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Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen, en DVD

Un voyage en train vers le Nord de la Russie, deux personnages qui s’opposent, et beaucoup d’émotions : la sortie DVD du film de Juho Kuosmanen Compartiment n°6 chez Blaq Out permet de (re)découvrir une œuvre sensible primée au Festival de Cannes 2021.

Pendant longtemps, nous ne connaissons pas le nom de la protagoniste du film Compartiment n°6, et ce détail est significatif à plus d’un titre.

D’abord, parce que cette absence est la marque d’un personnage en retrait. La protagoniste est timide, renfermée. Elle parle peu, et se préfère contemplative. Elle observe, écoute, filme même parfois. De nombreux plans nous la montrent en pleine contemplation.

Ensuite, cette attitude de retrait est encore renforcée, sans aucun doute, par son statut d’étrangère. Laura est une étudiante finlandaise venue à Moscou pour des raisons linguistiques, et qui a prolongé son séjour après avoir rencontré Irina. Mais dans la fête organisée par sa compagne, Laura est présentée comme « l’amie finlandaise », sans plus. Rejetée à cette origine, réduite à une nationalité étrangère (alors que les liens historiques entre la Russie et la Finlande sont plutôt compliqués). Dans ces scènes d’ouverture, d’introduction pourrait-on dire, tant le film ne commence vraiment qu’à la montée dans le train, Laura se retrouve finalement isolée, timidement repliée dans son coin, accrochée avec personne. Aussi n’est-on pas surpris outre mesure lorsque, au fil du voyage, Irina se détachera progressivement de Laura, au point de disparaître complètement.

Depuis l’invention du récit de voyage, tout le monde sait que faire un trajet, ce n’est pas seulement aller d’un point à un autre ; c’est aussi faire des rencontres, changer de lieu, et changer soi-même. Que Compartiment n°6 nous propose cela paraît donc très attendu. Le réalisateur n’a sans doute pas voulu miser sur l’originalité de l’histoire, mais sur l’expression des émotions.

Laura va donc faire un voyage de Moscou à Mourmansk, ancienne ville fermée et interdite, dans le Grand Nord russe, pour y voir des pétroglyphes ancestraux. Un voyage censé se faire avec Irina, mais que Laura fera seule. Et, à chaque étape, elle se rendra compte, un peu plus, que l’éloignement avec sa compagne n’est pas que géographique : d’abord, Irina répond au téléphone, mais vaguement, sans vraiment s’intéresser à la communication et en faisant autre chose en même temps. Puis elle ne prendra même plus la peine de répondre. Irina s’éloigne comme ces êtres qui restent sur le quai d’une gare quand le train démarre.

Par contre, Laura fera une nouvelle rencontre, pour le moins percutante. Il s’appelle Ljoha (diminutif d’Alekseï), et la première rencontre n’est pas la plus plaisante : passablement ivre, il rudoie la jeune femme, en aucun cas par méchanceté mais par une façon d’agir mal dégrossie. Le contraste entre les deux personnages est cependant saisissant : Laura est une intellectuelle timide et, de surcroît, étrangère, quand Ljoha est un ouvrier apparemment extraverti mais parfaitement russe. D’ailleurs, comme il se doit, ce road movie ferroviaire va parler de la Russie, en réalisant un tour de force assez audacieux, puisqu’il ne montrera quasiment rien du pays. Ici, pas de plans décoratifs sur les immenses forêts russes. Les horizons sont toujours bouchés, par des immeubles, par les ténèbres nocturnes, par le brouillard, etc. Sauf à la fin, comme il se doit, au bord de la mer de Barents, une fin ouverte sur un autre voyage possible. Un autre voyage à deux.

Si le film parle de la Russie, c’est en usant avec malice de certains stéréotypes attachés au pays et à sa culture : l’alcool, les voyages forcément interminables dans un pays aux dimensions aussi immenses, la babouchka (grand-mère) dans son isba, etc. Compartiment n°6, c’est un voyage sentimental tout sauf exotique, dans une Russie dont on ne voit quasiment rien sauf l’essentiel : des rencontres impromptues et surprenantes, une générosité derrière une froideur apparente, une apparence figée et glacée qui cache des personnes parfois entrevues mais inoubliables.

 

Finalement, le propos de Compartiment n°6 est sans doute là, dans cette nécessaire ouverture à l’autre. Petit à petit, tous les détails qui paraissaient un peu froid vont devenir familiers, comme la contrôleuse du train par exemple. Laura va non seulement se rapprocher de Ljoha, mais lui aussi va se révéler à elle. Derrière le personnage un peu brutal et extravagant se dissimule un bonhomme timide, qui se replie sur lui-même dès que la conversation devient trop personnelle.

Chacun va amener l’autre sur son terrain. Il va organiser une virée en voiture jusqu’à la grand-mère, elle va l’entraîner jusqu’aux pétroglyphes. Et finalement, ce voyage entraîne des changements chez les deux personnages, bien différents à Mourmansk que ce qu’ils étaient à Moscou.

Le réalisateur parvient à nous intéresser à tout cela par petites touches, délicatement, sans jamais forcer ni brusquer les choses. Tout se fait ici en finesse, dans une évocation pudique et sincère des sentiments. Aucune scène superflue, aucune réplique inutile : le réalisateur finlandais est du genre minimaliste, n’hésitant pas à prolonger les silences jusqu’à ce qu’ils fassent naître une émotion. Les regards ont aussi une importance capitale, ce qui prolonge le caractère parfois contemplatif du film. La grande force de Compartiment n°6 est là, dans cette poétique de l’instant présent et cette volonté de changement, deux éléments qui définissent si bien les voyages. Compartiment n°6 fait partie de ces films qui se savourent, petit bijou d’émotion et de poésie.

Complément de programme

Le seul complément de programme présent sur le DVD est un court métrage réalisé par Juho Kuosmanen en 2007. Le film s’intitule Roadmarkers et nous montre trois personnages travaillant sur une route en plein automne. Roadmarkers permet de retrouver les qualités de Compartiment n°6, en particulier dans le jeu sur les silences, sur la difficulté à exprimer des sentiments.

Caractéristiques du DVD :
Audio : VO et VF 5.1
Sous-titres français et sourds et malentendants
Format 2.35
Durée : 96 minutes

Complément de programme :
Roadmarkers (2007, 18 minutes).

Festival de Cannes 2022 : Men, d’Alex Garland

Quand Alex Garland, après deux premiers films inimitables, revient avec un petit bijou du cinéma de genre, hallucinogène et troublant, on ne peut qu’avec joie découvrir sa collaboration avec A24 qui se distingue par des productions de plus en plus horrifiques, singulières et borderlines. Un duo d’exception pour l’avenir du septième art.

