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« Les Dépossédés » : reconquérir sa place

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Les éditions Flammarion publient Les Dépossédés, du géographe Christophe Guilluy. Ce dernier revient une nouvelle fois sur la France rurale et périphérique, sur les phénomènes de gentrification et de métropolisation, tout en épinglant ce qui sert d’incubateur à la résistance et aux mouvements sociaux tels que celui des Gilets jaunes.

Dans Les Dépossédés, Christophe Guilluy fait état d’un double mouvement, de relégation et de sécession, le premier s’imposant aux milieux populaires, le second résultant de la volonté des classes supérieures. Pour le comprendre, il n’hésite pas à remonter aux congés payés instaurés par le Front populaire. En 1936, le littoral s’ouvre aux plus modestes, qui bénéficient non seulement d’une période de repos légale mais peuvent en outre profiter de services ferroviaires à prix avantageux. Les riches voient déferler sur « leurs » plages, avec une certaine défiance, des individus qu’ils ne côtoient habituellement pas. La situation ne va cependant pas perdurer : des dizaines d’années plus tard, l’explosion des yachts, des destinations exotiques, des résidences secondaires cossues témoignera d’une nouvelle ligne de séparation entre des classes sociales qui peuvent à nouveau s’ignorer.

Dans une ville comme Bordeaux, ces existences en parallèle s’objectivent de manière limpide. Trente années de métropolisation et de gentrification ont donné lieu à un espace dual, entre zones immobilières tendues – investies par les classes supérieures – et détendues – là où habitent les plus modestes, dans la Gironde rurale ou périphérique. Les quartiers les plus huppés de Bordeaux affichent désormais des prix résidentiels comparables à ceux en vigueur à Paris. Et comme l’explique parfaitement Christophe Guilluy, dans une ville où le salaire médian avoisine les 1600€, les petits fonctionnaires, les employés, les artisans ou encore les ouvriers n’ont d’autre choix que parcourir une distance toujours plus longue entre leur lieu de travail – souvent le centre-ville – et leur lieu de résidence – parfois situé à des dizaines de kilomètres de là. Partant, l’auteur livre ce constat, glaçant : le politique s’est progressivement effacé au profit du marché, qui pilote désormais la politique urbaine et immobilière des grandes villes. Dans cette optique, la gauche se voit accusée d’être prisonnière d’un ghetto métropolitain, et enfermée dans une idéologie qui la coupe définitivement de sa base sociologique.

Pour Christophe Guilluy, la multiplication des zones à faibles émissions accompagne la recomposition sociale des grandes villes, qui fonctionnent de plus en plus en réseau, caractérisées par la reproduction des élites et un horizon qui se ferme toujours plus pour les milieux populaires. Il note aussi une discordance flagrante entre les paroles et les actes dès lors qu’il s’agit d’égalité, à l’heure où l’évitement résidentiel et scolaire des classes supérieures paraît de plus en plus évident. À ses yeux, les 1% si souvent épinglés permettent de dédouaner à bon compte des classes supérieures qui gagnent pourtant sur tous les tableaux : elles surjouent la posture progressiste mais continuent d’occuper une position sociale dominante et de tirer profit de 30 années de métropolisation, de mondialisation et de financiarisation, ce qui lui a permis de constituer un patrimoine inaccessible à la majorité ordinaire.

Après avoir évoqué le storytelling favorable aux classes supérieures, l’absence de représentativité des parlementaires français, la segmentation électorale ou les dépossessions sémantiques et exécutives de milieux populaires, Christophe Guilluy note que les votes en faveur de Donald Trump, du Brexit ou de Marine Le Pen s’appréhendent comme une manière de résister, comme un appel à la préservation des acquis, comme un moyen pour les déclassés de retrouver une place dans un monde en pleine mutation. Il précise que des considérations immatérielles conditionnent pour partie les suffrages exprimés par les classes populaires. Il regrette que les dirigeants occidentaux répondent par des lignes budgétaires à des individus qui luttent pour leur dignité. Il estime enfin qu’il existe un nivellement par le bas du niveau intellectuel des élus et que l’Occident se dégrade elle-même en délaissant les gens ordinaires. Si la démonstration est convaincante, le géographe y mêle, comme souvent, des opinions personnelles (sur le wokisme, les candidats Netflix, etc.) et des observations étayées. En cela, Les Dépossédés doit se lire à bonne distance, avec le même regard critique que l’auteur manifeste à l’endroit des élus.

Les Dépossédés, Christophe Guilluy
Flammarion, octobre 2022, 204 pages

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3.5

« Les Cardinaux » : déroute maritime française

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Peintre officiel de la Marine belge, Jean-Yves Delitte publie Les Cardinaux dans la collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat. Alors que la guerre de Sept Ans s’enlise, les Français tentent un coup de poker face à leurs ennemis anglais…

Le dossier didactique qui clôture Les Cardinaux fait état des défaillances maritimes françaises au moment de la guerre de Sept Ans. Depuis la disparition de Louis XIV, au début du XVIIIe siècle, la marine nationale se repose sur ses acquis. Les nominations de responsables, peu pertinentes, sont laissées à l’entière discrétion du Roi. Les trois principaux arsenaux du Royaume demeurent sans activité, ou presque, et envahis par la végétation. Pis, pendant le conflit qui nous intéresse, et qui oppose les Anglais aux Français, le comte de Conflans se perd en mer pendant près d’une semaine. La flotte française est rapidement repérée par la division de Duff, et ensuite par l’imposante escadre de l’amiral Hawke. Les Anglais ont l’avantage du vent ; les Français fuient plus qu’ils ne combattent. Ils sont en infériorité numérique dans une bataille désordonnée où les fausses manœuvres, les abordages involontaires et les virements de bord manqués se succèdent sans discontinuer.

Dans Les Cardinaux, Jean-Yves Delitte exerce ses talents de dessinateur, et notamment à la faveur de deux doubles-pages flatteuses. La première présente le port de Portsmouth, lieu d’attache des principales escadres de la Royal Navy. La seconde concerne la rade de Brest. Ces deux représentations, bien que vertigineuses, ne suffisent pas à attester des forces en présence, ni du contexte historique qui les enserre. Le milieu du XVIIIe siècle voit le Saint Empire péricliter, miné par les guerres intestines. Et quand des traités de paix sont signés, ils demeurent insatisfaisants. Ainsi, l’histoire bégaie et « même quand le silence se fait, le bruissement d’une guerre n’est jamais loin ».

