« L’Odyssée évolutive » : ce qui nous constitue

En mettant en scène Atropos, Clotho et Lachésis, les trois Moires de la mythologie grecque, Pierre Kerner et Max Sandon prennent le parti de narrer « l’odyssée évolutive ». Leur album, à découvrir aux éditions Delcourt, exploite l’altération du fil du destin d’Ulysse pour retracer le développement des hommes.

L’Odyssée évolutive s’appuie sur un récit purement fonctionnel pour raconter les dessous de l’évolution anthropique. Car si la convocation d’Atropos, Clotho et Lachésis se justifie au regard de leur rôle dans la mythologie grecque, les trois Moires ont pour seul objectif la vulgarisation du développement des hommes, selon deux axes principaux, l’embryogenèse – la formation d’organismes à partir d’une cellule-œuf – et la biologie évolutive – le destin darwinien des espèces. Un point est d’ailleurs rapidement reprécisé : des attributs avantageux permettent à l’individu la survie et de meilleures chances de reproduction, ce qui conduit à terme à une mutation progressive des caractéristiques d’un groupe donné, selon le schéma reproduction-variation-sélection.

Tandis que les trois Moires cherchent à « réparer » Ulysse, elles livrent les secrets du génome et de la biologie humaine. Elles nous rappellent ainsi que les hommes ont des liens de parenté avec les animaux, les insectes ou les plantes – la phylogénie aide à les reconstituer –, qu’il existe un LUCA et un LECA – respectivement : ancêtre de tous les êtres vivants et ancêtre de tous les êtres vivants ayant un noyau dans les cellules – ou encore qu’un processus de division et de différenciation amène à la création de cellules nerveuses, musculaires, immunitaires ou germinales. L’homme est une machine immensément complexe, et il faut se montrer attentif pour en saisir toutes les aspérités.

Maître de conférences en génétique évolutive du développement et enseignant-chercheur à l’université Paris Diderot et à l’institut Jacques Monod, Pierre Kerner s’astreint à une vaste entreprise de pédagogie que quelques faits permettent aisément d’objectiver. Trois feuillets de cellules préfigurent l’organisation fondamentale d’un homme (ectoderme, mésoderme et endoderme). Une fois déployés, les brins d’ADN torsadés en double hélice représenteraient l’équivalent de 6 milliards de kilomètres de cellules. Une partie de ce génome correspond en fait à des instructions pour construire les éléments principaux des cellules, les protéines, et déterminer quelles protéines seront produites dans quelle cellule – c’est la régulation de l’expression des gènes. Un peu plus loin dans l’album sont évoqués les homologies et les caractères vestigiaux. Il s’agit d’une part des traits caractéristiques communs (tels que les membres locomoteurs chez les tétrapodes) et, d’autre part, des résidus documentant le passé lointain d’un individu (tels que les pattes fantômes du serpent). Les atavismes représentent quant à eux la résurgence d’un caractère génomique perdu au cours de l’évolution mais redevenu actifs.

Malgré sa mise en récit, L’Odyssée évolutive demeure quelque peu professoral. À la décharge des auteurs, on notera l’insigne difficulté de rendre accessible et vivante une matière si abondante et complexe. Pierre Kerner et Max Sandon parviennent néanmoins à cet équilibre subtil : passer en revue un double cheminement évolutif, de l’allométrie à la viviparité, des traits communs aux particularités humaines, en usant d’un médium ludique et avec une rare économie de moyens (à peine plus de 100 pages).

L’Odyssée évolutive, Pierre Kerner et Max Sandon
Delcourt, octobre 2022, 112 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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