« Qatar, le lustre et l’Orient » : le territoire des loups

La collection « Encrages » des éditions Delcourt accueille Qatar, le lustre et l’Orient, de Victor Valentini et Emmanuel Picq. Les auteurs y reviennent sur l’histoire de ce petit territoire désertique coincé entre l’Arabie saoudite et l’Iran, dans un Moyen-Orient divisé où les appétits des uns entrent souvent en contradiction avec les positions des autres.

Il n’est pas une journée sans que la caisse de résonance médiatique ne rappelle à notre bon souvenir les dessous de l’organisation de la Coupe du monde de football au Qatar. Les uns reprennent les chiffres du Guardian sur le nombre de travailleurs étrangers morts sur les chantiers, les autres mettent l’accent sur la corruption et les arrangements tacites ayant présidé à la désignation de Doha comme pays organisateur ou insistent à dessein sur les enjeux environnementaux sous-jacents. D’autres rédactions, plus rares, se penchent sur la dimension géopolitique qui entoure l’événement, sur l’évolution du droit social local ou sur les réseaux occidentaux que se sont offerts, à coups de milliards, les Qataris, bien aidés par le fonds d’investissement QIA. Mais avec Qatar, le lustre et l’Orient, le scénariste Victor Valentini et le dessinateur Emmanuel Picq se montrent un peu plus ambitieux : ils apportent une lumière profuse sur des questions historiques et contextuelles trop souvent passées sous silence – on notera toutefois, dans un même registre, la parution d’un excellent hors série du Canard Enchaîné intitulé « Qatar, l’envers du décor ».

Adoptant la forme d’une bande dessinée non romanesque, mais très documentée, Victor Valentini et Emmanuel Picq racontent la genèse, l’ascension et les lignes de tension d’un pays qui, après été sous la coupe des Ottomans et des Britanniques, a dû attendre 1971 pour acquérir définitivement son indépendance – au moment de la fin du protectorat britannique et tandis que se formaient parallèlement les Émirats arabes unis. D’une économie dépendant de la perle, puis traversant une crise profonde dans les années 1940, le Qatar est devenu une puissance économique parfois insolante, du fait de réserves de gaz parmi les plus importantes au monde. On trouve ainsi, aujourd’hui, des traces de participation qatarie chez Volkswagen, EADS, Lagardère, Miramax ou encore Total. Le soft power ne saurait cependant s’en contenter, raison pour laquelle furent actés l’achat du PSG, les rapprochements économico-diplomatiques avec la France (notamment sous Nicolas Sarkozy, où les relations bilatérales furent idylliques) ou encore la création et la promotion d’Al Jazeera, sur les ruines de l’ancienne antenne arabe de la BBC.

Dans un album où les cartouches ont une importance significative, la monarchie absolue qatarie se voit peu à peu mise à nue. Les alternances politiques souvent douloureuses (et parricides), la nécessité de se placer sous l’égide d’un grand frère protecteur (britannique, américain), les dissensions avec les voisins arabes, l’eau et les services publics gratuits comme facteurs de légitimité, le rôle intérieur et international de la mère du prince héritier Moza al-Missned, l’occidentalisation de la péninsule, le blocus organisé par des pays rivaux, les révoltes arabes et le soutien au frérisme figurent tous en bonne place dans le récit. Les auteurs reviennent aussi sur la création de l’État d’Israël, de l’OPEP et du Conseil de coopération du Golfe, sur les chocs pétroliers, la guerre Iran-Irak ou encore le 11 septembre et ses conséquences, tant militaires que diplomatiques. Car ce minuscule confetti, à peine perceptible sur la carte du monde, est partie prenante dans toute une série d’événements parmi les plus notables de l’ère contemporaine. Le tout entre une convention fiscale avantageuse signée avec la France et une guerre au Yémen doublée d’un drame humanitaire. Tout cela méritait bien un examen attentif et approfondi. Victor Valentini et Emmanuel Picq s’y attellent avec succès.

Qatar, le lustre et l’Orient, Victor Valentini et Emmanuel Picq
Delcourt/Encrages, novembre 2022, 96 pages

Note des lecteurs1 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.