Tandis qu’une flotte de vaisseaux est abandonnée dans les rivières et attise les convoitises des saboteurs et des voleurs, alors que la marquise se désole des caprices des uns et de l’incompétence des autres, le Royaume de France de Louis XV va élaborer un plan audacieux pour prendre le dessus sur les Anglais. Nous sommes alors en 1759, en pleine guerre de Sept Ans. Dans un récit d’à peine 50 pages, Jean-Yves Delitte va narrer les pertes humaines, les maréchaux devant leurs titres aux courbettes, les plans erronés et, finalement, les vaisseaux français pris à leur propre piège, victimes d’une météo maussade et d’une incurie impardonnable, quand ils ne renoncent pas simplement à combattre. « On peut dire qu’en cette matinée de novembre, la marine française a honteusement sombré ! », résume-t-on sans exagérer. Bien que le récit, hâté, puisse par moments paraître un peu confus, le dossier final ne manquera pas d’apporter les éléments factuels permettant d’en contextualiser les enjeux.

Les Cardinaux, Jean-Yves Delitte
Glénat, octobre 2022, 56 pages

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3.5

« Dossier Mythe » : bataille soviétique autour du cadavre d’Adolf Hitler

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Le triptyque Hitler est mort ! se clôture avec « Dossier Mythe ». Jean-Christophe Brisard et Alberto Pagliaro continuent d’éventer les rivalités inter-services dans l’URSS de Joseph Staline, ainsi que l’enquête menée sur les circonstances de la mort d’Adolf Hitler.

Bien documenté, Hitler est mort ! met à nu les dissensions existantes entre les différents services secrets soviétiques, et en premier lieu entre le Smersh de Pavel Zelenin et le NKVD du tandem Beria-Saveliev. Ce dernier est missionné par son ancien chef, désormais muté pour travailler sur les armements nucléaires, pour une contre-enquête sur la disparition d’Adolf Hitler. Le NKVD suspecte le Smersh de mentir à Staline et reprend de ce fait à zéro les interrogatoires. Il dépêche à Berlin le meilleur légiste russe afin de faire toute la lumière sur cette sombre affaire.

Le contexte, soigné, permet d’apporter un peu d’ampleur au récit. On apprend ainsi : « Le NKVD n’est pas très populaire. L’année dernière, on a arrêté la moitié de la ville. Ces salauds avaient collaboré avec les nazis. » Le docteur Semenovsky, sensible au sort des innocents sacrifiés, déclare quant à lui, dans un premier temps, préférer finir dans les goulags plutôt que de servir un régime meurtrier. Enfin, une intrigue secondaire mène le lecteur sur la piste des sosies d’Adolf Hitler. Pendant ce temps, à Berlin, des agents sont dépêchés pour rendre la vie dure au NKVD. Et on découvre, au détour de l’enquête qui y est menée, qu’une trentaine de personnes se terraient comme des rats dans le bunker d’Adolf Hitler.

Pour les besoins de ce triptyque, Jean-Christophe Brisard a exploré les archives stockées dans différents centres de Moscou ou de Berlin. Il en ressort l’image d’un régime gangréné, gorgé de mensonges, capable de faire tomber des personnalités gênantes (Joukov par exemple) et d’arranger les faits selon son bon vouloir. « Hitler s’est tué comme un lâche, avec du cyanure. Voilà notre vérité. La seule qui compte. » Entre les lignes, les auteurs glissent aussi des ressorts dramatiques communs à tous les récits d’espionnage. Ainsi, Beria couche avec une actrice dont l’amant n’est autre qu’un officier de l’ambassade américaine…

Graphiquement original et réussi, grâce aux talents du dessinateur italien Alberto Pagliaro, « Dossier Mythe » radiographie l’immédiat après-guerre dans les services secrets soviétiques, tout en éclairant les conjectures entourant le cadavre d’Adolf Hitler et les suppositions selon lesquelles il aurait en réalité fui Berlin. Chorale, bien menée, Hitler est mort ! constitue une trilogie de très bonne facture, à la fois ludique et intelligente.

Hitler est mort ! : Dossier Mythe, Jean-Christophe Brisard et Alberto Pagliaro
Glénat, octobre 2022, 72 pages

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4

« La Bataille de la Sécu » : étatisation, financiarisation, précarisation

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Maître de conférences en sciences économiques, Nicolas Da Silva publie La Bataille de la Sécu aux éditions La Fabrique. Il y expose les origines de la Sécurité sociale et la manière dont l’État s’est réapproprié, par petites touches, des organismes mutualistes longtemps aux mains des travailleurs.

C’est la partie émergée de l’iceberg. L’aspect le plus visible d’un régime général qui, avant d’être chapeauté par l’État, faisait l’objet d’une auto-organisation mutualiste. En 2022, la dette sociale est financiarisée (CADES, ACOSS), certains hôpitaux empruntent en leur nom propre à des conditions particulièrement défavorables, certains traitements demeurent hors de prix sous le faux nez des brevets, les scandales se multiplient dans les Ehpad (à l’image du groupe Orpea), le numerus clausus, les forfaits ou le ticket modérateur pèsent négativement sur l’offre et la demande de soins, l’ONDAM (Objectif national de dépenses d’assurance maladie) conditionne les soins de ville et les durée d’hospitalisation. Pis, la tarification à l’activité a débouché sur des spécialisations opportunistes (on réalise les actes les plus rémunérateurs) et des opérations de surcodage, parfois élaborées avec le concours de prestataires externes.

Particulièrement clair et documenté, La Bataille de la Sécu permet de prendre le pouls d’un État-providence malade des soins qu’il dispense. Spécialiste de la question, Nicolas Da Silva raconte avec maestria la manière dont la sécurité sociale a été transformée et récupérée par les instances publiques (et donc politiques et économiques), le plus souvent à la faveur de prétextes fallacieux. On a amalgamé les soins de santé à une logique industrielle, quasi toyotiste, revenant à traiter la maladie tout en négligeant le malade, laissé aux mains de bénévoles. On a fermé des lits, misé sur l’ambulatoire et les soins à domicile, afin de contenir des dépenses perçues comme excessives. On a épilogué sans fin sur le prétendu « trou de la sécu », sans jamais rappeler son caractère conjoncturel (la crise des subprimes, la Covid-19) ni la solidité financière d’une institution qui, aujourd’hui, souffre surtout de la financiarisation de sa dette.

