman (Vesper), Eddie Marsan (Jonas), Rosy McEwen (Camellia), Richard Brake (Darius), Edmund Dehn (Elias)…
Photographie : Feliksas Abrukauskas
Décors : Raimondas Dicius et Ramunas Rastauskas
Costumes : Dovile Cibulskaite, Christophe Pidre et Florence Scholtes
Montage : Suzanne Fenn et Justin MacKenzie Peers
Musique : Dan Levy
Producteurs : Kristina Buožytė, Daiva Jovaisiene, Asta Liukaityte et Alexis Perrin
Maisons de Production : Natrix Natrix, Rumble Fish Productions, Ev.L Prod et 10.80 Films
Distribution (France) : Condor Entertainment
Durée : 114 min.
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 17 Août 2022
Lituanie, France, Belgique – 2022
WOODSTOCK. Plus qu’un festival, un mouvement qui a marqué des générations entières de jeunes dans les années 60 et 90. Une première édition qui a tellement transporté les foules qu’elle a voulu retenter sa chance une deuxième fois en 1999 : mais à quel prix ? Après la sortie du documentaire Woodstock 99: Peace, Love and Rage par HBO en 2021, la mini-série documentaire de Netflix donne la parole aux principaux intéressés pour raconter la descente aux enfers de l’édition 99 de Woodstock. Décryptage d’un festival raté, sauvagement bien raconté.
Synopsis :En 1969, Woodstock était un festival de musique et de paix. Comment l’édition 1999 a-t-elle pu sombrer aussi rapidement et aussi facilement dans le chaos et la violence ?
3 jours de festival, 3 épisodes
En choisissant de raconter ce fiasco en une mini-série de trois épisodes, Jamie Crawford a pris le parti de faire monter la tension crescendo, comme si le spectateur, lui aussi, vivait les trois jours de festival en passant par les différentes émotions qui les ont rythmés : excitation, tension et chaos.
Le témoignage sincère et face caméra des invités ainsi que la quantité impressionnante d’archives de l’édition 99 donnent du relief à ce souvenir. En ayant le témoignage d’anciens festivaliers, le spectateur entre directement dans le récit et dans la confidence. Une proximité se crée dès les premières minutes et une question nous trotte dans la tête tout au long du visionnage : pourquoi en est-on arrivé là ?
Face caméra, les anciens festivaliers racontent leurs souvenirs avec vivacité et passion comme si tout ceci s’était déroulé hier. Dans leur regard, plusieurs émotions défilent : excitation, incompréhension, rage, tension… c’était comme s’ils revivaient chaque concert, chaque rencontre, chaque contact avec le tarmac brûlant. Tout est mimé et revécu à la lettre près, 23 ans après. Les gestes accompagnent leurs paroles, la voix s’élève avec passion, comme si nous écoutions un vétéran de guerre nous raconter comment il a survécu et a combattu l’ennemi.
Une descente aux enfers
Au départ pensé comme une deuxième édition porteuse des mêmes valeurs que la première édition que sont l’amour, la paix, la fraternité et l’entraide, il en est tout autre : Woodstock est une marque. Et ce qu’on veut d’une marque, c’est qu’elle rapporte…de l’argent. Beaucoup d’argent. Construit sur des bases de profit, Woodstock 99 partait d’une intention bancale, pour finalement mener à sa perte. Des bouteilles d’eau à des prix indécents et jetées par milliers sur scène, de la nourriture inabordable, une hygiène déplorable, un manque d’effectif et de staff, des prix qui ne cessent d’augmenter au fil de la demande et des jours… Woodstock est loin de reposer sur les mêmes valeurs que l’édition de 69 et semble être le berceau d’un capitalisme si peu chéri par le public qu’il accueille.
On y apprend au fil des épisodes la sombre réalité de ce festival. Une chaleur éprouvante et insoutenable, des toilettes qui débordent, une foule incontrôlable, des agressions sexuelles, une sécurité peu expérimentée et craintive, des autorités bridées, une organisation inexistante, une jeunesse qui n’a plus de limites et surtout, des organisateurs pris en flagrant délit de leur désillusion.
Face à cette mauvaise gestion du festival, la joie et l’excitation des premiers jours laissèrent place à la folie, l’anarchie et la violence sous toutes les formes. Pendant trois jours, c’était comme si tout paraissait autorisé, sans limite. En se rendant à Woodstock, c’est comme si la jeunesse voulait faire passer un message, vivre quelque chose de fort. En ignorant les besoins du public, les organisateurs de Woodstock ont créé une véritable bombe à retardement qui a explosé en 3 jours. Plus de 250 000 personnes laissées pour compte et réunies au même endroit pendant 3 jours, des autorités au-dessus d’eux : serait-ce, quelque part, une métaphore politique de la société de l’époque ?
Par ce documentaire, Netflix nous emmène dans les coulisses d’un événement incontrôlable, contrasté et apocalyptique, où notre cœur vacille entre euphorie des concerts et violence des festivaliers. La plateforme de streaming prouve encore une fois sa capacité à réaliser de bons documentaires et faire monter la tension, comme elle a pu le faire avec Fyre Festival.
Plus qu’une organisation désastreuse, Woodstock 99 montre le pouvoir de la foule et la peer pressure pour mener à bien tous les actes qui ont été faits pendant ce festival. Chacun, à son échelle, a pu contribuer au chaos : artistes, festivaliers, organisateurs et politiques. Finalement, dépasser les bornes peut très vite arriver dans un festival et le documentaire montre que cela peut encore arriver aujourd’hui. Malgré tout, et aussi étonnant que cela puisse paraître, les anciens festivaliers affirment que malgré tout ce qui s’est passé, ils ne regrettent pas, car c’était une expérience inoubliable à vivre “once in a lifetime”.
Fiche technique : Woodstock ’99
Titre original : Trainweck: Woodstock ’99
Réalisation : Jamie Crawford
Distribution : Netflix
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Documentaire
Durée : 45 minutes par épisode
Date de sortie : 3 août 2022