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Black Panther: Wakanda Forever, déjà oublié

Après un premier opus très agréable et deux participations à Avengers, la franchise Black Panther disposait d’une place de choix dans l’actuelle phase du Marvel Cinematic Universe. Le décès soudain et tragique de Chadwick Boseman a malheureusement bousculé les nombreux plans de Disney/Marvel pour le personnage. En plus de perdre un acteur aussi doué qu’humain, le studio devait revoir l’intégralité de ses plans. Hors de question de remplacer l’acteur, ni d’annuler Black Panther 2. Le Wakanda doit avoir son défenseur. On promettait un film hommage, destiné à être aussi culte que le premier. Encore une promesse non tenue. Ça fait beaucoup.

Ça monte…

Le nouveau bébé du MCU est assez particulier et, bien que décevant, très intéressant. Le film s’offre une première heure et demie fluide et presque impeccable. On reste très éloigné de ce que propose Marvel habituellement. Quel plaisir. Le récit est intimiste, avec un peuple qui pleure la mort de son Roi et protecteur : T’Challa alias Black Panther. L’humour se fait rare, les dialogues fonctionnent et les personnages sont attachants. De tous, on retiendra Namor. Le grand méchant de ce film se montre sous un jour fascinant, au premier abord. Roi de Talocan, un autre royaume sous-marin lui aussi possesseur du vibranium (détail qui sera totalement balayé de l’intrigue malgré ses énormes conséquences sur le monde), Namor se montre sage, raisonnable et surtout, humain. On comprend ses motivations et les raisons qui le poussent à agir ainsi. Les dialogues avec Suri, héroïne principale de l’œuvre, sont réussis. On en vient presque à prendre parti pour son camp… au début.

Suri, quant à elle, assure plutôt bien la relève. Il faut dire que Chadwick Boseman avait mis la barre très haute. La cadette possède toujours cet esprit rebelle et futé qu’on lui connait. Laetitia Wright fait le travail malgré une tendance pour le surjeu plus ou moins acceptable. Dommage pour elle, toutes les autres actrices lui volent la vedette, que ce soit Okoye (Danai Gurira) et surtout Ramonda (Angela Basset) qui livre une performance magistrale. Le long métrage, quasi essentiellement composé de femmes, offre de bons dialogues qui font évoluer le monde du Wakanda et ses habitants. Parmi les nouveaux venus dans la future équipe B des Avengers, place à Riri Williams alias IronHeart. Si le personnage fonctionne, son costume reste assez ridicule et donne presque l’impression d’être dans le mauvais film. On ne demande évidemment pas un Iron Man bis, qui existe déjà par ailleurs, mais une tenue moins Power Rangers ferait meilleur effet à l’avenir. On retiendra aussi le retour assez anecdotique de Ross (Martin Freeman). Le Dr Watson de la série Sherlock ne sert ici pas à grand chose, malgré son importance essentielle dans le premier opus.

… et ça descend.

Malheureusement, après une première partie très réussie qui faisait figure de petit OVNI au sein du MCU actuel, Black Panther 2 chute complètement et à presque tous les niveaux. Dire que Disney fait vraiment n’importe quoi depuis les rachats de Marvel et/ou Star Wars est un euphémisme. La seconde partie du film rassemble une grande partie de ce qui ne va pas depuis quelques années. Commençons par Namor. Le personnage, au départ si charismatique, devient vite un méchant de plus, lambda et sans personnalité. Quel dommage et quelle cruelle déception. Disons-le, le film enchaîne brusquement les mauvaises décisions scénaristiques. Et si Disney avait demandé à ce que l’on accélère le rythme, afin de sortir le film dans les délais ?  L’hommage à Boseman, annoncé comme le plus beau jamais fait dans un film, est vraiment léger. On en parle au début, un peu par-ci, par-là et ensuite… plus rien, ou presque. Reste le générique Marvel du début, sans un son et réellement touchant, pour le coup.

Bon, l’histoire chute, O.K. Et après ? C’est encore pire pour les visuels. Beau au départ, le film devient de plus en plus laid. Les fonds verts sautent aux yeux et sont même douloureux. Et ce n’est rien comparé aux scènes d’action hideuses d’un point de vue de la CGI. On remarquera d’ailleurs que le visuel des films Marvel chute depuis le rachat par Disney. (On en connait la raison : Marvel/Disney demande trop aux équipes de FX pour des délais ridiculement courts, ce qui cause de nombreux burn out,  dépressions et démissions.) L’éclairage est souvent raté lors des scènes de nuit. On ne voit rien. Quant à Talocan, elle offre de sympathiques visuels, noyée sous la verdure des abysses. Pour le coup, on accepte l’éclairage ou l’étalonnage de cette lugubre cité aquatique.

Le pire revient sans doute aux séquences d’action, vraiment catastrophiques outre l’immersion ratée par les effets numériques hideux. Car ni la chorégraphie des combats, ni l’absence d’idée de réalisation, ni le montage abominable ne sauvent la mise. La première scène de combat du film, par exemple, est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. On pourrait presque y voir un monteur débutant à l’œuvre. On ne vibre jamais lors de ces séquences, à l’exception d’un affrontement plus réussi (mais à l’éclairage bien fade) sur un pont. Avec cette pauvreté affligeante, difficile de s’extasier devant Suri en nouvelle Black Panther. Non, décidément, quelle cruelle déception qui clôt une phase 4 dans l’ensemble très moyenne.

Black Panther: Wakanda Forever – Bande-annonce

Black Panther: Wakanda Forever – Fiche Technique

Réalisation : Ryan Coogler
Scénario : Ryan Coogler  /Joe Robert Cole
Acteurs : Letitia Wright / Dunai Gurira / Tenoch Huerta Mejía / Angela Basset
Musique : Ludwig Göransson (Rihanna : générique de fin)
Décors : Hannah Beachler
Sortie : le 9 Novembre 2022 en salles

Note des lecteurs19 Notes
2.6

FIFAM 2022 : La Passagère d’Héloïse Pelloquet, le désir n’a pas d’âge

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Porté par la beauté solaire de Cécile de France et la fougue du jeune Félix Lefebvre, La Passagère, premier long-métrage de la réalisatrice Héloïse Pelloquet, raconte avec tendresse la naissance du désir entre Chiara, une femme mariée et Maxence, son jeune apprenti, dans un paysage marin dont la délicate sensualité est propice à la romance.

Pour ce premier long-métrage à la fois romanesque et naturaliste, Héloïse Pelloquet (Comme une grande, L’Âge des sirènes, Côté Cœur) offre à Cécile de France le rôle de Chiara, héroïne moderne et libre, femme d’une quarantaine d’années et épouse d’un travailleur de la mer, qui revendique son droit au plaisir en succombant au charme d’un jeune apprenti interprété par Félix Lefebvre (remarqué dans L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier, puis Été 85 de François Ozon).

Réflexion sensible et plurielle sur l’adultère, l’obstacle au désir, la fusion de deux corps antinomiques, le bonheur.., La Passagère prend pour décor le petit port d’une île fictive près de Noirmoutier, sensuel reflet de l’état d’esprit de ses personnages bruts et authentiques, en quête d’un équilibre dans leur existence quelque peu désorientée.

Telle une étrangère, Chiara, femme belge à la fois bourrue et chaleureuse, rude mais épanouie, à laquelle Cécile de France prête sa beauté toujours solaire, est constamment confrontée au regard des autres, en particulier celui de la communauté de marins qui l’a accueillie à son arrivée en France. Anticonformiste, elle choisit en effet de bousculer sa destinée en tombant dans les bras de Maxence, jeune garçon plutôt réservé dont l’étonnante maturité va brusquement la fasciner. Lui, talentueux flûtiste pourtant sans grand avenir professionnel, est immédiatement troublé par son sourire éclatant, séduit par son regard brûlant de désir. Très vite — et c’est là sans doute la réussite du film –, l’apprentissage de la pêche se change en un véritable coup de foudre ; la délicatesse, la pureté et la musicalité de l’idylle naissante entrent en contrepoint avec la rudesse du métier alors que chaque geste, chaque moment d’intimité, chaque vibration, résonne comme le doux clapotis d’une vague intérieure.

Citant notamment l’émouvant Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian, la réalisatrice saisit ici toute la beauté du climat sentimental qui irrigue la trame. Elle chorégraphie avec précision les prémices de l’élan amoureux ainsi que la gracieuse animalité qui se dégage de cette union passagère, de cette machine tanguant quelque part entre douceur, maladresse et brutalité, tout en magnifiant les visages et corps des acteurs.

