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A l’Ouest rien de nouveau et les horreurs de la guerre, sur Netflix

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Edward Berger propose une nouvelle adaptation du roman d’Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, un des plus célèbres romans sur la Première Guerre mondiale. Diffusée sur Netflix, cette belle et douloureuse adaptation est plus fidèle à l’esprit qu’à la lettre du roman.

A quelques jours de la commémoration du 104ème anniversaire de l’armistice de 1918, A l’Ouest rien de nouveau, diffusé sur Netflix, se présente comme une nouvelle et très belle adaptation du roman pacifiste d’Erich Maria Remarque publié en 1923. Aux commandes, on trouve Edward Berger, cinéaste allemand qui, auparavant, avait réalisé, entre autres, plusieurs épisodes de la série The Terror, d’après Dan Simmons.
Les qualités et les défauts du film sautent aux yeux dès les premières minutes.
D’un côté, A l’Ouest rien de nouveau propose une véritable immersion au cœur des tranchées. La scène d’ouverture est très parlante : nous suivons un jeune soldat allemand terrifié par l’assaut à venir, face à des ennemis d’autant plus terrifiants qu’ils sont quasiment invisibles. Un soldat trop jeune, totalement inexpérimenté, que, visiblement, rien ne préparait à cette horreur de devoir tuer ou être tué, va devoir s’extraire de l’abri tout relatif de la tranchée pour se ruer vers une mort quasi-certaine. La scène est à la fois spectaculaire par sa mise en scène totalement immersive, et profondément humaine, insistant sur la pression et la terreur que subissent des millions de jeunes hommes.
Cette scène insiste aussi sur l’aspect déshumanisant de la guerre, caractéristique qui se retrouvera dans l’ensemble du film. Les soldat, des hommes avec leur famille, leurs amis, leurs désirs, leur envie de vivre, se retrouvent transformés en chair à canon, puis en cadavres auxquels on ne fait même plus attention tant ils parsèment chaque mètre carré de terrain boueux. Des corps entassés les uns sur les autres, balancés dans des fosses communes après avoir extrait tout ce qui pouvait être utile : l’uniforme, les bottes, tout ce qui pourra servir au suivant. La guerre devient une usine de mort où les régiments viennent se faire tuer à la chaîne. Cet aspect déshumanisant se retrouve dans l’ensemble du film, tout étant fait pour que les personnages perdent toute identité, toute personnalité.
L’enfermement est un des leitmotivs esthétiques du film. Les personnages sont tous prisonniers, n’ayant aucune solution pour s’en sortir. Même lorsqu’il ne s’agit pas d’une tranchée, les protagonistes se trouvent visuellement enfermés dans une forêt, une rue, un bâtiment. Ainsi, bien avant d’être sur le front, on peut voir Paul, l’un des protagonistes du film, parcourir les rues d’une petite ville du Nord de l’Allemagne, et cette rue est filmée exactement comme les tranchées, enserrée dans des murs qui bouchent tout horizon, coupent toute vue et enferment le personnage. Les moments où ils se trouvent dans un vaste espace, ils sont écrasés dans un plan large qui les réduit à l’état d’un vague point sur l’horizon. Quant au ciel, il est soit absent, soit bouché.
Du point de vue de ces jeunes hommes, la guerre apparaît comme une fatalité qui leur tombe dessus, une machine infernale qui ne leur laisse aucune liberté. Depuis le discours officiel qui va les galvaniser pour qu’ils s’engagent jusqu’à la marche vers les tranchées, les personnages ne sont libres d’aucun choix. Montrer le chaos, l’enfer du front en ouverture donne une vision plus sombre encore de l’engagement de ces jeunes Allemands, qui partent vers la guerre en blaguant, en chantant joyeusement et en étant convaincus qu’en deux semaines ils seront à Paris. C’est un sentiment de fatalité qui s’abat sur le film, encore renforcé par une musique certes un peu lourde mais efficace. La fatalité d’une jeunesse qui file en chantant vers sa mort quasi certaine.

Placer la grande majorité de l’action du film au mois de novembre 18, à quelques jours, voire quelques heures, de l’armistice, renforce le caractère absurde et inhumain du déchaînement de violence auquel on assiste. Ce sentiment d’absurdité est encore plus fort lorsque l’on voit que l’Etat-major allemand sait que tout est perdu et que la perpétuation de ces massacres est vaine.
Le film se construit alors sur un contraste entre le quotidien des soldats sur le front et la vie des diplomates qui négocient l’armistice dans le train, à Compiègne. Les scènes avec ces diplomates insistent trop lourdement sur cette opposition entre l’opulence et le bien-être des uns et le sort terrible que subissent les autres. Le constant aller-retour entre les deux situations, entre le chaos et la sérénité, est trop flagrant, trop insistant. C’est sans doute là le défaut majeur du film, défaut que l’on oublie facilement face à toutes les qualités de cette nouvelle adaptation d’A l’Ouest rien de nouveau.

Visuellement, A l’Ouest rien de nouveau nous offre un spectacle remarquable. On pourrait considérer que ce souci esthétique, cette volonté de faire des images parfois superbes, ne rend pas assez compte des conditions infectes de la vie dans les tranchées, des maladies, des parasites, etc. Mais, d’abord, Edward Berger ne prétend jamais au réalisme dans son film. Et ensuite, l’esthétique très travaillée a son rôle : transformer le front en un enfer rempli de visions apocalyptiques baignées dans la lumière irréelle et mouvante des fusées éclairantes ou des torches humaines.
Ainsi, Berger emploie beaucoup de clairs-obscurs sous-éclairés, comme si le monde ne parvenait pas à émerger des ténèbres (et la fin de la guerre n’est en rien une promesse de retour à la lumière, puisque l’on entend déjà des propos comme « la social-démocratie est la fin de l’humanité », propos tenus par un général allemand et qui préfigurent la suite des événements).
Cela est aussi renforcé par le jeu des regards, très important dans le film. Edward Berger filme souvent ses personnages de face, en gros plan, insistant sur leur regard, sur l’horreur qui s’y lit, rappelant inévitablement ce qu’avait fait Elem Klimov dans Requiem pour un massacre. C’est donc une caractéristique de toutes les guerres qui est montrée là : son horreur.

A l’Ouest rien de nouveau : bande annonce

A l’Ouest rien de nouveau : fiche technique

Titre original : Im Westen nichts Neues
Réalisation : Edward Berger
Scénario : Edward Berger, Lesley Paterson, Ian Stokell
Interprétation : Felix Kammerer (paul Bäumer), Albricht Schuch (Stanislaus Katczinsky), Aaron Hilmer (Albert Kropp), Moritz Klaus (Franz Müller)
Photographie : James Friend
Montage : Sven Budelmann
Musique : Volker Bertelmann
Production : Edward Berger, Daniel Marc Dreifuss, Malte Grunert
Sociétés de production : Amusement Park Films, Rocket Science, Sliding Down Rainbows Entertainment
Société de distribution : Netflix
Date de sortie : 28 octobre 2022
Durée : 148 minutes
Genre : drame
Allemagne – 2022

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H6R3 : Shakespeare in love

Vous aimez le théâtre de Shakespeare ? Vous pensiez qu’il était impossible de jouer, coup sur coup, et dans leur intégralité, Henry VI et Richard III ? Vous vous trompez. Thomas Jolly et ses équipes l’ont fait. C’était en juin 2022 au Théâtre Le Quai à Angers. De cette création pharaonique est née H6R3, une série documentaire en huit épisodes réalisée par Thomasz Namerla. A la clé : une œuvre dense qui relate, avec force et humour, le travail acharné d’une troupe qui (ré)affirme que le théâtre doit être un art révolutionnaire.

Looking for Richard (and Henry)

Qu’est-ce H6R3 ? Est-ce le nom d’une nouvelle molécule pour médicament ? La suite de THX 1138, le célèbre film de science-fiction de Georges Lucas ? Ni l’un ni l’autre. Vous donnez votre langue au chat ? Ce mystérieux acronyme fait référence au théâtre de Shakespeare. H6 renvoie à la pièce Henry VI tandis que R3 évoque celle de Richard III. Celle-ci constitue le dernier maillon historique d’une œuvre monumentale, qui avec les trois parties d’Henry VI, forme ce qu’on appelle la première tétralogie du dramaturge anglais. Pour comprendre la portée de l’ensemble. Souvenons-nous que Henri VI et Richard III regroupe à eux deux dix-neuf actes, plus de deux cents personnages et quelque dix mille vers. Excusez du peu.