C’est une longue et complexe histoire que Nicolas Da Silva prend le parti de coucher sur papier. Cette dernière nous mène aux hôpitaux assimilés à des abris pour personnes vulnérables ou indigentes, aux mutuelles autorisées et approuvées (les secondes bénéficiant de conditions avantageuses en échange d’un encadrement renforcé), aux réformes induites à la suite des guerres mondiales (prendre en charge les blessés, les veuves, revivifier la natalité…), aux établissements hospitaliers vivant de la rente immobilière et du bénévolat religieux, aux officiers de santé bientôt bannis par les syndicats médicaux par élitisme, aux lois Juppé de 1996 détricotant définitivement l’aspiration à l’auto-organisation…

De 1789 aux années 2020, La Bataille de la Sécu narre les conflits qui ont présidé à l’organisation de la Sécurité sociale, mais surtout les multiples tentatives, protéiformes, de l’État et de ses représentants pour en reprendre la main sur des travailleurs qui ont pourtant toujours cherché à en gérer les institutions de manière saine et démocratique. Un fait édifiant ressort de cet excellent ouvrage : l’État social français a été pleinement conditionné par la guerre. Ce sont ensuite le capitalisme politique et les proximités avec le monde économique qui ont altéré la Sécu, à mille lieues des préoccupations cégétistes issues de la Résistance.

La Bataille de la Sécu, Nicolas Da Silva
La Fabrique, octobre 2022, 304 pages

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5

Pris au piège chez Carpenter

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Bon nombre de films ont été réalisés sous les thématiques de  l’emprisonnement et de la claustration. Ce qui est intrigant dans le cinéma de John Carpenter, c’est que ces thèmes sont récurrents tout au long de sa carrière, néanmoins sous de multiples formes.

Figure emblématique du cinéma pour ses classiques de l’horreur et de la science-fiction, John Carpenter adore nous présenter des facettes intemporelles et représentatives de sa pensée profonde sur le monde.

Notamment connu pour ses anti-héros en raison de son amour des westerns, un autre phénomène tout aussi répandu est à observer dans ses oeuvres ; cette porte cloisonnée, semblable au mal, est imposée à ses personnages, que ce soit dans leur psyché, leur environnement ou encore dans leurs choix.

Bercé par une époque hawksienne et avant-gardiste du genre de la science fiction (notamment avec la Quatrième Dimension), son amour du cinéma se ressent au travers de ses œuvres qui, pour la plupart se retrouvent aujourd’hui classées au rang de films cultes malgré une audience austère à leur époque.

Pour cela, le cinéaste a pris soin de proposer à ses spectateurs un voyage en première classe dans les méandres de la peur. Par des concepts divers et variés et tour à tour, les personnages de Carpenter demeurent captifs, que ce soit dans une station de recherche en Antarctique, d’une brume fantomatique ou encore du croque-mitaine, la notion de sentimentalisme n’a guère sa place chez Big John. Et même quand il s’attaque à des biopics, le réalisateur porte son intérêt sur une personnalité de la musique qu’on savait prisonnière de son impresario, à savoir Elvis Presley. Tout se rapporte à cet état de mise à l’ombre et Carpenter se complait dans son rôle de bourreau.

Pour des films comme The Thing, Halloween, Assault on Precinct 13, Someone’s Watching Me ou encore The Fog, les héros combattent pour échapper à un élément extérieur (surnaturel ou bien réel), la plupart du temps piégés dans un espace restreint qui les oblige à regarder quotidiennement derrière leur épaule. Sûrement la grammaire la plus redondante chez le maître de l’horreur et pourtant toujours novatrice sous bien des angles.
They Live et Escape from New York sont quant à eux des emblèmes sociaux et politiques : conceptualisés sous forme brute ou par une invasion extra-terrestre, ils dénoncent ouvertement un monde dans lequel nous sommes coincés face à une société encline au consumérisme, au rapport de force et à la cruauté humaine. Carpenter ne s’est jamais caché de ces idées et les retranscrit parfaitement dans son cinéma qui n’a nulle autre intention que de réclamer une part de liberté et de crier haut et fort fuck the system !
Pour Christine, oeuvre adaptée d’un roman de Stephen King, il est question d’une menace plus sous-jacente, celle de la passion… une passion d’abord obsessionnelle, névrotique puis meurtrière. Le maître mot de cette relation contraste beaucoup avec un autre thème majeur dans le cinéma de Carpenter, à savoir l’altérité. Une idée glaçante mais qui colle parfaitement avec ce film en particulier. Dès le premier regard, le héros se retrouve sciemment piégé par une Plymouth Fury, qui par amour pour son propriétaire, donnera libre court à la violence et le mal qui vit en lui. A croire que Stephen King a volontairement écrit Christine pour les beaux yeux de Big John, qui se voit offrir sur un plateau d’argent la figure féminine de Michael Myers, un être tout aussi maléfique qu’immortel.

“Il n’y a que deux bases aux films d’horreur, deux choses très simples : le mal est autour de toi, et le mal est à l’intérieur de toi.”

Il est donc fascinant d’observer que pour la quasi totalité de sa filmographie, John Carpenter prend un malin plaisir à soumettre son spectateur aux différentes allégories de l’emprisonnement, aussi bien psychologique que physique (comme dans In the Mouth of Madness où cette fois-ci le protagoniste est interné dans un hôpital psychiatrique).

Une subtilité qu’il emportera des plateaux de cinéma aux studios d’enregistrements, telle une emprise résiduelle qui, dans ses musiques entêtantes, marquera au fer rouge cette impression d’essoufflement face à ce qui nous entoure, une présence qui ne nous quitte jamais, logée dans un coin de notre tête et exclusivement réservée à son public. Un cadeau des plus généreux quand on connaît le master of horror.

Millennium Mambo : mélancolie et errance taïwanaises

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Réalisateur incontournable de la nouvelle vague taïwanaise qui surviendra au cœur des années 80 pour supplanter la domination hong-kongaise, Hou Hsiao-hsien est un des grands architectes de l’onirisme et du temps. Millennium Mambo, l’un de ses plus beaux joyaux, ressort en salle.

