« UltraMega » : si tapageur, tellement raffiné

S’inscrivant dans les genres Tokusatsu et Kaiju, UltraMega, de James Harren, s’ajoute au catalogue des éditions Delcourt. Inventif sur le plan graphique, gore sans toutefois renoncer à l’humour, l’album dépeint un monde désenchanté et ségrégationné où Pacific Rim aurait croisé Ultraman.

« Ce n’est pas un individu gargantuesque qui nous sauvera, mais notre communauté. Avec des hommes qui devront seulement être assez grands pour travailler sur la chaîne de production. » Pourtant, quand des monstres gigantesques et protéiformes se mettent à assiéger les métropoles, l’humanité se repose dans un premier temps sur trois UltraMega recrutés par une entité cosmique mystérieuse et capables d’opposer une résistance coriace à ces assaillants. Les individus les plus ordinaires, dans une dualité très carpenterienne, s’avèrent porteurs, sans le savoir, d’un virus pouvant les transformer soudainement en kaijus. Les UltraMega possèdent quant à eux la capacité de révéler, à leur contact, cette seconde nature profondément enfouie. Le récit de James Harren va cependant rapidement quitter cette voie balisée pour s’intéresser au sort de Noah, fils orphelin du dernier UltraMega, et rejeté d’une ville sécurisée car suspecté d’être contaminé, comme des milliers d’autres personnes.

Le lecteur découvre alors, après les décors post-apocalyptiques et les rues engluées du sang coagulé des monstres, une forme d’apartheid sécuritaire. Noah et son clan sont approvisionnés une fois par an par les autorités. Ils vivotent tant bien que mal, quand ils ne se livrent pas à une guerre par procuration, à travers des drones synchronisés à des casques VR. Le sentiment général n’est guère à la fête. « On bouffe de la merde dans ce cimetière pendant que le royaume kaiju recrute des gens que je croyais être mes amis. » Sépulcral malgré ses lignes tapageuses et ses jets d’encre en pagaille, UltraMega se poste à la remorque d’un jeune écorché vif, aspirant à venger son père et à redonner de la dignité à une humanité en déshérence. Les planches colorées et leurs représentations mi-horrifiques mi-iconiques ne constituent à cet égard qu’un versant de l’album de James Harren, dont Image Comics a tôt saisi le caractère fascinant. Car à travers Noah apparaît une tension dramatique et des aspérités psychologiques propres à donner tout son allant au comics.

Avec un cadre hors du temps et de l’espace, fort de ses ressorts lovecraftiens et spectaculaires, UltraMega est serti de planches sophistiquées et de références – du Colisée romain jusqu’à Dexter Morgan et son baptême dans le sang. À travers le dernier guerrier actif, il interroge les lignes de tension entre impératifs super-héroïques et contraintes familiales. Et si Noah se montre précieux pour les traumatismes dont il est porteur, les kaijus et leurs suppôts le sont tout autant au regard des systèmes hiérarchiques qui président à leur destinée. Le reste n’est qu’une question de souffle – épique – et d’imagination – sans rivage. Ainsi, les batailles haletantes et les créatures indicibles se succèdent sans discontinuer. UltraMega constitue donc un pari plus que réussi, dans ses aspects les plus frénétiques comme dans l’introspection de ses protagonistes.

UltraMega, James Harren
Delcourt, octobre 2022, 216 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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