S’attaquer à telle œuvre monstre aurait pu en effrayer plus d’un. Il y a huit ans, un metteur en scène du nom de Thomas Jolly révolutionnait le Festival d’Avignon. Son adaptation d’Henry VI, d’une durée de dix-huit heures, s’affirmait déjà comme un pari (réussi). L’œuvre est parachevée par la troupe quatre ans plus tard, avec la création de Richard III. Le temps a passé. Thomas Jolly est aujourd’hui devenu un artiste que l’on ne présente plus. Son nom constitue actuellement l’antonomase du théâtre français. S’il est aujourd’hui respecté, le metteur en scène est, cependant, resté fidèle à son art – et à Shakespeare. Il a, en effet, choisi le Centre National Dramatique Le Quai d’Angers, dont il est l’actuel directeur, pour mettre en scène, vingt-quatre heures durant, et dans son intégralité, la tétralogie shakespearienne.

De-là pouvons-nous enfin mettre fin à l’énigme initiale. Pour accompagner ce projet gargantuesque, qui d’autre que l’invention des frères Lumières ? Si le théâtre a souvent été un objet cinématographique, l’inverse n’est toujours vrai. Le septième art est, certes, un habitué de la captation théâtrale. Rares sont les séries documentaires qui reviennent sur les coulisses d’une création sur les planches, surtout lorsque celle-ci dure une journée, et porte le sceau jollyien et shakespearien. H6R3 est un mélange de théâtre filmé, de captation cinématographique et de série enjouée qui tente de capter, en huit épisodes, l’aventure inédite d’une troupe animée par la passion du jeu (et de la vie qui l’accompagne).

L’important, c’est le théâtre (et la famille)

« Comment développer de l’imaginaire chez le spectateur ? », demande l’une des comédiennes face caméra. « Sans le perdre », pourrait-on ajouter. Voilà posé en peu de mots le dilemme qui sied à toute adaptation théâtrale, mais aussi à toute captation cinématographique. Aborder Shakespeare constitue bien souvent un casse-tête, sinon un sacerdoce bien connu des metteur.se.s en scènes. Impossible n’est pas Thomas Jolly, rétorquerons-nous. L’exigence et l’exhaustivité qui habitent son projet relèvent plusieurs défis.

Citons tout de go celui posé par Boileau dans L’Art Poétique (1674). « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. », disait l’homme de lettres, voilà plus de trois siècles. Cette règle des trois unités, qu’on nous a tant martelée à l’école, lors de leçons sur les bases de la tragédie classique, consiste à renforcer l’illusion théâtrale en réduisant le fossé entre action et représentation. La crainte de perdre le public devrait donc être – en théorie – le cadet des soucis de la troupe. L’unité de lieu favorise une immersion qui encourage l’identification du spectateur au personnage. Pourtant, en pratique, les choses s’avèrent autrement plus compliquées. Car, si Boileau est contenté, Shakespeare attend encore de voir son public comblé – et son théâtre comble. Comment faire du théâtre un lieu de vie ? Comment pallier l’angoisse de la salle vide – et du bide ? Ce sont ces interrogations existentielles, discussions et autres débats artistiques que capte la caméra de Thomasz Namerla.

La familia grande

Le théâtre est un art (du) collectif. Si un réalisateur peut assumer plusieurs casquettes, allant de l’écriture du scénario à celle du montage, un metteur en scène peut difficilement se passer de sa compagnie. Ici, elle se nomme La Piccola Familia (traduisez « petite famille » en italien). H6R3 ne raconte pas seulement l’avènement d’une immense création théâtrale. La série relate, avant tout, le quotidien d’une troupe de théâtre animée par la volonté de créer quelque chose de grandiose, dont la géniale démesure se fait l’écho scénique de l’œuvre shakespearienne. Le séquençage sériel permet de prendre toute la mesure du travail titanesque livré par la troupe depuis une décennie. Depuis le découpage de la pièce à l’étiquetage des costumes, tout est détaillé, exposé, montré.

En résulte une série drôle, intelligente et instructive qui donne à voir autant qu’à entendre ce qu’est une création théâtrale. Dans Faits et croyances (1840), Victor Hugo rappelle qu’« une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui s’éclaire, c’est une conscience qui avertit. » H6R3 réaffirme, à sa suite, qu’une pièce de théâtre, c’est (avant tout) le miroir d’une troupe. C’est sa voix qui parle, son esprit qui s’éclaire, c’est sa conscience artistique qui (nous) avertit. 

Bande-annonce – H6R3

Fiche technique – H6R3

Série documentaire diffusée les jeudis en 2è partie de soirée le 24 novembre (épisodes 1 et 2), le 1er décembre (épisodes 3 et 4), le 8 décembre (épisodes 5 et 6). Rediffusions les vendredis le 25 novembre, les 2 et 9 décembre et du 13 au 15 décembre à 9.10 sur France 3 Pays de la Loire.
Disponible en replay sur france.tv

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« Qatar, le lustre et l’Orient » : le territoire des loups

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La collection « Encrages » des éditions Delcourt accueille Qatar, le lustre et l’Orient, de Victor Valentini et Emmanuel Picq. Les auteurs y reviennent sur l’histoire de ce petit territoire désertique coincé entre l’Arabie saoudite et l’Iran, dans un Moyen-Orient divisé où les appétits des uns entrent souvent en contradiction avec les positions des autres.

Il n’est pas une journée sans que la caisse de résonance médiatique ne rappelle à notre bon souvenir les dessous de l’organisation de la Coupe du monde de football au Qatar. Les uns reprennent les chiffres du Guardian sur le nombre de travailleurs étrangers morts sur les chantiers, les autres mettent l’accent sur la corruption et les arrangements tacites ayant présidé à la désignation de Doha comme pays organisateur ou insistent à dessein sur les enjeux environnementaux sous-jacents. D’autres rédactions, plus rares, se penchent sur la dimension géopolitique qui entoure l’événement, sur l’évolution du droit social local ou sur les réseaux occidentaux que se sont offerts, à coups de milliards, les Qataris, bien aidés par le fonds d’investissement QIA. Mais avec Qatar, le lustre et l’Orient, le scénariste Victor Valentini et le dessinateur Emmanuel Picq se montrent un peu plus ambitieux : ils apportent une lumière profuse sur des questions historiques et contextuelles trop souvent passées sous silence – on notera toutefois, dans un même registre, la parution d’un excellent hors série du Canard Enchaîné intitulé « Qatar, l’envers du décor ».

Adoptant la forme d’une bande dessinée non romanesque, mais très documentée, Victor Valentini et Emmanuel Picq racontent la genèse, l’ascension et les lignes de tension d’un pays qui, après été sous la coupe des Ottomans et des Britanniques, a dû attendre 1971 pour acquérir définitivement son indépendance – au moment de la fin du protectorat britannique et tandis que se formaient parallèlement les Émirats arabes unis. D’une économie dépendant de la perle, puis traversant une crise profonde dans les années 1940, le Qatar est devenu une puissance économique parfois insolante, du fait de réserves de gaz parmi les plus importantes au monde. On trouve ainsi, aujourd’hui, des traces de participation qatarie chez Volkswagen, EADS, Lagardère, Miramax ou encore Total. Le soft power ne saurait cependant s’en contenter, raison pour laquelle furent actés l’achat du PSG, les rapprochements économico-diplomatiques avec la France (notamment sous Nicolas Sarkozy, où les relations bilatérales furent idylliques) ou encore la création et la promotion d’Al Jazeera, sur les ruines de l’ancienne antenne arabe de la BBC.