Témoins des transformations urbaines de sa capitale Taipei, de la collision entre modernité et tradition et de la singularité d’une nation souveraine, HHH et ses pairs n’auront de cesse d’explorer le quotidien et la marge. Dans une volonté de caractériser une imagerie authentique, Taipei devenant le temple d’une mélancolie urbaine, le nouveau cinéma taïwanais a esquissé les conséquences de l’exode rurale et de la rupture identitaire. À l’instar du néoréalisme, dont elle tire l’essence en s’appropriant ses spécificités, la nouvelle vague taiwanaise est résolument populaire, au cœur des bouleversements sociaux et dressant une esthétique universelle et iconique.

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© 2022 Solaris Distribution / Paradis Films

Ouvrant le nouveau millénaire, Millennium Mambo n’est pas seulement un tableau de la jeunesse taïwanaise du début du siècle.  

Il s’incarne après deux décennies de cinéma contestataire et stylistique comme une exploration intimiste et crépusculaire d’une nouvelle génération désillusionnée en proie aux paradis artificiels. Formellement inédit dans la carrière du taïwanais, c’est sans conteste l’un des plus beaux métrages de la belle île.

Au tournant du millénaire

Ayant fait ses marques avec un cinéma autobiographique qui forgera la nouvelle vague taïwanaise, Les Garçons de Fengkuei en premier volet, puis un cinéma historique de l’enjeu identitaire, Hou Hsiao-hsien va, au tournant du millénaire, explorer le temps présent. Cette période de son cinéma semble mineure si on mesure son impact et ses thématiques, il n’en est rien, tant le cinéaste perçoit une trajectoire et une particularité chez cette jeunesse de l’errance.

Dès les premiers instants de Millennium Mambo, les intentions sont palpables et méthodiques. Outre cette exploration immersive dans le quotidien nocturne de la jeune Vicky, transcendée par l’interprétation saisissante de Shu Qi, le réalisateur embrasse, par un cinéma de la contemplation, les maux et les souffrances d’une génération désenchantée en quête de sensations. Sublimé par la bande originale aérienne et électronique de Lim Giong, Hou Hsiao-hsien s’efface pour laisser agir la mélancolie et la vacuité. Chaque seconde, chaque minute se dilatant au rythme des beats et à l’impulsion optique des néons urbains. Au carrefour des parachutes et des plateaux, le métrage empruntant aux psychotropes dans sa construction visuelle et narrative, le cinéaste fusionne avec cette jeunesse en propulsant son cinéma dans un voyage initiatique expérimental.

Ainsi, de par sa beauté formelle ahurissante et sa réussite à capter l’atemporalité et le caractère insaisissable de cette génération en proie au néocapitalisme et à un spleen latent, Millennium Mambo impressionne par sa pertinence et sa modernité.

Œuvre viscéralement politique

Millennium Mambo est tout sauf une œuvre passive nous rapportant un état de fait. À première vue, le métrage catalysant cette jeunesse énigmatique et abstraite, il serait facile de pointer sa vacuité. Répondant à une commande pour aborder le nouveau millénaire, Hou Hsiao-hsien n’est pas tant dans une célébration qu’une observation froide et stylistique. Embrassant cette jeunesse, ses préoccupations et son art de vivre, le cinéaste nous livre un regard politique sur l’ogre capitaliste qui tend à tout avaler sous couvert d’une individualité toujours plus glorifiée. Ce constat, et son universalité, est encore plus fort dans un cinéma taïwanais traitant frontalement des ruptures identitaires et du triomphe de l’urbanité.

En réalité, Millennium Mambo est un métrage amer qui, tout en douceur et avec un certain enchantement mélancolique, ouvre un millénaire s’annonçant radical, sensoriel et évanescent. Une introspection toujours aussi frappante aujourd’hui et qu’on ne peut que vous conseiller de découvrir en salle.

Bande Annonce — Millennium Mambo

Synopsis : Vicky est une jeune femme partagée entre deux hommes, Hao-Hao et Jack. Le soir, elle s’occupe des relations publiques d’une boîte de nuit pour les aider tous les deux. Hao-Hao la surveille en permanence, qu’elle travaille ou non. Il vérifie ses comptes, ses factures de téléphone, les messages sur son portable et même son odeur pour contrôler ce qu’elle fait en son absence. Elle ne le supporte plus et décide de s’enfuir. Hao-Hao la retrouve et lui demande de revenir…

Fiche Technique — Millennium Mambo

Titre original : Qianxi manbo

Réalisation : Hou Hsiao-hsien

Scénario : Chu T’ien-wen

Directeur de la photographie :  Mark Lee Ping-bin

Taïwan / France – 2001 – 1h59
Avec Shu Qi, Kao Jack, Tuan Chun-hao

Sortie le 19 octobre 2022
Version restaurée 4K

 

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4.5

Mission Régénération : un documentaire précieux sur une solution au réchauffement climatique par la terre

Du 6 au 18 novembre 2022, l’Egypte et la ville de Charm-el-Cheikh accueilleront la COP 27, pour une série de journées dédiées au climat. A peine trois jours plus tard, le 9 novembre, sortira en salles l’excellent documentaire Mission Régénération de Josh et Rebecca Tickell.
Narré en VO par Woody Harrelson et doublé en français par Edouard Bergeon (réalisateur d’Au nom de la Terre, 2019), ce documentaire d’une heure trente s’intéresse à une solution au problème de l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère – entraînant le réchauffement climatique – par une régénération de nos sols, mis à mal par l’agriculture intensive. Les solutions proposées par des scientifiques sont portées çà et là par quelques caméos célèbres dont on espère que la notoriété pourra aider à la diffusion de ce message qui apporte un réel espoir et une envie de changement.

Soutenir l’écologie par l’éduc-action

Mission Régénération commence in medias res : il n’est plus temps de parler de réchauffement climatique mais d’urgence climatique. Cette intensité, ce dynamisme marquent le documentaire tout au long de ses quatre-vingt-cinq minutes. Le long-métrage de Josh et Rebecca Tickell est didactique sans être ennuyeux, et ce grâce à un montagne effréné, un rythme soutenu par des choix musicaux pertinents, une variété d’images parlantes et belles, et surtout des explications et des informations suffisamment concrètes pour être retenues.
En se concentrant près d’une heure et demie sur les capacités de la terre à régler le problème climatique, Mission Régénération est un long-métrage fluide et compréhensible. Non content de simplement divertir son spectateur, le documentaire parvient à nous instruire en nous faisant découvrir une solution dont on se demande pourquoi on n’en a pas entendu parler plus tôt.
On le sait : le problème écologique est un problème d’action mais aussi d’éducation. En nous éduquant, Mission Régénération pose le premier jalon. On apprécie aussi le fait que la solution arrive dès les premières minutes, apportant immédiatement de l’espoir à une situation climatique qui crée chez de plus en plus d’entre nous un phénomène d’éco-stress. Cette solution a, en plus, le mérite de n’être pas qu’une réparation, mais une renaissance : c’est la régénération de nos sols. Elle nous est expliquée en toute pédagogie par des spécialistes appuyés de schémas et symboles venant se superposer aux images pour permettre au spectateur novice de saisir les mécanismes en jeu dans nos sols et notre atmosphère.

