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Après la chute, le capitalisme sauvage

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Le personnage principal s’appelle Slava Segalov, d’où le titre de la série. Il est russe et l’action se situe dans les années 1990, période où l’anarchie et le chaos règnent sur le territoire depuis la chute de l’URSS.

Slava est un jeune homme qui cherche encore sa place et considère qu’en secondant Dimitri Lavrine, il apprend les ficelles d’un métier d’avenir bien que non officiel. Lavrine évolue dans des eaux troubles, s’intéressant à tout ce que la société bolchévique puis communiste a littéralement abandonné sur place. Pour Lavrine, tout ce qui traîne est bon à prendre. Attention, il ne prend pas non plus n’importe quoi, car Lavrine a l’œil, celui d’un chacal. Devenu expert à force de fouiner à droite à gauche, il repère tout ce qui peut lui rapporter des sommes plus ou moins coquettes à la revente. Lavrine (re)vend donc des biens qui ne lui appartiennent pas, avec l’absence de scrupule qui le caractérise. Du moment que ces biens sont à l’abandon, il considère qu’il n’y a qu’à se servir. Il a donc monté une expédition avec Slava pour l’aider, dans un véhicule où ils pourront entasser tout ce qu’ils pourront, du moment qu’il s’agit d’objets de valeur. Autant dire qu’il sait ce qu’il cherche, parce qu’il a ses commanditaires. Lavrine est donc un affairiste très sûr de lui qui va de combine en combine, tout en surfant sur des eaux dangereuses car il trafique avec des gros bonnets de la mafia locale. Mais, Lavrine ne maîtrise pas tout. En effet, le voyage de retour se passe mal, puisque le véhicule conduit par Slava est bientôt suivi et attaqué par un groupe de pillards armés comme des militaires. Slava et Lavrine ne font pas le poids. C’est la présence d’une jeune femme dans le coin qui les sauvera, car personne ne l’attendait et elle tire vraiment bien. Le véhicule de Slava et Lavrine étant inutilisable, Nina les entraîne vers son lieu d’habitation. Le détail qui compte : tout cela se passe en hiver, dans des paysages très enneigés. D’ailleurs, il fait si froid que Nina prévient Slava et Lavrine que s’ils ne la suivent pas, ils mourront immanquablement.

Après la chute

Avec ce premier volet d’une histoire annoncée en trois épisodes, Pierre-Henry Gomont réussit un album marquant et vraiment prenant qui doit beaucoup à ses repérages. Tout dans cette BD sonne juste, même si le dessinateur propose une fiction avec des personnages imaginaires. Mais même les plus caricaturaux d’entre eux contribuent à crédibiliser l’ensemble. Il faut dire que la psychologie des personnages principaux apparaît nettement, en particulier celles de Slava, Lavrine, Nina et de son père. Et puis, les remarquables décors font sentir l’état de délabrement de la Russie de l’époque (si proche), mais aussi les fastes de celles qui l’ont précédée. Il faut voir l’immensité des bâtiments laissés à l’abandon. Ceci dit, parmi les sites qui font leur effet, figure également la mine à l’abandon que Nina fait découvrir à Slava et Lavrine. Un site qui compte énormément pour elle et son père, comme pour tous ceux qui y ont sué sang et eau. Or, cette usine, leur gagne-pain est à l’arrêt, et tous ceux qui ont contribué à son fonctionnement sont au désespoir. Comment peuvent-ils survivre dans ces conditions ? Le dessinateur met donc en présence un groupe de locaux complètement désespérés, avec un affairiste sans scrupules et un jeune homme qui en quelque sorte découvre la vie. En faisant se côtoyer des personnages aux mentalités aussi éloignées les unes des autres, le dessinateur ouvre le champ des possibles tout en dressant un tableau particulièrement vivant de la Russie de l’époque. Lavrine et Slava sont bien contents d’avoir échappé aux pillards et écoutent leurs sauveurs en se demandant ce qu’ils peuvent faire pour eux. Émerge une curieuse idée qui permettrait, pourquoi pas, aux mineurs de reprendre l’exploitation à leur compte. Lavrine leur fait miroiter comment il peut tirer de l’argent d’une partie du matériel. Quant à Slava, il tombe évidemment amoureux de Nina, tout en observant qu’elle a déjà un homme dans sa vie. Cela ne va pas l’empêcher de comprendre que Lavrine ne pense encore et toujours qu’à ses intérêts. Indécrottable affairiste, Lavrine sent et privilégie le fait qu’il peut gagner bien plus en revendant certains objets comme de la robinetterie, du plancher ou des vitraux (parce qu’il y a de la demande) plutôt que des engins d’exploitation minière (le luxe sous toutes ses formes reste particulièrement prisé par ceux qui ont les moyens de se l’offrir). D’ailleurs, Lavrine se révèle bien trop sûr de lui, jouant sur tous les tableaux, se croyant suffisamment malin pour toujours trouver les bons interlocuteurs, quitte à toquer à toutes les portes, y compris celles où on le voit d’un (très) mauvais œil. À ce jeu, il risque de se brûler les ailes.

Un album intelligent

Pierre-Henry Gomont réussit un album qui mêle aventure, romantisme, affairisme, tout en dressant quelques portraits qui donnent à réfléchir sur l’état des lieux de la Russie post-communiste. Comment des opportunistes profitent d’un système qui n’est même pas en train de s’écrouler, mais dont il reste juste des traces pourries ? D’ailleurs, on peut se demander comment l’artiste-peintre qu’était Slava à l’origine (malheureusement, il ne s’en sortait pas) a bien pu tomber sur Lavrine et se faire embaucher par lui. Enfin, ne négligeons pas de signaler que le dessinateur déçoit un peu sur certains détails et pas des moindres, notamment sur son domaine qu’est le dessin. Régulièrement, les traits des visages sont à peine esquissés. D’ailleurs, les personnages se réduisent souvent à des silhouettes. Pour compenser cela, le dessinateur utilise quelques astuces techniques qui fonctionnent plutôt bien, propose des paysages somptueux (quelques dessins de grade taille méritent vraiment le coup d’œil) et se montre très à l’aise pour faire sentir les mouvements, donner des silhouettes bien caractéristiques à ses personnages, ainsi que pour provoquer des situations irrésistibles d’humour.

L’argent

On remarque qu’il est omniprésent dans cet album. Comme quoi, même dans cette société à la dérive, la valeur argent reste une sorte d’étalon, peut-être surtout pour une population à qui on a fait miroiter un système opposé au capitalisme et qui ne leur a pas apporté ce qu’ils en espéraient (davantage de justice et d’égalité de traitement, voire une certaine prospérité). Voilà qui fait bien sentir l’état de la Russie de l’époque et les mentalités de ceux qui y vivent. Pour l’immense majorité, l’objectif consiste seulement à survivre. Mais pour cela, tous ont besoin d’argent. Nous avons donc celui qui vendrait père et mère pour en obtenir, celui qui découvre où est l’argent et comment il circule. Et puis, nous avons ceux qui n’en possèdent qu’un minimum et se demandent comment ils vont pouvoir survivre. Bien entendu, chacun n’a pas la même vision des choses ni les mêmes envies.

Slava 1 : Après la chute, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, août 2022
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« Saison Brune 2.0 » : une société dématérialisée et malade

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Le scénariste et dessinateur Philippe Squarzoni propose un état des lieux alarmant : Saison Brune 2.0, qui paraît aux éditions Delcourt, revient sur les dessous de l’économie numérique, de l’exploitation des données personnelles des utilisateurs aux enjeux environnementaux.

« En quelques semaines, la crise du Covid-19 a accéléré encore la transition vers une société dématérialisée. » Cours en ligne, apéros Skype, click and collect, soirées Netflix, démarches administratives virtuelles : Philippe Squarzoni ne s’y trompe pas en mettant en exergue la manière dont le confinement a conditionné notre rapport au numérique. Il en profite pour rappeler que tandis que la plupart des secteurs économiques souffraient de la pandémie, les GAFAM ont quant à eux largement profité des effets d’aubaine qui en ont découlé. Et ce ne sont pas les seuls, puisque les achats en ligne de toutes sortes se sont multipliés. De nouvelles habitudes de consommation se sont ainsi installées ou consolidées en quelques mois.

Tolkien, Star Wars, Charlie Chaplin, Retour vers le futur... « Un monstre qu’on ne peut pas voir. » Derrière ces allusions, par analogie, c’est un basculement qui s’objective : celui du monde d’avant, fait de VHS, de DVD et d’ouvrages papier vers une société 2.0, où plus rien n’est visible ni palpable. Un monde fait d’exclusions et d’addictions. Car les chiffres sont là, jetés en pâture : 23% des Français n’ont ni ordinateur ni tablette. Pas moins de treize millions d’entre eux résident dans une zone dépourvue de haut débit. Et pourtant, le numérique s’impose peu à peu, le temps passé sur les réseaux sociaux ou sur notre smartphone ne cesse d’augmenter, « notre goût pour la futilité » et « l’astuce des industriels », entre plaisirs addictifs, schéma de récompense et logique de recommandation, nous encouragent à abandonner nos données privées à des plateformes qui en sont friandes, qui vont les marchandiser et y puiser de quoi satisfaire leurs actionnaires.

Pourrait-on au moins déculpabiliser nos comportements à la faveur d’arguments écologiques ? Pas vraiment selon Philippe Squarzoni, qui truffe à cet égard son album de données et de statistiques utiles. Les trois millions de data centers dispersés dans le monde, où les gaspillages d’électricité peuvent atteindre jusqu’à 90% (!), occasionnent une pollution supérieure à celle de bon nombre de pays. Le numérique représente à lui seul 1,5% de l’électricité mondiale, un chiffre en constante augmentation. Nos ordinateurs, tablettes et autres smartphones nécessitent des métaux rares tels que le lithium, le manganèse ou le néodyme, lesquels alimentent les conflits armés en Afrique, la pollution en Chine, les tensions hydriques au Chili ou en Argentine. En outre, l’obsolescence programmée pousse les consommateurs à changer leurs appareils de manière précoce et seule une infime partie des déchets électroniques est gérée de manière responsable, notamment en France (10% environ). Les chaînes de production mondialisées, de la conception à l’extraction en passant par l’assemblage ou la vente, font faire des milliers de kilomètres à des produits s’inscrivant en faux face à l’urgence climatique.