Dans un album où les cartouches ont une importance significative, la monarchie absolue qatarie se voit peu à peu mise à nue. Les alternances politiques souvent douloureuses (et parricides), la nécessité de se placer sous l’égide d’un grand frère protecteur (britannique, américain), les dissensions avec les voisins arabes, l’eau et les services publics gratuits comme facteurs de légitimité, le rôle intérieur et international de la mère du prince héritier Moza al-Missned, l’occidentalisation de la péninsule, le blocus organisé par des pays rivaux, les révoltes arabes et le soutien au frérisme figurent tous en bonne place dans le récit. Les auteurs reviennent aussi sur la création de l’État d’Israël, de l’OPEP et du Conseil de coopération du Golfe, sur les chocs pétroliers, la guerre Iran-Irak ou encore le 11 septembre et ses conséquences, tant militaires que diplomatiques. Car ce minuscule confetti, à peine perceptible sur la carte du monde, est partie prenante dans toute une série d’événements parmi les plus notables de l’ère contemporaine. Le tout entre une convention fiscale avantageuse signée avec la France et une guerre au Yémen doublée d’un drame humanitaire. Tout cela méritait bien un examen attentif et approfondi. Victor Valentini et Emmanuel Picq s’y attellent avec succès.

Qatar, le lustre et l’Orient, Victor Valentini et Emmanuel Picq
Delcourt/Encrages, novembre 2022, 96 pages

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« Kiss the Sky » : du rififi au riff

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Jean-Michel Dupont et Mezzo publient le premier tome de Kiss the Sky aux éditions Glénat. Ils s’y penchent sur les premiers pas du jeune Jimi Hendrix dans un microcosme musical qui fait alors figure, pour lui, d’échappatoire…

Si sa carrière internationale a tôt été entravée par une mort précoce, survenue à l’âge de vingt-sept ans, Jimi Hendrix a néanmoins eu le temps de marquer durablement de son empreinte le monde de la musique, au point d’être régulièrement cité parmi les guitaristes les plus talentueux de l’histoire. Mais le chemin vers le succès ne fut pas sans obstacle pour cet Afro-américain d’ascendance amérindienne. Le scénariste Jean-Michel Dupont et le dessinateur Mezzo, déjà réunis à l’occasion de l’album Love in Vain, qui portait sur un autre guitariste mythique décédé à 27 ans (Robert Johnson), narrent ainsi l’enfance à la Dickens de James Marshall Hendrix, ainsi que ses premiers pas, peu glorieux, sur scène et dans l’industrie musicale.

Fils d’une mère alcoolique et d’un père mobilisé qu’il ne verra pas avant ses trois ans, le jeune Hendrix grandit dans un foyer hautement dysfonctionnel, marqué du sceau de l’adultère et de la rancœur. Dans un noir et blanc fort à propos et à l’aide de traits fins et très personnels, ce premier volume de Kiss the Sky revient amplement sur les déboires vécus par le futur guitariste durant son enfance et son adolescence. Baladé de foyer en foyer, entretenant une relation complexe avec une mère démissionnaire et un père pouvant se montrer aussi attentionné qu’absent, il est tour à tour rejeté par l’école et l’armée, qui le poussent un peu plus à embrasser la carrière musicale dont il rêve. Cette épopée vers la célébrité ne se fera pas sans heurts, entre vols d’instruments, contrats précaires ou non honorés, crises d’orgueil et déconvenues…

Jean-Michel Dupont et Mezzo ne manquent pas de dévoiler l’abnégation sans faille du jeune Jimi Hendrix, capable de rebondir sans cesse dans l’épreuve. Ils le mettent en vignettes dans des solos enfiévrés pour aussitôt raconter ses évictions successives à la suite d’un car raté (souvent à cause des femmes) ou des tensions induites par la jalousie (parce qu’il volait régulièrement la vedette à d’autres artistes). Son itinéraire musical, qui passe par BB King, Curtis Mayfield, Sam Cooke ou Little Richard, est cependant formateur, en plus de constituer un formidable baromètre des forces alors en présence. Mais Jimi va s’abîmer plus souvent qu’à son tour, ce qui le rendra amer face au succès précoce d’un certain Eric Clapton… Aussi, en reprenant chaque étape de son étonnant parcours, Kiss the Sky va échafauder le portrait d’un artiste longtemps maudit, et irrémédiablement tourmenté.

Somptueux sur le plan graphique, l’entreprise pèche cependant quelque peu en négligeant certains personnages secondaires et en focalisant son propos davantage sur les événements de la vie de Jimi Hendrix que sur ses reliefs psychologiques. Ainsi, après une ouverture menée d’une main de maître, les auteurs passent surtout en revue les collaborations qui s’initient puis périclitent, les moments de flottement qui en découlent, mais en délaissant parfois trop ostensiblement la chair humaine escomptée quand on se penche sur une telle personnalité. Bien entendu, tout cela n’est qu’une question de gradation et n’enlève rien aux qualités, bien réelles, d’un album qui devrait ravir tout amateur de musique.

Kiss the Sky, Jean-Michel Dupont et Mezzo
Glénat, octobre 2022, 88 pages

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Hermione Granger rejoint « La Fabrique des héros »

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La collection « La Fabrique des héros » des éditions Les Impressions nouvelles accueille un nouvel opuscule, consacré à Hermione Granger et sous-titré « Lectrice de Harry Potter ». L’auteur Tanguy Habrand, maître de conférences à l’Université de Liège, y questionne son amour des livres, son altruisme, son esprit critique ou encore ses origines moldues. Tout en lui accordant la place qui lui revient de droit.

« Lectrice de Harry Potter ». C’est peut-être pour répondre à un complexe d’infériorité, ou à un sentiment d’illégimité, que la moldue Hermione Granger compulse attentivement tous les ouvrages de magie qui lui tombent sous la main. Il faut dire que le monde parallèle des magiciens – régi par ses propres lois, symboles, ministères ou médias – se montre parfois peu enclin à l’ouverture. Tanguy Habrand rappelle par exemple dans son opuscule que la maison Serpentard, l’une des quatre de Poudlard, s’attachait à exclure ces individus nés d’une famille sans pouvoir, et vus d’un œil d’autant plus critique qu’ils étaient supposés appartenir à un ordre inférieur (idée que l’auteur bat en brèche).

Comme elle l’a déjà réalisé à l’endroit de Batman, Nosferatu ou Dark Vador, la collection « La Fabrique des héros » accueille Hermione Granger avec cette promesse sous-jacente : radiographier la personne (Emma Watson), le personnage (Hermione) et la persona (ses représentations les plus usuelles). L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur une analogie entre l’engagement politique d’Emma Watson, adepte du bookcrossing et à la tête d’un club de lecture, et la passion dévorante d’Hermione pour la lecture. Tanguy Habrand ne manque pas une occasion de narrer sa course contre le temps dans le but d’apprendre et l’avance qu’elle en tire dans son parcours à Poudlard, tant en ce qui concerne la magie que son environnement immédiat. L’auteur y apporte toutefois des nuances importantes : la figure de l’élève je-sais-tout se double d’une humanité débordante (l’exemple de son combat progressiste en faveur des elfes de maison en atteste) et d’un altruisme à toute épreuve (tôt exprimé à destination de Neville), tandis que sa connaissance fine du milieu dans lequel elle évolue lui permet quelques raccourcis commodes (Tanguy Habrand parle même de hacking).

Par le truchement d’Hermione, Tanguy Habrand analyse les systèmes médiatiques différenciés (mais en miroir) des deux mondes de Harry Potter. Il inscrit d’ailleurs l’élève dans une gradation critique, de la sacralisation des livres à leur interrogation cartésienne, lui permettant de désamorcer propagande et désinformation en identifiant les sources problématiques. Il rappelle ce que sa caractérisation et sa persona doivent à son physique ingrat (ses cheveux, sa dentition) et à une popularité en berne, résultat de résultats scolaires spectaculaires et d’un cruel manque de facétie. Ses relations avec Ron, Drago ou ses différents professeurs sont passés au crible, au même titre que sa place dans la saga – et de sa propension à phagocyter, par moments, l’espace dévolu à Harry.

Hermione Granger permettra aux amateurs de Harry Potter de décentrer le regard et de s’exposer, peut-être, à de nouvelles grilles de lecture. Il éclaire surtout un personnage féminin fort, attachant, en voie d’initiation, auquel tout un chacun peut s’identifier. Une élève assidue, complexe, faisant montre de sensibilité à l’égard des plus vulnérables et de courage face à ceux, nombreux, porteurs d’injustices et de vilenies. La problématisation proposée à cet égard par Tanguy Habrand est passionnante, limpide et étayée.