Synopsis : Après avoir vécu un drame personnel, Harper décide de s’isoler dans la campagne anglaise, en espérant pouvoir s’y reconstruire. Mais une étrange présence dans les bois environnants semble la traquer. Ce qui n’est au départ qu’une crainte latente se transforme en cauchemar total, nourri par ses souvenirs et ses peurs les plus sombres.

Comment se remettre d’une expérience aussi hors-norme que la nouvelle oeuvre d’Alex Garland ? Comment expliquer l’inexplicable ? Retour sur un des films les plus fascinants de la 75e édition du Festival de Cannes.

Aux premiers abords, le film donne un ton onirique et naturaliste, mais plus le personnage de Jessie Buckley se console dans la campagne anglaise isolée, plus cette terre de quiétude s’assombrit pour ne laisser que malaise et mélancolie. Le réalisateur a un véritable don pour faire de son environnement un personnage à part entière. L’énergie qui se dégage du film est bourrée de complexité, à la fois paisible et asphyxiante. Pourtant les premières longueurs pourraient en raviser plus d’un, à se demander si tout du long, on ne ferait que suivre les petites ballades environnantes de la mystérieuse Harper. Mais Alex Garland sait comment donner satisfaction à son audience dès les premières notes, en deux ou trois tours.

D’abord, la scène d’ouverture est fascinante, aux limites de l’imaginaire, avec un ralenti qui nous ferait presque retenir notre souffle, à l’image des souvenirs d’une protagoniste paralysée. En second, l’humour irrésistiblement british de Rory Kinnear, qui pour le film, eut le privilège d’une totale liberté d’improvisation.

Le ton s’amène petit à petit, démarrant sur des petites hallucinations douteuses, dont on ne sait trop si elles sont destinées au public ou à l’héroïne. Puis la folie vient s’étendre sur notre épaule quand à toutes les portes, les traits de Rory Kinnear deviennent perceptibles, comme un homme aux mille visages, ou mille visages en un seul homme. Nos croyances sont altérées, nos doutes emprisonnés.

Au-delà du réel

Miss Marlow découvre les conséquences d’un tel isolement, réveillant en elle les peurs les plus profondes, comme un conte moderne à la Freddy Krueger, hormis que ses cauchemars à elle la poursuivent même éveillée. D’un hôte malaisant à l’enfant agressif, en passant par un rôdeur nu ou encore un prêtre indécent, les multiples personnalités de Rory Kinnear sont d’une exécution bluffante. De là, la frayeur suit de près Jessie Buckley et le cottage qui au départ se devait d’être un havre de paix, se trouve être un huis clos de terreur, une croisade labyrinthique vers une délivrance sous forme de rédemption.

Une descente aux enfers qui se fait crescendo, jusqu’à une scène interminable d’une succession d’accouchements schizophréniques, une séquence totalement hors du temps mais captivante.
Alex Garland préserve son statut de grand cinéaste novateur avec cette belle métaphore du deuil, véritable offrande à toutes expériences cinématographiques.

Men est LE coup de coeur de ce Festival de Cannes 2022, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs.

Men – Bande-annonce :

Men – Fiche technique :

  • Réalisation : Alex Garland
  • Distribution : Jessie Buckley, Rory Kinnear, Paapa Essiedu
  • Scénario : Alex Garland
  • Décors : Mark Digby
  • Costumes : Lisa Duncan
  • Photographie : Rob Hardy
  • Musique : Ben Salisbury, Geoff Barrow
  • Montage : Jake Roberts
  • Sociétés de production : A24, DNA Films
  • Genre : horreur, drame
  • Durée : 100 min
  • Royaume-Unis – juin 2022

Hawaï (modernes) solitudes

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Originaire de Maui, l’une des îles d’Hawaï, l’Américain R. Kikuo Johnson – dessinateur au New Yorker – propose avec cet album un état des lieux à sa manière, c’est-à-dire très souvent allusif. En fait, il use de manière très personnelle de l’ellipse.

Charlène est une jeune femme qui travaille dans un hôpital, probablement comme infirmière. Ce travail ne doit pas trop lui convenir, car elle prépare le concours de médecine. Incidemment, on apprend page 32 (sur un total de 99 pour l’album) qu’elle a présenté sa démission. Une information qu’on pouvait deviner, car on observe Charlène très concentrée sur son ordinateur, un badge abandonné négligemment sur sa table qui s’encombre de plus en plus, laissant entendre qu’elle n’en bouge pas trop, mélangeant travail personnel et repas. Une lecture basique donne la bizarre impression que la démission de Charlène n’est qu’une information accessoire. Il faut dire qu’il se passe suffisamment d’événements dans sa vie pour que certains points soient considérés comme secondaires. Pour préciser ses conditions de vie, il faut savoir que Charlène n’a pas d’homme dans sa vie, mais qu’elle a un jeune fils, Brandon, et surtout qu’elle assume la charge de son père, retraité qui a de plus en plus tendance à vivre dans son monde intérieur, au ralenti.

Un titre explicite

Avec cet album au format italien (sur une base de deux bandes par planche, avec quelques dessins pleine planche voire sur une double page), le dessinateur montre l’isolement des individus dans une société représentative du monde actuel. Charlène est repliée sur sa préparation de concours, n’ayant que peu de temps à consacrer à son fils et à son père. Ce dernier disparaît dans l’indifférence générale (de l’extérieur, Brandon entend sa mère crier, mais il prend peur et s’enfuit, croyant que sa mère réagit aux saletés qu’il a laissées dans la maison en jouant avec son chat, Batman). Assez isolé lui aussi, Brandon n’est finalement à l’aise qu’avec Batman. C’est donc une catastrophe pour lui quand son chat disparaît et il aura une réaction tellement vive qu’elle le met en grand danger lorsqu’un hasard lui permet, plus tard, d’apercevoir Batman au loin.

Solitude et égoïsme

L’isolement des uns et des autres conduit à l’égoïsme qu’on trouve symbolisé dans l’attitude de Charlène, représentée de façon quasi systématique en train de pianoter sur le clavier de son ordinateur. Mais l’égoïsme de Charlène n’est qu’un écho de celui de sa collègue qui, non contente de la prendre comme son taxi, ne se gêne pas pour la mettre en retard par la même occasion. N’oublions pas la multitude des charges de Charlène : son travail puis sa préparation au concours, son fils Brandon – souvent livré à lui-même – et son père impotent dont elle s’occupe comme elle peut. Mais, est-ce que cela peut tout expliquer ou justifier ? Ainsi, Charlène n’a semble-t-il pas jugé nécessaire de prévenir son frère musicien de la mort de leur père. Robbie se trouvait à l’autre bout du monde. Mais quand il revient, il n’est visiblement pas encore au courant. D’ailleurs, Charlène avait complètement oublié qu’il devait venir ce jour-là. La narration laissant sous silence tout ce qui s’est passé au moment du décès du père, un mois auparavant, on dirait que l’arrivée de Robbie change enfin la donne. Après l’envoi de faire-part, il prononce un court éloge funèbre à sa façon avant la dispersion des cendres. Il semblerait que le paraître auprès de l’entourage soit sauf.