Et cette dernière est bien réelle, comme en atteste amplement Philippe Squarzoni. La surface de glace qui recouvre l’océan arctique à la fin de l’été a diminué d’environ 40% depuis 1979. Le GIEC note une baisse des principales cultures de l’ordre de 4 à 10% en dix ans. Le monde devrait compter plus de 200 millions de réfugiés climatiques dans les trente ans si l’on en croit la Banque mondiale. Un quart des espèces vivantes pourrait disparaître sous peu. Et ce ne sont pas les solutions techno-numériques du président Macron, envers lequel l’auteur se montre très critique, qui empêcheront l’insécurité alimentaire, la perte de biodiversité ou les pénuries d’eau. Pas plus que le greenwhasing, les publicités mensongères ou les réseaux de câbles sous-marins. Saison Brune 2.0 est une plongée vertigineuse au cœur de l’abîme numérique. Aussi documenté qu’engagé, il constitue sans aucun doute une piqûre de rappel nécessaire.

Saison Brune 2.0, Philippe Squarzoni
Delcourt/Encrages, novembre 2022, 264 pages

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Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse : trois contes dans un film magnifique et touchant qui invite au voyage

Michel Ocelot s’impose une fois de plus comme un des maîtres du film d’animation. Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse joue la carte de la nostalgie et replonge le spectateur dans les succès passés du cinéaste à travers trois contes qui font voyager.

Synopsis : « Pharaon ! », « Le Beau Sauvage » et « La Princesse des roses et le Prince des beignets ». Porté par le récit de la Conteuse, le spectateur découvre trois histoires qui le mènent de l’Égypte antique à la Turquie légendaire en passant par l’Auvergne du Moyen-Âge.

Un voyage en Nostalgie

La réputation de Michel Ocelot, scénariste et réalisateur français, n’est plus à faire. Il est d’abord rendu célèbre par la trilogie des films d’animation Kirikou parus entre 1998 et 2012. Il se distingue ensuite par ses « théâtres d’ombres » réalisés en papier découpé dans Princes et Princesses (2000) ou dans Les Contes de la nuit (2011). Ocelot a également réalisé et scénarisé des longs-métrages césarisés en 3D avec Azur et Asmar (2006) et Dilili à Paris (2018).

Mais au-delà des films nombreux et reconnus, le réalisateur se distingue par son esthétique et sa façon de raconter les histoires. Avec les trois contes narrés dans Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse, il propose un grand retour sur sa carrière et ses succès passés.

Les dessins et les personnages de « Pharaon ! » ne sont pas sans rappeler ceux de Kirikou. Dans « Le Beau Sauvage », Ocelot revient au « théâtres d’ombres » distinctif de ses œuvres. Enfin, « La Princesse des roses et le Prince des beignets » emploie des graphismes 3D semblables à ceux d’Azur et Asmar. Le spectateur tombé amoureux plus jeune de l’esthétique d’Ocelot ressort du cinéma la tête pleine de souvenirs.

Le style Ocelot s’imprime également dans la narration. Claire et épurée, elle est adaptée aux plus petits et replonge les plus grands en enfance. Par ailleurs, le personnage de la Conteuse, magnifiquement doublé par Aïssa Maïga, a de quoi rappeler aux adultes l’époque où on leur racontait encore des contes et des légendes.

Trois histoires pour le prix d’une

Faire tenir trois intrigues dans un seul long-métrage. Un projet ambitieux qui, de l’aveu de Michel Ocelot, n’a rien eu d’évident pour lui ou pour les producteurs. Pari réussi puisqu’à l’arrivée, l’ensemble se tient très bien.

La Conteuse dont on pouvait craindre qu’elle soit un lien cousu de fil blanc entre les trois contes permet d’assurer une vraie cohérence. Si « Pharaon ! » semble peut-être un peu courte par rapport aux autres histoires, elles restent toutes les trois assez équilibrées.

Si les intrigues, leurs personnages, leurs cadres et leur esthétique diffèrent, le spectateur retrouve de l’une à l’autre des thématiques similaires. Il est question de pouvoir dans les deux premiers contes. L’émancipation et la lutte contre l’autorité parentale sont quant à elles présentes dans l’intégralité des histoires. S’il fallait résumer Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse en un mot, on parlerait de pluralité plutôt que d’éparpillement. La diversité des sujets ne nuit pas à la cohérence de l’ensemble. C’est parce que chaque histoire est différente que le long-métrage fait bloc.

La générosité d’Ocelot est frappante. Il offre trois contes portant un message touchant d’émancipation à travers des personnages dépassant les clivages sociaux et les diktats parentaux. Seul petit bémol : la place accordée aux personnages féminins. Dans le deuxième conte, la seule femme évoquée est complètement effacée. Dans les autres histoires, les princesses jouent un rôle mais ne sont pas le personnage principal. Un effort aurait pu être fait sur ce point. D’autant plus qu’Ocelot sait faire des femmes ou des filles des personnages principaux incroyables. Dilili à Paris (2018) avec son héroïne kanak avait par ailleurs été salué (à juste titre) comme « féministe » par Le Monde, Le Midi Libre, la RTS ou RFI.

Des décors à couper le souffle

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse se distingue par des dessins et des décors somptueux. L’esthétique et le cadre changent du tout au tout d’un conte à l’autre. Mais tous, à leur manière, contribuent à faire voyager le spectateur.

Dans « Pharaon ! », Ocelot s’est inspiré des postures et des couleurs des personnages dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes. Il les modernise cependant en renonçant aux traits de contour. Les couleurs flamboyantes se superposent, se croisent et se mélangent. Le cadre du conte offre la possibilité au scénariste de montrer le Nil, les bateaux, les armées et les temples égyptiens dans toute leur splendeur et leurs détails. La collaboration d’Ocelot avec Vincent Rondot, conservateur des antiquités égyptiennes du Louvre, porte ses fruits.

Ambiance radicalement différente pour « Le Beau Sauvage ». Sur ce deuxième conte, Ocelot revient au traitement en « silhouettes noires » et « théâtres d’ombre ». Ce choix permet d’illustrer au mieux l’obscurité de l’austère château du seigneur et les sous-bois où se cache le Beau Sauvage. L’équilibre entre les zones noires à l’écran et les arrivées de lumière est remarquable. On peut par exemple citer la scène où l’ombre du personnage principal défile, floue, au milieu de vitraux chatoyants et lumineux.

Le dernier conte est sans doute celui où les couleurs explosent le plus à l’écran. Les déserts, les palais et les villes projetés à l’écran rayonnent par leurs couleurs chaudes. Le château de la princesse est tout particulièrement impressionnant. Ocelot s’est inspiré du Palais turc de Topkapi. Les images sont extrêmement riches, détaillées et brillent de partout. Le réalisateur reconnaît s’être un peu plus détaché de l’exactitude historique que dans les deux autres histoires. L’occasion pour lui d’en mettre plein la vue au spectateur.

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse consacre une nouvelle fois Michel Ocelot comme un des maîtres du cinéma d’animation. On peut encore espérer d’autres chefs-d’œuvre de celui qui ne semble pas prêt à lâcher son crayon et renoncer au grand écran.

Bande-annonce – Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Fiche technique – Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Réalisation : Michel Ocelot
Scénario : Michel Ocelot
Doublage : Oscar Lesage, Claire de la Rüe du Can, Aïssa Maïga
Décors : Michel Ocelot, Thierry Buron
Montage : Valentin Durning
Musique : Pascal Le Pennec
Animation : Etienne Jaxel-Truer (EJT Labo) et Philippe Sonrier (Macguff Belgium)
Producteurs : Philip Boëffard, Eve Machuel, Christophe Rossignon
Société de production : Nord-Ouest Films, Studio O, Les Productions du Ch’timi, Musée du Louvre, Artémis Productions
Distributeur : Diaphana
Durée : 83 minutes
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 19 octobre 2022

France, Belgique – 2022

Auteur : Maxime D

Note des lecteurs8 Notes

4.5

Wendell & Wild : un retour imparfait pour Henry Selick

Il aura fallu attendre treize ans après Coraline pour que le grand Henry Selick daigne nous livrer son tout nouveau film Wendell & Wild. Associé à Jordan Peele et pour le compte de Netflix, le papa de L’étrange Noël de Monsieur Jack montre qu’il est encore l’un des meilleurs artisans de l’animation en stop motion, et ce malgré un long-métrage imparfait.

Synopsis de Wendell & Wild L’histoire de deux frères démons, Wendell et Wild, qui demandent à Kat Elliot, une ado difficile rongée par la culpabilité, de les aider à rejoindre le monde des vivants. Mais ce que Kat souhaite obtenir en retour les propulse dans une aventure aussi étrange que comique, une épopée fantastique qui défie les lois de la vie et de la mort…

À l’heure où le numérique trône fièrement dans le domaine de l’animation, certains styles paraissent aujourd’hui comme bien marginaux. Et semblent ne plus trop attirer les spectateurs, comme pouvaient en témoigner l’échec commercial cuisant de Monsieur Link en 2019 – à peine 27 millions de dollars au box-office mondial pour un budget avoisinant les 100 millions. Mais malgré cela, au-delà de cet aspect mercantile, nous ne pouvons que remercier quelques artisans de persévérer dans ce domaine et de poursuivre à nous livrer de véritables œuvres d’art. Par là, nous voulons bien évidemment parler de studios comme Laïka et Aardman, ou encore de réalisateurs tels que Wes Anderson (Fantastic Mr. Fox, L’Île aux Chiens), Phil Tippet (Mad God) et Takahide Hori (Junk Head). Et alors que nous attendons avec impatience le Pinocchio de Guillermo del Toro et le retour de Laïka (récemment annoncé), c’est dans ce cadre que nous accueillons le nouveau métrage de Henry Selick à bras ouverts ! Lui, que nous pouvons considérer comme le grand nom de la popularisation de la stop motion – nous lui devons L’Étrange Noël de Monsieur Jack, James et la Pêche Géante et Coraline). Lui, absent depuis plus de treize ans, qui nous revient en s’associant avec Netflix et surtout Jordan Peele (Get Out, Us et Nope) en tant que co-scénariste et co-producteur. Bref, cet homme que nous étions pressés de revoir à l’œuvre et qui, après tant d’attente, prouve qu’il est l’un des maîtres incontestés de ce genre d’animation… et ce malgré un Wendell & Wild pour le moins imparfait.