Hermione Granger : Lectrice de Harry Potter, Tanguy Habrand
Les Impressions nouvelles, novembre 2022, 144 pages

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Jean-Philippe Costes part « À la recherche du mystérieux Cary Grant » 

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Docteur en sciences politiques, auteur des Subversifs hollywoodiens, Jean-Philippe Costes se penche aux éditions LettMotif sur un comédien mythique mais néanmoins mystérieux. Et c’est à partir d’une filmographie caractérisée par la pluralité et la fécondité qu’il cherche à décrypter ce qui constituait l’étoffe du génial Cary Grant, souvent aperçu devant la caméra d’Alfred Hitchcock, Howard Hawks, George Cukor ou encore Stanley Donen.

Il a réconcilié la screwball comedy, loufoque et centrée autour des questions de mœurs, et la comédie sophistiquée. Il s’est distingué chez Alfred Hitchcock, Leo McCarey ou Howard Hawks. Il avait tout du gendre idéal, charmeur et charismatique, avec cette capacité rare à jouer sur tous les tableaux, facétieux comme dramatiques, réussissant des écarts programmatiques sans jamais sombrer dans le ridicule ou la performance outrée. Cary Grant fait incontestablement partie de ces grandes figures hollywoodiennes passées à la postérité, indissociables de son temps, irrémédiablement associées à certains metteurs en scène auprès desquels il s’est bâti célébrité et estime. À cet égard, l’entreprise de démystification (appelons-la ainsi) à laquelle s’astreint l’essayiste Jean-Philippe Costes n’en est que plus passionnante. En papillonnant dans la filmographie d’Archibald Alec Leach, son nom au civil, auquel fera d’ailleurs allusion Charles Crichton dans Un poisson nommé Wanda, l’auteur des Subversifs hollywoodiens va identifier les tournants et les traits caractéristiques d’un comédien hors pair, jusqu’à l’éclairer tout entier à la lumière de ses performances cinématographiques.

Rentier, sous-marinier, vedette de Broadway, dandy, capitaine de croiseur, scientifique : il n’est pas un rôle dans lequel Cary Grant est incapable de se fondre avec talent et conviction. Et si Jean-Philippe Costes insiste à dessein sur son physique apollinien, sur sa jeunesse quasi intemporelle ou sur son aptitude à opérer des synthèses de genres ou de tonalités, il verbalise aussi la manière dont « Archie » s’est fait le héros du quotidien, un Monsieur-tout-le-monde illuminant des films tels qu’Un million, clefs en main, où il incarne un membre de la classe moyenne américaine, ou La Justice des hommes, dans lequel il campe, dans une veine shakespearienne, un ouvrier contestataire. Un personnage sulfureux dans La Dame du vendredi, un baroudeur dans Gunga Din, un espion qui s’ignore dans La Mort aux trousses… Non seulement Cary Grant s’investit et investit des pans entiers de l’actorat, entre « perfection divine » et « imperfection humaine », mais il s’illustre en sus au cours de moments de grâce que Jean-Philippe Costes ne manque pas d’épingler, à l’instar des « pointillés érotiques » des Enchaînés qui envoient valser le Code Hays ou de cette « lutte prométhéenne » sur les flancs du mont Rushmore dans La Mort aux trousses.

Tandis qu’il interroge la personnalité, les personnages et la persona de Cary Grant, Jean-Philippe Costes remonte le temps pour dévoiler les dessous d’un gamin en quête de lumière, troquant malgré lui les acclamations des stades pour le feu des projecteurs. C’est ce jeune « Archie », encore adolescent, qui, au panache, va se faire une place au théâtre et dans les comédies musicales. Le triomphe populaire, la consécration hollywoodienne ne viendront que bien plus tard, après des dizaines de films où le comédien ne déméritera pourtant pas – tant s’en faut ! Entretemps, trop téméraire, il sera contraint de jouer l’homme-sandwich dans un hippodrome ou de vendre des cravates dans les rues de New-York… La gloire n’a rien d’une sinécure, c’est un parcours parsemé d’embûches. Et pour mettre toutes les chances de son côté, « Archie », le petit Anglais de Bristol, deviendra Cary et s’établira à Los Angeles, déjà capitale du cinéma mondial. Analysant les jeunes années hollywoodiennes du futur comédien fétiche d’Alfred Hitchcock, Jean-Philippe Costes ne distingue alors que « quelques îlots d’espérance dans [un] océan de médiocrité ».  

Après cette parenthèse revenant sur les origines de celui que l’on appelle désormais Cary Grant, Jean-Philippe Costes reprend ses pérégrinations bio-cinématographiques. Il pointe « vingt années d’efforts, de doutes, de déceptions et de rebuffades en tout genre pour devenir une idole ». Il n’omet pas le fait qu’une vénération aujourd’hui unanime n’a pas empêché, jadis, l’indifférence polie avec laquelle certains rôles dramatiques du grand Cary ont pu être accueillis par le public. Il raconte à quel point l’acteur britannique a été la victime d’une image archétypale qui a fini, en quelque sorte, par le phagocyter, au point de le priver de certains rôles. À la recherche du mystérieux Cary Grant dépasse aussi le cadre filmique pour se pencher sur les nombreuses romances (et donc séparations) de ce séducteur sans pareil. Pour mettre en lumière son émancipation précoce du système des studios et sa capacité à négocier des cachets importants. Ainsi, le talentueux comédien se doublait volontiers d’un homme d’affaires redoutable. Et l’on peut légitimement se demander qui, de ces deux entités, a choisi de sacrifier une partie de ses émoluments pour soutenir l’effort de guerre des Alliés. Cette dualité, on la retrouve d’ailleurs dans toute son étendue dans le binôme Archibald Alec Leach/Cary Grant. Jean-Philippe Costes ne manque ainsi pas de rappeler qu’elle a été énoncée par les maîtresses et les collaborateurs du comédien britannique, bientôt naturalisé américain. L’acteur éclatant avait ses fêlures, notamment maternelles, le séducteur sophistiqué refusait les mondanités et abîmait les femmes qu’il fréquentait, l’individu affable et spontané entretenait un rapport ambivalent au passé, l’homme riche comptait jalousement ses sous…

C’est (aussi) à cet égard qu’À la recherche du mystérieux Cary Grant prend tout son sens. Jean-Philippe Costes s’emploie à y mettre en exergue le puissant écho qui lie les rôles de Cary Grant (dans toute sa grandeur) et les convictions ou sensibilités d’ « Archie » (plus volontiers renvoyé à une certaine petitesse). Visions de la bourgeoisie, de l’amour, du couple, de la subversion, des valeurs traditionnelles, de l’amitié virile se parent ainsi d’un double discours que l’auteur décrypte en clerc. Une fois agglomérées, elles confèrent des indications précieuses sur la nature profonde de ce décidément « mystérieux Cary Grant ».    

À la recherche du mystérieux Cary Grant, Jean-Philippe Costes 
LettMotif, octobre 2022, 264 pages

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« Atlas de l’invisible » : rendre compte de ce qui n’est pas perceptible

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Les éditions Autrement publient l’Atlas de l’invisible, de James Cheshire et Oliver Uberti. Exploitant toutes sortes de données spatiales, économiques, sociales et environnementales, les auteurs élaborent une soixantaine de cartes pour mieux appréhender le monde qui nous entoure.

Professeur de géographie et cartographie à l’University College de Londres, James Cheshire s’associe à l’ancien rédacteur en chef du National Geographic Oliver Uberti pour construire et commenter des projections cartographiques originales et souvent édifiantes. Ces derniers mois, la pandémie de Covid-19 a très bien illustré la manière dont les cartes et leurs points chauds permettaient d’objectiver des situations complexes. Ainsi, à l’occasion de l’étude des premiers foyers infectieux en Grande-Bretagne, des cartographes ont rendu visibles les clusters de Manchester, Londres, Liverpool, Newcastle ou Birmingham. Les métropoles anglaises se muaient soudainement en agglomérats de ronds rouges indiquant des aires géographiques de forte contamination. Mais l’invisible n’est pas seulement une question de taille – comme dans le cas de la circulation d’un virus – mais aussi de distance et de perspective. Et cela, l’ouvrage en témoigne amplement.