Connaissez-vous la bioséquestration ?

La mission régénération passe pas un phénomène naturel mis en péril par l’agriculture intensive. La bioséquestration, c’est la captation du CO2 présent dans l’air par le sol, où il est utilisé par une infinité de microorganismes pour enrichir la couche arable. Non seulement ce CO2 récupéré par la terre ne s’accumule pas dans l’atmosphère pour la réchauffer, mais il enrichit aussi le sous-sol et la surface des terres. On comprend donc rapidement que la bioséquestration peut être la solution au problème du réchauffement climatique. Une vraie solution, c’est rare, à cette époque de panique suivie de peu d’action. C’est ce qui fait beaucoup de bien dans Mission Régénération. Apprendre que dès 2015, notre ministre de l’écologie d’alors, Stéphane Le Foll, en parlait déjà lors des Accords de Paris inquiète. Pourquoi n’en avons nous pas plus entendu parler ? Le documentaire de Josh et Rebecca Tickell vient y remédier : c’est aussi à nous, citoyens, de nous éduquer sur les solutions au problème climatique pour adapter nos choix de vie – notre pouvoir citoyen – en conséquence.

Objectif refroidissement climatique… par la terre

Sans bien évidemment nier le besoin de réduire nos émissions de CO2, Mission Régénération s’emploie, pendant environ une heure et demie, à nous détailler différents moyens d’utiliser les sols de manière respectueuse pour continuer à en tirer profit (cultures, pâturage, compost, etc.) tout en les laissant en état de réaliser leur mission de bioséquestration du CO2. Tout se passe dans la terre et tout se joue autour de notre rapport à la terre et notre connaissance de ses propriétés.

En plus de s’intéresser à une agriculture traditionnelle ou innovante, – en dénonçant l’agriculture intensive – le long-métrage nous parle aussi de recyclage, de bien-être animal et d’innovation pour les pays en voie de développement (notamment par le compostage). On apprécie aussi la subtilité des dénonciations : si la désertification de nos sols ne nous alarme pas plus que ça, pour l’instant, c’est parce qu’elle est compensée, en Occident, par les pesticides et le glyphosate. En revanche, les pays plus pauvres sont lourdement touchés par des famines qui découlent directement de l’appauvrissement des terres cultivables. La solution à cette désertification, c’est la régénération des sols qui se fait par des machines moins agressives et le recours aux animaux et à la jachère.

Tant les différents experts (scientifiques, agriculteurs, etc.) que les végétaux très bien filmés – qui touchent la part de nous consciente de nos problèmes d’alimentation et de rapport à notre environnement – concourent à nous convaincre que la terre a son rôle à jouer dans le problème du réchauffement climatique. Mission Régénération est une oeuvre porteuse d’espoir, qui invite au changement et à la recherche de solutions offertes par l’association de Mère Nature et de l’innovation humaine.

Bande-annonce : Mission Régénération 

Fiche technique :

Titre : Mission Régénération 
Réalisation : Josh et Rebecca Tickell
Casting : avec la participation notamment des personnalités Woody Harrelson, Patricia et David Arquette, Gisele Bündchen, Rosario Dawson, Tom Brady, Jason Mraz, Ian Somerhalder ; des spécialistes et porteurs de projets et d’idées Stéphane Le Foll, Ray Archuleta, John Wick, Andre Leu, Kristin Ohlson, Gabe Brown, Docteure Christine Nichols, Mark Hyman M.D., Maria Rodale, Allan Savory, Jeff Creque, Paul Hawken, Doniga et Erik Markegard, Pashon Murray, Michael Martinez, John D. Liu, David Bronner, Robert Reed, Michael Doane, Ryland Engelhart, et des voix françaises Edouard Bergeon et Pascal Elbé.
Scénario : Josh et Rebecca Tickell, Johnny O’Hara, d’après le best-seller de Josh Tickell
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : documentaire
Durée : 85 minutes
Date de sortie : 9 novembre 2022

« Mimiphisto » : tuer le père

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Pierre-Henry Laporterie publie Mimiphisto dans la collection « Métamorphose » des éditions Soleil. Il y prend pour cadre l’Enfer et pour personnage principal le fils de Méphistophélès, grand maître de ces lieux maudits.

Il faut reconnaître à Mimiphisto une authentique poésie graphique. Pierre-Henry Laporterie ne se contente pas d’élaborer un conte pour enfants : il joue des éclairages, des formes, des structures pour donner corps à un Enfer au détour duquel le lecteur est appelé à croiser l’imposant Méphistophélès, le démon aux milles regards Oman ou encore Jazabel et ses tentacules putrides. Dans ce haut lieu de perdition, un Contrôleur invertébré assure l’ordre et le bon fonctionnement pendant que des trains déversent sans discontinuer les âmes damnées.

Mimiphisto n’est autre que le fils de Méphistophélès. À l’aide d’un précepteur exigeant, il se prépare à prendre la relève de celui qui règne d’une main de maître sur l’Enfer. Mais les résultats s’avèrent bien peu satisfaisants. Il semblerait même que le jeune démon ne soit pas convaincu par la perspective de régenter ce microcosme maudit, qu’il doute de s’épanouir dans ces fonctions qui lui sont promises, qu’il cherche obstinément à trouver sa propre voie. Peut-on s’affranchir d’un destin tout tracé quand on est le fils du Diable ?

C’est précisément là que Mimiphisto prend tout son sens. Aux leçons prodiguées par son instructeur, le diablotin va préférer celles du Baron Samedi, un individu singulier qui le conforte dans l’idée de rompre avec la lignée familiale. Non pas qu’il tourne le dos à son père – il sera présent dans ses derniers moments – mais il décide cependant de poursuivre ses aspirations et de se réaliser à travers elles. Ainsi, c’est en exploitant un monde peuplé de créatures étranges, à silhouettes monstrueuses ou burtoniennes, que Pierre-Henry Laporterie échafaude une ode à l’émancipation et à la liberté.