Alors certes, étant donné les avancées effectuées au nom de la stop motion notamment par le biais du studio Laïka – qui nous avait livré un Kubo et l’Armure Magique exceptionnel – il est au début difficile de s’habituer au visuel de Wendell & Wild. Et pour cause, le film ne cherche nullement à effacer le côté marionnettes et pâte à modeler mais plutôt à l’assumer pleinement. Ce qui donne un aspect cartoon propre au réalisateur, mais qui laisse entrevoir à l’œil nu les limites techniques de certains détails. Comme de voir la jointure entre le regard et la bouche des personnages, celle-ci étant constamment changée pour créer l’illusion du mouvement des lèvres. Mais mis à part cela, nous ne pouvons qu’apprécier le travail exécuté sur ce Wendell & Wild. En effet, la stop motion y trouve une fluidité et une maîtrise tout à fait exemplaires, permettant aux personnages et à l’univers présentés d’être vivants au possible. Sans oublier des détails visuels pointilleux qui apportent de la crédibilité à ce qui nous est montré – allant d’un téléphone portable aux décorations personnelles à une chaîne stéréo. Mais elle est surtout sublimée par une mise en scène inventive qui joue habilement avec différents styles de réalisations (jeux de lumière, travail sur les échelles, animation 2D, effets numériques…) pour délivrer une œuvre visuellement riche et échevelée.

Malheureusement, Wendell & Wild pèche par le fait qu’il a été conçu par deux personnalités aux univers en tout point dissociables. D’un côté nous avons bien évidemment Henry Selick, puisant dans sa filmographie et son passif avec Tim Burton pour délivrer un conte gothique comme il sait si bien les faire. Dans lequel une jeune fille rebelle, se sentant responsable de la mort de ses parents, va trouver le moyen de les ressusciter sans se soucier des conséquences. Et de l’autre le satirique Jordan Peele qui, profitant de l’occasion pour reformer son duo comique avec Keegan-Michael Key – prêtant du coup leurs voix et leurs traits aux deux démons éponymes –, impose son humour pour le moins acide et moqueur de la société à l’ensemble, via une histoire d’entreprenariat toxique – un couple voulant raser une ville fantôme et donc un orphelinat pour y bâtir une prison, quitte à bafouer passé et souvenirs. Il est vrai que tout cela apporte de la matière d’écriture aux spectateurs, qui pourront pour le coup suivre un titre aux multiples intrigues et personnages, et ainsi y trouver leur compte question sujets, humour et émotions. Mais pendant tout le visionnage, nous avons l’impression de voir deux films bien distincts tentant de coexister, voire d’essayer de prendre le pas sur l’autre. Faisant de Wendell & Wild un film qui semble encore se chercher, comme peut en témoigner la bande-originale du film – switchant entre les compositions mélodieuses de Bruno Coulais (déjà à l’oeuvre sur Coraline) et la playlist rock accompagnant le personnage de Kat.

Et comme si Jordan Peele était venu parasiter le travail d’écriture de Henry Selick, le long-métrage donne l’impression d’en faire beaucoup trop. Par là, il faut comprendre que le scénario va jusqu’à proposer tellement de personnages et d’intrigues qu’il en devient difficile de savoir qui ou quoi suivre. Car en plus de la jeune Kat et des deux démons, il faut donc ajouter un couple d’entrepreneurs véreux, un démon incompris en guise d’antagoniste, une bonne sœur et un concierge chasseurs de démons, un élève trans et latino qui désire créer une amitié avec l’héroïne pour ne plus être un paria, une fille de riche cliché sur le papier mais qui va révéler son humanité, une femme se battant pour la préservation du passif de la ville fantôme… En somme, un trop plein qui fait enchaîner les histoires, quiproquos et relations dans ce qui paraît au final un véritable caparnahüm d’écriture. Empêchant ainsi certains personnages et intrigues d’avoir ne serait-ce un minium de raison ou d’explication. Et surtout reléguant l’histoire principale au second plan, faisant perdre au film tout son intérêt. Ce qui fait de Wendell & Wild un retour presque en demi-teinte de la part de Henry Selick, livrant son long-métrage le moins abouti de sa carrière.

Mais même si cette critique a pu se révéler un chouïa sévère envers le titre, il ne faut pas croire qu’il soit raté. Au contraire, Wendell & Wild reste un bon film d’animation, techniquement réussi qui fera l’affaire pour un (pas trop) jeune public et les adultes désirant se plonger dans un conte gothique le soir de Halloween. Il est juste décevant de voir à quel point le film aurait pu faire plus simple pour être le divertissement parfait, comme Selick nous avait si bien habitué auparavant. Qu’à cela ne tienne, la diffusion de Wendell & Wild sur Netflix n’est pas une chose que nous devions prendre à la légère ! Car en plus de replacer le réalisateur sur le devant de la scène, voir un tel projet mis en avant sur une plateforme de streaming aussi populaire promet encore de beaux jours pour l’animation en stop motion et ses artisans. Oui, Wendell & Wild est maladroit et imparfait derrière ses intentions et sa maîtrise visuel, mais du divertissement de la sorte, nous ne pouvons qu’en redemander !

Wendell & Wild – Bande annonce

Wendell & Wild – Fiche technique

Réalisation : Henry Selick
Scénario : Henry Selick et Jordan Peele, d’après le livre non publié Wendell & Wild de Henry Selick et Clay McLeod Chapman
Interprétation : Lyric Ross / Justine Berger (Kat Elliot), Keegan-Michael Key / Grégory Lerigab (Wendell), Jordan Peele / Frantz Confiac (Wild), Angela Bassett / Maïk Darah (soeur Démonia), James Hong / Marc Perez (père Bests), Sam Zelaya / Enzo Ratsito (Raúl), Ving Rhames / Thierry Desroses (Buffalo Belzer), Tamara Smart / Anne Mathot (Irmgard Klaxon)…
Photographie : Peter Sorg
Direction artistique : Paul Harrod, Robin Joseph et Lou Romano
Montage : Robert Anich, Sarah K. Reimers, Jason Hooper et Mandy Hutchings
Musique : Bruno Coulais
Producteurs : Henry Selick, Jordan Peele et Ellen Goldsmith-Vein
Maisons de Production : Netflix Animation, Monkeypaw Productions, Gotham Group, Artists First et SIF 309 Film Music
Distribution (France) : Netflix
Durée : 105 min.
Genre : Animation
Date de sortie :  28 octobre 2022
Etats-Unis – 2022

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3

Le Nouveau Jouet, Un Jamel Comedy Club d’1h50 ?

Critique cinéma du film le Nouveau Jouet sous la forme d’une interview imaginaire.

Robin est médecin et les choses ne vont pas fort. Heureusement, il peut compter sur de bons moments avec son fils, Simon. Pour lui faire plaisir, il l’emmène au cinéma voir la réadaptation d’un film culte : Le Jouet. Robin adore ce film de Francis Veber, sorti en 1976 et il craint énormément cette nouvelle version. James Huth, le réalisateur du film, n’est pas l’un de ses réalisateurs favoris, contrairement à Simon qui considère Brice de Nice comme son film préféré. Nos équipes du MagDuCiné ont pu interviewer notre duo à la sortie de la salle. Visiblement, l’expérience leur a plu, à tous les deux. 

CETTE INTERVIEW EST TOTALEMENT FICTIVE. IL S’AGIT BEL ET BIEN D’UNE CRITIQUE DU FILM, IMAGINÉE SOUS FORME DE DIALOGUES. 

Le Mag : Bonjour, vous sortez du Nouveau Jouet ?

Robin : Exactement.

Le Mag : Auriez vous quelques minutes pour répondre à nos questions ?

Robin : Oui, bien sûr !

Le Mag : Merci beaucoup ! Vous, monsieur, avez-vous vu le film original ?

Robin : Oh oui, c’est un de mes films de cœur. A vrai dire, je redoutais pas mal ce nouvel épisode. Il faut dire que, pour nous, le jouet, c’est Pierre Richard. Et de manière générale, je ne suis pas un grand fan des remakes.

Le Mag : Je comprends. Avez-vous été séduit par cette nouvelle vision ?

Robin : Plutôt, oui. Je suis même très agréablement surpris. Les bases sont les mêmes, mais certaines choses sont vraiment différentes. Les deux jouets ne viennent pas du même milieu, ca rajoute d’autres enjeux au film, d’autres vannes. Bien sur, le réalisateur a gardé certaines scènes, mais globalement, ça fonctionne.

Le Mag : Et Jamel Debbouze, est-il parvenu à vous faire oublier Pierre Richard ?

Robin : Oui et non. Disons que c’est un peu le Jamel Comedy Club pendant 1h50. Le film lui est presque totalement dédié. Il a participé au scénario, ça se voit immédiatement. Les gens qui ne l’aiment pas grinceront souvent des dents, vu la place qu’il occupe à l’écran. Mais c’est le personnage principal, c’est normal. Puis, bon, je ne veux pas le comparer à Pierre. Ce sont deux grands artistes qui apportent chacun une vision différente. Dans l’ensemble, j’ai beaucoup ri et c’est souvent grâce à lui.

Simon : Oui! il est trop marrant, Jamel! Mais celui qui joue le papa aussi est trop marrant !

Robin : Daniel Auteuil, mon chéri. Oui, il est super! Dommage, on ne le voit pas assez. Mais toutes ses scènes sont géniales. L’alchimie qu’il a avec Jamel fait plaisir à voir, franchement.

Le Mag : Et toi, petit ? Tu as aimé le film ?

Simon : C’est le meilleur film que j’ai vu ! J’ai beaucoup rigolé. Le fils a une chambre de dingue ! J’aimerais trop avoir la même. La maison est super grande, aussi ! Quand je serai grand, j’aurai une maison comme ça. Il a même un lit qui vole… moi j’ai un lit superposé, mais que le posé.

Robin : La maison est très impressionnante, c’est vrai. Il y a un joli sens du décor. C’est la vision fantasmée ultime d’une maison de milliardaire. Mais j’espère que tu as compris le message du film, Simon.

Simon : Oui, que c’est la famille le plus important et pas l’argent. Et qu’il faut dire Je t’aime !

Robin : Tu pourrais me le dire, là ?

Simon : Non, mais arrête, p’pa! Là, y a du monde..

Le Mag : Justement, ce message est ici porté par le personnage d’Alexandre, le fils. Qu’avez vous pensé de sa prestation ?

Simon : Ben, c’est bizarre. Au début, il est méchant et après, il devient gentil d’un coup.

Robin : L’acteur a quelques difficultés, je trouve. Il joue mal au début, puis s’améliore. Mais comme le dit Simon, il y a un léger souci de cohérence avec son évolution. Disons que sa mentalité change un peu trop vite. Après, ce n’est pas le seul qui souffre de ce problème dans le film. Bon, rien de bien gênant. Les blagues fonctionnent bien. Mais encore une fois, heureusement que Jamel est là.

Le Mag : En dehors de la relation entre les trois personnages principaux, qu’avez-vous pensé de l’histoire du film ?

Simon : L’actrice qui joue la copine de Jamel est trop belle !

Le Mag : Et à part la beauté d’Alice Belaidi ?