Des chercheurs de quatre continents se sont penchés sur les traversées de la traite négrière et ont constitué une base de données consultable en ligne. 360000 cas de transfert transatlantique ont été passés au crible. Une carte tirée de ces analyses fait montre de débarquements au Brésil très nombreux, puisqu’ils représentent près de la moitié des 10,7 millions d’Africains extraits de force de leurs terres. Plus loin, ce sont les noms qui font l’objet d’une cartographie, ou la précocité du génie humain, à travers des artistes tels que De Vinci, Goya, Van Gogh, Braque ou Munch, dont les œuvres maîtresses sont situées sur une représentation sous forme de soleil dont la principale variable est l’âge d’exécution. On apprend ainsi que les deux tiers des œuvres étudiées ont été réalisées par des artistes âgés de 30 à 40 ans. Selon l’université de Princeton, 900 000 ménages américains au moins ont été expulsés de leur domicile en 2016, dont plus d’un tiers dans dix États où la législation est particulièrement favorable aux propriétaires. Un rapide coup d’œil sur une carte nous permet de comprendre que ce sont avant tout les communautés noires qui sont les victimes de ces expulsions, à Charleston, Richmond, Hampton ou Jackson.

Cet Atlas de l’invisible explique aussi comment Berghaus et Humboldt ont réinventé la carte avec des zones de végétation, des illustrations botaniques et des diagrammes montrant des vues poétiques de processus naturels. Florence Nightingale invente quant à elle les diagrammes à secteurs pour exposer les causes saisonnières de mortalité dans l’armée britannique. John Snow jette de son côté les bases de la cartographie épidémiologique moderne en retraçant les ravages du choléra dans les rues de Soho à Londres. L’outil cartographique se modernise alors peu à peu et les spécialistes du domaine apprennent à montrer des chemins, des tendances, et pas seulement des lieux. À cet égard, il est intéressant de noter que les migrations peuvent désormais se mesurer grâce aux données des téléphones portables, qui aident aussi à combler les lacunes des recensements et à obtenir une meilleure image, en temps réel, des populations et de leurs points d’ancrage. En 2015, tandis que le Népal est frappé par une série de séismes, les personnes déplacées sont détectées grâce à leur téléphone portable et les secours sont dirigés vers les zones les plus pertinentes.

De l’ADN permettant d’identifier des facteurs de risque génétiques aux cartes de navigation circonstanciées de Maury en passant par le tracé des frontières ou l’étude des réseaux routiers et des flux commerciaux africains pour prédire la transmission du virus Ébola, James Cheshire et Oliver Uberti mettent en lumière de nombreuses questions, en démontrant à chaque fois la pertinence de la cartographie dans l’objectivation de phénomènes réels mais invisibles. À l’heure du changement climatique, des mesures statistiques sur les incendies, les inondations, la pollution atmosphérique ou l’élévation du niveau des mers, ainsi que leur traitement cartographique, constituent par exemple des outils précieux pour éveiller les populations, et les responsables politiques qui les gouvernent, à des enjeux difficilement perceptibles à l’œil nu, et parfois lointains. D’une urgence moindre, les cartes peuvent aussi offrir une radiographie plus sensible des vélos en libre service, ou illustrer la corrélation évidente entre le niveau de bien-être d’un pays et son PIB par habitant (à quelques exceptions près).

Les travaux de WEB Du Bois et d’Ida Wells ont quant à eux éclairé les conditions de vie des Noirs aux Etats-Unis. D’autres ont mis en évidence, à travers des graphiques édifiants, l’inégalité des charges domestiques selon le genre dans différents pays du monde. Il en ressort que la Suède et le Danemark font par exemple bien mieux que la Turquie, la Corée du Sud ou le Mexique. En Inde, c’est pire, puisque les femmes font en moyenne 460 % de plus que les hommes ! Quoi qu’il en soit, James Cheshire et Oliver Uberti ne cessent de remettre la cartographie en première ligne dans l’étude de phénomènes complexes et difficiles à décrypter. Cet Atlas de l’invisible témoigne des avancées faites en la matière et du caractère indispensable de cet outil.

Atlas de l’invisible, James Cheshire et Oliver Uberti
Autrement, octobre 2022, 216 pages

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4.5

Enola Holmes 2, un vrai coup d’éclat

Lésées par des effets numériques de plus en plus bâclés ou par des scénaristes en grève, les productions Netflix peinent désormais à satisfaire le public. Bien sûr, quelques œuvres continuent de sortir du lot en se révélant de très haute tenue. Mais force est de constater que le géant du streaming a perdu de sa superbe. Et, quand il tient une bonne idée, il ne peut s’empêcher de l’étirer jusqu’à l’écœurement. On ne souhaite pas cela à Enola Holmes car, en deux films, la sœur cadette du plus grand détective du monde parvient à se frayer un très joli chemin dans les meilleures productions de la plateforme… pour peu que l’on adhère à son style. 

Holmes, Enola Holmes.

Si vous avez raté le premier Enola Holmes, sorti en 2020, voici de quoi vous rattraper. Interprétée par Millie Bobbie Brown, star planétaire depuis le succès de Stranger Things, la jeune détective avait particulièrement séduit une partie du public. Agréablement promenés dans le Londres victorien, nous y découvrions 2 heures durant une jeune adolescente particulièrement têtue et bien plus émotive que ses deux frères, Sherlock et Mycroft. Pour pleinement accueillir le projet, il fallait en accepter le ton léger malgré une enquête assez sérieuse et quelques moments dramatiques. Il valait mieux, aussi, apprécier de voir un 4ème mur constamment brisé. (Pour les nouveaux venus, briser le 4ème mur signifie s’adresser directement au spectateur.)  Ensuite, les « anti-woke » ou les plus misogynes avaient également pesté face au ton progressiste et féministe du film. Enfin, et surtout, certains avaient été déçus de la présence mineure d’Henry Cavill, impeccable dans son rôle de Sherlock Holmes.  Pour cette suite, difficile de véritablement trancher. Les plus virulents face au mouvement féministe vont très certainement hurler au scandale face à certains choix de casting et les adeptes de l’immersion s’arracheront les cheveux lors des nombreuses fois ou Enola s’adresse à nous. En revanche, ceux qui avaient été déçus du ton trop variable du premier film se laisseront séduire par une suite qui s’éparpille moins et les fans d’Henry Cavill seront ravis de voir un Sherlock Holmes bien plus présent. Oui, je l’affirme : Enola Holmes 2 est mieux, bien mieux que son ainé.

Élémentaire, ma chère Enola.

Nous retrouvons notre jeune détective pleine d’espoir grâce à l’ouverture de son cabinet. Malheureusement, son statut de femme et son très jeune âge auront raison de la plupart de ses clients. Tous, sauf une. Quand une jeune fille lui propose sa première enquête officielle, Enola saute sur l’occasion. L’affaire : retrouver une femme disparue. Seuls indices : une lettre d’un mystérieux amant et son emploi d’ouvrière dans une fabrique d’allumettes. Difficile de pouvoir en dire plus. L’enquête, qui constitue l’élément principal du long-métrage, se révèle fort bien menée et bourrée de rebondissements. Les découvertes d’Enola iront même jusqu’à croiser celles de son frère, Sherlock. Car oui, comme je l’ai dit plus tôt, le détective occupe ici une place bien plus importante que dans le premier film. Disons le clairement, il vole même la vedette lors de ses scènes. Sûr de lui, méticuleux et d’un charisme affolant, le personnage campé par Henry Cavill se révèle digne de son personnage, malgré la barre presque inatteignable placée par Benedict Cumberbatch dans l’exceptionnelle série Sherlock. On rêve presque d’un film centré sur lui, avant de comprendre que c’est peut-être déjà dans les plans de Netflix, comme la plateforme en a l’habitude. La relation entre le frère et la sœur est particulièrement agréable, l’un faisant office de mentor pour l’autre. Leurs interactions sont drôles et touchantes, malgré leur caractère, tout aussi différents que similaires. Si Enola enquête de prime abord sur une disparition, l’autre Holmes bloque sur une enquête, pour la première fois de sa vie. Quelqu’un le met au défi. Bien sûr, vous devinez bien de qui il s’agit et cet article ne dira rien de plus à ce sujet. Durant un peu plus de 2 heures, les deux intrigues s’entremêlent avec efficacité et un sens du rythme impeccable (là où le premier opus montrait d’évidents signes de faiblesse).