Une manière bien personnelle

Le dessinateur n’est donc jamais pressé de donner des informations qui clarifieraient les situations, il préfère laisser des indices nous laissant deviner. Il est possible aussi que cette méthode permette à ses yeux de rendre compte du manque de dialogue entre ses personnages, pour symboliser ce qu’il cherche à dénoncer : l’ambiance générale dans nos sociétés (voir le titre de l’album). En première lecture, Hawaï solitudes a donc de quoi déconcerter, car le dessinateur joue sur les informations qu’il donne, entre faits, indices, allusions et ellipses. Son style très soigné (un trait fin et élégant) se sent sur pas mal de détails, sans jamais aller jusqu’à la surcharge. Il faut donc une deuxième lecture, attentive aux détails (sans oublier les quelques explosions de couleurs), pour mieux saisir la subtilité de ses intentions. On voit notamment Brandon grandir dans un monde où on ne lui fournit que très peu de clés de compréhension. Son expérience sera probablement fondamentale. À ce titre, on imagine qu’il aura du mal à sortir de ce réflexe de repli sur soi. Par ailleurs, le dessinateur déplore la fin de l’exploitation de la canne à sucre sur l’île de Maui (au profit du tourisme), où il situe l’intrigue, mais il ne fait que le mentionner en quelques lignes après la dernière planche. Et la vie sur l’île n’est qu’une toile de fond de l’album (avec quelques souvenirs familiaux).

Hawaï solitudes, R. Kikuo Johnson
Gallimard Bande dessinée : sorti le 9 mars 2022

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3.5

« Les 5 Terres », pour la huitième fois

Les éditions Delcourt publient « Plus morte que morte », le huitième tome de la série Les 5 Terres, de Lewelyn et Jérôme Lereculey.

« On m’avait bien dit que depuis qu’on a délaissé les friches pour se recentrer sur les docks, elles commençaient à se croire tout permis. J’aurais dû écouter. » Tandis qu’Alissa a été passée à tabac et laissée pour morte par les petites frappes du clan du Coucal (« une poignée de gamines désorganisées et trompe-la-mort »), le Sistre organise la riposte tout en maugréant contre l’audace de leurs adversaires. Ce que craignent désormais Djen, Kital, Mana et les autres, c’est que l’affaire ne s’ébruite et que leur pouvoir ne se voit contesté. Bien que conservant un aspect choral, « Plus morte que morte » est irrigué de bout en bout par cette opposition implacable entre deux camps rivaux et déterminés à l’emporter.

Une autre dimension de ce huitième album transparaît par le truchement de Thori. Ayant besoin d’argent pour financer les traitements médicaux de son fils malade, elle aspire à reprendre les combats, et en vient même à demander une recommandation pour un boulot ingrat qui viendrait s’ajouter à son travail de cuisinière. Elle et son mari font montre d’une belle complicité face à l’épreuve. Le collectif de scénaristes Lewelyn accorde une large place à leur résilience, mais n’oublie pas non plus d’évoquer les idées préconçues auxquelles leur couple a dû faire face. On retrouve cette même appétence pour les reliefs psychologiques (exprimés au détriment de séquences plus spectaculaires) avec Otsue et Teruo. Les deux étudiants en archéologie ont fait les frais d’un vol et se disputent quant à leurs responsabilités respectives. Otsue est dépeinte par son camarade comme quelqu’un en proie au péché d’orgueil, convaincue de pouvoir faire faire n’importe quoi à n’importe qui. « Tu n’as pas lancé cette expédition pour faire avancer nos connaissances ou par passion pour notre discipline, non. Tu l’as fait par orgueil. Tu es tellement en insécurité permanente sur ton intelligence, ce que les gens attendent de toi, ce qu’ils pensent de toi, que tu as été jusqu’à mettre nos vies en danger à cause de ça. »

« Plus morte que morte » met aussi en scène le Commissaire examinateur Shin Taku et sa femme Ostrae, ou la princesse Keona, désireuse de donner plus de substance aux recherches socio-historiques sur les peuples des Cinq Terres – elle comprend que les connaissances sur les uns et les autres demeurent lacunaires et stéréotypées. Cette dernière semble par ailleurs marquée par l’absence de nouvelles d’Eren. Iniki assiste à l’égorgement de Dekira, l’enquête sur la disparition de Makana Othere suit son cours et tous ces arcs, apparaissant en filigrane de la rivalité Sistre/Coucal, cheminent avec grand soin, caractérisés par une vraie science du récit. De son côté, comme toujours, Jérôme Lereculey fait des merveilles au dessin : tant les décors que les expressions faciales ou les séquences de pure action donnent pleinement satisfaction. On trouvera aussi, dans les pages 36 et 37, une savante mise en scène du temps en suspens et de l’introspection. De quoi confirmer tout le bien que l’on pensait de la série Les 5 Terres.

Les 5 Terres : Plus morte que morte, Lewelyn et Jérôme Lereculey
Delcourt, mai 2022, 56 pages

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4

Festival de Cannes 2022 : War Pony de Riley Keough et Gina Gammell

C’est un premier long-métrage très fort que Riley Keough et Gina Gammell ont présenté à Cannes pour cette 75e édition. Et pour cause, le film a reçu le prix très mérité de la Camera d’or. Retour sur une séance qui ne laissera personne indifférent.

Synopsis : War Pony suit les destins entremêlés de deux jeunes garçons Lakotas vivant sur la réserve amérindienne de Pine Ridge. A 23 ans, Bill cherche à joindre les deux bouts. Que ce soit en siphonnant de l’essence, en faisant des livraisons ou en élevant des caniches, il est déterminé à se frayer un chemin en direction du “rêve américain”. Matho, 12 ans, est quant à lui impatient de devenir un homme. Cherchant désespérément à obtenir l’approbation de son jeune père, Matho prend une série de décisions impulsives qui bouleversent sa vie et ne lui permettent pas de faire face aux dures réalités du monde.

Chronique en deux histoires, instants de remords, perte d’innocence et remise en question.