Robin : Rien de vraiment extraordinaire, mais ça marche. On comprend les motivations des personnages, les blagues fonctionnent. C’est assez gentillet dans l’ensemble. Il n’y a pas de méchant, pas de grande remise en question. On vient voir une comédie, on en sort après avoir bien rigolé. C’est le plus important à mes yeux. J’ai vraiment ri, beaucoup.

Le Mag : Et qu’avez vous pensé de la réalisation globale du film ?

Robin : C’est un peu frustrant. James Huth sait faire de sublimes images. Lucky Luke est magnifique, avec de vraies idées, même si je n’aime pas du tout le film. Là, c’est souvent banal. Maitrisé, mais banal. Parfois, il y a quelques mouvements de caméra très originaux et bien trouvés, mais ils sont assez rares. C’est plutôt dans les décors, les détails et surtout pour tout le bonheur qu’il dégage que le film vaut le coup.

Le Mag : Vous pensez qu’il peut vraiment faire du bien au moral ?

Robin : Oui, assurément ! Je pense que beaucoup vont en dire du mal, sans même l’avoir vu. Les gens ont du mal avec les comédies françaises. Quand on lit les critiques spectateurs, on comprend que la plupart n’y sont pas allés. Ils critiquent l’existence même du long métrage, par rapport au Jouet de 1976. Ne vous fiez pas aux avis, faites-vous le vôtre. Moi, j’ai passé un super moment.

Simon : On l’achètera en Blu-Ray ? Hein, papa ?

Robin : Si tu as de bonnes notes, à l’école, on verra.

Le Mag : Merci beaucoup pour vos réponses. Au revoir.

Le Nouveau Jouet : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=5GYxi69htGM

Fiche Technique : Le Nouveau Jouet

Réalisation : James Huth
Scénario : James Huth / Jamel Debbouze / Sonja Shillito
Avec : Jamel Debbouze / Daniel Auteuil / Alice Belaidi / Simon Falliu
Genre : Comédie
Durée : 1h52
Sortie : En salles depuis le 19 Octobre 2022

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3.8

Bros, une audacieuse « rom com » gay et grand public

Réaliser une comédie romantique gay adaptée au grand public n’est pas évident. Il faut respecter les codes du genre sans effacer ce qui peut faire la spécificité d’une relation homosexuelle. Un jeu d’équilibriste bien réussi par Nicholas Stoller avec Bros !

Synopsis : Bobby, un conservateur de musée et animateur de podcast new-yorkais se contente d’enchaîner les rencards sans lendemain. Un jour, il croise la route d’Aaron, un avocat tout aussi blasé. Ces deux hommes qui ne semblent plus croire à l’amour se rencontrent. Ce qui devait être un coup d’un soir se transforme petit à petit en engagement durable.

Un film évidemment engagé

Universal présente Bros comme la « première comédie romantique gay produite par un grand studio ». Un propos à nuancer puisque les films Love, Simon (2018, Fox 2000 Pictures) et Fire Island (2022, Disney) ont ouvert la voie à des productions mettant en scène des personnages gays.

Mais Bros n’en reste pas moins un film précurseur. Les productions de ce genre devraient permettre de faire sortir le « cinéma gay » de la case « cinéma de niche ». Le film explore par ailleurs le spectre arc-en-ciel au-delà des personnages principaux homosexuels. Lesbiennes, trans, bisexuels, non binaires, intersexes. Billy Eichner qui a coécrit le scénario s’est voulu autant inclusif que possible.

On peut par ailleurs saluer la volonté du réalisateur de ne pas avoir choisi d’acteurs hétérosexuels et cisgenres pour jouer les rôles de personnages LGBTQ+. Le casting, en plus d’être de bonne qualité, permet de mettre en avant des icônes de la communauté. On peut citer Luke Macfarlane qui a fait son coming-out gay en 2008. Une époque où l’homophobie de l’industrie du cinéma était encore plus criante. L’actrice trans Ts Madison, extrêmement charismatique et énergique, se démarque nettement lors de ses apparitions à l’écran.

L’intrigue de Bros, au-delà d’offrir une représentation à l’écran, offre une véritable réflexion sur la communauté LGBTQ+. Le long-métrage invite ses membres à accepter l’hétérogénéité. Il n’y a pas qu’une façon d’être gay, d’être lesbienne, d’être trans, etc. Un message positif bien loin des films qui offrent des représentations essentialistes des minorités. L’histoire et les hésitations des personnages principaux permettent d’aborder la question de l’homophobie internalisée ou encore de la tolérance dans les familles.

Une « rom com » originale

On retrouve dans Bros tous les codes de la comédie romantique. Un ou des personnages ne croient plus en l’amour. Puis se succèdent la rencontre, le rapprochement, les erreurs, la réconciliation et le happy-end. Rien n’est spoilé ici. Ce schéma classique est l’objectif de la « rom com » et Nicholas Stoller l’a bien compris.

Le réalisateur, interviewé par Teaser, ne cache pas son amour pour le genre. Il confesse : « J’ai toujours aimé les comédies romantiques […]. Tous les ans, je revois Quand Harry rencontre Sally et tous les ans, le monologue lors de la scène du Nouvel an me file des frissons. »

Bros respecte son contrat. Le film reste dans les clous de la « rom com ». Il ne fait cependant pas de l’identité gay un facteur qui remet totalement en cause les normes du genre. Pour autant, Nicholas Stoller se veut innovant et parvient à parler de thématiques spécifiques aux homosexuels sans tomber dans la dramatisation qui a souvent prévalu dans le « cinéma gay ».

En outre, le film s’amuse des codes de la comédie romantique pour mieux jouer avec. Tout d’abord car les clins d’œil aux classiques sont récurrents. Par exemple, on compte de nombreuses références à Quand Harry rencontre Sally (Rob Reiner, 1989) ou à You’ve Got Mail (Nora Ephron, 1999). Elles permettent de souligner quand l’intrigue s’approche ou (surtout) s’éloigne des canons du genre. On peut également citer une scène de dispute dramatique qui prend place près de bornes de vélos en libre accès. Pendant que les deux personnages principaux ont une discussion animée et dramatique, un homme traverse le champ pour récupérer son vélo et partir. Sans doute un moyen pour le réalisateur de faire redescendre la pression et de déconstruire la « scène de dispute » omniprésente dans la « rom com ».

Tant parce qu’il respecte les codes du genre que parce qu’il s’en amuse, Bros a de quoi convaincre les amateurs de comédies romantiques quelle que soit leur identité de genre ou leur orientation sexuelle.

Une ode à la culture et à la communauté LGBTQ+

Du dating sur Grindr au poppers en passant par les chansons de Mariah Carey, Bros joue sur certains clichés du monde gay contemporain. Mais au-delà des stéréotypes, le film résonne comme une déclaration d’amour à toute une communauté dont il offre une représentation assez juste.

Billy Eichner, qui en plus d’avoir coécrit le scénario incarne le rôle principal, se sert de son personnage et de l’intrigue pour multiplier les références à la culture et à l’histoire LGBTQ+. Le film est émaillé de références à des artistes ou des personnages admirés notamment par la communauté gay. Exemple type : l’apparition de Debra Messing, icône gay découverte dans la série Will and Grace.

Ce recours à des références parfois un peu « niche » ou typiquement américaine peut ne pas être toujours adapté à un public hétérosexuel et français. Certains spectateurs passeront sans doute à côté de références amusantes qui font la richesse et la justesse du long-métrage.

Quel avenir pour le « cinéma LGBTQ+ » ?

L’objectif de Bros était de proposer un « cinéma gay » mainstream. Sur le papier, le pari a tout pour réussir. Le film est bien écrit et évite la caricature. Mais s’il est unanimement salué par la critique, il n’a remporté qu’un succès mitigé auprès du public, notamment aux États-Unis. Plusieurs jours après sa sortie, Billy Eichner regrettait sur Twitter que « même avec d’élogieuses critiques […], le public hétérosexuel, surtout dans certaines parties du pays, [ne soit] simplement pas venu voir Bros ».

On espère vivement que cette déception en salle ne dissuadera pas les grands studios de produire d’autres films du genre. Réalisateurs et scénaristes pourraient notamment plancher sur des intrigues incluant d’autres parties de la communauté LGBTQ+ en proposant des personnages lesbiens, trans, intersexes, asexuels, etc. La route reste longue pour que le cinéma reflète toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Bande-annonce : Bros

Fiche technique : Bros

Réalisation : Nicholas Stoller

Scénario : Billy Eichner et Nicholas Stoller
Interprétation : Billy Eichner, Dot Jones, Luke Macfarlane, TS Madison, Monica Raymund
Montage : Daniel Gabbe
Musique : Marc Shaiman
Décors : Lisa Myers
Costumes : Tom Broecker
Producteurs : Judd Apatow, Josh Church et Nicholas Stoller
Sociétés de production : Apatow Productions et Global Solutions
Distributeur : Universal Studios
Durée : 115 minutes
Genre : Comédie romantique
Date de sortie : 19 octobre 2022

Etats-Unis – 2022

Auteur : Maxime D

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4

Halloween dans l’art : 8 oeuvres à (re)découvrir pour frissonner

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Halloween se fête aussi en peinture ! Découvrons ou redécouvrons ensemble quelques-uns des tableaux les plus étranges, angoissants ou délicieusement magiques qui parsèment l’histoire de l’art. Sorcières, squelettes, vampires, rituels nocturnes… En ce 31 octobre, la rédaction du Mag du Ciné vous propose ses tableaux effrayants préférés !

