Deuxième génération : les secrets de son père

Dessinateur par passion (habitué du dessin de presse), Michel Kichka a longtemps tergiversé avant de se lancer dans la BD pour dire ce qui lui tient à cœur dans son histoire familiale marquée par les horreurs de la Shoah. Une retenue à l’image de celle de son père, ancien déporté à Auschwitz (il arriva ensuite à Buchenwald après la marche de la mort), qui ne commença à en parler qu’en réaction à un nouveau malheur familial.

Michel Kichka a vécu son enfance en Belgique. Né en 1954, il est le deuxième d’une famille de quatre enfants. Seul rescapé des camps de toute sa famille, son père évitait régulièrement le sujet, au moins frontalement. Il ne voulait pas raconter comment cela se passait dans le camp d’Auschwitz. Par contre, il mettait beaucoup de choses sur le compte de ce qu’il avait supporté là-bas, rappelant à l’occasion qu’il n’avait jamais été malade, ne montrait jamais ses points faibles et se taisait pour ne pas se faire remarquer. De retour en Belgique, il donna à ses enfants les prénoms des disparus, les considérant comme autant de victoires contre les Nazis. Ceci dit, même s’il était de confession juive, il n’était pas croyant, il leur donna donc l’éducation en conséquence. Cela valut au petit Michel quelques moments de confusion qui donnent un ton particulier à cette BD qui ne recherche pas l’apitoiement. Michel Kichka cherche avant tout à comprendre comment les choses ont pu s’enchainer, parce que si son père n’a longtemps rien raconté, lui-même a néanmoins subi pendant son enfance les conséquences de ce que son père avait supporté à Auschwitz. Du comportement particulier de son père en famille, on peut retenir qu’il se réjouissait de chaque soupe par comparaison avec ce qu’il pouvait manger à Auschwitz, qu’il se plaignait de beaucoup de choses parce qu’il pouvait enfin dire ce qu’il pensait, etc. Enfin, il fixait des objectifs ambitieux pour Michel à l’école, car lui-même n’avait pas pu finir ses études à cause de la guerre. Aux yeux d’enfant de Michel, Hitler apparaissait comme le méchant qui avait fait des misères à son père pendant la guerre. Bien entendu, en refusant d’évoquer son internement à Auschwitz dans le détail, le père de Michel cherchait à protéger sa famille et plus particulièrement ses enfants. Le passé à Auschwitz n’était donc pas complètement occulté, mais ce n’était jamais le bon moment pour en parler. Cela fait de Michel Kichka le représentant typique de la deuxième génération (titre parfaitement adapté) qui subissait la Shoah par contrecoup, n’en découvrant les détails que par les livres que son père entassait et conservait. On note quand même que Michel ne se plaint jamais d’avoir eu une enfance triste ou pénible. L’ambiance familiale n’était pas mauvaise et il évoque un certain nombre d’anecdotes amusantes comme on peut en trouver dans bien des familles. De plus, il a été interne pendant de nombreuses années, ce qui lui a permis de connaître autre chose que le milieu familial et lui vaut quelques souvenirs qui agrémentent la BD.

Revirement d’attitude

Ceci dit, même adulte vivant en Israël comme mari et père de famille, les années de son père à Auschwitz continuaient d’obséder Michel. Il fallut donc un drame familial pour faire évoluer la situation. Très marqué ce jour-là, son père commença à raconter, de façon totalement inattendue. Dès lors, il ne pensa plus qu’à ça, au point d’en faire un livre de souvenirs et d’emmener plusieurs fois par an des groupes de jeunes à Auschwitz, pour témoigner et faire son possible pour que ce genre de drame ne se reproduise pas. Ce faisant, le père de Michel révèle un défaut personnel, en se montrant relativement égoïste, considérant que seul compte son témoignage et négligeant ce dont ses enfants et sa famille pourraient avoir besoin. Michel Kichka ne fait donc pas de son père un saint ou un intouchable. Lui-même se montre capable de cacher un point fondamental à ses parents et de grandement culpabiliser en gardant pour lui une information qui finalement lui fait du bien.

Un album bien conçu

Michel Kichka propose une œuvre bien dans la lignée de l’esprit du roman graphique, en parlant de lui et de sa famille. Dans un beau noir et blanc et avec un style plaisant et élégant (à l’image de l’illustration de couverture) et avec une réelle fantaisie qui lui permet de montrer un savoir-faire indéniable dans l’art de mettre en image tout ce qu’il a en tête, il réalise un album agréable à parcourir, malgré un sujet difficile et maintes fois traité. La période traumatisante de la guerre et du camp d’Auschwitz n’envahit pas les pages, mais n’est pas négligée non plus, parce qu’il faut quand même faire comprendre pourquoi son père a été traumatisé. Michel Kichka fait sentir comment et pourquoi sa manière d’appréhender la Shoah a évolué depuis sa petite enfance. Petit reproche quand même, l’album se présente – surtout dans les premières parties – comme une succession d’épisodes illustrant quelques souvenirs de famille, plutôt que comme une histoire scénarisée classique. Par contre, l’émotion est souvent au rendez-vous, de même que l’humour. D’ailleurs, il faut une grande force de caractère à mon avis pour plaisanter comme la famille Kichka à la fin, en alignant les jeux de mots en rapport avec l’univers concentrationnaire et en rire de bon cœur. Il s’agit probablement d’un héritage de la force de caractère qui a permis au père de Michel de sortir vivant de cette terrible épreuve. À noter que l’album a fait son effet au point de se voir adapté au cinéma sous la forme d’un film d’animation : Les secrets de mon père (Véra Belmont), sorti le 21 septembre 2022.

Deuxième génération, Michel Kichka
Dargaud, avril 2012

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3.5

Festival

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