Millennium Mambo : mélancolie et errance taïwanaises

Réalisateur incontournable de la nouvelle vague taïwanaise qui surviendra au cœur des années 80 pour supplanter la domination hong-kongaise, Hou Hsiao-hsien est un des grands architectes de l’onirisme et du temps. Millennium Mambo, l’un de ses plus beaux joyaux, ressort en salle.

Témoins des transformations urbaines de sa capitale Taipei, de la collision entre modernité et tradition et de la singularité d’une nation souveraine, HHH et ses pairs n’auront de cesse d’explorer le quotidien et la marge. Dans une volonté de caractériser une imagerie authentique, Taipei devenant le temple d’une mélancolie urbaine, le nouveau cinéma taïwanais a esquissé les conséquences de l’exode rurale et de la rupture identitaire. À l’instar du néoréalisme, dont elle tire l’essence en s’appropriant ses spécificités, la nouvelle vague taiwanaise est résolument populaire, au cœur des bouleversements sociaux et dressant une esthétique universelle et iconique.

Millenium-Mambo-affiche-ressortie-critique
© 2022 Solaris Distribution / Paradis Films

Ouvrant le nouveau millénaire, Millennium Mambo n’est pas seulement un tableau de la jeunesse taïwanaise du début du siècle.  

Il s’incarne après deux décennies de cinéma contestataire et stylistique comme une exploration intimiste et crépusculaire d’une nouvelle génération désillusionnée en proie aux paradis artificiels. Formellement inédit dans la carrière du taïwanais, c’est sans conteste l’un des plus beaux métrages de la belle île.

Au tournant du millénaire

Ayant fait ses marques avec un cinéma autobiographique qui forgera la nouvelle vague taïwanaise, Les Garçons de Fengkuei en premier volet, puis un cinéma historique de l’enjeu identitaire, Hou Hsiao-hsien va, au tournant du millénaire, explorer le temps présent. Cette période de son cinéma semble mineure si on mesure son impact et ses thématiques, il n’en est rien, tant le cinéaste perçoit une trajectoire et une particularité chez cette jeunesse de l’errance.

Dès les premiers instants de Millennium Mambo, les intentions sont palpables et méthodiques. Outre cette exploration immersive dans le quotidien nocturne de la jeune Vicky, transcendée par l’interprétation saisissante de Shu Qi, le réalisateur embrasse, par un cinéma de la contemplation, les maux et les souffrances d’une génération désenchantée en quête de sensations. Sublimé par la bande originale aérienne et électronique de Lim Giong, Hou Hsiao-hsien s’efface pour laisser agir la mélancolie et la vacuité. Chaque seconde, chaque minute se dilatant au rythme des beats et à l’impulsion optique des néons urbains. Au carrefour des parachutes et des plateaux, le métrage empruntant aux psychotropes dans sa construction visuelle et narrative, le cinéaste fusionne avec cette jeunesse en propulsant son cinéma dans un voyage initiatique expérimental.

Ainsi, de par sa beauté formelle ahurissante et sa réussite à capter l’atemporalité et le caractère insaisissable de cette génération en proie au néocapitalisme et à un spleen latent, Millennium Mambo impressionne par sa pertinence et sa modernité.

Œuvre viscéralement politique

Millennium Mambo est tout sauf une œuvre passive nous rapportant un état de fait. À première vue, le métrage catalysant cette jeunesse énigmatique et abstraite, il serait facile de pointer sa vacuité. Répondant à une commande pour aborder le nouveau millénaire, Hou Hsiao-hsien n’est pas tant dans une célébration qu’une observation froide et stylistique. Embrassant cette jeunesse, ses préoccupations et son art de vivre, le cinéaste nous livre un regard politique sur l’ogre capitaliste qui tend à tout avaler sous couvert d’une individualité toujours plus glorifiée. Ce constat, et son universalité, est encore plus fort dans un cinéma taïwanais traitant frontalement des ruptures identitaires et du triomphe de l’urbanité.

En réalité, Millennium Mambo est un métrage amer qui, tout en douceur et avec un certain enchantement mélancolique, ouvre un millénaire s’annonçant radical, sensoriel et évanescent. Une introspection toujours aussi frappante aujourd’hui et qu’on ne peut que vous conseiller de découvrir en salle.

Bande Annonce — Millennium Mambo

Synopsis : Vicky est une jeune femme partagée entre deux hommes, Hao-Hao et Jack. Le soir, elle s’occupe des relations publiques d’une boîte de nuit pour les aider tous les deux. Hao-Hao la surveille en permanence, qu’elle travaille ou non. Il vérifie ses comptes, ses factures de téléphone, les messages sur son portable et même son odeur pour contrôler ce qu’elle fait en son absence. Elle ne le supporte plus et décide de s’enfuir. Hao-Hao la retrouve et lui demande de revenir…

Fiche Technique — Millennium Mambo

Titre original : Qianxi manbo

Réalisation : Hou Hsiao-hsien

Scénario : Chu T’ien-wen

Directeur de la photographie :  Mark Lee Ping-bin

Taïwan / France – 2001 – 1h59
Avec Shu Qi, Kao Jack, Tuan Chun-hao

Sortie le 19 octobre 2022
Version restaurée 4K

 

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.