  • Le Pandemonium, 1841, huile sur toile, John Martin (Sylvain Page)

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Le Pandémonium est une capitale des Enfers imaginée par le poète John Milton dans son livre Le Paradis perdu, au 17e siècle. En 1841, John Martin (autre Britannique) en donne une vision épique avec son tableau éponyme où Satan convoque les démons pour préparer l’Apocalypse. Forte de ses volutes de chaleur, la rivière de lave semble propulser ce monde souterrain vers le nôtre, et l’éclair rouge dans la partie supérieure droite du tableau suggère qu’il se craquelle déjà sous l’action du Mal. Celui-ci s’habille de trois tons : le noir d’un lieu enfoui (symbole de nos péchés inexpurgés), le rouge des plaies de la guerre et le doré d’une gloire promise aux démons.
L’huile sur toile s’ancre dans le genre toujours vivace du paysage historique tout en préfigurant le romantisme. Cette union alors inhabituelle participe du choc esthétique que Le Pandemonium procure car Martin s’appuie sur les normes académiques afin d’élaborer son cauchemar visuel. Trois plans avec Satan au premier, la rivière de lave au second et le palais des démons à l’arrière. L’immense monument aux solides lignes tient d’un édifice de pouvoir de notre monde, et Satan d’un glorieux général en appelant à son armée, sa ligne d’épaules convergeant avec les tracés du palais vers l’objectif commun de nous engloutir. L’ange déchu arbore également le noir, le doré et le rouge du Pandémonium comme si ce dernier était une émanation de son être. Structurée, imposante et déterminée, la capitale des Enfers nous saisit d’effroi car elle a les caractéristiques humaines de la puissance pour mener son sombre dessein.
  • Le Sabbat des sorcières et Le Vol des sorcières, Francisco de Goya, 1797-98, huile sur toile (Jessica Parquet)

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Ouvrons le bal des rituels cauchemardesques avec Le Sabbat des sorcières et Le Vol des sorcières. Ces deux huiles sur toile peintes par Francisco de Goya font partie d’une série de six peintures (Le sortilège, Cuisine de sorcières, L’ensorcelé de force, et L’invité de pierre) réalisées pour l’éminente famille des ducs d’Osuna. Imaginées dans un contexte de guerre et de résurgence de l’obscurantisme, le peintre espagnol nous embarque dans l’imaginaire propre au romantisme noir avec cette fascination macabre pour la folie et l’étrange, où se côtoient vampires, sorcières, fantômes et autres créatures surnaturelles. Commençons ce défilé des horreurs par Le Sabbat des sorcières. L’atmosphère est lugubre, les tons sombres sont accentués par un paysage désolant. Des plaines arides sont survolées par des chauves-souris qui semblent lorgner sur une brochette d’enfants pendus, instaurant ainsi un certain malaise chez le spectateur. Un grand bouc nous fixe ; figure du Diable dans l’oeuvre de Goya, il domine une assemblée de sorcières aux visages émaciés et burinés, venues sacrifier des enfants, dont certains squelettiques sont déjà sans vie. Seul un enfant, rose et bien en chair semble capter l’attention de la bête. Au travers de cette série de toiles, le peintre nous place face à nos peurs. Si l’occulte fascine autant qu’il révulse, il utilise le grotesque et l’horreur pour se moquer des croyances populaires.
Dans Le Vol des sorcières, Francisco de Goya poursuit sa thématique fantastique en utilisant la même palette de couleurs. Dans une complète obscurité, un homme caché sous un voile blanc se déplace à l’aveugle, tandis que l’on aperçoit sur sa gauche, un homme, à terre, les mains sur les oreilles, comme en souffrance, et à sa droite, un âne. Plus haut, dans les airs volent trois sorcières dans ce qui ressemble à un ballet de pieds et de bras. Jupes-culottes colorées et chapeaux recouverts de serpents sur la tête, elles s’abreuvent d’un homme hurlant et se débattant dans leurs bras. Mi-sorcières, mi-vampires, cumulant les stéréotypes et croyances grotesques, elles semblent se repaître de l’ignorance des hommes, tels l’aveugle, le sourd et l’âne, paralysés par leur bêtise.

  • Amour et douleur (aussi appelée Vampire), Edvard Munch, 1895, (6 versions), (Jessica Parquet)

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Toujours dans la veine du romantisme noir, on plonge à présent dans l’univers inquiétant et ô combien fascinant de l’oeuvre d’Edvard Munch. Avec la toile Amour et douleur (1893) rebaptisée plus tard Vampire, l’artiste offre au regard une femme mystérieuse à la chevelure flamboyante qui enveloppe dans une étreinte sensuelle et mortelle un homme. L’amour et la douleur, deux sentiments qui s’affrontent régulièrement dans l’oeuvre du maître norvégien. N’y a-t-il donc pas d’amour sans souffrance ? Tel semble le croire l’artiste. Utilisant une palette de couleurs qui évoque cette dualité de passion et de douleur, l’homme est vêtu de noir, prostré, la peau cendreuse, et s’abandonne sous la longue chevelure tentaculaire de cette rousse incendiaire. Tel le Filet du Diable d’Harry Potter, elle emprisonne sa victime. A la fois séductrice et dominatrice – une représentation féminine typique chez Munch – elle semble autant aspirer la vitalité de son amant que la lumière, qui se reflète sur sa peau laiteuse, projetant ainsi autour d’eux des ténèbres écrasantes. Peut-être la Mort se cache-t-elle dans cette obscurité pour accueillir le malheureux ?… Cette chevelure sanguine renvoie dès l’Antiquité à une foule de préjugés et superstitions qui tendent vers le surnaturel. Sorcière de feu chez le peintre Jean Delville (Portrait de Madame Stuart Merrill. Mysteriosa), Vampire chez Munch, la rousseur fut également longtemps associée à la marque du Diable, ce qui a mené à de nombreuses exécutions durant l’Inquisition. Union impossible, immortalité, désirs refoulés, un imaginaire d’où s’émancipent les passions les plus sombres, les interdits, et qui ne cessera de nourrir, encore aujourd’hui, la littérature, la peinture, le cinéma et les séries, du Dracula de Stoker (1897) à Entretien avec un vampire d’Anne Rice en passant par Buffy, Trueblood et autres accros à l’hémoglobine (Twilight, Vampire Diaries, The Originals, oui on assume)… qui font les beaux jours des vampirophiles.

 

  • Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur, Julien Adolphe Ducovelle, vers 1904, crayon et fusain sur papier (Jonathan Fanara)

L’image, n’étant pas libre de droits (bien que l’œuvre le soit), est à découvrir ici.

Dessiné sur papier au crayon et au fusain, Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur renvoie à un imaginaire macabre nourri de longue date par la culture populaire. Ce corps décharné, ces yeux en saillie, ces orifices béants en lieu et place du nez, ce sourire carnassier rappellent en un certain sens les Martiens de Tim Burton (Mars Attacks!) ou le Gardien de la crypte (Tales from the Crypt). Dans le domaine de la peinture, ce sont les visions cauchemardesques de Francisco de Goya, et notamment le tableau Deux vieillards mangeant de la soupe, qui se rappellent à notre bon (?) souvenir. Se réclamant et se détachant tout à la fois des memento mori religieux, ces œuvres moralisantes visant à sursignifier la vanité de la vie terrestre et à promouvoir l’ascétisme, la proposition de Julien Adolphe Duvocelle se caractérise plutôt par sa provocation. Cette posture facétieuse, ce sourire narquois, cette impression d’observer une scène morbide à travers un miroir quadrillé d’os, ce faux linceul auquel s’agrippent des mains squelettiques, ces teintes poussiéreuses et sépia contribuent au grotesque vertigineux d’un ensemble pictural pas tout à fait étranger au folklore médiéval.

 

  • Le Cauchemar, Johan Heinrich Füssli, 1781 et 1802, huile sur toile (au moins 3 versions), (Sarah Anthony)

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Le Cauchemar, de Füssli, est un tableau qui intrigue, car composé de plusieurs éléments. Le premier visible est le corps délicat et déconstruit d’une femme endormie dans son lit, alanguie et rayonnante dans sa robe blanche et sa peau d’albâtre. Ce monstre, qui lui oppresse la poitrine, c’est le cauchemar. Nous gardons tous des souvenirs de cette tension dont les différents visages peuplent nos nuits, et qui nous coupent le souffle.
Ici, le cauchemar est personnifié par un incube, un démon du sommeil connu pour abuser d’une femme endormie ! Derrière le rideau, enfin, une tête de cheval vient accomplir une double bizarrerie. Premièrement, elle rajoute à l’étrange de cette scène, en faisant une citation aux vieux contes germaniques, dans le folklore desquels sorcières et chevaux visitent les cauchemars. Le deuxième rôle de cette tête de jument est de servir d’allégorie à un jeu de mots incongru dans cette scène effrayante : mare signifie en anglais jument. Ce nightmare (cauchemar en anglais) qui titre le tableau, ce serait peut-être aussi cette jument nocturne qui s’invite dans le triste repos de cette femme hantée par le sommeil.

Le succès de cette œuvre a poussé Füssli à en réaliser plusieurs versions, au moins trois, toutes aussi saisissantes les unes que les autres, mais dont on peut dire que la seconde présentée dans cet article, bien que moins mystérieuse, est plus glaçante. Ici, le tableau n’a pas vocation à être beau, historique ou religieux, mais simplement étrange et effrayant.

 

  • Circe invidiosa, John Waterhouse, 1892, huile sur toile (Sarah Anthony

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Esthétique, intriguant, suspendu… Bien des adjectifs se prêtent à cette très belle œuvre préraphaélite qu’est Circe invidiosa. L’adjectif italien accolé à cette magicienne de l’Antiquité signifie dans notre langue « envieuse ». Elle est, en effet, peinte par John Waterhouse, un artiste britannique et italien, né à Rome.

Connue comme la magicienne de l’Odyssée d’Homère, Circé transforme en animaux les compagnons de voyage d’Ulysse, durant son long voyage de retour vers Ithaque. Ce n’est pourtant pas cet épisode qui est représenté ici, mais une scène des Métamorphoses d’Ovide.
Tout commence par la nymphe marine Scylla, qui repousse les avances du dieu Glaucos, tombé amoureux d’elle. Pour s’attirer ses faveurs, ce dernier demande à la magicienne Circé de lui composer un filtre d’amour, mais celle-ci, également amoureuse de Glaucos, ne souhaite pas les voir réunis. Elle décide alors de remplacer le philtre par un poison destiné à changer Scylla en monstre. Circé verse le poison dans la fontaine où la nymphe prend ses bains. Scylla est contaminée et métamorphosée en créature marine et terrifiante… Elle se jette alors dans la mer où elle terrorise depuis lors les marins, non loin d’un autre monstre, qui lui est souvent associé : Charybde.

Pour peindre cette Circé envieuse, ce moment où la sorcière empoisonne le bain d’une innocente rivale, John Waterhouse choisit une composition verticale qui accentue encore ce moment suspendu, ce liquide empoisonné qui ne cesse de couler. Si l’on était dans un texte, l’on serait « in medias res », soit au coeur de l’action. John Waterhouse ne s’embarrasse pas de fioritures, de didactique : la peinture préraphaélite fait la part belle au légendaire. Et quoi de plus légendaire que cette coupe qui déverse un liquide verdâtre dans un bassin, depuis les mains d’une femme devenue presque une automate ?
La jalousie de Circé pose sur son visage une expression déterminée et haineuse. A ses pieds, des formes dans l’eau annoncent déjà le destin qui attend l’infortunée Scylla : tandis que l’eau bouillonne, des nageoires et une queue apparaissent autour des pieds de Circé qui semble marcher sur l’eau, insensible à son propre sortilège. Un arrière-plan brut fait ressortir la figure de cette femme consumée par l’envie mais qui reste belle et terrible. Les coups de pinceaux les plus fins sont apportés sur cette coupe que Circé verse ; c’est l’élément décisif du tableau, celui duquel se répand la potion, allégorie de l’envie.