Bien que destiné aux enfants, cet album d’une grande cohérence visuelle – et notamment chromatique – présente une richesse telle qu’il saura réunir autour de lui toutes les générations. Cette plongée en Enfer, dans les entrailles de la Terre, donne lieu à des planches somptueuses. Le recours de Mimiphisto à une baguette tout sauf magique sous-tend un propos sur la confiance en soi et l’auto-accomplissement. Et tout le récit tend vers un même message : la possibilité de s’affranchir des attentes familiales et des déterminismes sociaux.

Mimiphisto, Pierre-Henry Laporterie
Soleil, octobre 2022, 84 pages

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4

« Retour à l’Éden » : souvenir ou idéal ?

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Les éditions Delcourt publient Retour à l’Éden, du scénariste et dessinateur espagnol Paco Roca. Ce dernier décide de narrer, par le biais d’une photographie, le destin de sa famille maternelle.

À la base, il y a une photographie relativement banale, immortalisant une famille (incomplète) sur une plage espagnole, probablement à la fin de l’été 1946. Ce cliché, chargé d’histoire, idéalisé, revêt une importance telle qu’Antonia, désormais au crépuscule de vie, se referme sur elle-même après sa perte. Pour Paco Roca, ce souvenir jauni par le temps est un prétexte et un point d’ancrage à partir duquel il va raconter la guerre civile espagnole, ses divisions, ses conséquences tragiques, ses pénuries, ses marchés noirs, ses morts et ses survivants broyés par l’indigence ou le désespoir. Mais avant tout : une famille espagnole, la sienne, celle de sa mère en tout cas, à une époque où le machisme demeure de bon ton, où les femmes font l’objet des pires conservatismes, où les enfants travaillent tôt, les adultes trop, et tous deux pour un salaire de misère.

Franco cherche à s’allier les sympathies des fascistes, et notamment d’Hitler. Il s’oppose à la Seconde République espagnole. Les « Rouges » sont chassés des rues, et même des maisons. Les produits de première nécessité viennent à manquer, et pour cause : les producteurs conservent jalousement une partie de leurs produits pour les revendre ensuite à meilleur prix sur le marché parallèle. C’est dans ce contexte qu’Antonia grandit. Neuf personnes vivent, ou plutôt vivotent, sous le même toit. Son père Vicente a la main lourde. Il occupe un emploi de subalterne dans un atelier de robinetterie, sous le patronage de son petit frère Francisco, qui réussit mieux que lui dans la vie. Pepito, le dernier de la famille, travaillera un temps avec lui. Antonia, elle, a faim. Constamment. Comme toute l’Espagne, ou presque.

Tout en horizontalité, Retour à l’Éden est plus amer que doux, mais il semble cependant tirer de certains pans familiaux de quoi contrebalancer les privations et désespoirs nés de l’Espagne franquiste. Bien que marquée par la maladie de sa mère Carmen, par l’histoire maritale difficile de sa sœur Vicentita, par les rigidités sociales espagnoles, Antonia va trouver refuge dans un espace familial lacunaire mais réconfortant, une dualité qui va aboutir à l’idéalisation d’une photographie à la fois anodine et précieuse, essentiellement de par la symbolique qu’elle supporte. Dense, généreux en reliefs humains, doué de sensibilité, Retour à l’Éden est un album émouvant et de très bonne facture.

Retour à l’Éden, Paco Roca
Delcourt, octobre 2022, 184 pages

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3.5

« L’Odyssée évolutive » : ce qui nous constitue

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En mettant en scène Atropos, Clotho et Lachésis, les trois Moires de la mythologie grecque, Pierre Kerner et Max Sandon prennent le parti de narrer « l’odyssée évolutive ». Leur album, à découvrir aux éditions Delcourt, exploite l’altération du fil du destin d’Ulysse pour retracer le développement des hommes.

L’Odyssée évolutive s’appuie sur un récit purement fonctionnel pour raconter les dessous de l’évolution anthropique. Car si la convocation d’Atropos, Clotho et Lachésis se justifie au regard de leur rôle dans la mythologie grecque, les trois Moires ont pour seul objectif la vulgarisation du développement des hommes, selon deux axes principaux, l’embryogenèse – la formation d’organismes à partir d’une cellule-œuf – et la biologie évolutive – le destin darwinien des espèces. Un point est d’ailleurs rapidement reprécisé : des attributs avantageux permettent à l’individu la survie et de meilleures chances de reproduction, ce qui conduit à terme à une mutation progressive des caractéristiques d’un groupe donné, selon le schéma reproduction-variation-sélection.

Tandis que les trois Moires cherchent à « réparer » Ulysse, elles livrent les secrets du génome et de la biologie humaine. Elles nous rappellent ainsi que les hommes ont des liens de parenté avec les animaux, les insectes ou les plantes – la phylogénie aide à les reconstituer –, qu’il existe un LUCA et un LECA – respectivement : ancêtre de tous les êtres vivants et ancêtre de tous les êtres vivants ayant un noyau dans les cellules – ou encore qu’un processus de division et de différenciation amène à la création de cellules nerveuses, musculaires, immunitaires ou germinales. L’homme est une machine immensément complexe, et il faut se montrer attentif pour en saisir toutes les aspérités.

Maître de conférences en génétique évolutive du développement et enseignant-chercheur à l’université Paris Diderot et à l’institut Jacques Monod, Pierre Kerner s’astreint à une vaste entreprise de pédagogie que quelques faits permettent aisément d’objectiver. Trois feuillets de cellules préfigurent l’organisation fondamentale d’un homme (ectoderme, mésoderme et endoderme). Une fois déployés, les brins d’ADN torsadés en double hélice représenteraient l’équivalent de 6 milliards de kilomètres de cellules. Une partie de ce génome correspond en fait à des instructions pour construire les éléments principaux des cellules, les protéines, et déterminer quelles protéines seront produites dans quelle cellule – c’est la régulation de l’expression des gènes. Un peu plus loin dans l’album sont évoqués les homologies et les caractères vestigiaux. Il s’agit d’une part des traits caractéristiques communs (tels que les membres locomoteurs chez les tétrapodes) et, d’autre part, des résidus documentant le passé lointain d’un individu (tels que les pattes fantômes du serpent). Les atavismes représentent quant à eux la résurgence d’un caractère génomique perdu au cours de l’évolution mais redevenu actifs.