Après avoir suivi de très près Riley Keough sur ses talents de comédienne, son premier long-métrage avec Gina Gammell était en quelque sorte une évidence. On se retrouve plongé dans une réserve du Dakota du Sud, bien loin des thrillers, comédies ou action movies qui couvrent sa carrière. Les intentions sont claires, les deux réalisatrices souhaitent lever le voile sur une facette de l’Amérique, au cœur des tribus amérindiennes, où pauvreté et philosophie chercheront à nous sensibiliser.

Bill et Matho s’efforcent de tracer leur voie vers l’âge adulte, l’un en cherchant la poule aux œufs d’or, l’autre en jouant les durs à cuir. Les deux histoires sont fascinantes, surtout du côté du plus jeune qui vole entièrement la vedette à son ainé. Un tout nouvel acteur bourré d’une sensibilité à en faire pâlir les jeunes recrues Netflix. Comme tout adolescent, il ne demande qu’à impressionner les personnes qui l’entourent, entre des amis squatteurs et une première amourette, en jouant les cancres trop sûr de soi. Seulement, sa quête de reconnaissance entravera celle qu’il estimait plus que toutes les autres : celle de son paternel. Abandonné et recueilli par un refuge d’orphelins, Matho fera tout ce qui est en son pouvoir pour regagner la confiance de son père. Un échec qui lui apprendra le lourd poids des erreurs, dans une remise en question pénible mais directrice vers le chemin de la rédemption, loin de son jeune âge. Un véritable gouffre d’émotions qui harponnera les cœurs les plus sensibles.

On reconnaît la maitrise de la direction d’acteurs, sûrement inspirée des plus grands avec lesquels la petite fille d’Elvis Presley a dû travailler, entre Robert Mitchell, Miller ou encore Soderbergh.

Riley Keough et Gina Gammell offre une véritable immersion dans la misère des Lakotas, au point d’avoir sous nos yeux de vrais acteurs locaux. Le portrait est saisissant, sans aucun artifice et touchant. Un premier film prometteur pour les jeunes réalisatrices, qui à travers leur film, offrent une réelle substance, sans jamais se reposer sur des péripéties conventionnelles mais ayant un aspect plus poétique, plus poignant. Les quelques défauts qu’on pourrait lui trouver ne sont rien comparés au réel climat qui règne sur tous les habitants, un ensemble qu’on pourrait éventuellement qualifier d’ordinaire mais d’une franchise pure.

Le film est gagnant de la caméra d’or dans la sélection Un Certain Regard.

War Pony : fiche technique

  • Réalisation : Gina Gammell, Riley Keough
  • Scénario : Franklin Sioux Bob, Bill Reddy, Gina Gammell
  • Distribution : Ashley Shelton, Robert Stover, Jojo Bapteise Whiting
  • Photographie : David Gallego
  • Montage : Affonso Gonçalves, Eduardo Serrano
  • Musique : Christopher Stracey, Mato Wayuhi
  • Sociétés de production : Caviar, Centauri, Felix Culpa
  • Genre : drame
  • Durée : 115 min
  • États-Unis – 2022

« 14 juillet » : quatre semaines, huit personnages, une révolution

Hervé Pauvert et Cécile Chicault publient 14 juillet, destins d’une révolution aux éditions Delcourt. En se penchant sur les actions de huit personnages au cours des quatre semaines précédant la Révolution française, ils en analysent les tenants et aboutissants au sein d’une société en pleine mutation.

Le 17 juin 1789, Jeannette est sur la route, direction Paris, où la jeune paysanne s’apprête à être embauchée au service d’un prisonnier de la forteresse royale de la Bastille. La capitale qui apparaît au loin est entourée de paysages champêtres. Les prairies, les moulins, les sentiers de terre ne disent cependant rien de la colère qui gronde à quelques encablures de là. Car pour les plus modestes, les temps sont difficiles. Ils sont « accablés d’impôts et de disette et […] se tuent à la tâche jour après jour ». Pour eux, les États généraux qui viennent de commencer sont porteurs d’espoirs. L’Assemblée réunie à Versailles est censée répondre, enfin, aux nombreuses doléances du Tiers État. À Paris, les aristocrates et les évêques font cependant de la résistance et on se demande si le Roi peut se résigner à mettre fin à la monarchie absolue, comme le lui conseille son puissant ministre Necker.

Le même jour, au faubourg Saint-Antoine à Paris, Jean-Baptiste et Suzanne regrettent « toutes ces familles qui triment pour des richards qui les conchient ». Ils risquent de se retrouver à la rue avec leur enfant malade parce que Jean-Baptiste, ouvrier désormais sans emploi, a protesté contre une baisse de salaire qu’il estimait injustifiée. À Versailles, deux jours plus tard, c’est Marie-Antoinette qui se voit pressée par Charles, son beau-frère, d’intervenir auprès du Roi pour qu’il refuse le projet de Necker. Il serait en effet absurde et dangereux de concéder une partie du pouvoir royal à une « Assemblée de gueux ». Quelques jours plus tard, Jeannette, la cousine de Jean-Baptiste et Suzanne, prend ses quartiers à la Bastille et découvre le vrai sens de sa mission : donner satisfaction, par tous les moyens, à un comte et écrivain obscène dont la perversion se matérialise en trois vignettes, respectivement axées sur ses seins, sa bouche et ses yeux.

Hervé Pauvert et Cécile Chicault alternent ainsi les points de vue, passant d’un personnage à l’autre, des insurgés aux royalistes, tout en portraiturant le magma populaire montant des quatre semaines qui précèdent le soulèvement du 14 juillet. On découvre, dans des chapitres courts mais éloquents, des individus précarisés glissant vers la déchéance, un hospice de la charité contraint de refuser par centaines les nécessiteux, un gamin (Nicolas) dont la fièvre est liée à la dénutrition, des discours anti-royalistes enflammés et des réactions conservatrices amorcées avec le concours de régiments étrangers. 14 juillet, destins d’une révolution portraiture une France fracturée, au seuil de l’implosion, bientôt érigée en repoussoir pour toutes les monarchies de droit divin d’Europe.

De cette période trouble naissent l’excès et l’ambiguïté. C’est Marie-Antoinette qualifiée de « putain autrichienne » et exécutée pour inceste et haute trahison. C’est Lucile, personnage fictif, fille d’un garde français pris entre deux feux, défendant un peuple n’aspirant qu’à appliquer les idées de Voltaire, Rousseau ou Montesquieu. Pendant ce temps, le Roi ne comprend pas que le peuple continue de s’insurger alors même qu’il lui a donné des gages quant à la liberté de la presse, l’égalité fiscale ou la suppression de la corvée royale. Il doit protéger sa famille, son héritage, son trône, sa propre personne. Mais doit-il le faire par la violence ou le compromis ? La réponse sera conditionnée par le peuple de Paris, armé et bien décidé à ne plus « subir en silence toutes ces humiliations ». C’est cet inévitable affrontement, sur fond de tensions sociales exacerbées, qu’Hervé Pauvert et Cécile Chicault narrent avec talent dans 14 juillet, destins d’une révolution. Un album qui nous plonge au cœur de la pré-Révolution, en compagnie de personnages matriciels, dont la chair humaine et les ressorts émotionnels apportent une lumière profuse – et recentrée – sur ces événements historiques.