Joyeuse fête d’Halloween à tous nos lecteurs ! 

Toutes les œuvres présentées sur cette page sont dans le domaine public. Les reproductions sont libres de droit et proviennent de Wikimedia Commons. Dans le cas contraire, un lien est fourni. 

 

 

Les rescapés et leurs descendants : Les Secrets de mon père

Réaliser un film sur la Shoah adapté aux adultes comme aux enfants. C’est le pari audacieux et réussi qu’a pris Véra Belmont avec Les Secrets de mon père. Un film touchant qui questionne les rapports entre les survivants de l’Holocauste et les Juifs nés après la guerre.

Synopsis : Dans la Belgique des années 60, Michel et son frère Charly vivent une enfance heureuse dans leur famille juive. Mais une ombre plane sur le tableau. Leur père, Henri Kichka, est un homme mystérieux qui refuse de revenir sur son passé. Un silence qui intrigue de plus en plus ses enfants. Pourquoi leur père ne parle-t-il pas de la guerre ? Que signifient les chiffres tatoués sur son bras ? Qu’est-ce qu’ « Auschwitz », ce lieu dont ils souvent entendu parler ?

 Le poids du souvenir

Un sujet difficile et sensible pour un premier film d’animation. Véra Belmont a choisi de parler des survivants de la Shoah dans un film adapté aux adultes comme aux enfants. Un pari audacieux pour la réalisatrice !

L’histoire est inspirée de faits réels relatés par Michel Kichka lui-même. Dans sa bande dessinée Deuxième génération (Dargaud, 2012), il revient sur ses relations avec son père Henri Kichka. Témoin médiatique de l’Holocauste, le rescapé des camps raconte sans problème son histoire à la télévision, devant des politiques ou des étudiants mais reste muet face à ses enfants.

Ce sont ces échanges compliqués voire impossibles entre la seconde génération de Juifs européens et les rescapés de la Shoah que racontent Michel Kichka dans sa BD et Véra Belmont dans son film.

« Montrer l’immontrable »

C’est notamment le recours au dessin qui permet de relever le challenge. Un choix déjà fait par Michel Kichka. En 2012, il est passé par la bande dessinée pour raconter son « histoire de traumatisme et de résilience ». Un moyen selon lui de toucher un public plus large. Le dessin apporte par ailleurs une certaine poésie même dans les histoires les plus tragiques.

Un raisonnement suivi par Véra Belmont. La réalisatrice explique s’être appuyée sur le studio d’animation « Je suis bien content » (auquel on doit Persepolis de Marjane Satrapi) pour « montrer l’immontrable ». Le résultat est au rendez-vous. Sans pour autant effacer les drames et les tragédies au cœur de l’intrigue, Les paysages belges et israéliens ou encore l’apparence des personnages participent d’une forme de légèreté.

En cela, Véra Belmont réussit le pari d’un film adapté aux petits et aux grands. Sans perdre de sa nécessaire gravité et de son indispensable vérité historique, le film est l’occasion pour les plus jeunes de découvrir une part sombre de notre histoire oubliée par certains. En 2018 d’après l’Ifop, 10% des Français ignoraient l’existence de la Shoah. Un chiffre affolant qui s’élève à près de 20% chez les 18-34 ans. La sortie récente de films très réussis comme Les Secrets de mon père ou Une jeune fille qui va bien (Sandrine Kiberlain, 2021) permettra peut-être de sensibiliser des publics plus jeunes.

Une forme de légèreté dans le pathos

 Il aurait été indécent de cacher ou de diminuer la violence et l’inhumanité de la Shoah. Les Secrets de mon père n’épargne rien au spectateur de ce que l’Holocauste a eu de dramatique pour les Juifs, rescapés comme descendants.

Pour autant, Véra Belmont trouve un équilibre entre le poids de l’histoire tragique sur les enfants et les ressorts comiques de leur vie quotidienne. S’ils se posent des questions, s’inquiètent et sont tristes, Michel et Charly jouent, font des bêtises et rient aussi beaucoup. En se plaçant du point de vue des enfants, la réalisatrice facilite l’identification des jeunes spectateurs. Elle offre en outre aux plus grands des parenthèses de légèreté au milieu des drames.

Parfois, le tragique et le comique se mélangent dans des séquences qui sont parmi les plus touchantes du film. Comme lorsque Charly, crâneur, déclare être sûr que les chiffres tatoués sur les bras des Juifs du quartier sont des numéros de téléphone. La dame de la confiserie lui tend alors un combiné pour appeler le numéro. Une voix robotique résonne déclarant qu’il n’y a plus d’abonné.

Il faut également saluer le jeu des acteurs doublant les parents de Michel et Charly. Michèle Bernier et Jacques Gamblin sont très touchants dans les rôles de Lucia et Henri Kichka. La première incarne bien la mère tantôt protectrice prête à ruer dans les brancards, tantôt vulnérable dépassée par les questions de ses enfants. Jacques Gamblin quant à lui rentre dans la peau d’un personnage tout en paradoxes. Muré dans son silence et sa froideur de façade mais qui sait aussi être tendre avec ses enfants. Le film rappelle par exemple que c’est lui qui a donné à Michel la passion du dessin.

Les personnages des parents permettent de ne jamais perdre de vue qu’on est face à une famille qui s’aime malgré une histoire dramatique et des traumatismes qui dépassent ses membres.

Un film captivant

Les Secrets de mon père est un film dense. En 1h et 14 minutes, Véra Belmont raconte l’histoire des Kichka des jeunes années des deux enfants jusqu’aux retrouvailles entre Michel et son père déjà très âgé. Le décalage entre l’ampleur de l’intrigue et le format du long-métrage constitue peut-être sa seule faiblesse. Il aurait presque fallu deux films pour couvrir la vie des Kichka en allant au bout des choses.

Mais si le temps file à l’écran, on n’est pas perdu dans l’intrigue qui s’enchaîne avec fluidité. Les transitions, les musiques et les ellipses rondement menées permettent à Véra Belmont de gagner son pari. En une séance de cinéma, on en apprend plus sur la Shoah et sur les relations entre les rescapés et leurs descendants.

Bande-annonce – Les Secrets de mon père

Fiche technique – Les Secrets de mon père

Réalisation : Véra Belmont

Scénario : Véra Belmont et Valérie Zenatti
Doublage : Michèle Bernier (Lucia Kichka), Arthur Dupont (Michel Kichka (adulte)), Jacques Gamblin (Henri Kichka), Esteban Oertli (Michel Kichka (enfant)), Gabin Guenoun (Charly Kichka)
Musique : Elliott Covrigaru
Coproducteurs : John Engel, Marie Queffeulou, Alain Pancrazi, Jean-Baptiste Frey, Laurent Bacri, Perrine Capron, Philippe Alessandri, Simon Crowe, Matthew Joynes
Distributeur : Le Pacte
Récompenses : Prix des collégiens et des lycéens Cannes Ecrans Juniors
Durée : 1h14
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 21 septembre 2022
France, Belgique – 2021

Auteur : Maxime D

Note des lecteurs1 Note

4

L’assassin habite au 21 : whodunit, ou kikafé ?

Il y a des films qui marquent, et ceux même s’ils ne sont pas parfaits. Des films de chevets que l’on apprécie revoir pour leur ambiance, leur humour… en fait pour l’expérience qu’ils proposent lors de leur visionnage. L’assassin habite au 21 fait partie de ces films pour moi. J’avoue que je ne pensais pas rire autant devant un film des années 1940, ni que j’allais le préférer aux autres films de Clouzot, et pourtant ce fut le cas.

Synopsis : un tueur sévit dans Paris. La police se trouve dans l’impasse, n’ayant que les cartes de visite de ce dernier comme élément d’enquête. Elles permettent tout de même de connaître son nom : M. Durand. Le commissaire Wens se voit alors chargé de l’affaire et apprend rapidement que les cartes de visite proviennent en réalité de la pension des Mimosas, située au 21 avenue Junot.

Aucun spoil n’est présent dans cette critique.

L’art de l’écriture

L’assassin habite au 21 est l’un de mes films de cœur, une pépite d’1h20 qui associe un humour caustique à une galerie de personnages originaux et bien interprétés. Néanmoins, lorsque l’on pense à l’œuvre d’Henri-Georges Clouzot, ce sont plutôt des films plus ambitieux et plus sombres (et même meilleurs selon moi) qui ressortent : Les Diaboliques, Le Salaire de la peur ou encore Le Corbeau. Nous sommes donc ici sur un film « mineur » du cinéaste, tant il se retrouve écrasé par tous les chefs-d ’œuvre du père Henri-Georges.

Il n’empêche que j’aime ce film, sa simplicité, son ambiance. Je trouve que c’est justement cela qui fait que je l’aime autant ; le film paraît une parenthèse mêlant affaire policière et légèreté par rapport à ce à quoi Clouzot nous habituera par la suite. Il est vrai que le fait qu’il s’agisse de son premier long-métrage peut jouer dans le choix simple mais efficace d’un huis-clos reposant sur l’écriture de ses personnages et surtout de leurs dialogues. Et puis que dire de ces personnages, aussi amusants que semblant coupés du monde dans leur petite pension de famille.

Le style Clouzot

Et pourtant, malgré le portrait angélique que j’en dépeins, il se dégage déjà une noirceur de ce film, typique de Clouzot. Moins épaisse, j’en conviens, que par exemple dans son Le Corbeau sorti un an plus tard en 1943 (qui lui vaudra d’ailleurs des problèmes avec les communistes du fait d’une production en partie allemande) où le pessimisme et la misanthropie sabrent le champagne. Dans L’assassin habite au 21, tout n’est que façade à laquelle s’ajoute la conclusion prenant le spectateur de court.

Même si le film n’est finalement pas original, ressemblant à d’autres adaptations de romans policiers, son propos reste intéressant, en  se moquant par exemple de l’administration policière qui délègue sans cesse dans une organisation désastreuse, s’expliquant par le contexte d’occupation. L’Occupation d’ailleurs n’est ici, comme dans Le Corbeau, pas directement représentée à l’écran. La réalisation est impeccable et souligne aussi bien le comique que la noirceur du récit.

En bref, Clouzot impose déjà sa patte de patron sur le cinéma policier français, en offrant une comédie à deux facettes qui marche.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Genres : whodunit, comédie

Réalisation : Henri-Georges Clouzot
Scénario : Henri-Georges Clouzot, Stanislas-André Steeman
Distribution : Pierre Fresnay, Suzy Delair, Jean Tissier, Pierre Larquey, Noël Roquevert
Durée : 84 minutes
Pays d’origine : France
Année de sortie : 1942

Note des lecteurs0 Note

Sorcerer : une fin tragique

Devenu chef-d’œuvre inconnu du grand public mais trésor de cinéphile à revoir et à interpréter à l’infini, Sorcerer, Le convoi de la peur en français est l’histoire d’un destin impitoyable – à l’écran et hors-écran.

