H6R3 : Shakespeare in love

Vous aimez le théâtre de Shakespeare ? Vous pensiez qu’il était impossible de jouer, coup sur coup, et dans leur intégralité, Henry VI et Richard III ? Vous vous trompez. Thomas Jolly et ses équipes l’ont fait. C’était en juin 2022 au Théâtre Le Quai à Angers. De cette création pharaonique est née H6R3, une série documentaire en huit épisodes réalisée par Thomasz Namerla. A la clé : une œuvre dense qui relate, avec force et humour, le travail acharné d’une troupe qui (ré)affirme que le théâtre doit être un art révolutionnaire.

Looking for Richard (and Henry)

Qu’est-ce H6R3 ? Est-ce le nom d’une nouvelle molécule pour médicament ? La suite de THX 1138, le célèbre film de science-fiction de Georges Lucas ? Ni l’un ni l’autre. Vous donnez votre langue au chat ? Ce mystérieux acronyme fait référence au théâtre de Shakespeare. H6 renvoie à la pièce Henry VI tandis que R3 évoque celle de Richard III. Celle-ci constitue le dernier maillon historique d’une œuvre monumentale, qui avec les trois parties d’Henry VI, forme ce qu’on appelle la première tétralogie du dramaturge anglais. Pour comprendre la portée de l’ensemble. Souvenons-nous que Henri VI et Richard III regroupe à eux deux dix-neuf actes, plus de deux cents personnages et quelque dix mille vers. Excusez du peu.

S’attaquer à telle œuvre monstre aurait pu en effrayer plus d’un. Il y a huit ans, un metteur en scène du nom de Thomas Jolly révolutionnait le Festival d’Avignon. Son adaptation d’Henry VI, d’une durée de dix-huit heures, s’affirmait déjà comme un pari (réussi). L’œuvre est parachevée par la troupe quatre ans plus tard, avec la création de Richard III. Le temps a passé. Thomas Jolly est aujourd’hui devenu un artiste que l’on ne présente plus. Son nom constitue actuellement l’antonomase du théâtre français. S’il est aujourd’hui respecté, le metteur en scène est, cependant, resté fidèle à son art – et à Shakespeare. Il a, en effet, choisi le Centre National Dramatique Le Quai d’Angers, dont il est l’actuel directeur, pour mettre en scène, vingt-quatre heures durant, et dans son intégralité, la tétralogie shakespearienne.

De-là pouvons-nous enfin mettre fin à l’énigme initiale. Pour accompagner ce projet gargantuesque, qui d’autre que l’invention des frères Lumières ? Si le théâtre a souvent été un objet cinématographique, l’inverse n’est toujours vrai. Le septième art est, certes, un habitué de la captation théâtrale. Rares sont les séries documentaires qui reviennent sur les coulisses d’une création sur les planches, surtout lorsque celle-ci dure une journée, et porte le sceau jollyien et shakespearien. H6R3 est un mélange de théâtre filmé, de captation cinématographique et de série enjouée qui tente de capter, en huit épisodes, l’aventure inédite d’une troupe animée par la passion du jeu (et de la vie qui l’accompagne).

L’important, c’est le théâtre (et la famille)

« Comment développer de l’imaginaire chez le spectateur ? », demande l’une des comédiennes face caméra. « Sans le perdre », pourrait-on ajouter. Voilà posé en peu de mots le dilemme qui sied à toute adaptation théâtrale, mais aussi à toute captation cinématographique. Aborder Shakespeare constitue bien souvent un casse-tête, sinon un sacerdoce bien connu des metteur.se.s en scènes. Impossible n’est pas Thomas Jolly, rétorquerons-nous. L’exigence et l’exhaustivité qui habitent son projet relèvent plusieurs défis.

Citons tout de go celui posé par Boileau dans L’Art Poétique (1674). « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. », disait l’homme de lettres, voilà plus de trois siècles. Cette règle des trois unités, qu’on nous a tant martelée à l’école, lors de leçons sur les bases de la tragédie classique, consiste à renforcer l’illusion théâtrale en réduisant le fossé entre action et représentation. La crainte de perdre le public devrait donc être – en théorie – le cadet des soucis de la troupe. L’unité de lieu favorise une immersion qui encourage l’identification du spectateur au personnage. Pourtant, en pratique, les choses s’avèrent autrement plus compliquées. Car, si Boileau est contenté, Shakespeare attend encore de voir son public comblé – et son théâtre comble. Comment faire du théâtre un lieu de vie ? Comment pallier l’angoisse de la salle vide – et du bide ? Ce sont ces interrogations existentielles, discussions et autres débats artistiques que capte la caméra de Thomasz Namerla.

La familia grande

Le théâtre est un art (du) collectif. Si un réalisateur peut assumer plusieurs casquettes, allant de l’écriture du scénario à celle du montage, un metteur en scène peut difficilement se passer de sa compagnie. Ici, elle se nomme La Piccola Familia (traduisez « petite famille » en italien). H6R3 ne raconte pas seulement l’avènement d’une immense création théâtrale. La série relate, avant tout, le quotidien d’une troupe de théâtre animée par la volonté de créer quelque chose de grandiose, dont la géniale démesure se fait l’écho scénique de l’œuvre shakespearienne. Le séquençage sériel permet de prendre toute la mesure du travail titanesque livré par la troupe depuis une décennie. Depuis le découpage de la pièce à l’étiquetage des costumes, tout est détaillé, exposé, montré.

En résulte une série drôle, intelligente et instructive qui donne à voir autant qu’à entendre ce qu’est une création théâtrale. Dans Faits et croyances (1840), Victor Hugo rappelle qu’« une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui s’éclaire, c’est une conscience qui avertit. » H6R3 réaffirme, à sa suite, qu’une pièce de théâtre, c’est (avant tout) le miroir d’une troupe. C’est sa voix qui parle, son esprit qui s’éclaire, c’est sa conscience artistique qui (nous) avertit. 

Bande-annonce – H6R3

Fiche technique – H6R3

Série documentaire diffusée les jeudis en 2è partie de soirée le 24 novembre (épisodes 1 et 2), le 1er décembre (épisodes 3 et 4), le 8 décembre (épisodes 5 et 6). Rediffusions les vendredis le 25 novembre, les 2 et 9 décembre et du 13 au 15 décembre à 9.10 sur France 3 Pays de la Loire.
Disponible en replay sur france.tv

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