14 juillet, destins d’une révolution, Hervé Pauvert et Cécile Chicault
Delcourt, mai 2022, 120 pages

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3.5

« Année zéro » : un bébé, et après ?

La scénariste Anna Roy et la dessinatrice Mademoiselle Caroline reviennent dans Année zéro sur les chamboulements existentiels induits par la venue au monde d’un bébé. Leur personnage principal, Madeleine, n’est autre qu’une sage-femme elle-même confrontée aux épreuves dans lesquelles elle assistait jusque-là ses patientes – et par l’intermédiaire de qui Anna Roy peut glisser des éléments autobiographiques.

Vingt-sept ans, énergique, Parisienne, exerçant un métier qui la passionne, tant à l’hôpital qu’en libéral, Madeleine a de quoi faire des envieuses. Sa relation avec Antoine semble d’ailleurs idyllique. Et même si elle enchaîne les gardes, elle y trouve de quoi assouvir son besoin de contacts humains et elle se sent importante dans un processus qui l’est tout autant : l’accompagnement des nouveaux parents et les soins à prodiguer à leur nouveau-né. Un caillou va toutefois venir se glisser dans cette mécanique bien rodée : la professionnelle de la maternité va devoir appliquer à sa situation personnelle tous les conseils qu’elle prodiguait aux autres. Et c’est là que le bât blesse : enceinte, elle est physiquement limitée, quelque peu délaissée par Antoine et bientôt incapable de poursuivre ses activités professionnelles ; jeune maman, elle se fait anxieuse, subit une fatigue intense, met sa vie personnelle sur pause et assiste, impuissante, à une forme de rupture avec Antoine – qui pense être à la hauteur alors qu’elle estime au contraire tenir le monde entier sur ses épaules.

Baby blues, charge mentale, burn-out parental, fin de la vie à deux, pression sociale, difficultés professionnelles, avalanche de conseils bienveillants (et ressentis le plus souvent comme des affronts) : Madeleine passe par toutes les étapes, désagréables mais souvent inévitables, de la vie d’une jeune maman. Avec beaucoup de justesse, Anna Roy et Mademoiselle Caroline font ressentir aux lecteurs, par une illustration désenchantée du quotidien maternel, à quel point l’épreuve peut être douloureuse, au sens propre (épisiotomie, crevasses aux seins, montée de lait, etc.) comme au figuré (ne plus avoir de vie sociale, ne plus dormir, être cantonné à des tâches ingrates et cycliques, etc.). Graphiquement, cet état de fait est restitué à travers un interminable et récurrent fil rouge, qui enserre Madeleine, sur lequel elle joue les funambules, qui l’empêche de se mouvoir et donc d’aller de l’avant dans la vie. Pis, la sage-femme se rend compte qu’elle n’écoutait pas vraiment ses patientes, qu’elle se contentait de leur dispenser le prêt-à-penser de la profession, qu’elle minimisait considérablement les efforts consentis par celles dont elle avait la charge. Pour Madeleine, la redéfinition est brutale et complète : son quotidien est chamboulé, sa vision du monde altérée.

À fleur de peau, déconsidérée par certains collègues, lassée par la routine qui s’est installée dans sa vie de famille, Madeleine suit une thérapie qui lui est finalement moins bénéfique que ses échanges avec d’autres femmes vivant la même situation qu’elle. En fin de compte, Année zéro sonne comme une sorte de désillusion. C’est un ouvrage qui confronte la réalité à sa version romantique et instagramée, non pas pour faire peur, mais au contraire pour rassurer : une jeune mère dépassée par les événements ne saurait être blâmée, puisqu’elle est prise dans le même étau que des millions d’autres qui ne s’en sortent pas forcément mieux. Alors, rebutante la maternité ? Pas vraiment, puisque les choses finissent par s’arranger et que tout le monde va enfin trouver sa place, après une période de tâtonnements. Bébé grandit, les nuits s’allongent, les tâches sont mieux gérées, des aménagements sont rendus possibles et surtout la vie familiale suit son cours, apportant son lot de bonheur et de joies partagées.

Année zéro, Anna Roy et Mademoiselle Caroline
Delcourt, mai 2022, 192 pages

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3.5

« ReV » : expérience sensorielle

Les éditions Glénat publient ReV, du scénariste et dessinateur Édouard Cour. Immersion dans un monde futuriste où les psymulations mêlent la puissance informatique et algorithmique aux rêves humains, l’album se caractérise par une inventivité folle et une pluralité de styles allant de Tim Burton (ses croquis, L’Étrange Noël de Monsieur Jack) à Steven Spielberg (Ready Player One) en passant par le pointillisme, le cinéma des Wachowski, certains traits de Keith Haring ou d’Edvard Munch, voire un peu de Mœbius ou de Philippe Druillet.

ReV constitue une double expérience. D’une part, le lecteur est appelé à se fondre dans la peau de Gladis, qui s’initie à la psymulation, avec tous les tâtonnements partagés que cela implique, et, d’autre part, il fait face à un univers ultra-inventif, graphiquement débridé, jouant des textures, de l’onirisme, des formes ou des couleurs, le tout donnant lieu à des sensations rarement éprouvées devant une bande dessinée. Découvrant les secrets d’un jeu vidéo lié à la psyché humaine en même temps que son utilisatrice, seulement guidé par l’expérience en temps réel et les conseils minimalistes de Mr_iO (un joueur en mode « coopération passive »), le lecteur n’a d’autre choix, à l’instar de Gladis, que d’« accepter de ne pas tout savoir » et de se laisser transporter dans une réalité virtuelle où chaque étape est un saut dans l’inconnu et chaque planche, une proposition graphique dont l’inventivité n’a d’égale que la beauté.