La réalisation n’est pas en reste et Enola Holmes 2 fourmille de bonnes idées qui aident grandement à maintenir le rythme. Brillante et inventive, la mise en scène de cette suite offre à Netflix un véritable vent de fraîcheur. Malheureusement, encore une fois, Harry Bradbeer doit composer avec le manque de budget imposé par le géant du streaming, pour qui rater les fonds verts est devenue une sorte de signature. Si les décors sont souvent agréables et inspirés, ils n’en restent pas moins trop peu variés dans leurs ambiances. On reste trop souvent dans les mêmes styles d’endroits. Dommage. Londres est belle, mais rend fausse. On est bien loin des deux opus des années 2010 avec Robert Downey Jr. Difficile de comprendre pourquoi Netflix s’évertue à freiner son budget pour la quasi intégralité de ses productions. Les rares fois où la plateforme s’est autorisée à lever le pied, cela a pourtant donné de véritables bijoux. Même constat pour les rares scènes d’action, difficilement lisibles et au montage épileptique.  Malgré tout, difficile de bouder Enola Holmes 2 pour ses quelques défauts techniques. L’écriture se révèle plaisante, tout comme ses personnages principaux, même si la production peine encore à savoir quoi faire du compagnon d’aventure d’Enola, Lord Tewkesbury. Millie Bobbie Brown s’amuse véritablement avec sa nouvelle héroïne et le spectateur s’évade avec elle. Si Netflix propose un troisième épisode, elle pourrait facilement gommer les quelques imperfections de ce second opus. Bien sûr, avec la plateforme, difficile de savoir. Elle a peut-être déjà prévu 5 suites, deux spin-off et trois séries…

Bande-annonce : Enola Holmes 2

Fiche Technique : Enola Holmes 2

Réalisation : Harry Bradbeer
Scénario : Jack Thorne
Durée : 2h09
Casting : Millie Bobbie Brown / Henry Cavill / Elena Bonham Carter / David Thewlis.
Disponibilité : Netflix depuis le 04 Novembre.

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3.8

Chœur de rockers : Smells Like Teen Spirit

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Un festival de cinéma, c’est comme un film : pour accrocher le spectateur il ne faut pas se louper sur l’entrée en matière, et mettre d’emblée les petits plats dans les grands. Autant dire que le film Chœur de rockers, sélectionné pour l’ouverture de cette 23ème édition de l’Arras Film Festival, était comme de coutume attendu au tournant. Peut-être plus encore que d’habitude en fait, surtout après une édition 2022 qui fit vibrer le (grand) cinéma sur la corde d’un « Nous, ensemble  » retrouvé et dûment célébré après 2 ans de confinement.

Bref, l’attente est fébrile, et la cible placée dans le dos de l’heureux élu fait la taille du bar plus que du jeu de fléchettes. Mais heureusement, Chœur de rockers porte bien le costume. À tel point qu’il passe l’envie au spectateur d’opérer un tir groupé sur des points de fabrication pourtant turgescents. Entre les blancs cramés et la mise au point défaillante de certains plans, la cataracte du chef op’ devient un problème de correction visuelle d’un film qui a égaré ses lunettes de vues. Du coup, cata, on allume le bûcher et on en parle plus ? Ben même pas. Le cinéma c’est pas qu’un concours d’optique ma pauvre Lucette, et comme son titre l’indique, Chœur de rockers s’adresse à notre palpitant. En clignant des yeux certes, mais avec le regard franc et des flammes de malice dans l’iris. À l’instar de ses personnages finalement, chorale du 3ème âge qui se met à faire du rock sous l’impulsion de leur prof de chant et au nez et à la barbe du « compteur de grain de sel » qui voudrait les entendre chanter des comptines « de leur âge ».

Mais comme le disait R. Kelly pour d’autres raisons certes bien moins honorables: « Age is just a number ». En l’occurrence, Chœur de rockers emprunte au répertoire du film d’apprentissage U.S. pour faire bouger les lignes de codes du spectateur. Remplacez le collège par une maison de retraite, les kids turbulents par des vieux montés sur pile, gardez le/la prof qui débarque avec des semelles de plomb et retrouve le pied léger en cours de route, et le tour est (presque) joué. Ce Rock Academy chez les séniors prend le meilleur du genre, dont une efficacité scénaristique à toute épreuve qui fait tenir plusieurs personnages et autant d’arcs narratifs en 1h30, et en inverse les représentations. Ici, les vieux sont jeunes (et vice-versa) et poussent les murs pour sortir des cases qui leur sont socialement assignées.

Dans le rôle de leur prof de chant qui n’en peut plus d’essayer à force de ne pas réussir, Mathilde Seigner en sous-régime suit le mouvement plus qu’elle ne l’impulse. Le goût de la vie est donné par ceux qui sont le plus proche de la fin, et prend la saveur retrouvée de la lutte le poing levé. Car c’est bien connu : le rock ça énerve et ça stimule toujours les idées subversives des 7 à 77 ans. Surtout dans la France post Gilets jaunes qui compose l’arrière-plan des personnages, et s’exprime à travers des chansons absolument pas choisies par hasard. Être ensemble pour faire la fête à SES conditions, c’est déjà un acte de transgression. Sous ses airs de comédie conçue pour ne déranger personne et faire plaisir à tout le monde, Chœur de rockers joue les empêcheurs de tourner en rond avec une ferveur franchement contagieuse. On attendait une comptine de prime time égarée sur grand écran, on obtient un teen movie lourdement guitarisé avec des « jeunes vieux » qui donne envie de faire des pogos sur scène.

Bref, on appelle ça réussir le lever de rideau.

Synopsis : Alex, chanteuse dont la carrière peine à décoller, accepte un drôle de job : faire chanter des comptines à une chorale de retraités. Elle découvre un groupe de séniors ingérables qui ne rêve que d’une chose, chanter du rock ! La mission d’Alex va s’avérer plus compliquée que prévu avec la plus improbable des chorales…

Chœur de rockers : Bande-annonce

Le film Chœur de rockers de Ida Techer et Luc Bricault. Il est en ouverture de la 23e édition de l’Arras Film Festival.
Avec Mathilde Seigner, Bernard Le Coq, Anne Benoit
En salle 28 décembre 2022 / Comédie, Musical

The Midnight Club : Mike Flanagan en mode teen

Un an après l’extraordinaire Midnight Mass, Mike Flanagan est déjà de retour sur Netflix pour une nouvelle série d’horreur. Avec The Midnight Club, crée conjointement avec Leah Fong, il adapte le roman éponyme de Christopher Pike, dans lequel on suit un groupe d’adolescents mourants séjournant dans une résidence spéciale, et qui se retrouvent chaque soir pour se raconter des histoires terrifiantes.

Attention, cette critique comporte de légers spoilers…

Face à la mort

Projet après projet, Mike Flanagan s’est établi comme l’un des grands maîtres de l’horreur. Et l’unicité de son style tient notamment de la grande finesse émanant de son écriture. Que ce soit avec The Haunting of Hill House ou Midnight Mass, chacun de ses projets est une immense introspection autour de la mort, de la foi ou encore de la dépression. Et dans chacun de ses projets, une mélancolie et une douceur font briller ses personnages. Sur ce point, The Midnight Club est clairement dans la lignée des obsessions du cinéaste.

En effet, la série arrive à donner une voix à l’ensemble de ses protagonistes. Ilonka, interprétée par Iman Benson, est dans l’incapacité d’admettre sa mort. Anya est très piquante (voire méchante) avec ses amis. Et Amesh est l’élément comique de la bande, toujours en décalage avec les autres. Chacun de ces huit personnages arrive à émouvoir dans son rapport à sa mort certaine. Et les liens tissés entre ces adolescents, réunis par la mort, sont extrêmement touchants et permettent d’insuffler une véritable atmosphère au récit.

On aurait pu craindre ce manque d’attachement envers les personnages du fait de la tonalité teen, mais la noirceur du récit permet de l’anticiper. Les clichés des séries pour adolescents sont effacés, ou ont une saveur différente lorsqu’ils subsistent, comme le bal de promo de Kevin, qui tient plus du morbide que de la célébration. Flanagan s’attarde à la place sur un ancrage social très appuyé. Diverses problématiques sont abordées, notamment autour de la réalité des personnes séropositives, comme Spencer. Son arc est très intéressant, et montre d’une très belle façon son combat contre l’intolérance.