Avec pour seuls effets le gros plan et la radieuse lumière de la Vendée capturée par le chef-opérateur Augustin Barbaroux (L’Ordre des médecins, TeddyLa Passagère laisse également la part belle à la mise en scène intime d’une sexualité féminine intense, renforçant d’une certaine manière la qualité presque documentaire du film. Un mélo incarné avec passion et humilité par Cécile de France.

Sévan Lesaffre

Rencontre avec l’équipe du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet

Bande-annonce

Synopsis : Chiara vit sur une île de la côte atlantique, là où son mari Antoine a grandi. Ils forment un couple heureux et amoureux. Elle a appris le métier d’Antoine, la pêche, et travaille à ses côtés depuis vingt ans. L’arrivée de Maxence, un nouvel apprenti, va bousculer leur équilibre et les certitudes de Chiara…

La Passagère – Fiche technique

Réalisation : Héloïse Pelloquet
Scénario : Rémi Brachet
Avec : Cécile de France, Grégoire Monsaingeon, Félix Lefebvre, Jean-Pierre  Couton, Imane Laurence…
Production : Mélissa Malinbaum
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Clémence Diard
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Caroline Spieth
Musique : Maxence Dussère
Distributeur : Bac Films
Durée : 1h35
Genre : Drame, Romance
Sortie : 14 décembre 2022

FIFAM 2022 : A piece of sky de Michael Koch: humanité et nature dans un drame poignant

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4.5

Présenté en compétition au Festival International du Film d’Amiens (FIFAM), A piece of sky (Drii Winter) de Michael Koch est un drame poignant au cœur d’un village de montagne, une alliance magnifique entre nature et humanité où les liens entre les Hommes sont intenses, où l’animal a une place centrale. Un récit de corps, de mort aussi, mais surtout de saisons.

Trois saisons en enfer

Présenté par la vice-présidente du FIFAM comme un film qui commence par un gros plan sur une pierre et qui déroule ensuite un drame dans un village de montagne, avec des gros plans sur les hommes et la nature, A piece of sky n’est que cela : un élan d’humanité, un tableau de maître, porté par des voix prémonitoires, par une destinée tragique et contrainte au travail du corps, sans cesse renouvelé au fil des saisons. A piece of sky est une tragédie sublime. Dans cette première scène, plan d’une pierre, immuable, posée là pour des années, on voit aussi des voitures et motos serpenter la vallée, grimper la montagne. Le regard est autant porté sur la nature que sur les hommes qui la peuplent, la travaillent. Le titre original du film Drii Winter, autrement dit trois hivers, renvoie autant à la temporalité du film qui voit défiler trois hivers (dont l’un, joyeux, ne sera pas montré, juste évoqué), qu’à la place des saisons dans une vie de montagne. Michael Koch, qui signe ici son 2e film salué à la Berlinale, raconte autant la vie, les gestes, que l’histoire tragique d’Anna et Marco.

Sublime nature

A piece of sky est d’abord le récit de l’histoire d’amour entre Anna et Marco, sur laquelle tout le village semble avoir un avis. Par quelques plans simples, le réalisateur en dresse le portrait : un amour pudique, mais fort, qui est ancré dans le quotidien de la montagne. Marco est un bloc, mais il est aussi un personnage doux, attentionné. Quant à Anna, elle est sans cesse dans l’action, en mouvement. C’est presque aussi simplement que Michael Koch introduit le drame dans une scène de mariage, lors d’une danse intime, très belle entre les deux amants devenus légitimes, Marco s’éloigne, quitte la salle et les bras d’Anna, il semble malade. Ajoutez à cela un chant (par une chorale aux allures de chœur antique) prémonitoire et vous avez les ingrédients de A piece of sky qui prend le temps de raconter, de regarder. D’ailleurs, c’est souvent celui qui regarde qui est filmé, un peu à la manière de la Jeanne de Bruno Dumont, car l’importance des corps, du paysage, de la nature est soulignée par l’intensité des regards. A la manière dont il avait filmé la pierre dans sa scène d’ouverture, Michael Koch filme les visages en gros plans, donnant soudain une intensité nouvelle à leurs sentiments. Eux qu’il montre si petits face à la montagne prennent soudain un sursaut d’humanité. Michael Koch joue donc de ces regards, de cette intensité, mais aussi du décalage. Souvent ses plans commencent par un élément particulier, une insistance sur une fenêtre, un couloir, un objet, comme pour mieux raconter par le détail, l’enjeu d’une scène. C’est ainsi une fenêtre ouverte qui annonce la mort, mais aussi l’ouverture vers un ailleurs.

Corps tragiques

Dans ce jeu d’équilibriste, la durée des plans compte beaucoup car elle offre un autre rapport au temps, aux saisons aussi. Il y a des gestes immuables, des moments qui reviennent comme en écho (notamment la scène des foins qui sont envoyés vers la montagne et réceptionnés d’abord par Marco) et il y a les réactions de Marco qui changent brutalement, qui viennent tout bouleverser. Dans ce rapport au temps, c’est aussi le lien entre les êtres qui est raconté, leur rapport aux bêtes, que ce soit dans l’affection ou dans la mort. L’animal est autant montré comme un produit pour certains, que comme un être qui compte. Corps des animaux et corps des hommes se confondent. « Les corps étaient fondamentaux pour moi, j’ai  essayé de les mettre en scène de manière à les faire parler », déclare le réalisateur dans un entretien pour Arte. Souvent, une scène avec un animal annonce comme en écho la vie des hommes, ainsi lorsqu’une vache est saillie par un taureau, il ne faut pas dix minutes à Michael Koch pour faire dire à un homme du village « alors, c’est quand qu’il te fait un enfant? », en évoquant Marco devant Anna. Le réalisateur va alors tenter de déterminer, par l’entremise de ses personnages, ce qui compte vraiment. Il va alors distinguer le matériel, à l’aide notamment des patins à glace offerts par Marco à la fille d’Anna (qui l’appelle « papa ») et que l’enfant espère amener avec elle après sa mort, aux gestes, aux sentiments. C’est eux que Marco va garder pour lui pour plus tard. C’est pourquoi ces scènes en apparence banales deviennent les rudiments de la tragédie. Quelque chose de violent se noue alors, quand Marco sombre, mais le film offre à ce couple un nouveau souffle et c’est alors que A piece of sky prend une ampleur romanesque d’une grande intensité. Sublime.

A piece of sky : Bande annonce

A piece of sky : Fiche technique

Synopsis : Anna et Marco mènent une vie tranquille jusqu’à ce que, peu après leur mariage, Marco apprenne qu’il est atteint d’une tumeur cérébrale maligne. En raison de la maladie, ce dernier perd progressivement le contrôle de ses actes. Ces changements soudains de comportement, initialement perçus par Marco comme « libérateurs », s’avèrent rapidement difficiles à gérer pour Anna…

Réalisation : Michael Koch
Scénario : Michael Koch
Interprètes : Michèle Brand, Simon Wilsler, Josef Aschwanden
Photographie : Armin Dierolf
Montage : Florian Riegel
Production : Pandora Film Produktion, Arte
Durée : 2h16
Genre : Drame
Date de sortie : prochainement
En compétition au FIFAM 2022, récompensé à la Berlinade 2022 (mention spéciale).

Allemagne – 2022

FIFAM 2022 : Rencontre avec l’équipe du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet

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La première journée du FIFAM 2022 s’est terminée par la projection du film La Passagère d’Héloïse Pelloquet, en présence de la réalisatrice et des comédiens Cécile de France et Felix Lefebvre (découvert dans Eté 85). Le film est autant le récit d’une romance que celui d’une émancipation féminine portée par l’actrice belge. Un film de corps, de travail et surtout de désir et donc de corps à corps. Récit de la rencontre entre le public du FIFAM et l’équipe de La Passagère.

Le côté documentaire, mêlé à la fiction, était déjà très présent dès vos courts métrages. Comment travaillez-vous le lien entre documentaire et fiction ?

Héloïse Pelloquet : J’ai un goût pour les films avec des frontières poreuses. J’aime que le romanesque vienne de choses très simples, filmer des héros, en l’occurrence ici une héroïne, ordinaires. Je voulais que mon film soit une aventure ordinaire, à la portée de tous. Il y a dans La Passagère un socle naturaliste très fort, la plupart des comédiens sont des gens du coin, sans texte appris, à la différence de Cécile de France et Felix Lefebvre qui ont une partition à jouer.
Je voulais aussi filmer le travail des marins pêcheurs et cela demande une certaine précision, une concentration. Le réalisme, ça nous ressemble, ça nous parle. On y ressent des sentiments communs, forts.