Malgré sa mise en récit, L’Odyssée évolutive demeure quelque peu professoral. À la décharge des auteurs, on notera l’insigne difficulté de rendre accessible et vivante une matière si abondante et complexe. Pierre Kerner et Max Sandon parviennent néanmoins à cet équilibre subtil : passer en revue un double cheminement évolutif, de l’allométrie à la viviparité, des traits communs aux particularités humaines, en usant d’un médium ludique et avec une rare économie de moyens (à peine plus de 100 pages).

L’Odyssée évolutive, Pierre Kerner et Max Sandon
Delcourt, octobre 2022, 112 pages

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3.5

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 4

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Dans ce quatrième épisode, nous aurons toujours un complot jésuite et un héritage, mais aussi de belles utopies.

Quatrième épisode.

Attention, cet épisode contiendra des révélations (divulgâchages) sur les épisodes précédents.

Nous voilà donc après le 13 février, date donnée comme le terminus potentiel de l’action, et dont la description constitue un des sommets du roman. Mais voilà : la somme faramineuse de l’héritage est dévoilée, le complot est connu, et la date fatidique est repoussée de plusieurs mois, jusque début juin. Nous sommes alors pile à la moitié du roman. Comment faire rebondir l’action pour occuper les 800 pages restantes ?
Le procédé est finalement simple : on fait la même chose, mais un peu différemment. L’idée principale consiste à changer le méchant. L’abbé d’Aigrigny est écarté pour incompétence et remplacé par celui qui était alors son « secrétaire », le très ambitieux et très sombre M. Rodin. Et puisque le complot visant les héritiers de la famille Rennepont est dévoilé, il va s’agir désormais de les écarter de la succession sans en avoir l’air ; mieux : de les mener dans un tel état psychologique et moral qu’ils n’y songeront même plus, ou n’en voudront plus.
Partant de ce principe, Rodin va se faire accepter comme l’ami de ses victimes : il libère Adrienne de sa chambre à l’hospice, il libère les jumelles de leur couvent, il dénonce publiquement les méfaits de l’abbé d’Aigrigny, etc. En bref, il devient l’homme providentiel, celui qui va gagner la confiance des protagonistes, etc. Ce qui ne l’empêchera pas d’agir dans l’ombre : il place des hommes et des femmes à sa botte auprès des victimes, il déclenche des incidents (voire des incendies), mais tout en ayant l’air de déplorer tout cela et en se proposant pour aider les personnages et leur donner de bons conseils. En bref, le bon Samaritain par excellence.
Une seule personne se doutera de tout ce qui se manigance, et l’un des intérêts de cette seconde moitié de roman consiste à savoir ce qui va lui arriver.

Plus que jamais, Rodin est présenté comme celui qui dévoie la religion à des fins personnelles. Ses ambitieux ne sont pas cachées : il veut devenir pape, rien de moins. Le tout pour imposer une vision rigoriste et inhumaine du christianisme, mais aussi employer la fortune de cet héritage afin de s’assurer la domination sur le pouvoir séculier en France (n’hésitant pas à prévoir de renverser ce pouvoir qu’il juge immoral). Tout au long de cette seconde moitié du roman, Rodin va développer toute une philosophie, attribuée par Sue à l’ensemble de la Compagnie de Jésus, qui rejette la liberté individuelle au nom d’une soumission à l’ordre moral et ecclésiastique. Les « méchants » jésuites veulent transformer leurs adeptes en « cadavres », en marionnettes ne pouvant qu’accepter docilement et mécaniquement d’être dominés corps et âme.
Face à cela, Eugène Sue fait développer, par plusieurs de ses personnages, une philosophie de l’humanisme, de la bonté, de la charité. Ce qui est intéressant, une fois de plus, c’est que cette philosophie de la générosité, la liberté et la tolérance est acceptée aussi bien par des laïcs que par des religieux, par des athées et par des fidèles pratiquants. On trouve deux exemples de ces utopies au fil du roman.
D’abord, un des héritiers présomptifs, François Hardy, dirige un atelier qu’il transforme en lieu de vie pour ses ouvriers. Au milieu de ce XIXème siècle où les conditions de vie et de travail des ouvriers étaient aussi pénibles, M. Hardy bâtit autour de son atelier tout un lieu où les ouvriers et leurs familles vivent en communauté. Habitation, cantine commune, école pour les enfants, lieu de partage du travail, tout y est fait pour le bien-être qui, finalement, est indispensable à la production d’un travail de qualité. Sue, dans un de ses commentaires qui ponctuent l’oeuvre, précise :

« Entreprendre une chose belle, utile et grande ; douer un nombre considérable de créatures humaines d’un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées ; les instruire, les relever à leurs propres yeux ; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée ; leur faire préférer à cela les plaisirs de l’intelligence, le délassement des arts ; moraliser, en un mot, l’homme par le bonheur ; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d’une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l’humanité, et faire en même temps, pour ainsi dire forcément une excellente affaire… ceci paraît fabuleux. » (Partie 14, chapitre 2)

Un autre exemple de ces projets désirés par Sue, et dont le but est de faire le bien de l’humanité, se trouve dans le testament de l’ancêtre des protagonistes, celui qui est à l’origine de l’héritage. Cet homme voulait que cette somme considérable soit employée à fonder une organisation de charité qui ferait le bien autour d’elle. Le but est de contrecarrer l’influence néfaste des jésuites, qui cherchent à détruire la liberté et la volonté des gens ; pour cela, M. de Rennepont veut une association qui favorise le bien-être, la liberté, l’éducation, en un mot l’émancipation des individus :

« Si une association perverse, fondée sur la dégradation humaine, sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la malédiction des peuples, a traversé les siècles et souvent dominé le monde par la terreur… que serait-ce d’une association qui, procédant de la fraternité, de l’amour évangélique, aurait pour but d’affranchir l’homme et la femme de tout dégradant servage ; de convier au bonheur d’ici-bas ceux qui n’ont connu de la vie que des douleurs et la misère ; de glorifier et d’enrichir le travail nourricier ; d’éclairer ceux que l’ignorance déprave, de favoriser la libre expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse infinie, dans son inépuisable bonté, a départies à l’homme comme autant de leviers puissants ; de sanctifier tout ce qui vient de Dieu… l’amour comme la maternité, la force comme l’intelligence, la beauté comme le génie ; de rendre enfin les hommes véritablement religieux et profondément reconnaissants envers le Créateur, en leur donnant l’intelligence des splendeurs de la nature et de leur part méritée des trésors dont il nous comble ? » (Partie 11, chapitre 8)

Honnêtement, il est difficile de relancer l’action et l’intérêt des lecteurs après le sommet de tension dramatique, de suspense et de retournements de situation qu’a constitué la partie précédente. L’action se traîne un peu, d’autant plus que l’on a du mal à voir où veut en venir réellement Rodin. De plus, on n’échappe pas à un sentiment de répétition : la première moitié était consacrée à un complot qui a grandi et a abouti à ce 13 février ; et maintenant, on a l’impression de se retrouver dans une situation identique, avec une date butoir repoussée au 1er juin et un maître du jeu plus pervers, plus retors. Il faut un certain nombre de pages pour que l’intérêt revienne.