Sorti une semaine avant Star Wars – Episode IV, le film qui devait continuer la carrière fulgurante du réalisateur de L’Exorciste fut boudé par le public et incompris par la critique. Avec La Porte du Paradis (M. Cimino) dont le vacarme de la chute fut néanmoins plus cuisant et tonitruant au point de couler un studio, Sorcerer reste un de ces films qu’il aura fallu apprendre à apprivoiser mais qui constitue pourtant une œuvre fulgurante autant qu’une leçon macabre de mise en scène.

C’est l’histoire de quatre personnages, quatre trajectoires appelées dans un monde sans malice à ne jamais se rencontrer. Compromis, Kassem, un terroriste arabe, abandonne précipitamment Jérusalem pour échapper à la police. Victor Manzon, un banquier parisien, fuit un scandale financier dont il est l’auteur. Mêlé au meurtre d’un prêtre, frère d’un membre influent de la Mafia, Scanlon est contraint de quitter les Etats-Unis pour éviter la vendetta.. Sans le savoir, tous trois se retrouvent après leurs déboires funestes dans un coin perdu d’Amérique latine, à travailler sous des noms d’emprunt pour une compagnie pétrolière, bientôt rejoints par Nilo, un mystérieux assassin.

Mort et enterré.

Friedkin a déclaré « j’ai longtemps cru Sorcerer mort et enterré » et c’est en effet sur son cadavre que doivent se recueillir les nostalgiques de cet âge d’or que fut le « Nouvel Hollywood » pour le cinéma américain. Qu’est ce que le Nouvel Hollywood ? De jeunes cinéastes aventureux, pétris de cinéphilie et avides de création repoussant les limites de l’esthétique cinématographique, se sont vus accorder une liberté inouïe pour l’époque par ceux-là mêmes qui les brimèrent auparavant. Le box office américain et les concerts de louanges critiques firent alors se réunir dans les mêmes salles les simples consommateurs désireux d’un divertissement bon marché, mais aussi les spectateurs exigeants et artsy en quête de frisson intellectuel et esthétique. Ils purent ainsi contempler ensemble Le Parrain, Dirty Harry, ou encore La Horde Sauvage. De cette époque enchantée, Sorcerer fut sans doute le chant du cygne si ce n’est l’oraison funèbre, dont l’élégance et la maîtrise furent aussi fulgurants qu’oubliées jusqu’à ressusciter en tant que spectre uniquement visible par les cinéphiles nostalgiques.

Encore un film délaissé par le grand public donc ? A l’inverse de l’autre échec du Nouvel Hollywood, La Porte du Paradis, il ne s’agit pourtant pas d’un film difficile d’accès. Mais a contrario d’un autre film de jungle aussi démesuré et extravagant pour l’époque, Apocalypse Now, le chef d’œuvre bien connu de Coppola, il ne sut sans doute pas capturer le désir secret d’une époque, à savoir le besoin désespéré d’optimisme et de renaissance des bons sentiments après les grises mines d’un The Deer Hunter ou même les angoisses mélancoliques d’un Travis Bickle dans Taxi Driver. Bref, à ce moment là, on n’en pouvait plus de s’apitoyer sur les traumas existentiels d’une Amérique dont le rêve semblait à la traîne de la réalité et de l’Histoire, il fallait sourire un peu et et ce fut évidemment (d’une évidence toute rétrospective) impossible dans l’ambiance de Sorcerer.

Ambiance macabre.

Après le succès époustouflant et inattendu de l’Exorciste, qui resta pendant longtemps le film le plus rentable du cinéma américain, dont le tableau des honneurs fut complété par un oscar et l’accueil très enthousiaste de la critique, Friedkin fut devenu presque un dieu à Hollywood ; les studios auraient approuvé n’importe lequel de ses projets pourvu qu’il s’y mette sérieusement et quand bien même celui-ci fut farfelu ou difficilement vendable. Peu importe, la gloire économique et critique passée faisait foi d’un succès futur. Le destin en décida autrement. Si l’on peut disserter à l’infini sur les raisons profondes de ce naufrage et de la fin du Nouvel Hollywood, qu’il s’agisse du regard des spectateurs, comme de la sortie concomitante du premier Star Wars, Friedkin révéla dans son autobiographie que le titre y était sans doute pour beaucoup : Sorcerer. Dans la tête du public sans doute, le film suivant du réalisateur de l’Exorciste, après un tel coup de maître, ne put qu’être tout aussi fantastique, qui plus en étant nommé « Sorcerer ». Il ne s’agissait en fait selon lui que d’une référence à un album de Miles Davis qu’il appréciait particulièrement à ce moment là. Pichenette du destin ou incompétence marketing pour une fois décisive du réalisateur sur fond d’indifférence des studios ? Quoi qu’il en soit, à première vue, le film n’a en effet rien d’un exorcisme.

Les quatre protagonistes après une introduction assez longue se retrouvent par hasard en pleine jungle amazonienne, au plus profond d’une dictature bananière travaillée par la corruption et tiraillée entre l’indigénisme latent et le technicisme moderne dont l’horrible compagnie pétrolière est le symbole patent. Un puits de pétrole très rentable s’est enflammée et le seul moyen d’y remédier est de l’éteindre à l’aide de la déflagration d’une explosion, qui ne peut être causée que par une nitroglycérine rendue hautement instable – et donc transportable – par les années. Forcés de déployer des efforts surhumains pour convoyer cet engin mortel au plus profond de la jungle, quitte à y rester et à laisser sur le bord de la route tout un village dépendant du l’activité générée par le puits, les anti-héros se débattent pour s’échapper de ce trou, en vain.

Friedkin adorait G. Clouzot mais il faut dire qu’il s’agit d’un authentique remake puisque la première partie du film ne fait même pas référence à l’original. Ces anti-héros sont en effet tous coupables et c’est que l’on apprend dans la première moitié de l’œuvre qui flirte déjà avec la mort en nous racontant leur histoire respective bizarre et déjà quasi magique qui les a conduits à se retrouver en si fâcheuse posture. L’un est un terroriste raté, un autre joue un assassin étrange et mystérieux, un autre un braqueur qui ne s’est pas aperçu de sa victime revancharde et puissante, la mafia, et enfin le dernier est un grand bourgeois du XVIe arrondissement (magnifiquement interprété par Bruno Krémer) de Paris qui a joué avec les cordons de la bourse, avant qu’ils ne se resserrent sur sa gorge. Bref, le film commence par quatre trajectoires parallèles que seul le destin rassemble pour finalement les torturer dans le même endroit reculé et infernal dont on devine vite qu’il n’y a pas d’issue. C’est une esthétique du tragique qui se dégage d’abord à l’écran dans la mesure où une fois passée la compréhension diffuse de la fin qui attend ces personnages, on se délecte de leur sort et de leur vaine tentative d’y échapper. Et ce qui rend cette esthétique crédible, c’est un autre tour de magie filmique qui la met en scène dans une veine réaliste.

Un film réaliste.

S’il faut insister sur l’atmosphère lourde, noire, saturée de mort et d’angoisse de ces quatre trajectoires loin s’en faut pourtant, soulignons le encore, d’assister à un spectacle d’épouvante. Ce qui frappe à chaque scène de Sorcerer c’est en effet le réalisme pointilleux dont fait preuve chaque plan et chaque cadrage et qui ne peut être l’œuvre que d’un réalisateur versé dans l’art du documentaire comme Friedkin. Qu’il s’agisse du XVIe arrondissement parisien, du New-York populaire, de la Jérusalem meurtrie par le terrorisme, ou de la dictature sud-américaine, en quelques plans bien choisis, on s’y croirait et on a compris. Quand bien même la mise en place peut paraître longue, elle distille avec une finesse merveilleuse ce qu’il faut d’information pour que l’intrigue ne le cède jamais à l’ambiance. Ainsi la belle femme de Manzon en quelques lignes de dialogue est présentée comme douce, aimante et attentionnée puis trouve le temps de raconter l’histoire de ce général colonial sur laquelle elle écrit et qui s’émerveille à la simplicité de la mort qu’il peut déclencher d’un geste – annonce de toute une fatalité. Le personnage joué par F. Rabal est lui un tueur, on le voit à l’écran mais on n’en saura pas davantage.

N’est ce pourtant là qu’un talent de mise en scène ? La scène de réparation des camions nécessaires au convoi révèle avec brio la destination esthétique d’un tel réalisme ; en quelques plans tous aussi précis et méticuleux les quatre hommes qui se sont improvisés mécaniciens parviennent à faire d’une vieille carcasse un camion puissant et en état de marche. Bien plus, le camion semble s’être érigé tout seul, par une puissance quasi mystique que son garde-boue en forme de bouche édentée confirme. La mise en scène parle encore : une note stridente vient appuyer chaque rai de lumière que ses phares projettent successivement, comme si c’était l’âme d’un diable qui revenait peu à peu posséder la machine (du reste, la silhouette de Pazuzu apparaît sur le capot).

C’est le talent de Friedkin de superposer au réalisme le plus consciencieux une bouffée d’inquiétante étrangeté, d’autant plus glaçante qu’elle paraît à son aise dans ce qui ne semble pas pouvoir l’accueillir. Et effectivement, c’est bien ce sentiment décrit par Freud, Das Unheimlich, qu’on peut traduire par l’idée d’être mal à l’aise comme si on n’était pas chez soi, d’être rendu étranger à soi ou à son chez-soi qu’on retrouve ici de part en part de cette œuvre. Cette tentative absolument perdue dès le départ de maîtriser le cours de leur existence vient se fracasser sur le destin – ainsi le dernier plan sur un Scanlon dansant dans le boui-boui du village qui semble avoir compris et donc renoncé – mais est rehaussée par l’absolue maîtrise du cadre, du montage et de la mise-en-scène qui ne lâche jamais son sujet ni ses acteurs. S’il faut revoir Sorcerer c’est donc sans doute pour assister à cet exorcisme étrange qui consiste à tirer d’une histoire sombre mais réaliste d’aussi bizarres sentiments esthétiques.

Bande-annonce : Sorcerer, Le convoi de la peur

Fiche Technique : Sorcerer

Année : 1977
Durée : 2 h 01 min
Date de sortie (pays d’origine) : 24 juin 1977
Producteurs : William Friedkin, Bud Smith.
Date de sortie (France) : 15 novembre 1978
Scénariste : Walton Green.
Musique : The Goblins.
Budget : 22 millions de dollars.