Audacieux, d’une sophistication formelle inénarrable, ReV alterne les vignettes en noir et blanc aux arrière-plans rudimentaires et les débauches subtiles de couleurs et d’effets, comme c’est par exemple le cas pages 54-55. Édouard Cour recourt en fait à tant de trouvailles et de techniques picturales que l’on pourrait y accoler des références par dizaines. Mais son ambition se situe précisément là : Gladis vivant un voyage inédit et unique en son genre, le scénariste et dessinateur prend le parti de mettre en partage cette expérience, à travers un coup de crayon et des propositions artistiques empruntant tant au cinéma (de Shining à Henry Selick en passant par les plans symétriques à la Wes Anderson) qu’à la peinture ou la bande dessinée – il y a du Druillet, du Caza, du Murakami, du Kusama… Parfois, l’emprunt est plus fugace : page 63, on rencontre à la fois Alien et la dame en or de Gustav Klimt ; page 74, on pourrait penser que le Manhattan de Woody Allen s’est entremêlé avec le Under The Skin de Jonathan Glazer ; ailleurs, il y a du Francisco de Goya dans l’emploi du noir et du Magritte à travers le détournement.

Il est difficile de mettre des mots sur ce qui relève finalement des sens. Car ReV n’est pas une histoire que l’on pourrait résumer en quelques phrases, mais plutôt un cheminement artistique dont on ressent intimement chaque pulsion. Bien qu’Édouard Cour ne fasse pas le deuil de la narration, il s’inscrit, à la manière d’un David Lynch, au croisement de la forme, de l’onirisme et d’un propos diffus que chacun s’appropriera selon ce qu’il y aura puisé. C’est en tout cas inventif, stimulant, traversé d’influences et, souvent, à couper le souffle.

ReV, Édouard Cour
Glénat, mai 2022, 104 pages

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4.5

« Dictionnaire d’iconologie filmique » : creuser l’image jusqu’à son essence

Ouvrage collectif placé sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri, ce Dictionnaire d’iconologie filmique, publié aux Presses Universitaires de Lyon, est une somme volumineuse, comprenant pas moins de 98 entrées sur des théoriciens de l’art, des notions théoriques, des motifs, des films et des cinéastes. De Stanley Kubrick à Pier Paolo Pasolini en passant par l’écologie, la voix ou le paysage, l’image et ses extensions s’y trouvent interrogées par le menu.

L’iconologie est un concept bien plus complexe qu’il n’y paraît. Il fallait bien une équipe entière réunie autour de trois professeurs en études cinématographiques pour témoigner de sa transversalité et aboutir à une synthèse relativement accessible (pour peu qu’on soit initié). Cette entreprise de présentation et de vulgarisation prend la forme d’un dictionnaire d’une centaine d’entrées, au sein duquel les auteurs se penchent tant sur le zombie que le mouvement, le burlesque que l’esthétique, le cinéma de Wes Anderson que celui de Jean-Luc Godard. Précieux outil pour tous ceux qui entendent se livrer à l’exercice de l’analyse filmique, ce volumineux ouvrage (696 pages) se caractérise par des explications étayées qui tendent à se compléter les unes les autres. Les réflexions sur l’image, sa composition, ses formes, ses champs (visibles ou invisibles) apparaissent comme le fruit d’une transdisciplinarité salutaire. On trouve en effet, aux côtés des spécialistes du cinéma, des experts issus de la philosophie, de la littérature ou des arts visuels.

La collection « Le Vif du sujet » doit s’envisager comme un laboratoire théorique des films et des idées. Ce Dictionnaire d’iconologie filmique y prend place tout naturellement, en définissant des vocables qui parfois, par facilité, s’amalgament (image, iconologie, iconographie, etc.) ou en revenant sur certains théoriciens de l’art (Walter Benjamin, Aby Warburg, Erwin Panofsky, etc.). Tour à tour, les auteurs éclairent les ressorts culturels de la pulsion meurtrière de Norman Bates (par le tableau du Titien), analysent Shining à travers le prisme matriciel du labyrinthe et considèrent l’Overlook sous l’angle gothique rural, expriment la manière dont le motif du zombie subvertit la figuration de l’humain instaurée en Occident au long des XVIII et XIXe siècles (il serait, grossièrement résumé, une sorte d’automate mécanique croisé avec un écorché) et le renvoie à son ultime réalité matérielle (celle du cadavre).

Le cri apparaît dans l’ouvrage comme une forme d’expulsion d’énergie, laquelle a partie liée avec une certaine primitivité. Les femmes expriment souvent leur extrême désarroi face à la mort par des cris, comme cela a été théorisé avec les final girls des slashers. Des parallèles figuratifs avec Picasso ou Munch sont sans surprise dressés par les auteurs. On trouve aussi une évocation des théories de Siegfried Kracauer qui, pour rappel, envisageait les films en prise directe avec les changements sociaux, les turbulences politiques ou le contexte historique de leur apparition. Il est par ailleurs noté que le burlesque ne se fait jour que lorsque l’incongru, l’étrange et le tragique métamorphosent leur tension en un relâchement soudain ; tout peut alors arriver et le spectateur en jubile par anticipation. De nombreuses lectures théoriques irriguent ce dictionnaire. Pour Panofsky, le motif est l’élément descriptif à partir duquel le travail d’interprétation peut s’enclencher, tandis que pour Warburg, il est le moteur qui permet d’associer une série d’œuvres diverses s’éclairant les unes les autres dans leur rapprochement respectif. Pour sortir un peu de l’image, on pourrait se pencher sur L’Homme invisible de James Whale : par le truchement du son, le cinéma rend visuel ce qui n’est pas visible. Le souffle, la musique, le ricanement diabolique font de cet individu imperceptible à l’œil nu un objet sonore.

Par la pluralité de ses entrées et l’assise théorique qui justifie leur problématisation, ce Dictionnaire d’iconologie filmique creuse plus avant l’image au cinéma, dans toutes ses dimensions. L’iconologie ne saurait d’ailleurs s’y réduire, puisqu’à travers elle se fixe un dialogue transculturel au sein duquel des personnalités telles que Charlie Chaplin, Andreï Tarkovski, Alejandro Jodorowsky ou Terrence Malick auraient pu prétendre, sans doute, à davantage de visibilité.

Dictionnaire d’iconologie filmique, ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri
Presses Universitaires de Lyon, mai 2022, 696 pages

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4.5

Domingo y la Niebla : Quai des brumes (au Costa Rica)

Présenté au Festival de la Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, le deuxième long-métrage du cinéaste costaricain Ariel Escalante Meza – Domingo y la niebla – prend la forme d’une tragédie d’atmosphère sur l’impossible deuil. Tristement beau et poétique.

Ariel, Marcel, Sam et les autres 

« Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » demandait Arletty, avec sa gouaille légendaire, dans Hôtel du Nord (1939). Il peut sembler bizarre de citer l’une des plus célèbres phrases du cinéma hexagonal pour évoquer le deuxième long d’un réalisateur costaricain a priori à mille lieues des préoccupations du réalisme poétique. Eh bien détrompez-vous.