Combien de temps avez-vous mis à réaliser ce film, a-t-il été ralenti par le covid ?

Héloïse Pelloquet : Non au contraire, il a pu nous aider à être plus dans l’intimité. Nous avons tourné en avril 2020, il y avait peu de touristes malgré les vacances scolaires, nous étions comme dans un cocon, c’était un tournage très intime. Pour autant, l’écriture d’un film est longue, on a commencé à l’écrire en 2018 je crois.

Comment avez-vous fait naître ce couple de cinéma, avec des gestes de travail très techniques, physiques ?

Cécile de France : Félix n’était pas obligé d’être un pro puisqu’il était en apprentissage, mais il est venu avec nous en stage pour connaître les bons gestes, ceux à ne pas faire, car ça peut être dangereux. Nous avons été une semaine sur un bateau pour apprendre les vrais gestes, c’était important pour Héloïse de filmer la précision de ces gestes, et atteindre la justesse. Cela nous a aidé à construire nos personnages, même si avec Felix, on s’est blessé, on s’est abimé le dos, les mains, et on a pu vraiment se rendre compte que c’est un métier très physique.

Le corps est très important dans ce film, que ce soit dans les scènes d’amour ou justement dans la représentation du métier. Souvent, au cinéma, le corps disparaît, mais là il est vraiment représenté, que ce soit dans des gros plans sur les émotions des personnages, mais aussi dans la représentation du corps, que j’avais perçu dès le scénario, avec un travail sur l’animalité. Héloïse s’intéresse vraiment au jeu du comédien.

Cécile, vous jouez un personnage de femme marin-pêcheur, ce qui est assez rare, comment avez-vous perçu ce personnage à la fois désiré et très masculin dans son quotidien ?

Cécile de France : C’est un personnage brut, anticonformiste, c’est une femme entière. Je trouve ça fort qu’un jeune homme puisse désirer une femme d’âge mûr qui ne soit pas dans les habits de la séduction, qui aille contre la norme, tomber amoureux alors que ça sent le poisson, clairement.

Cécile, vous apparaissez ici dans un 1er long métrage, comment faire ce parti, parlez-nous de la lettre envoyée par Héloïse Pelloquet ?

Cécile de France: Souvent, un premier film c’est très émouvant, on y met les tripes. Dans sa lettre, une des plus belles que j’ai reçue, Héloïse était allée chercher plein de mes personnages et les liait à ce qu’elle voulait faire. Je voulais aussi jouer ce personnage désobéissant. J’avais vu et adoré ses courts métrages et je voulais tourner avec Imane Laurence qui est une de mes actrices préférées au monde.

Félix, comment avez-vous rejoint l’aventure de ce film ? Et comment on aborde le fait de jouer avec Cécile de France ?

Félix Lefebvre : De manière classique, j’ai passé un casting, j’ai rencontré Héloïse et ça a tout de suite matché. Elle m’a accordé sa confiance assez facilement, rapidement et ça m’a donné confiance à moi aussi. Pour jouer avec Cécile de France, on se place devant le miroir et on répète dix fois « je peux y arriver ». Puis, on arrive sur le tournage et on se demande comment on va faire, mais en fait Cécile est très humble, elle te met tout de suite à l’aise, c’est une collègue qui te parle à sa hauteur, il n’y a pas de rapport de force.

Comment s’est passé le tournage sur l’eau, sur un bateau ?

Héloïse Pelloquet : On ne pouvait pas faire semblant de pêcher, on avait des prises de 10 minutes, soit le temps pour remonter une filière. C’était un petit bateau avec une équipe réduite et quand on ne naviguait pas, une partie de l’équipe était dans un bateau à côté. Cela m’a rappelé le travail sur pellicule, que j’avais abordé pour un petit projet, où le temps est précieux, on retrouve l’intensité du moment, on tourne peu de scènes, on est à fond tout de suite.

Vous filmez de nouveau Noirmoutier comme dans vos courts métrages, la pêche également, avez-vous besoin de familiarité pour filmer ?

Héloïse Pelloquet : J’ai effectivement grandi à Noirmoutier, je m’intéresse beaucoup à la pêche, à la mer. La mer est aussi une symbolique parfaite pour un mélo, avec les tempêtes, les houles qui traduisent les états émotionnels des personnages. Pour tourner, j’ai en effet besoin de familiarité, de concret, de mes proches, pour moi ces décors ont une âme. Tourner à domicile, c’est construire un tournage très joyeux, très participatif.

Comment se travaille l’intensité des scènes d’amour dans le film ?

Cécile de France: Avec Félix, on a tous les deux la même manière de travailler, on écoute le boss ! Et quand on est face à un réalisateur avec une vision, c’est très simple. Avec Félix, on a le même rapport à notre corps, comme un outil pour raconter une histoire. Ici, il fallait raconter des scènes d’amour qui sortent de l’ordinaire, différentes de ce qui est filmé d’habitude, des scènes qui montrent la joie, la simplicité.

Héloïse Pelloquet : Les scènes d’amour sont un dialogue de gestes, je me suis interrogée sur la manière de filmer la jouissance féminine, la sexualité féminine. Si j’imagine quel humour elle a, j’imagine aussi dans quelle position elle fait l’amour, chaque geste est écrit, ça raconte les personnages. Je raconte des gens qui s’aiment et les gens qui s’aiment font l’amour.

Lorsque Chiara dit « j’aurai voulu vous garder tous les deux », on pense à Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian …

Héloïse Pelloquet : Oui, c’est une référence. C’est une scène dans le film de Gédiguian d’une sincérité désarmante, oui le personnage trompé souffre, est en colère, mais en même temps il a une réaction douce, j’aime les hommes doux au cinéma. Antoine, dans mon film, a une réaction douce, tolérante, je voulais une fin sans morale, sans jugement.

Qu’est-ce que le film a fait grandir en chacun d’entre vous ?

Cécile de France: Le travail avec les non acteurs. Ils ont une qualité de jeu qu’ils ne fabriquent pas, ça m’a apporté un nouveau rapport au jeu, au réalisme et à l’autre aussi.

Félix Lefebvre : Que c’est important quand on est bien entouré, qu’on sait où l’on va, qu’on se laisse porter par le réalisateur. Concernant les non acteurs, le fait d’arriver à leur endroit de vérité, c’est leur lieu, leur vie, et de ne plus jouer, mais de se laisser transporter dans leur univers.

Héloïse Pelloquet: Je ne sais pas encore ce que je pense du film, il n’est pas encore terminé pour moi, j’attends beaucoup de la réception qu’il aura. Mais j’ai trouvé la question de l’intensité du tournage, de la collectivité, j’ai su faire monter tout le monde dans l’aventure qu’est le film. C’est la manière dont j’ai envie de faire des films et je l’ai déjà trouvée, donc c’est un grand pas.

Meurtres sans ordonnance: entre mort et amitié, une histoire vraie à découvrir sur Netflix

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Meurtres sans ordonnance est le quatrième film du scénariste de Borgen et est sur Netflix depuis le 26 octobre. Le film retrace une histoire d’amitié, mais surtout l’histoire folle d’un tueur en série qui agissait à l’hôpital, en toute discrétion. Le film se recentre alors sur le combat d’Amy, infirmière, pour le faire condamner et surtout, rester en vie.

Apparences

Le réalisateur Tobias Lindholm a écrit le scénario de La Chasse (Thomas Vinterbeg) où il étudiait l’impact d’une rumeur sur la réputation d’un homme « bon ». Avec Meurtres sans ordonnance, il est aussi question d’apparences, puisque pour Charlie passer pour un gentil naïf est capital. La première partie du film s’acharne à faire de Charlie un petit oiseau sans défense, surtout un homme au grand cœur. On semble tout droit partis pour un mélo où Charlie vient en aide à Amy, infirmière elle aussi dévouée, qui est malade et doit élever ses deux filles. Meurtres sans ordonnance est d’abord une histoire d’amitié, de dignité. Pourtant, dans cette première partie, très centrée sur l’hôpital, les gestes répétitifs aussi, la mort rode déjà. La mort envahit l’écran dès la première scène, centrée sur Charlie, où un corps ne peut être réanimé. Le spectateur oublie presque cette première scène tant le film se recentre ensuite sur d’autres enjeux.