Le Grand Sommeil : quand Morphée fait trop bien son travail

J’ai depuis longtemps une fascination pour la ville de Los Angeles, véritable terre de cinéma dont la représentation peut aller d’une simple comédie policière à un film jouant justement avec l’aspect cinématographique et artificiel de la ville afin d’en révéler les plus sordides secrets. En ce sens, outre les David Lynch, Michael Mann ou Paul Thomas Anderson viennent la base du patrimoine « Angeleno » (ou Los Angélienne mais c’est moche), le film noir. Et quoi de mieux que de parler de l’un des plus marquants d’entre eux, avec Bogie dedans en plus de ça.

Synopsis : le détective privé Philip Marlowe est embauché par le général Sternwood, car ce dernier souhaite retrouver des photos compromettantes concernant sa fille cadette, Carmen. L’intrigue se verra cependant chamboulée à plusieurs reprises, notamment dû au fait de la présence de Vivian, la grande sœur de Carmen.

Merci les puritains

Pourquoi ce titre ? Afin d’introduire la notion de « Code Hays » qui est une autorité appliquée de 1934 à 1966 aux films américains et devant permettre d’offrir un spectacle grand public et non-offensant envers l’Église et plus généralement les mœurs. Les raisons de son application sont multiples, avec en premier lieu la présence de nudité et l’incitation au crime que promotionneraient certains films ; plus globalement, c’est la liberté de ton générale qui dérange. Finie donc la représentation crue et réaliste de la misère sociale de l’époque ou la représentation « choquante » de couples métissés (sérieusement ?) au profit de la niaiserie d’un bon vieux Frank Capra, que j’apprécie malgré tout.

Et ce qui est pourtant grandiose avec le « Code Hays », c’est que toutes ses contraintes ont poussé les auteurs à se tourner vers des formes métaphoriques afin d’exprimer ce qu’ils ne peuvent montrer directement, comme le pense Billy Wilder. La fin du « Code Hays » amènera au Nouvel Hollywood, avec Bonnie and Clyde d’abord, puis Easy Rider la même année qui ne sont pas vraiment des films rentrant dans les critères de vertu des années 1930.

Mais dans le cas du Grand Sommeil, le problème est tout autre ; ici cette censure concerne deux gangsters importants dans la compréhension du livre qui s’avèrent être gays. Or, étant donné que les gays sont enfants du Malin, il est impensable de les montrer à l’écran. Le résultat final demande donc de redoubler d’attention afin d’arriver à suivre ce qui se passe.

Un récit à tiroirs : l’étagère magique

Alors oui, Le Grand Sommeil, ou Wielki Sen sur mon blu-ray polonais, peut paraître au premier visionnage comme très complexe avec beaucoup de noms et de péripéties rendant le suivi de l’histoire difficile. Et même si le roman de Raymond Chandler est déjà réputé pour sa complexité, l’adaptation d’Howard Hawks pâtit du « Code Hays », demandant une certaine attention afin de saisir tous les éléments de l’intrigue en constante évolution.

Le Grand Sommeil perd donc son spectateur comme il a su perdre son réalisateur et même, son écrivain. Se distinguent cependant assez facilement deux grandes parties avec la résolution de l’enquête suivie de l’implication personnelle de Marlowe dans les affaires de la famille Sternwood, dont Vivian est la raison principale. Il n’en reste pas moins que le film ne fait pas d’effort à être compris, à tel point que les acteurs ne comprenaient même plus à qui leurs dialogues faisaient référence.

L’apogée du film noir

Et pourtant, quel bonheur ! Le film dispose d’une ambiance hypnotique nous entraînant avec Marlowe dans ces nuits pleines de mystère. Tous les clichés du film noir sont ici respectés et magnifiés : le détective privé pince-sans-rire (joué par Bogart donc compte double) qui joue avec une jeune femme fatale cachant quelque chose de plus que le fait qu’elle sera avec lui à la fin, le tout dans une nuit presque constante dont l’air est bercé par la fumée des cigarettes et les arômes du whisky. Évidemment, il est nécessaire de s’attarder sur le duo Bogie-Bacall qui s’était rencontré déjà chez Hawks, à l’occasion du Port de l’Angoisse, un « ersatz » de Casablanca pour certains mais un vrai bon film pour moi. L’alchimie entre les deux ne fait qu’accentuer ce jeu du chien et du chat se tournant autour qui a été de nombreuses fois imité mais jamais égalé.

Concernant l’aspect technique, j’avoue que j’avais trouvé le Rio Bravo d’Howard Hawks sympathique sans plus, et son Impossible Monsieur Bébé insupportable. Mais ici, tout est parfait (sacrée analyse). Plus précisément, la mise en scène immerge lentement par ses mouvements de caméra dans cette histoire confuse, la rendant pourtant à la fois mystérieuse et attirante. La photographie ainsi que la réutilisation de certains décors permettent une familiarisation avec la diégèse du film et ainsi la création d’une sorte de bulle temporelle, dans cette nuit qui n’en finit pas. Et que dire de la musique de Max Steiner, comme un plaid chaud dans cette atmosphère envoutante. J’aime bien ce film.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Genre : film noir
Réalisation : Howard Hawks
Scénario : William Faulkner, Leigh Brackett, Jules Furthman, Raymond Chandler (auteur du roman)
Photographie : Sid Hickox
Casting : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, John Ridgely, Martha Vickers
Pays d’origine : Etats-Unis
Durée : 114 minutes
Année de sortie : 1946

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Barbare : le détroit de l’horreur

Privé de sortie en salle en France, c’est sur Disney+ que l’on a le droit de découvrir Barbare. Joli succès au box-office américain, le film de Zach Cregger s’avère être une véritable surprise, que ce soit dans son contexte de production ou dans sa réalisation. En résulte un film d’horreur déroutant et anxiogène, ingénieux dans son écriture et sa mise en scène, ne laissant jamais un temps de répit aux spectateurs.

Succès surprise

Avec un budget de 4,5 Millions de dollars et un contexte de production difficile, rien n’était prévu pour que Barbare devienne une belle histoire du box-office. Le film n’était même pas assuré d’une sortie en salle. Mais grâce à des retours de projections-test enthousiastes, Disney se décide à sortir le film en salle. Le studio semblait véritablement croire au projet, au point d’adapter sa stratégie de promotion au film. Les bandes-annonces du film ne révèlent ainsi que très peu d’éléments. Et c’est une bonne chose tant le déroulé du film est savoureux de surprise.

Son postulat de base est simple : dans la nuit, une jeune femme se rend dans une maison louée via Airbnb. Mais la maison est déjà occupée par quelqu’un. N’ayant pas vraiment d’autres choix, et après une longue réflexion, elle accepte finalement d’entrer dans la maison. À partir d’un postulat assez classique du cinéma horrifique, Cregger instaure immédiatement une atmosphère étouffante. La tension réside dans l’opposition entre la protagoniste et l’homme occupant la maison. Leur conversation aboutit à un dialogue sur cette tension, à savoir si une femme peut faire confiance à un homme inconnu.

Car en effet, l’un des nombreux points positifs du film vient de la finesse de son écriture, et notamment de la vraisemblance des réactions de son personnage dans des situations stressantes. Doté d’un sens du danger aiguisé si on la compare aux héroïnes habituelles du genre, Tess semble en partie maîtresse de son destin (du moins dans la première partie du film). En témoigne le fameux “nope” qu’elle prononce face à un étrange couloir.

La mise en scène du cinéaste s’accorde elle aussi au point de vue de sa protagoniste. La caméra semble s’adapter en permanence au ressenti de Tess. Des jeux d’obscurité et de profondeur de champ montrent la maison de manière menaçante. Les dialogues avec l’homme dans la maison sont au départ filmés à travers des champs contre-champs à valeur de plan éloigné, qui progressivement se rapprochent au fur et à mesure que les deux personnages commencent à s’apprivoiser. Mais on se demande toujours ce qu’il en est des intentions de Keith. Et Zach Cregger ne nous donne pas les réponses les plus attendues.

La maison des secrets

C’est à partir d’ici qu’il devient difficile d’aborder convenablement le long-métrage. En effet, sa réussite tient principalement de son effet de surprise, en grande partie dû à son récit. Car après cette première partie abordée précédemment, le film ne va jamais là où le spectateur l’attend. Le climax de cette première partie s’achève sur un écran noir, qui permet de basculer vers un nouveau protagoniste. Cette rupture de ton, à la fois scénaristique et visuelle, est utilisée pour élargir le spectre du film et donner des clefs à son mystère et à ses thématiques.

Les ruptures de ton se font également par une utilisation de l’humour, parfois assez noir. Malgré les sourires provoqués par certaines situations, elles ne font qu’approfondir la sensation de cauchemar permanent du film. Tess est l’opposé du nouveau protagoniste. Elle est intelligente et méfiante. Lui semble être profondément mauvais et stupide. Cette opposition permet de prolonger ce que la première partie avait commencé à aborder. Et dans cette opposition réside une des clefs du film, sans trop en dire.

Ces basculements narratifs permettent également d’ancrer Barbare dans un discours social très appuyé. Le film se déroulant à Detroit, difficile pour lui d’échapper à une vision délabrée et meurtrie du rêve américain. Ainsi, la maison du film est située dans un quartier délabré. Et autour de cette maison, tout est à l’abandon, marqué par le temps. Cela renforce la dimension anxiogène du film.

On pourra toutefois regretter que la première partie du film demeure la plus réussie. Même si les effets de surprise successifs du film sont suffisamment convaincants pour maintenir le spectateur en haleine, ils n’atteignent jamais le niveau de tension et de mise en scène de celle-ci. Et là ou l’écriture de la première partie était assez irréprochable, le reste du long-métrage convainc moins. La vraisemblance du récit se délite petit à petit et laisse place à quelques grossièretés et incohérences. Néanmoins, le jusqu’au-boutisme du film lui permet de résister à ses défauts. Barbare mérite ainsi les éloges reçues outre-Atlantique.

Barbare : bande annonce

Barbare : fiche technique

Titre original : Barbarian

Réalisation : Zach Cregger
Scénario : Zach Cregger
Interprétation : Georgina Campbell ( Tess Marshall ), Bill Skarsgard ( Keith Toshko ), Justin Long ( AJ Gilbride )
Photographie : Zach Kuperstein
Musique : Anna Drubich
Montage : Joe Murphy
Genre : Thriller, Horreur
Date de sortie : 26 Octobre 2022 ( Disney + )
Pays : États-Unis

 

 

Barbare : le détroit de l’horreur
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3.5