À suivre, dans un ultime épisode consacré à la fin du roman et à une impression d’ensemble sur celui-ci…

Le lecteur à domicile : Eduardo le mexicain

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Le titre de ce roman étant particulièrement explicite, on ne s’étonnera pas de l’activité d’Eduardo Valverde qui va chez les uns et les autres pour leur lire des livres. Ce qu’on apprend au fur et à mesure, c’est comment et pourquoi Eduardo en est arrivé là. On découvre ainsi où il vit et quelles sont les relations qu’il entretient, dans son cercle familial ainsi que dans son cercle professionnel.

Comme l’auteur du roman – Fabio Morabito – Eduardo vit au Mexique, dans une ville désignée comme celle de l’éternel printemps par ses habitants. Une rapide recherche permet de supposer qu’il s’agit de Cuernavaca (365 000 habitants en 2010), distante d’environ 80 km de la capitale Mexico (remarque : d’autres villes dans différents pays, sont désignées de la même façon, et pas seulement en Amérique du Sud). Les péripéties et descriptions permettent d’imaginer un peu cette ville. Ainsi, le personnage central et narrateur y fréquente plusieurs établissements de la même chaîne, pour y déguster des bisquets, spécialité locale dont il apprécie une fabrication bien précise (il dénigre sans ménagements ceux qu’on lui sert aplatis). Ceux qui lui conviennent, il les trouve dans son endroit préféré où il a ses habitudes, notamment avec une serveuse qui l’appelle « Jeune Eduardo » alors qu’on finit par apprendre qu’il a 35 ans. Ce détail est assez révélateur de son état d’esprit et de sa situation. En effet, si Eduardo fait des lectures à domicile, ce n’est pas pour gagner sa vie. Pour cela il travaille dans un magasin familial qui vend des meubles, magasin régulièrement en difficulté face aux chaînes qui vendent des modèles à monter soi-même. Son activité de lecteur à domicile est en fait un travail d’intérêt général qu’Eduardo accomplit suite à un accident automobile pour lequel on lui a retiré son permis de conduire. On ne saura jamais exactement la nature de cet accident, Eduardo lui-même affirmant qu’il s’agit d’une histoire compliquée lorsqu’il ne peut pas éviter le sujet. Les difficultés du magasin de meubles de la famille Valverde viennent également du fait qu’une organisation la soumet à une sorte de racket déguisé en protection. Régulièrement, un individu vient ponctionner une certaine somme dans la caisse, sans que personne puisse s’y opposer. Il semblerait d’ailleurs que cet individu ait un lien avec le principal employé du magasin. Quant aux lectures à domicile qu’Eduardo doit effectuer, elles sont contrôlées par le père Clark qui voit régulièrement Ofelia, la propre sœur d’Eduardo. On voit donc que les relations entre vie privée et vie professionnelle des personnages sont étroitement imbriquées. Il faut également préciser qu’Eduardo vit avec son père gravement malade, qui devient particulièrement dépendant, notamment de Céleste, leur employée de maison qui va se révéler bien plus capable de présence d’esprit et d’astuce que ce qu’Eduardo imaginait.

Des romans à la poésie

Bien entendu, le sel de ce roman viendra en bonne partie de l’activité de lecture à domicile d’Eduardo : celle-ci se révèle bourrée de surprises. Avec Eduardo, on va découvrir une étonnante galerie de personnages. Chaque lecture s’avère être une sorte de comédie, aussi bien du côté d’Eduardo que de son auditoire. Les événements s’enchaînent, Eduardo ayant le chic pour se placer dans des situations extravagantes. Il faut dire aussi qu’il ne se contente pas d’une sorte de nonchalance naturelle. Très sensuel, il aime les femmes et passe beaucoup de temps à les observer et  fantasmer sur des possibilités érotiques. Il va se trouver embarqué dans des péripéties qui le dépassent parce qu’il est tombé sur un recueil de poésies d’Isabel Fraire qu’il lit à l’occasion, se rappelant que son père l’adorait (au point de se demander s’il n’entretenait pas une relation privilégiée avec elle). Eduardo se révèle en lisant ces poésies de façon très personnelle, alors qu’il lit les romans mécaniquement, laissant le souci de compréhension à son auditoire.

Un ensemble de détails révélateurs

Ce roman se déguste rapidement. On y apprécie l’incongruité de nombreuses situations, ainsi que la capacité de l’auteur à faire sentir de nombreux points malgré la concision (223 pages) de l’ouvrage. Son éloge de la lecture ouvre pas mal d’horizons, tout en abordant de nombreux thèmes : les relations familiales, l’impact des cartels sur la vie générale en Amérique du Sud, la façon d’apprécier la littérature et en particulier le cas de la poésie, les souffrances liées à la vieillesse, la façon dont certaines relations se nouent ou se dénouent selon les caractères et ego des uns et des autres (Eduardo découvre ainsi qu’on ne lui dit pas tout, chez lui), les relations employé/patron, etc. Très appréciable également, la façon d’intégrer la culture mexicaine par quelques mots de vocabulaire qui donnent des indications vestimentaires, culinaires, etc. Bref, l’auteur se révèle capable d’en dire long sans noyer son auditoire, grâce à son art de glisser les justes détails aux bons moments. Un bonheur de lecture qui se conclut de façon originale. Sans constituer une apothéose, la fin surprend aussi bien Eduardo que les lecteurs-lectrices, en montrant que toute chose est éphémère en ce bas monde.

Le lecteur à domicile, Fabio Morabitó
Éditions Corti, mai 2019

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