Ainsi, quand le premier mort survient dans la nuit d’Amy et Charlie, on ne s’inquiète pas encore. C’est plus tard qu’une logique imparable se met en route, Meurtres sans ordonnance bascule alors dans une autre dimension, plus tendue, où Amy craint pour sa vie (et plus seulement parce qu’elle a un problème cardiaque). Le film reste cependant aussi centré sur l’esprit malade de Charlie qui peine à reconnaître ses torts, tout devant rester parfaitement normal. Pourtant, les gestes ou scènes vues précédemment prennent tout leur sens, même une simple perfusion, et la lecture du film n’en n’est que plus riche.

Arrête ou je continue

Le réalisateur danois s’intéresse à l’enquête et à la place d’Amy dans celle-ci, tout en pointant d’immenses défaillances du système qui font froid dans le dos. Le titre original A good nurse prend alors tout son sens, puisque c’est bien d’Amy qu’il est question comme personnage principal. Meurtres sans ordonnances reste cependant très classique dans sa narration et se focalise sur les relations entres les personnages plutôt que les actes criminels. La violence est insidieuse et éclate d’autant plus, bien que feutrée, qu’elle est portée par l’interprétation des excellents Jessica Chastain, à vif, et Eddie Redmayne, plus inquiétant que jamais. Malgré quelques longueurs, le film tire son épingle du jeu dans la confrontation finale entre les deux personnages, quand Charlie explique qu’il a poursuivi ses méfaits car, malgré l’évidence de la situation, personne ne l’arrêtait.

Bande annonce : Meurtres sans ordonnance

Meurtres sans ordonnance : Fiche technique

Synopsis : Amy, infirmière attentionnée et mère célibataire souffre d’un grave problème cardiaque et se retrouve poussée à bout par des gardes nocturnes éreintantes dans l’unité des soins intensifs où elle travaille. Par chance, elle finit par trouver de l’aide auprès d’un nouveau collègue prévenant et empathique, Charlie. Passant de longues nuits ensemble à l’hôpital, les deux soignants se lient d’une amitié solide et dévouée. Pour la première fois depuis des années, Amy se remet à croire à un avenir pour elle et ses filles. Cependant, quand une série mystérieuse de décès de patients déclenche une enquête qui désigne Charlie comme suspect principal, Amy est obligée de risquer sa vie et la sécurité de ses enfants pour découvrir la vérité.

Réalisation : Tobias Lindholm
Scénario : Krysty Wilson-Cairns d’après l’oeuvre de Charles Graeber
Interprètes : Jessica Chastain , Eddie Redmayne, Malik Yoba
Date de sortie sur Netflix : 26 octobre 2022
Durée : 2h01
Genre : Drame

Arras Film Festival jour 6 : Vivre et laisser mourir

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La mémoire, c’est comme la libido, le temps ne joue pas en sa faveur. Certes, parfois « les souvenirs s’effacent pour une bonne raison », comme le dit Angela Basset dans Strange Days. Mais à d’autres moments, l’injustice de l’histoire et l’usure du long-terme provoquent l’oubli. « Pour aller de l’avant, il faut savoir d’où on vient » : tout le monde a déjà lu cette phrase au moins une fois dans un biscuit chinois. Mais le tableau de bord du jour de l’Arras Film Festival nous rappelle qu’il ne suffit pas de citer les proverbes pour expérimenter leur essence.

C’est mon homme de Guillaume Bureau

Le retour impossible, c’est le cas pratique qui s’impose au film de guerre dès qu’il retourne à la vie civile. Le sujet est posé en quelques plans dans C’est mon homme. Un couple de jeunes mariés pose devant l’objectif de Leila Bekhti, metteuse en scène de leur bulle de bonheur, qui se fissure à la seconde où monsieur révèle sa gueule cassée à la caméra. Impossible d’oublier ce que le miroir nous rappelle tous les jours, sauf quand le cerveau revient à ses réglages d’usines. Ainsi, quand elle pense enfin revoir son mari  jamais revenu du front, elle en retrouve une version qui ne se souvient de rien. Personne, et lui encore moins que les autres n’est sûr qu’il soit vraiment l’homme qu’elle cherche, sauf elle. Entre l’obstination et le déni de réalité, il y a une ligne ténue que Guillaume Bureau ne réussit malheureusement jamais à faire franchir au spectateur. Le manque d’alchimie entre Leila Bekhti et Karim Leklou n’aide pas, encore moins un récit qui avance à vue sans savoir ce qu’il est en train de raconter. C’est mon homme ne sait pas plus qui il est ni où il va que son personnage principal. Sauf peut-être quand Leila Bekhti fait des appels de phare au James Stewart de Vertigo, en forçant la main à la réalité pour la plier à son fantasme. Une piste plus prometteuse que celle du romanesque sans relief dans lequel tombe le film.

Nos Frangins de Rachid Bouchareb

La lucidité, ce n’est pas ce qu’il manque à Rachid Bouchareb avec Nos Frangins. Cette fois, c’est l’affaire emblématique de Malik Oussekine qui croise la caméra du réalisateur d’Indigènes, empêcheur de tourner en rond du récit national s’il en est. Moins ample et ambitieux que ses précédents essais en la matière, Nos Frangins se révèle aussi plus abouti. Le classicisme éloquent d’un Sidney Lumet côtoie un travail sur la mémoire où les images du passé épousent le corps de la fiction pour ne plus former qu’un seul et même récit. Comme le dit lui-même le réalisateur, François Mitterrand et Charles Pasqua sont devenus les seconds rôles de son film sans qu’il n’ait eu à en écrire les dialogues : on n’est pas si loin d’un Aasif Kapadia, et ses portraits conjuguant le passé au présent. Bouchareb croise les régimes d’images pour leur faire raconter la même histoire, à savoir le deuil impossible d’une période qui pèse comme une chape de plomb sur aujourd’hui. Au fond, La France n’est jamais sortie de l’oraison funèbre de Malik Oussekine, ni de l’autre cas beaucoup moins médiatisé de violence policières relaté par le récit. Nos Frangins se révèle un film sur la mémoire bien plus qu’un devoir de mémoire convenu : la différence est de taille, et en fait toute la valeur

Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret

Les Pires ne sont décidément pas ceux que l’on croit, et la réalisatrice Lise Akoka le raconte par l’exemple. Son film dans le film démarre par une séance de casting qui confronte le spectateur en gros plan aux boucs-émissaires des représentations médiatiques. A savoir des gamins et des gamines d’une cité de Dunkerque, qui soumettent le vécu qu’ils portent en bandoulière à la caméra d’un réalisateur belge à la recherche de visages du coin pour son prochain film. Le cinéma-vérité en quête du réel et ses paroles d’Évangile, grand classique de l’essentialisme culturel qui contemple le monde qu’elle ne connait pas dans le confort de ses certitudes esthétiques et morales. Tout ce que repousse Les Pires, qui ne demande jamais à ses acteurs d’incarner autre chose que ce qu’ils ne sont pas. Ici, la spontanéité est une question de travail en amont : le scénario est écrit à la virgule près, et la réalisation ne laisse rien au hasard pour mieux simuler l’improvisation. C’est souvent drôle, humain et assez réfléchi sur lui-même pour mettre en scène ses doutes et questionnements sur le bien-fondé de sa propre démarche. On ne peut pas tout faire au nom de l’art : Lise Akoka remet humblement l’église au milieu du village et la place du cinéma dans l’écosystème qui passe sous sa caméra. Et ce faisant, remet à leurs places et sans être péremptoires les dogmes qui traversent le regard que le spectateur pose sur le monde. Savoir où l’on va n’exclue pas de questionner la route que l’on emprunte pour y arriver, et en l’occurrence Les Pires le revendique haut et fort. Un petit film qui permet au cinéma d’en sortir grandit.

« Shock Corridor » : enfermement physique et mental d’une Amérique aliénée

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Le Mag du Ciné a décidé de consacrer un cycle d’analyses cinématographiques au thème de l’enfermement et/ou l’internement. La présence de Shock Corridor parmi les films retenus par notre rédaction se justifie triplement : par son portrait intrinsèque de l’institution asilaire, par l’enfermement mental de ses personnages et par la volonté, jamais démentie, qu’a Samuel Fuller de faire de chaque interné un réceptacle des démons états-uniens.