Domingo y la niebla a, en effet, plus en commun avec la poésie désespérée d’un Marcel Carné qu’avec le règlement de compte musclé à la Sam Peckinpah. L’intrigue est située quelque part au Costa Rica. Dans ce paysage montagneux et reculé, fait de brumes et d’immenses prairies, vit le vieux Domingo. Ce dernier est menacé. Sa maison – et celles des autres habitants – est construite sur un terrain convoité par des promoteurs (sans scrupules) qui voudraient en faire une autoroute. Domingo, accompagné de quelques autres, refuse de céder au chantage et autres intimidations. L’argent n’y change rien. Domingo ne veut pas partir.

Du thriller musclé au film d’atmosphère 

Le refus obstiné du personnage dépasse – de loin – l’attachement sentimental. Il prend ses racines dans le mystique et l’inexplicable. C’est là que la brume (du titre) intervient (et prend toute son importance). Domingo ne vit pas sur n’importe quelle terre. Cette dernière possède, en effet, l’atout de faire (re)vivre les morts – en les ramenant auprès des vivants (on vous laisse deviner sous quelle forme). La brume constitue un personnage à part entière du film. Cette dernière possède une dimension légèrement angoissante qui accentue son mystère. Les apparitions de la brume signent (systématiquement) l’introduction d’une suggestion d’une stupéfiante beauté.

Ariel Escalante Meza compose des plans qui sont comme autant de tableaux de maître. On y voit Domingo déambuler seul et se parler à lui-même et s’adresser à celle qui n’est plus (tout en étant terriblement présente). Le cinéaste utilise sciemment un sujet banal, celui de l’homme bourru et taciturne refusant de quitter sa terre quitte, pour cela, à mourir – certes pas un synopsis inédit dans l’histoire du septième art. Domingo y la niebla possède bel et bien une « gueule d’atmosphère ». L’irruption de la brume fait basculer l’intrigue du côté du film d’atmosphère. Le thriller initial prend, ainsi, le chemin de la réflexion sur la mort – et sur le lien que les vivants veulent (et croient) entretenir avec elle.

La mort sans visage

Ariel Escalante Meza compose une œuvre à l’atmosphère magnétique. Si la rétine est scotchée à l’écran, l’esprit n’est aussi pas en reste. Domingo y la niebla interroge notre rapport à la mort en mettant en scène un vieil homme, persuadé (ou pas) que sa défunte femme vient lui rendre visite chaque soir. Domingo a-t-il des hallucinations ? Entend-il (vraiment), dans l’air, la voix de son épouse ? Si nous l’entendons (avec lui), c’est peut-être que cela est vrai ? Les morts ne seraient jamais tout-à-fait « morts » (du moins, dans le film). Toutes les options sont sur la table. Peut-être que Domingo a trouvé le moyen (mental) de retrouver celle qu’il aime (et n’est plus). Peut-être qu’il dit vrai. Sa fille refuse obstinément de le croire. Pour elle, ces histoires ne sont que foutaises, inventées par un homme qui tente de racheter ses fautes (passées) vis-à-vis de celle qu’il a auparavant blessée.

Pourtant, Domingo n’en démord pas. Ce qu’il dit est vrai. Il n’invente rien. Pas plus qu’il n’invente les attaques à moto de mystérieux rodeurs tirant que tout ce qui bouge –(en commençant par ceux qui refusent de céder la propriété). L’œuvre émeut en évoquant le délicat sujet du deuil (impossible). La grande question posée par le film n’est pas « que doit-on faire de nos morts ? » mais : Que font les vivants après la mort ? Où vont-ils ? Les morts peuvent-ils renaître sous la forme de l’impalpable ?

Le cinéaste dissèque l’au-delà. Dans le film, ce dernier prend la forme d’un univers parallèle, à la fois hermétique et totalement intégré à notre présent. Domingo évolue dans un monde fermé, marqué par l’angoisse de l’expropriation et la crainte du lendemain. Ce monde-là prend la forme d’un infernal purgatoire, coincé entre le paradis (des montagnes) et l’enfer (de la réalité sociale). Domingo attend d’être libéré. Allant chercher sciemment la mort, le héros rencontre (enfin) la brume, et avec elle l’espoir de retrouver celle qu’il aime. Jamais thriller n’aura été aussi beau et désespéré. Une réussite belle à pleurer.

Le film Domingo et la brume/Domingo y la Niebla est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022

Domingo y la Niebla : bande annonce

Domingo y la Niebla : fiche technique

Scénario et réalisation : Ariel Escalante Meza
Interprètes : Carlos Ureña, Sylvia Sossa, Aris Vindas, Esteban Brenes Serrano
Photographie : Nicolas Wong Diaz
Montage : Lorenzo Mora Salazar
Musique : Alberto Torres
Production : Nicolas Wong Diaz, Ariel Escalante Meza, Julio Hernandez Cordon, Gabriela Fonseca Villalobos, Felipe Zuñiga
Genre : drame
Durée : 93 minutes

Espagne – 2022

Dodo : Mariage à la grecque

Présenté en Séance Spéciale, au Festival de Cannes, Dodo de Panos Koutras s’affirme comme le film le plus casse-cou de le Croisette à travers l’évocation d’un mariage qui vire à la tragi-comédie familiale. A visionner sans modération !

Un récit choral sur un mariage (qui ne se fait pas)  

Contrairement à ce que son titre laisse augurer – Dodo – n’est pas un documentaire sur les habitudes de sommeil de la population grecque. Mettons tout de suite fin à un (insoutenable) suspense. Mariella (Smaragda Karydi) et Pavlos (Akis Sakellariou) s’apprête à marier leur fille Sofia (Natasa Exintaveloni) à un ami d’enfance – qui se trouve être (entre autres) l’héritier d’une très famille. Ce mariage est préparé en grandes pompes par le couple. Ce dernier pourrait, en effet, les sauver de la ruine. L’apparition miraculeuse d’un Dodo (qui a disparu de la surface de la Terre depuis le 18e siècle) entraîne les préparatifs de la noce dans folle farandole où rien (ni personne) ne sortira indemne.

Panos Koutras construit un récit choral dense. Ce dernier est composé de deux parties. La première présente l’ensemble des personnages (et des futures intrigues) avec lequel le film jonglera par la suite. Il y a d’abord le duo formé par Marielle et Pavlos. L’une est une ancienne actrice de série télévisée, devenue une mère au foyer, engluée dans un conformisme bourgeois, l’autre, un ancien chef d’entreprise ayant fait faillite à coups de spéculations frauduleuses. Citons également, parmi les personnages notables, Socratis qui incarne le rôle de l’ouvrier « bad boy » et libidineux, Eva, la jeune femme non binaire, éperdument amoureuse d’Alexis, un jeune homme d’affaire (et mai de Pavlos), qui se joue d’elle.