Là où cette série se démarque du reste de la filmographie de son auteur, c’est dans son format. Elle prend en effet un aspect presque anthologique puisque chaque épisode est accompagné d’une histoire d’épouvante. L’intérêt de ce Midnight Club tient de sa complémentarité avec la dramaturgie des personnages. Chaque soir, les adolescents exorcisent leurs angoisses et peurs à travers ces récits macabres, qui permettent à Flanagan de développer les arcs des protagonistes. La pluralité des récits permet aussi d’expérimenter divers styles pour ces contes. Ainsi, on peut passer d’un récit de film noir à un autre d’anticipation pour évoquer l’horreur, rendant ces expérimentations très plaisantes.

Une intrigue superficielle

Malheureusement, l’intrigue principale de l’ensemble laisse grandement à désirer. Les créateurs essaient d’inscrire la série dans une histoire de maison hantée et de culte, mais cette intrigue est trop souvent laissée de côté au profit de ses personnages et de  leurs récits imaginaires. Ces lacunes de développement empêchent d’adhérer pleinement à la proposition de Flanagan. De plus, certaines grossièretés d’écriture sont à déplorer, notamment l’arc de Shasta. Cette femme vivant à côté du manoir de Brightcliffe manque de substance dans son écriture et apparaît très rapidement comme un antagoniste très cliché.

L’écriture des épisodes est extrêmement programmatique. La même formule se répète, à savoir une focalisation sur la vie des personnages, puis la réunion du club, et l’épisode se termine sur un cliffhanger en lien avec l’intrigue principale. Et même si l’idée de ces histoires macabres aux styles variables est louable, l’exécution laisse tout de même perplexe. La réalisation et la patine (donnée volontairement) des histoires manquent de rigueur. Jamais ces histoires ne sont effrayantes. Cela tient également de leur dimension réflexive souhaitée par les auteurs.

Les personnages interrompent régulièrement les récits pour les critiquer et souligner leurs clichés. Parfois bienvenues, ces interventions empêchent cependant toute forme de terreur et sont rapidement agaçantes. Les attitudes de certains des adolescents en dehors du club, notamment Anya, font retomber le récit dans les travers de l’esprit teen. La méchanceté du personnage est très souvent gratuite et on ne comprend jamais pourquoi elle se comporte ainsi. Heureusement, les talents d’écriture de Flanagan sont suffisants pour pallier ces défauts, et Anya finit par toucher le spectateur.

Au final, ces dix épisodes sont essentiellement un nouveau tour de force d’un auteur en parfaite osmose avec ses personnages. Les moments intimes entre les personnages sont sublimés par des longs monologues. Comme dans The Haunting of Bly Manor, le rapport à la mort de The Midnight Club est d’une acuité extrême. Rien n’est laissé au hasard, comme tout l’univers de la série, hantée par le spectre de celle-ci. Les fans du cinéaste retrouveront ainsi ce pour quoi ils l’aiment.

Avec The Midnight Club, on reste pour les personnages, mais l’intrigue laisse de marbre. Il s’agit là probablement du projet le moins abouti de Mike Flanagan. Reste à espérer pour lui que la série saura se relever de ses errances dans le cas d’un renouvellement pour une seconde saison. En attendant, son adaptation de La Chute de la Maison Usher arrive bientôt, peut être un nouveau chef-d’œuvre.

The Midnight Club : bande-annonce

The Midnight Club : fiche technique

Créateurs : Mike Flanagan, Leah Fong
Réalisation : Mike Flanagan, Michael Fimognari, Axelle Carolyn..
Scénario : Mike Flanagan, Leah Fong, Julia Bicknell, Jamie Flanagan..
Distribution : Iman Benson (Ilonka), Igby Rigney (Kevin), Ruth Codd (Anya), Aya Furakawa (Natsuki), Heather Langenkamp (Dr Georgina Stanton)
Musique : The Newton Brothers
Société de production : Intrepid Pictures
Société de distribution : Netflix
Date de diffusion : 07 Octobre 2022
Nombre d’épisodes : 10
Genre : Horreur, Thriller
Pays : États-Unis

 

 

 

The Midnight Club : Mike Flanagan en mode teen
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3

Interview : Henrika Kull pour Seule la joie

Nous avons rencontré Henrika Kull à l’occasion de la sortie de son film Seule la joie. Nous avons parlé patriarcat, capitalisme, travail du sexe, liberté féminine et (un peu) romance.

Vous filmez une maison close berlinoise comme un espace de choix, où les femmes peuvent dire non. Pourquoi ce choix ? Quelle vision de la prostitution défendez-vous ?

Tout d’abord, pour moi, le terme « prostitution » ne fonctionne pas vraiment dans ce contexte, car  prostitution veut dire forcer quelqu’un à faire quelque chose qu’il ne souhaite pas, le terme est négatif. Les femmes dont je fais le portrait font ce métier non pas parce qu’elles aiment ça, mais parce que c’est le choix qu’elles ont fait. Ce n’est pas une situation que je cautionne mais, dans nos sociétés patriarcales, c’est une réalité. La maison close que je filme est une bonne représentation des maisons closes allemandes, puisque le travail du sexe est légal ici, c’est un environnement sain et sécurisé pour travailler, beaucoup plus que quand c’est fait dans d’autres conditions ou dans l’illégalité.

Comment est venue l’envie de raconter une histoire d’amour dans ce contexte ?

Le sujet est venu à moi, je me suis beaucoup intéressée au monde du travail du sexe comme sociologue. Je suis d’abord allée dans cette maison close, non pas avec l’idée de faire un film, mais parce que ce lieu et ces femmes m’intriguaient. J’y suis retournée encore et encore pendant plusieurs années, suis devenue amie avec ces femmes et un jour je me suis dit « oh, c’est un lieu passionnant, peut-être que je peux faire un film sur elles, leur travail ». Je suis vraiment devenue proche de toutes ces femmes, également en visitant d’autres maisons closes, et je continue à les voir, car la maison close que vous voyez dans le film est réellement l’endroit où elles travaillent. Pour moi, c’est un espace matriarcal, et des histoires d’amour y naissent. Elles sont plus libres d’être queer, intersexuelles et se font confiance, j’ai donc vu beaucoup d’histoires s’y déployer entre les femmes.

Quels rapports le film entretient-il avec la poésie ? Est-ce un moyen de lutter contre la norme ? J’évoque ici le poème écrit par Maria.

J’ai créé des personnages de fiction dans ce lieu réel. C’est leur environnement quotidien, mon film précédent était dans une prison et c’était pareil. Je filme des fictions dans un style documentaire, ce qui signifie que je dois être très précise dans ma direction d’acteurs et l’écriture de mes personnages. Nous avons passé beaucoup de temps à travailler les personnages. Particulièrement Adam (Hoya qui joue Maria dans le film),  qui a écrit ce poème, nous avons préparé son personnage pendant plus d’un an et son histoire, d’où elle vient, la façon dont elle exerce son métier de travailleuse du sexe. Dans un premier temps, Maria devait être une danseuse de ballet, mais je me suis dit « non, c’est mieux, si elle écrit des poèmes ». Elle y combat le capitalisme par les mots, mais exerce le travail du sexe juste pour gagner de l’argent, donc participer au capitalisme. Je voulais que ces deux facettes cohabitent dans le personnage, nous avons donc travaillé ce poème ensemble. Le moment où Maria le lit à Sasha, elle tombe amoureuse d’elle, elle ressent quelque chose de très vrai sur ce qu’est être une femme. Sasha expérimente cette façon d’être femme telle que décrite par Maria dans le poème, elle intériorise le poème dans un premier temps. C’est pourquoi elle y repense plus tard et comprend ce qu’a voulu dire Maria. Au départ, ce n’est qu’une idée, mais ça devient peu à peu leur manière de dire combien c’est difficile d’être une femme. Comment peut-on ouvrir son cœur dans cet univers de la maison close qui est si patriarcal, si capitaliste, mais est en même temps une sorte de cocon pour elles ?

Parlez-nous du casting… il y a, je crois, des acteurs professionnels et non professionnels ?

Tout le casting, sauf Katharina Brehens, est composé d’acteurs non professionnels. Toutes les femmes de la maison close y travaillent quotidiennement, elles ne sont pas actrices mais travailleuses du sexe. Adam Hoya, qui joue Maria, je l’ai trouvée très rapidement, nous sommes très proches, nous avons trouvé ensemble l’actrice qui joue Sascha et avons fait beaucoup de castings.

