Jean-Philippe Costes part « À la recherche du mystérieux Cary Grant » 

Docteur en sciences politiques, auteur des Subversifs hollywoodiens, Jean-Philippe Costes se penche aux éditions LettMotif sur un comédien mythique mais néanmoins mystérieux. Et c’est à partir d’une filmographie caractérisée par la pluralité et la fécondité qu’il cherche à décrypter ce qui constituait l’étoffe du génial Cary Grant, souvent aperçu devant la caméra d’Alfred Hitchcock, Howard Hawks, George Cukor ou encore Stanley Donen.

Il a réconcilié la screwball comedy, loufoque et centrée autour des questions de mœurs, et la comédie sophistiquée. Il s’est distingué chez Alfred Hitchcock, Leo McCarey ou Howard Hawks. Il avait tout du gendre idéal, charmeur et charismatique, avec cette capacité rare à jouer sur tous les tableaux, facétieux comme dramatiques, réussissant des écarts programmatiques sans jamais sombrer dans le ridicule ou la performance outrée. Cary Grant fait incontestablement partie de ces grandes figures hollywoodiennes passées à la postérité, indissociables de son temps, irrémédiablement associées à certains metteurs en scène auprès desquels il s’est bâti célébrité et estime. À cet égard, l’entreprise de démystification (appelons-la ainsi) à laquelle s’astreint l’essayiste Jean-Philippe Costes n’en est que plus passionnante. En papillonnant dans la filmographie d’Archibald Alec Leach, son nom au civil, auquel fera d’ailleurs allusion Charles Crichton dans Un poisson nommé Wanda, l’auteur des Subversifs hollywoodiens va identifier les tournants et les traits caractéristiques d’un comédien hors pair, jusqu’à l’éclairer tout entier à la lumière de ses performances cinématographiques.

Rentier, sous-marinier, vedette de Broadway, dandy, capitaine de croiseur, scientifique : il n’est pas un rôle dans lequel Cary Grant est incapable de se fondre avec talent et conviction. Et si Jean-Philippe Costes insiste à dessein sur son physique apollinien, sur sa jeunesse quasi intemporelle ou sur son aptitude à opérer des synthèses de genres ou de tonalités, il verbalise aussi la manière dont « Archie » s’est fait le héros du quotidien, un Monsieur-tout-le-monde illuminant des films tels qu’Un million, clefs en main, où il incarne un membre de la classe moyenne américaine, ou La Justice des hommes, dans lequel il campe, dans une veine shakespearienne, un ouvrier contestataire. Un personnage sulfureux dans La Dame du vendredi, un baroudeur dans Gunga Din, un espion qui s’ignore dans La Mort aux trousses… Non seulement Cary Grant s’investit et investit des pans entiers de l’actorat, entre « perfection divine » et « imperfection humaine », mais il s’illustre en sus au cours de moments de grâce que Jean-Philippe Costes ne manque pas d’épingler, à l’instar des « pointillés érotiques » des Enchaînés qui envoient valser le Code Hays ou de cette « lutte prométhéenne » sur les flancs du mont Rushmore dans La Mort aux trousses.

Tandis qu’il interroge la personnalité, les personnages et la persona de Cary Grant, Jean-Philippe Costes remonte le temps pour dévoiler les dessous d’un gamin en quête de lumière, troquant malgré lui les acclamations des stades pour le feu des projecteurs. C’est ce jeune « Archie », encore adolescent, qui, au panache, va se faire une place au théâtre et dans les comédies musicales. Le triomphe populaire, la consécration hollywoodienne ne viendront que bien plus tard, après des dizaines de films où le comédien ne déméritera pourtant pas – tant s’en faut ! Entretemps, trop téméraire, il sera contraint de jouer l’homme-sandwich dans un hippodrome ou de vendre des cravates dans les rues de New-York… La gloire n’a rien d’une sinécure, c’est un parcours parsemé d’embûches. Et pour mettre toutes les chances de son côté, « Archie », le petit Anglais de Bristol, deviendra Cary et s’établira à Los Angeles, déjà capitale du cinéma mondial. Analysant les jeunes années hollywoodiennes du futur comédien fétiche d’Alfred Hitchcock, Jean-Philippe Costes ne distingue alors que « quelques îlots d’espérance dans [un] océan de médiocrité ».  

Après cette parenthèse revenant sur les origines de celui que l’on appelle désormais Cary Grant, Jean-Philippe Costes reprend ses pérégrinations bio-cinématographiques. Il pointe « vingt années d’efforts, de doutes, de déceptions et de rebuffades en tout genre pour devenir une idole ». Il n’omet pas le fait qu’une vénération aujourd’hui unanime n’a pas empêché, jadis, l’indifférence polie avec laquelle certains rôles dramatiques du grand Cary ont pu être accueillis par le public. Il raconte à quel point l’acteur britannique a été la victime d’une image archétypale qui a fini, en quelque sorte, par le phagocyter, au point de le priver de certains rôles. À la recherche du mystérieux Cary Grant dépasse aussi le cadre filmique pour se pencher sur les nombreuses romances (et donc séparations) de ce séducteur sans pareil. Pour mettre en lumière son émancipation précoce du système des studios et sa capacité à négocier des cachets importants. Ainsi, le talentueux comédien se doublait volontiers d’un homme d’affaires redoutable. Et l’on peut légitimement se demander qui, de ces deux entités, a choisi de sacrifier une partie de ses émoluments pour soutenir l’effort de guerre des Alliés. Cette dualité, on la retrouve d’ailleurs dans toute son étendue dans le binôme Archibald Alec Leach/Cary Grant. Jean-Philippe Costes ne manque ainsi pas de rappeler qu’elle a été énoncée par les maîtresses et les collaborateurs du comédien britannique, bientôt naturalisé américain. L’acteur éclatant avait ses fêlures, notamment maternelles, le séducteur sophistiqué refusait les mondanités et abîmait les femmes qu’il fréquentait, l’individu affable et spontané entretenait un rapport ambivalent au passé, l’homme riche comptait jalousement ses sous…

C’est (aussi) à cet égard qu’À la recherche du mystérieux Cary Grant prend tout son sens. Jean-Philippe Costes s’emploie à y mettre en exergue le puissant écho qui lie les rôles de Cary Grant (dans toute sa grandeur) et les convictions ou sensibilités d’ « Archie » (plus volontiers renvoyé à une certaine petitesse). Visions de la bourgeoisie, de l’amour, du couple, de la subversion, des valeurs traditionnelles, de l’amitié virile se parent ainsi d’un double discours que l’auteur décrypte en clerc. Une fois agglomérées, elles confèrent des indications précieuses sur la nature profonde de ce décidément « mystérieux Cary Grant ».    

À la recherche du mystérieux Cary Grant, Jean-Philippe Costes 
LettMotif, octobre 2022, 264 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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