L’asile
Le spectateur l’ignore encore, mais le premier plan de Shock Corridor présente la « Rue », un long couloir où les « patients sages » peuvent circuler librement et interagir avec leurs pairs. La caméra de Samuel Fuller se poste dans son axe, sous des néons impersonnels qui convergent, au même titre que les murs adjacents, vers un point de fuite lointain. La lumière est avare, l’image s’accompagne d’une musique anxiogène, les lieux ne sont encore peuplés que de bancs, de portes et de radiateurs. Suffisant pour caractériser un univers hospitalier (comprendre : sanitaire) et inhospitalier (froid et désincarné). Ce qui se dévoile est à la fois un lieu d’ordonnement (les places attribuées à la cantine, les différentes sections asilaires), d’ordonnance (des psychismes, des médicaments) et d’ordre (les infirmiers se substituant souvent aux gardiens).

L’enquête journalistique
Johnny Barrett est reporter au Daily Globe. On le découvre, dans une séquence d’exposition édifiante, répéter un numéro d’acteur pour le moins étonnant : assis, il simule une forme de perversion incestueuse face à un thérapeute filmé en légère contre-plongée. Dans une représentation du journalisme qui tient davantage de Network que de Spotlight, Samuel Fuller met en scène un plumitif ambitieux, prêt à tout, y compris se faire interner, pour décrocher le sacro-saint Pulitzer. Son plan est simple, du moins en apparence : profiter d’un bref séjour à l’asile pour faire parler les rares témoins d’un meurtre non élucidé. Et décrocher ensuite tous les honneurs qui en résulteraient.

Perversion du milieu
Shock Corridor s’avère particulièrement critique quand il s’agit de dépeindre l’Amérique et ses institutions. Le journalisme ne s’embarrasse d’aucun scrupule et se shoote au sensationnalisme. Les tribunaux, aveugles aux manœuvres les plus grotesques, ne se font pas prier pour expédier des individus sains d’esprit dans des hôpitaux psychiatriques. Faussement accusé d’agression par sa fiancée Cathy, qui se présente comme étant sa sœur, Johnny Barrett est ainsi arrêté par la police, jugé par une Cour et interné dans un établissement spécialisé où il va devoir mener une « lutte constante contre la folie ». Là-bas, à travers ses yeux, le spectateur va découvrir l’hydrothérapie, les électrochocs, la danse-thérapie, les tables de contention, les camisoles, les cocktails médicamenteux… Le journaliste doit cohabiter, dans une chambre collective à six lits, avec un chanteur d’opéra raté, obèse, et manifestement obsédé par l’échec. De plus en plus vulnérabilisé par le manque de sommeil, l’enfermement et la violence (contenue ou explicite) de ce milieu d’adoption, il en vient peu à peu à perdre la tête, bien qu’il conserve l’espoir, sans cesse repoussé, de percer à jour les angles morts de l’affaire Sloan.

« Mark Twain n’a pas psychanalysé Huck Finn ou Tom Sawyer ! »
Strip-teaseuse, apparaissant plus souvent dénudée qu’endimanchée, Cathy tient pourtant lieu d’unique personnage positif et raisonnable de Shock Corridor. Elle s’oppose tôt à ce qu’elle qualifie de « projet insensé » et ne semble céder que par amour pour Johnny. Sa référence lucide au Docteur Jekyll et à Mister Hyde prendra finalement tout son sens. Elle devine d’ailleurs avant tous les autres le danger encouru par l’antihéros de Samuel Fuller : « Il commence à croire que je suis réellement sa sœur ! » C’est elle, l’ingénue corrompue, en lutte permanente mais résignée, qui subira tous les contrecoups d’une entreprise vouée à l’échec.

L’asile, c’est l’Amérique
On pourrait discourir des heures durant sur les éclairages sophistiqués de Stanley Cortez (le chef opérateur de La Nuit du chasseur), sur le jeu délicieusement outré de Peter Breck, sur la science du cadre de Samuel Fuller et sa faculté à sculpter des visages expressifs, sur la nervosité de son montage ou sur l’usage tout en contrastes des couleurs pour illustrer les songes des malades qui peuplent son asile. Mais l’essentiel réside ailleurs. Il se trouve d’ailleurs énoncé, de manière tout à fait programmatique, par cette citation introductive du grand tragique grec Euripide : « Ce qu’il veut détruire, Dieu commence par le rendre fou. » Qu’est-ce que Dieu, entendu comme une incarnation du Bien, cherche-t-il à annihiler ? Et quelle est la nature de cette folie qui en annoncerait l’hypothétique destruction ? En clerc, Samuel Fuller fait d’un espace asilaire une version miniaturisée de l’Amérique. Chaque malade, chacune des situations mises en scène semble contenir en creux, en porteur inconscient, les ignominies d’une superpuissance en perdition.

Johnny Barrett, « le journaliste au QI de 140 », imagine que « ce couloir va (le) mener tout droit au Pulitzer ». Il consent, pour y parvenir, à se laisser diagnostiquer une « constitution sexuelle chaotique », voire un état schizophrénique. Il symbolise rapidement dans le récit le désir sexuel (envers sa femme, ou au regard de la prédation des nymphomanes dont il est la victime) et la jalousie qui en découle (les visions de sa fiancée Cathy en surimpression). Stuart, ancien fermier du Sud, dont le dada consisterait à « jouer à la guerre de Sécession », souffre d’un stress post-traumatique lié à la guerre de Corée (par analogies : du Vietnam). Il a été démobilisé avec un blâme à la suite d’accointances avec les communistes. Trent, le seul étudiant noir d’une Université du Sud, est contaminé par la haine des suprémacistes blancs au point de vouer aux gémonies ses propres « frères ». Il arbore une pancarte annonçant qu’« intégration et démocratie sont ennemies » et scandant « les Nègres chez eux ». Après avoir appelé à la traque des Voyageurs de la Liberté et arboré un masque du Ku Klux Klan, il retrouve un peu de lucidité et verbalise ce qui forme « la base de la délinquance, l’origine des lynchages, la maladie transmise génétiquement », à savoir le fait que « ces pauvres enfants à la dérive sont davantage abreuvés d’agressivité que d’amour ». Enfin, le dernier des trois témoins de Johnny, le Docteur Boden, est un ancien Prix Nobel et spécialiste de la bombe atomique retombé à l’âge mental d’un enfant de six ans après avoir pris conscience des usages dévastateurs du nucléaire. Tous souffrent d’un enfermement mental doublant l’internement physique. Et ce sont les pages noires de l’Amérique, décidément perçue avec véhémence, qui semblent en être l’incubateur. À cet égard, Shock Corridor apparaît comme un film grinçant, particulièrement dérangeant, extirpant avec force le spectateur du confort cotonneux du divertissement, et s’inscrivant de ce fait dans les pas d’un The Intruder (Roger Corman), sorti quelques mois plus tôt.

La caverne platonicienne
Pour comprendre l’allégorie de la caverne de Platon, il faut se figurer des individus attachés face à un mur et ne percevant le monde extérieur qu’à travers les échos d’une grotte et les ombres que projettent sur ses parois quelques filets de lumière. Les perceptions en ressortent forcément tronquées, altérées, dénaturées. Tout, dans Shock Corridor, laisse à penser que Johnny Barrett se trouve dans un état proche de celui des prisonniers de la caverne platonicienne. Les traitements auxquels on le soumet, son environnement constitué d’ombres tapageuses, de cris, de pleurs et de gestes désordonnés, les privations (sociales, physiologiques) contribuent à brouiller ses sens, à diluer son identité, à mettre à mal ses capacités cognitives. Platon explique que la connaissance impose aux anciens prisonniers de cette caverne une forme de souffrance. C’est celle de celui qui a vécu dans la pénombre et se trouve soudainement aveuglé par un soleil irradiant en s’en échappant. Pour Johnny Barrett, cette enfermement dans la caverne aboutit à une découverte impossible à admettre : quand le Docteur Boden lui expose le portrait qu’il lui a inspiré, il entre dans une colère incontrôlable synonyme de démence. Cette dernière se verra un peu plus tard objectivée par une séquence finale au cours de laquelle l’asile est emporté par une pluie torrentielle et un orage grondant.

L’enfermement dans Shock Corridor

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Johnny veut se faire interner pour identifier l’assassin de Sloan. Cathy souffre profondément de cette décision, dont elle se rendra pourtant complice. Ce plan la présente affligée, enfermée dans le cadre d’un miroir, sur lequel trône un cliché de son fiancé. Déjà, les deux protagonistes ne sont plus que des représentations : on perçoit l’affliction de Cathy à travers son reflet, on fige Johnny dans un idéal photographique que Samuel Fuller ne montrera jamais à l’écran.