Dit comme cela l’intrigue paraît tout droit sortie d’un épisode de Plus belle la vie.  Cette saillie ironique n’est, en somme, pas dépourvue de pertinence. Panos Koutras aurait-il eu connaissance de la mythique (et très longue) série de France 3. Les paris sont ouverts.

Plus belle la vie (oui, mais à Athènes)

Vous l’aurez compris, Dodo est un film composé de multiples intrigues (et sous-intrigues). Le dodo ajoute à la narration une pointe de fantasy absurde (et poétique) qui vient paradoxalement scinder les différentes histoires en une. Cela tombe bien car la seconde partie du film est justement orientée sur (et par) lui. L’oiseau devient, en effet, le vecteur qui réunit, voire (re)construit une nouvelle cellule familiale. Panos Koutras reprend, à sa façon, la réflexion entre les liens du sang et les liens du cœur. Des personnes qui ne se connaissaient pas, possédant des origines sociales et géographiques diverses (pour ne pas dire radicalement opposées) sont contraintes de vivre ensemble.

Si le dodo ne parle pas, il fait, en somme, beaucoup parler de lui. Ce dernier est un vecteur de rebondissements à l’instar du mistral dans la célèbre série marseillaise. Comme dans un prime-time de Plus belle la vie, le rythme de la narration est savamment dosé. Il y a les inévitables péripéties rocambolesques et les révélations (plus ou moins) inattendues. L’évolution de la façon dont le dodo est perçu par les héros constitue un baromètre (qui renvoie, tel un miroir réfléchissant, les changements qui affectent leurs manières respectives de se juger les uns les autres). Tour à tour objet de répulsion, d’incompréhension et de culte énamouré, le dodo devient la star d’un mariage – qui semble être passé à la trappe. Si l’on s’attendait à assister au mariage du siècle, c’est raté. Mais, cela est tant mieux.

Panos Koutras fait les choses à l’envers (ou presque). Il prend à rebrousse poils la thématique classique du mariage au cinéma. Plutôt que de mettre en scène une noce où la joie cède(ra) logiquement la place au traditionnel règlement de compte familial, le réalisateur opte pour la solution inverse. Il repousse le mariage hors cadre en se concentrant sur les préparatif mouvementés (et riche d’affrontements familiaux en tout genre) ce celui-ci. L’œuvre suscite le mystère : le mariage aura-t-il bien lieu ? Se fera-t-t-il dans une effusion de sang ou de dragées ? Le réalisateur tease, avec un malin plaisir, les suites possibles de son film. Si, a priori, la noce devrait avoir lieu, on peut se demander à (et dans) quelles conditions. Véritable coussin de parole aux vertus drolatiques (et cathartiques), le dodo disparait mais laisse derrière lui, un possible hériter (qui pourrait bien – cette fois-ci – venir perturber la noce). La suite au prochain épisode ? On a hâte.

Le film est présenté dans la section Cannes Première de Cannes 2022

Dodo : fiche technique

Scénario et réalisation : Panos H. Koutras
Interprètes : Smaragda Karydi, Akis Sakellariou, Natasa Exintaveloni, Marisha Triantafyllidou
Photographie : Olympia Mytilinaiou
Montage : Vincent Tricon
Musique : Delaney Blue
Production : Eleni Kossyfidou, Panos H Koutras, Marie-Pierre Macia, Claire Gadea, Joseph Rouschop
Société de production : MPM Films
Société de distribution : Pyramide Distribution
Genre : drame

Grèce – 2022

Festival de Cannes 2022 : Stars at Noon de Claire Denis

Portrait d’une femme moderne emprisonnée dans une quête de liberté, le nouveau film, Stars at Noon, de Claire Denis respire l’impudence et l’abnégation. De quoi éliminer les plus sensibles d’entre nous.

Mauvais démarrage à Cannes pour Stars at Noon, film ivre de chaleur dans un univers politiquement contemporain aux frontières du Nicaragua. Pourtant le long-métrage en compétition officielle marque par sa singularité et sa force de caractère, avec une Margaret Qualley qui détonne par son don de soi et une parfaite maîtrise de ses émotions.

Synopsis : En 1984, Trish, une jeune journaliste américaine bloquée sans passeport dans le Nicaragua en pleine période électorale rencontre dans un bar d’hôtel Daniel, un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Mais elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.

Claire Denis aime raconter des histoires d’amour presque impossibles pour ses personnages, souvent tumultueux, fragiles ou amochés, leur écriture est toujours en dents de scie, jonglant entre leurs émois et leur beauté.

Avec Stars at Noon, et bien que l’histoire soit une adaptation, la réalisatrice n’a que faire de son intrigue passée au trois millième plan, ce qui l’intéresse c’est la romance entre nos deux jeunes protagonistes, s’épanouissant, s’haïssant dans une dynamique pleine de désir et d’insécurité. Une promenade désenchantée qui comme Bonnie and Clyde, devient de plus en plus étriquée à mesure que leur amour l’un pour l’autre l’emporte sur toute forme d’implication.

Les lois de l’attraction

Coûte que coûte et malgré l’importance d’échapper aux autorités, les deux amants reviennent inlassablement l’un vers l’autre, dans une expérience sensorielle à base de corps à corps, de pardon et de coup du sort.
Semblable aux thrillers érotiques des années 80, l’alchimie des héros se voit compromise quand à la fin du film, on se rend compte qu’en quête de liberté, tous les coups sont possibles.

La nouvelle œuvre de Claire Denis propose une lecture très personnelle d’une romance entre deux louveteaux très peu sûrs d’eux. L’approche est belle, Qualley est divine mais cette envie de trop bazarder le scénario laisse au public un sentiment d’inachevé.

Toutefois le film a sa place en compétition, de son tempérament de petit film de genre à la perplexité de son personnage féminin, il est bon de voir une œuvre proposer une escapade finement mise en scène, où le nu ne sera un déplaisir mais un art sublime et poétique.

https://www.youtube.com/watch?v=hwVlkprBgbg

Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.

Stars at Noon : fiche technique

  • Titre original : Stars at Noon
  • Titre français : Des étoiles à midi
  • Réalisation : Claire Denis
  • Scénario : Claire Denis, Andrew Litvack et Léa Mysius, d’après le roman Des étoiles à midi de Denis Johnson
  • Distribution : Margaret Qualley, Joe Alwyn, Danny Ramirez
  • Photographie : Éric Gautier
  • Sociétés de production : RT Features, Curiosa Films
  • Genre : drame, romance, thriller
  • Durée : 137 min