Les corps, le désir sont des sujets forts dans le film, comment avez-vous conçu la mise en scène de la sexualité, celle avec les clients et celle entre les deux héroïnes qui sont très différentes ?

Je voulais vraiment que ces deux mises en scène du sexe soient très différentes. Le sexe qu’elles pratiquent avec les clients devait être filmé comme quelque chose de quotidien, de banal, comme un travail, très physique, très ennuyeux et aussi dégoûtant, mais surtout comme quelque chose d’habituel. Pas comme si elles vendaient leurs âmes ou la perdaient, tu ne vends pas ton corps, car au final tout ce que tu veux, c’est exercer un métier. Tu ne vends donc pas ton âme, tu l’as bien en main.

Dans la relation entre les deux femmes, je voulais une mise en danger, parce que c’est ouvrir son cœur, vraiment l’offrir. Elles sont toutes les deux nerveuses, elles ne savent pas comment réagir. C’était vraiment important pour moi de dire que même si tu es travailleuse du sexe, tu peux quand même ressentir très fort le moment où tu tombes amoureuse. Il n’était pas question de dire que tu ne ressentirais plus jamais rien parce que le sexe est ton travail. Toutes les femmes que j’ai rencontrées ont ces deux facettes, elles font l’amour pour le travail et un sexe d’amour dans leurs relations intimes, ce n’est pas la même chose pour elles. L’un est physique et le second un partage dans lequel tu peux ouvrir ton cœur, c’est pour ça que je voulais que ça soit plus dangereux entre les deux femmes, avec plus d’enjeu.

Finalement, la prostitution, bien que ça ne soit pas le bon terme, est ici un travail et l’amour une nouvelle liberté à définir ensemble ?

J’insiste vraiment sur le fait de ne pas employer le terme prostitution qui est discriminant. Dire « prostituée », c’est vraiment regarder les femmes avec un regard d’homme puissant, qui écrase. Je préfère carrément que vous les appeliez « putes « , mais en réalité elles sont des travailleuses du sexe. La prostitution, c’est quelque chose que je rejette, un acte réalisé par un homme qui te force à le faire, c’est quelque chose de différent.

Ce qu’elles font est donc effectivement un travail de tous les jours et dans ce qu’elles vivent ensemble, leur histoire d’amour, elles doivent s’ouvrir l’une à l’autre. Dans cet univers de la maison close, où le corps des femmes est oppressé, c’est vraiment dur d’accepter d’ouvrir son cœur car, en tant que femmes, nous ne devons pas être des victimes, nous devons nous battre en permanence, nous devons être fortes et en même temps dans cet univers où les hommes te touchent, tu dois être douce tout en continuant à te battre.

Au final, le problème ce n’est pas la maison close ou le travail du sexe, mais la société, dans laquelle on discrimine et stigmatise ces femmes, les traitant et représentant comme des victimes. Pour moi, ce n’est pas ça et dans la maison close, elles ont plus de pouvoir et de contrôle de la situation qu’à l’extérieur. J’ai conscience que c’est un sujet délicat et difficile à aborder, parce qu’en Allemagne le travail du sexe est légal, et cela rend les choses beaucoup plus simples pour les femmes. Dès que tu interdit ce travail, tu les condamnes à être comme on le voit dans beaucoup de films, exploitées et donc réellement des prostituées, tout y est très sombre, dangereux. Ici, je voulais montrer que c’était possible, dans la réalité, car c’est super hypocrite de dire « nous ne voulons pas du travail du sexe » alors que dans notre société patriarcale, il n’y a que des corps de femmes exploités, objectivités, partout où on regarde.

En tant que femme, je pense que c’est plus honnête de dire « je fais ça et je reste digne » plutôt que de se marier et d’en souffrir, ce qui s’apparente beaucoup plus à de la prostitution. Ce qui ne veut pas dire que je suis pour le travail du sexe, j’adorerais vraiment vivre dans un monde sans travail du sexe, mais avant nous devons abolir le capitalisme comme le patriarcat et après seulement nous pourrons vraiment parler des autres sujets.

Et la joie alors ?

La recherche du bonheur était vraiment le sujet du film pour moi. C’était le titre du film dès la phase de travail, en anglais « happiness« , en allemand, « glück« , ou la chance (« fortune » en anglais) autrement dit. Comment peut-on trouver le bonheur dans ce monde ? Le terme est plus que la joie, c’est le bonheur, la chance et comment se passe cette quête pour la joie. C’est plus comment tu fais pour atteindre ça, même pour un instant et c’est pourquoi c’est le titre du film.

Vous aurez beaucoup de choses à retranscrire, mais je ne peux pas faire autrement car c’est un sujet complexe et c’est très important pour moi d’être la plus claire possible car il y a beaucoup de choses qui sont mêlées, parfois confondues, et c’est très compliqué. Je ne dirais pas que je suis pour le travail du sexe, je suis radicalement contre la prostitution, mais je voulais donner la parole à ces femmes, c’est pourquoi ce n’est pas si simple de répondre aux questions sur le film. Je suis féministe et ces questions sont capitales pour moi. Je ne sais pas si vous avez lu King Kong théorie de Virginie Despentes, c’est un texte et une voix qui m’ont beaucoup inspirée, l’idée qu’elle défend m’a donné matière à penser, à questionner dans mes propres recherches.

*Merci à Christophe d’avoir été l’interprète de cette interview réalisée en anglais

Seule la joie : Bande annonce

« Voir l’apéro au bout du tunnel » : Covid, parentalité et journée en pyjama

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Scénariste et dessinatrice bien connue des réseaux sociaux, sur lesquels elle a l’habitude de partager ses dessins, Mathou publie aux éditions Delcourt le recueil Voir l’apéro au bout du tunnel, très largement inspiré de sa vie familiale et quotidienne durant les confinements de la Covid-19.

En avril 2020, tout s’arrête. La France entre en guerre contre un ennemi invisible, qui engorge les services de médecine aiguë des hôpitaux et se diffuse partout dans le monde après avoir sévi en Chine, et plus spécifiquement à Wuhan. Comme des millions d’Occidentaux, Mathou est repliée chez elle, elle ne sort que sporadiquement, pour des promenades ou des besoins de première nécessité, elle endosse à la fois les rôles de mère, de femme et d’institutrice… Cette vie en jachère, soudainement redéfinie, cette angoisse épidémiologique, omniprésente, ces interactions ininterrompues (et parfois dysfonctionnelles) avec les autres membres de la famille, vont former un horizon unique, que Mathou restitue avec humour, et souvent en un dessin, dans Voir l’apéro au bout du tunnel.

Que faire quand, précisément, il n’y a plus rien à faire ? Comment affronter une menace intangible sur laquelle on n’a aucune prise ? À ces questions d’une certaine gravité, Mathou répond par une légèreté qui lui est caractéristique. Elle met en scène Simone, une chatte récemment accueillie dans son foyer, qui a su amadouer tout le monde, et même les plus sceptiques, malgré quelques accidents. Elle narre ses relations, aimantes, réconfortantes, parfois facétieuses, avec sa fille. Elle revient sur la fatigue qui s’installe, sur les masques qui entravent les perceptions sociales, sur l’ennui qui afflige les plus jeunes, sur l’hygiène qui laisse toujours plus à désirer… Sous ses dehors sanitaires et économiques, la pandémie de Covid-19 a été porteuse d’habitudes nouvelles, souvent peu commodes, que Mathou tourne volontiers en dérision.

Avec un recul amusé, Mathou découpe sa vie, et celle de ses proches, en planches. Elle se délecte de la spontanéité, mais aussi des tentatives maladroites de manipulation, des plus jeunes. Elle se désole, parfois, d’une vie d’adulte harassante, constituée d’impératifs, de prescriptions, de doutes aussi. Mais Voir l’apéro au bout du tunnel, c’est aussi un sapin de Noël victime des griffes d’un chat, des achats compulsifs sur Vinted, un moment de relaxation dans un bain ou des câlins échangés avec son enfant. Une existence restituée par épisodes, souvent humoristiques, parfois touchants, toujours justes. Le lecteur, de son côté, s’identifiera forcément à l’une ou l’autre tranche de vie. Mathou en fait son complice. Parfois tacite. Souvent conquis.

Voir l’apéro au bout du tunnel, Mathou
Delcourt, novembre 2022, 152 pages

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