 

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À peine son projet initié que Johnny est déjà assailli de visions. Cathy lui apparaît en songes (en surimpression à l’écran), exacerbant son désir pour elle et sa jalousie à l’endroit des autres hommes. L’enfermement mental se met en branle.

 

shock-corridor-iiiJohnny se trouve – littéralement – au centre des convoitises. Les nymphomanes forment un cercle autour de lui. Il n’y a plus d’échappatoire. Elles agissent telle une meute prête à fondre sur sa proie.

 

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Johnny refuse de sortir d’une caverne platonicienne dans laquelle il se maintient lui-même prisonnier. Le Docteur Boden lui tend un miroir (un portrait) contre lequel il va violemment s’insurger.

 

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Le faux interné, souffrant d’une maladie mentale inventée de toutes pièces, est maintenant sous camisole. Il a perdu la raison dans une institution pourtant précisément conçue pour aider ses patients à la recouvrer.

 

Bande-annonce

L’Astronaute : Fly us to the moon

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L’exploration spatiale ne fait plus rêver. Certes, Thomas Pesquet répond très bien aux questions qu’on lui pose. Mais le nerf de la guerre l’emporte largement sur la popularité des fantassins qui nourrissent les premières pages. Hier, chacun de leur côté du mur, Youri Gagarine et Neil Armstrong transportaient l’imaginaire collectif dans leur épopée hors-sol. Depuis, Elon Musk, Jeff Bezos et leurs copains sont arrivés, et ont exproprié l’espace de l’espèce à grand coups de voyages pour ultra-VIP. Dans un tel contexte, même le plus déterminé des outsiders ne saurait trouver son chemin sur l’autoroute privée des milliardaires. Enfin, ça c’était avant L’Astronaute.

C’est le cas et c’est peu de le dire, L’Astronaute est un film qui tombe du ciel. Le sujet déjà : un postulant recalé au LESA (la NASA française) construit dans son coin la fusée qui est censée l’emmener dans l’espace. On dirait un film des frères Coen, le second rôle d’un Farrelly Bros, où n’importe quelle comédie sur des lunatiques bercés trop près du mur qui s’accrochent à l’impossible au nez et à la barbe des quolibets de leur entourage et du spectateur. L’important c’est pas de le faire, c’est d’y croire. Nicolas Giraud balaie l’argument d’un revers de la main : j’y crois pour le faire.

Et on lui donne bien plus que le bénéfice du doute dès les premières images. L’atmosphère solennelle, presque de recueillement qui se dégage de la mise en place nous met sur la voie. On n’est pas là pour rigoler, car lui n’est pas là pour ça non plus. Jim a passé l’étape du regard des autres et de ses proches depuis longtemps. Tous les passionnés le savent : suivre ses rêves envers et contre tout, c’est déclarer forfait au concours de popularité sociale et passer quelques soirées en tête à tête avec ses hypothèses. Flamme qui brule ne s’éteint pas au premier coup de vent, et le blindage de Jim est proportionnel à l’énormité de son objectif : aller dans l’espace en indépendant. Même Rocky Balboa n’a jamais eu à enjamber une marche aussi haute.

Le récit d’outsider le plus incroyable jamais conté ne pouvait décemment pas avoir les pieds sur terre. Le spectateur non plus, emporté dans cette route jalonnée d’obstacles vers les étoiles. Tout ce que L’Astronaute propose de contre-intuitif vis-à-vis du genre abordé sur le papier se révèle d’une évidence absolue de la première à la dernière image. Notamment ce climax qui craque le cryptage du Mac Guffin pour faire la mise au point sur tout ce que le spectateur avait déjà embrassé auparavant. Une leçon de cinéma du scénario à la mise en scène, dont la délicatesse teintée de pudeur ne force jamais la réserve qu’entretient ce personnage qui a besoin de quitter la Terre habitable pour se connecter enfin à l’humanité.

Les plus grands films n’ont besoin que d’une image sur ce que le spectateur savait sans pouvoir y mettre de mots jusqu’à présent. Or, ce d’ores et déjà très grand film sur le deuil nous le murmure à haute voix, les grandes épopées sont universelles parce qu’elles sont racontées pour résonner dans l’intime du spectateur et le conduire à la catharsis. On ne saurait dire autre chose que merci, et célébrer le premier chef-d’œuvre de l’Arras Film Festival 2022.

L’Astronaute de Nicolas Giraud : Fiche Technique

Scénario : Nicolas Giraud et Stéphane Cabel
Avec Nicolas Giraud, Mathieu Kassovitz, Hélène Vincent, Bruno Lochet, Ayumi Roux, Hippolyte Girardot, Jérémie Renier, Carole Trévoux, Jean-Henri Compère, Féodor Atkine Nicolas Giraud, Mathieu Kassovitz, Hélène Vincent, Hippolyte Girardot, Bruno Lochet, Ayumi Roux, Carole Trévoux..
Images : Renaud Chassaing
Musique : Superpoze
Montage : Loïc Lallemand
Production : Christophe Rossignon, Philip Boëffard
Producteurs : Christophe Rossignon et Philip Boëffard
Distribution France : Diaphana Distribution
sortie le 15 février 2023

Deuxième génération : les secrets de son père

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Dessinateur par passion (habitué du dessin de presse), Michel Kichka a longtemps tergiversé avant de se lancer dans la BD pour dire ce qui lui tient à cœur dans son histoire familiale marquée par les horreurs de la Shoah. Une retenue à l’image de celle de son père, ancien déporté à Auschwitz (il arriva ensuite à Buchenwald après la marche de la mort), qui ne commença à en parler qu’en réaction à un nouveau malheur familial.

Michel Kichka a vécu son enfance en Belgique. Né en 1954, il est le deuxième d’une famille de quatre enfants. Seul rescapé des camps de toute sa famille, son père évitait régulièrement le sujet, au moins frontalement. Il ne voulait pas raconter comment cela se passait dans le camp d’Auschwitz. Par contre, il mettait beaucoup de choses sur le compte de ce qu’il avait supporté là-bas, rappelant à l’occasion qu’il n’avait jamais été malade, ne montrait jamais ses points faibles et se taisait pour ne pas se faire remarquer. De retour en Belgique, il donna à ses enfants les prénoms des disparus, les considérant comme autant de victoires contre les Nazis. Ceci dit, même s’il était de confession juive, il n’était pas croyant, il leur donna donc l’éducation en conséquence. Cela valut au petit Michel quelques moments de confusion qui donnent un ton particulier à cette BD qui ne recherche pas l’apitoiement. Michel Kichka cherche avant tout à comprendre comment les choses ont pu s’enchainer, parce que si son père n’a longtemps rien raconté, lui-même a néanmoins subi pendant son enfance les conséquences de ce que son père avait supporté à Auschwitz. Du comportement particulier de son père en famille, on peut retenir qu’il se réjouissait de chaque soupe par comparaison avec ce qu’il pouvait manger à Auschwitz, qu’il se plaignait de beaucoup de choses parce qu’il pouvait enfin dire ce qu’il pensait, etc. Enfin, il fixait des objectifs ambitieux pour Michel à l’école, car lui-même n’avait pas pu finir ses études à cause de la guerre. Aux yeux d’enfant de Michel, Hitler apparaissait comme le méchant qui avait fait des misères à son père pendant la guerre. Bien entendu, en refusant d’évoquer son internement à Auschwitz dans le détail, le père de Michel cherchait à protéger sa famille et plus particulièrement ses enfants. Le passé à Auschwitz n’était donc pas complètement occulté, mais ce n’était jamais le bon moment pour en parler. Cela fait de Michel Kichka le représentant typique de la deuxième génération (titre parfaitement adapté) qui subissait la Shoah par contrecoup, n’en découvrant les détails que par les livres que son père entassait et conservait. On note quand même que Michel ne se plaint jamais d’avoir eu une enfance triste ou pénible. L’ambiance familiale n’était pas mauvaise et il évoque un certain nombre d’anecdotes amusantes comme on peut en trouver dans bien des familles. De plus, il a été interne pendant de nombreuses années, ce qui lui a permis de connaître autre chose que le milieu familial et lui vaut quelques souvenirs qui agrémentent la BD.

Revirement d’attitude

Ceci dit, même adulte vivant en Israël comme mari et père de famille, les années de son père à Auschwitz continuaient d’obséder Michel. Il fallut donc un drame familial pour faire évoluer la situation. Très marqué ce jour-là, son père commença à raconter, de façon totalement inattendue. Dès lors, il ne pensa plus qu’à ça, au point d’en faire un livre de souvenirs et d’emmener plusieurs fois par an des groupes de jeunes à Auschwitz, pour témoigner et faire son possible pour que ce genre de drame ne se reproduise pas. Ce faisant, le père de Michel révèle un défaut personnel, en se montrant relativement égoïste, considérant que seul compte son témoignage et négligeant ce dont ses enfants et sa famille pourraient avoir besoin. Michel Kichka ne fait donc pas de son père un saint ou un intouchable. Lui-même se montre capable de cacher un point fondamental à ses parents et de grandement culpabiliser en gardant pour lui une information qui finalement lui fait du bien.

Un album bien conçu

Michel Kichka propose une œuvre bien dans la lignée de l’esprit du roman graphique, en parlant de lui et de sa famille. Dans un beau noir et blanc et avec un style plaisant et élégant (à l’image de l’illustration de couverture) et avec une réelle fantaisie qui lui permet de montrer un savoir-faire indéniable dans l’art de mettre en image tout ce qu’il a en tête, il réalise un album agréable à parcourir, malgré un sujet difficile et maintes fois traité. La période traumatisante de la guerre et du camp d’Auschwitz n’envahit pas les pages, mais n’est pas négligée non plus, parce qu’il faut quand même faire comprendre pourquoi son père a été traumatisé. Michel Kichka fait sentir comment et pourquoi sa manière d’appréhender la Shoah a évolué depuis sa petite enfance. Petit reproche quand même, l’album se présente – surtout dans les premières parties – comme une succession d’épisodes illustrant quelques souvenirs de famille, plutôt que comme une histoire scénarisée classique. Par contre, l’émotion est souvent au rendez-vous, de même que l’humour. D’ailleurs, il faut une grande force de caractère à mon avis pour plaisanter comme la famille Kichka à la fin, en alignant les jeux de mots en rapport avec l’univers concentrationnaire et en rire de bon cœur. Il s’agit probablement d’un héritage de la force de caractère qui a permis au père de Michel de sortir vivant de cette terrible épreuve. À noter que l’album a fait son effet au point de se voir adapté au cinéma sous la forme d’un film d’animation : Les secrets de mon père (Véra Belmont), sorti le 21 septembre 2022.

Deuxième génération, Michel Kichka
Dargaud, avril 2012

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3.5

« La Grande Encyclopédie visuelle de l’Histoire » : de la préhistoire à l’époque moderne

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Les éditions Gallimard publient La Grande Encyclopédie visuelle de l’Histoire, un beau-livre cartonné, dos rond et grand format (252 x 301), destiné aux jeunes lecteurs à partir de dix ans. D’une grande richesse iconographique (environ 1000 images), recouvrant pas moins de 130 périodes à travers des doubles pages didactiques rédigées par des spécialistes, cette encyclopédie se caractérise par des synthèses textuelles et visuelles efficaces et par son découpage intuitif en six chapitres chronologiques.

Avant que Francis Fukuyama ne consacre implicitement les États-Unis en sonnant, un peu tôt, la fin de l’histoire, le cheminement a été long : les expéditions de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci vers une terre inexplorée, l’apprivoisement du Nouveau-Monde et l’établissement des treize colonies britanniques, la Déclaration d’Indépendance, la conquête de l’Ouest, l’esclavagisme, la Guerre de Sécession, les deux conflits mondiaux, la crise financière de 1929, le boom économique, les tensions géopolitiques avec l’URSS… Cet exemple illustre très bien en quoi cette Grande Encyclopédie visuelle de l’Histoire tire toute sa pertinence : elle permet, en un ou plusieurs chapitres compassés (deux pages, invariablement), de passer en revue un sujet, une période ou un événement donnés, et parfois d’en suivre l’évolution à travers le temps long. Bien que les enjeux les plus récents (de la montée des fascismes à la crise de la Covid-19) apporteront probablement peu d’éléments nouveaux aux lecteurs initiés, les périodes les plus anciennes – de la naissance de l’humanité à l’essor du commerce ou l’expansion des empires – ne manqueront pas de remettre en perspective des faits parfois quelque peu oubliés. De la naissance de la démocratie dans la Grèce antique à la civilisation Maya, de la grande peste et ses masques à bec sophistiqués aux révolutions industrielles, des Lumières aux grandes luttes sociales, l’encyclopédie regroupe des thèmes d’une grande pluralité, touchant à la politique, l’économie, la technologie, la société civile, les idées ou encore la santé.

Il y a six millions d’années, un groupe de grands singes marchant debout s’est distingué en Afrique. Les homininés y trouvent leurs origines. Mais l’homme moderne ne quitte sa terre natale pour l’Asie qu’il y a environ 100 000 ans. Cette échelle de temps significative est à mettre en parallèle avec un développement humain qui va ensuite aller en s’accélérant. La maîtrise des premiers outils et du feu, la sédentarisation concomitante à la découverte de l’agriculture, la croissance et la modernisation des villes, les énergies fossiles ou les machines révolutionnant la vie quotidienne et le travail industriel : en quelques siècles, le bond en avant apparaît gigantesque. Des groupes sociaux divers – esclaves, femmes, minorités – obtiennent bientôt de nouveaux droits, tandis que la culture dont l’éclosion date d’il y a 45 000 ans fait l’objet de récentes (re)découvertes, scientifiques, académiques, médiatiques et/ou muséales. Cette culture prend des formes diverses ; elle passe par des inventeurs telles que Leonard De Vinci, par des progrès tels que l’écriture ou la roue, par des propositions artistiques comme les dessins dans les grottes ou les reliques des civilisations anciennes. L’ouvrage accorde une large place à tous ces sujets. Il revient par exemple sur l’évolution de l’alphabet, sur l’apparition de la monnaie, sur les apports scientifiques des Arabes (médecine, astronomie, physique, mathématiques) ou encore sur l’héritage gréco-romain, politique et philosophique, mais aussi plus global, puisqu’il inclut des institutions (notamment démocratiques et militaires) et des considérations architecturales (on songe aux fortifications).

Sur la scission de l’Empire byzantin en 395, l’invention de la poudre à canon en Chine il y a 1200 ans, les premières croisades opposant musulmans et chrétiens au Proche-Orient pour la conquête de Jérusalem en 1096, le redoutable Empire mongol au 13e siècle (sous Gengis Khan) ou les heurts militaires du XXe siècle, La Grande Encyclopédie visuelle de l’Histoire se veut particulièrement prolixe. Entre les lignes, c’est un monde en mutation constante, souvent alimentée par les conflits, qui se dessine. On le sait, l’épidémiologie moderne doit beaucoup à la Guerre de Sécession et à l’Administration coloniale britannique, la Sécurité sociale française aux conflits mondiaux, la modernisation du Japon aux peurs engendrées par les bateaux noirs américains au milieu du XIXe siècle, l’énergie nucléaire aux recherches scientifiques menées durant la Seconde guerre mondiale… De tout temps, les antagonismes et leurs conséquences armées et diplomatiques ont servi d’incubateurs aux grands bouleversements mondiaux. Si cette encyclopédie en atteste amplement, elle ne néglige pas non plus les avancées induites par les routes commerciales, les progrès de la médecine (Pasteur, les nouveaux anesthésiants) ou de la mobilité (voitures, avions, trains). À chaque fois, c’est avec pédagogie et à la faveur de nombreuses illustrations que cet ouvrage entend initier le lecteur à l’Histoire, complexe mais passionnante, de notre monde.

La Grande Encyclopédie visuelle de l’Histoire, ouvrage collectif
Gallimard, octobre 2022, 320 pages

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« UltraMega » : si tapageur, tellement raffiné

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S’inscrivant dans les genres Tokusatsu et Kaiju, UltraMega, de James Harren, s’ajoute au catalogue des éditions Delcourt. Inventif sur le plan graphique, gore sans toutefois renoncer à l’humour, l’album dépeint un monde désenchanté et ségrégationné où Pacific Rim aurait croisé Ultraman.

« Ce n’est pas un individu gargantuesque qui nous sauvera, mais notre communauté. Avec des hommes qui devront seulement être assez grands pour travailler sur la chaîne de production. » Pourtant, quand des monstres gigantesques et protéiformes se mettent à assiéger les métropoles, l’humanité se repose dans un premier temps sur trois UltraMega recrutés par une entité cosmique mystérieuse et capables d’opposer une résistance coriace à ces assaillants. Les individus les plus ordinaires, dans une dualité très carpenterienne, s’avèrent porteurs, sans le savoir, d’un virus pouvant les transformer soudainement en kaijus. Les UltraMega possèdent quant à eux la capacité de révéler, à leur contact, cette seconde nature profondément enfouie. Le récit de James Harren va cependant rapidement quitter cette voie balisée pour s’intéresser au sort de Noah, fils orphelin du dernier UltraMega, et rejeté d’une ville sécurisée car suspecté d’être contaminé, comme des milliers d’autres personnes.

Le lecteur découvre alors, après les décors post-apocalyptiques et les rues engluées du sang coagulé des monstres, une forme d’apartheid sécuritaire. Noah et son clan sont approvisionnés une fois par an par les autorités. Ils vivotent tant bien que mal, quand ils ne se livrent pas à une guerre par procuration, à travers des drones synchronisés à des casques VR. Le sentiment général n’est guère à la fête. « On bouffe de la merde dans ce cimetière pendant que le royaume kaiju recrute des gens que je croyais être mes amis. » Sépulcral malgré ses lignes tapageuses et ses jets d’encre en pagaille, UltraMega se poste à la remorque d’un jeune écorché vif, aspirant à venger son père et à redonner de la dignité à une humanité en déshérence. Les planches colorées et leurs représentations mi-horrifiques mi-iconiques ne constituent à cet égard qu’un versant de l’album de James Harren, dont Image Comics a tôt saisi le caractère fascinant. Car à travers Noah apparaît une tension dramatique et des aspérités psychologiques propres à donner tout son allant au comics.

Avec un cadre hors du temps et de l’espace, fort de ses ressorts lovecraftiens et spectaculaires, UltraMega est serti de planches sophistiquées et de références – du Colisée romain jusqu’à Dexter Morgan et son baptême dans le sang. À travers le dernier guerrier actif, il interroge les lignes de tension entre impératifs super-héroïques et contraintes familiales. Et si Noah se montre précieux pour les traumatismes dont il est porteur, les kaijus et leurs suppôts le sont tout autant au regard des systèmes hiérarchiques qui président à leur destinée. Le reste n’est qu’une question de souffle – épique – et d’imagination – sans rivage. Ainsi, les batailles haletantes et les créatures indicibles se succèdent sans discontinuer. UltraMega constitue donc un pari plus que réussi, dans ses aspects les plus frénétiques comme dans l’introspection de ses protagonistes.

UltraMega, James Harren
Delcourt, octobre 2022, 216 pages

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4

La « Confession inachevée » de Marilyn Monroe

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Les éditions Robert Laffont publient la traduction française de la déchirante Confession inachevée de Marilyn Monroe. De quoi découvrir, sans fard, les dessous d’une célébrité sur laquelle toutes les histoires, y compris les plus loufoques, ont circulé.

Née Norma Jeane Mortenson, Marilyn Monroe, comprise ici comme un alter ego public, ne constitue que l’une des deux faces d’une pièce qui ne cesse de tournoyer, présentant successivement l’ivresse de la gloire et son revers, une mélancolie qui se double de solitude. Car de cette Confession inachevée livrée sans pudeur au scénariste et dramaturge Ben Hecht ressort cette impression tenace : toutes les expériences hollywoodiennes et amoureuses vécues par Marilyn Monroe ont été conditionnées, en totalité ou pour partie, par des traumatismes d’enfance inconsolables – et sur lesquels la comédienne s’épanche sans toutefois, manifestement, prendre la pleine mesure de leur caractère déterministe. Comment mieux expliquer ce besoin criant de se montrer et de figurer au centre des attentions, si ce n’est à la lumière d’une enfance trimballée de foyer en foyer, où un facteur faisait office de père contre quelques dollars, où des « oncles » et des « tantes » remplissaient les vides laissés par une mère absente, puis passablement diminuée ? Marilyn Monroe déclare d’ailleurs avoir ressenti, durant des cérémonies religieuses à l’Église, l’envie irrépressible de se mettre à nu, au sens littéral du terme, pour hurler son existence à ceux qui l’entouraient. Elle raconte aussi comment la nudité pouvait être assimilée dans son chef à une manière de se débarrasser de tous les signes distinctifs d’une condition sociale modeste, et de se mettre à la hauteur de n’importe quelle autre femme. Elle revient enfin sur la fascination qu’elle s’est mise à exercer sur les autres, à 13 ans à peine, quand elle a porté pour la première fois le pull d’une amie, un peu trop serré pour sa poitrine déjà généreuse.

À bien des égards, cette Confession inachevée a quelque chose de déchirant. Il faut se figurer cette jeune Norma, encore enfant, obnubilée par le portrait d’un homme présenté comme étant son père. Cette gamine qui tourne le regard vers les néons de la RKO en espérant, secrètement, y trouver de quoi assouvir ses besoins d’accomplissement et ses envies de popularité. Cette même femme, des années plus tard, assistera médusée à des soirées au cours desquelles des hommes riches parient et font passer de poche en poche des liasses de billets, alors qu’elle-même a connu dans sa jeunesse l’indigence et les files d’attente indignes pour s’approprier quelques sacs de pain rassis. Il est difficile, en tout état de cause, de ne pas évoquer la tragédie quand on se penche sur la vie de cette étoile hollywoodienne partie trop tôt – 36 ans, des suites d’une intoxication aux médicaments. Une « blonde pneumatique » jalousée par les autres femmes, abîmée par les hommes, à la fois adulée et malmenée par les industries du cinéma et de la presse, capables du meilleur – l’agent Johnny Hyde veillait sur elle avec bienveillance et amour, John Huston l’a fascinée – comme du pire – les commentaires désobligeants de Joan Crawford à propos de son comportement à la cérémonie des Oscars, les tentatives d’agression sexuelle, les avanies d’un général de l’armée…

Une grande incompréhension semble régner autour du personnage et de la personne de Marilyn Monroe. Ce n’est évidemment pas un hasard si d’autres sex-symbols, telles que Brigitte Bardot, ont connu des expériences similaires. Et c’est d’autant moins surprenant si l’on considère que la comédienne de Sept ans de réflexion était capable de se réjouir de la liturgie qui accompagnait ses entrées en scène tardives lors des soirées mondaines tout en exprimant sans réserve l’ennui et l’inconfort qu’elle ne manquait pas de ressentir dans ces lieux feutrés où tout lui paraissait réglé comme du papier à musique. En amour aussi, ses attentes rencontraient rarement celles des hommes. Elle épouse James Dougherty avant tout pour éviter un retour à l’orphelinat. Elle estime profondément Johnny Hyde, dont elle ne doute aucunement de la sincérité, mais se montre incapable de lui témoigner en retour le moindre amour authentique. Elle s’amuse de l’effet de sidération qu’elle provoque auprès des hommes sans même songer un instant à une quelconque dimension sexuelle, pourtant bien tangible en arrière-plan. Marilyn Monroe représentait en quelque sorte l’opportunité à travers laquelle Norma Jeane Mortenson pouvait enfin s’accomplir : celle qui avait faim était désormais invitée dans les meilleurs restaurants par des hommes plus ou moins entreprenants, celle qui souhaitait être remarquée faisait maintenant les gros titres des journaux et suscitait tour à tour désir, jalousie et indignation, celle qui devait prendre son bain dans une eau déjà souillée par une demi-douzaine de personnes jouissait dorénavant de cachets inespérés. Et bien consciente de ses vulnérabilités (notamment dans la comédie), elle s’échinait à s’améliorer au quotidien, en prenant des cours, en compulsant les ouvrages spécialisés, en répétant inlassablement.

Illustré de plusieurs dizaines de photographies, Confession inachevée comporte une postface permettant de recontextualiser les clichés intégrés à son corpus. L’ouvrage est un testament puissant, souvent douloureux, sur une femme tout en fêlures dont le milieu d’adoption, sous ses dehors de lustre et d’ivresse, n’a fait qu’accentuer la vulnérabilité. Quand cela ne transparaît pas avec évidence, on le devine sans mal entre les lignes. Des lignes passionnantes, qui permettent au lecteur d’adopter le point de vue d’une icône de Hollywood et de son temps, sur laquelle tout et son contraire ont été dits. À cette aune, on ne peut que saluer la parution en français d’un ouvrage introspectif jetant un filet de lumière dans la pénombre des apparences.

Confession inachevée, Marilyn Monroe
Robert Laffont, novembre 2022, 256 pages

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4.5