Penser le monde comme des « Enfants de Platon »

Ouvrage collectif placé sous la direction de Nathalie Monnin, Enfants de Platon s’approprie la pensée platonicienne pour radiographier le monde actuel. La recherche de la vérité, les réseaux sociaux ou encore l’individualisme se trouvent en bonne place dans l’ouvrage.

Enfants de Platon est composé de plusieurs textes, le plus souvent d’une dizaine de pages, s’appuyant sur les réflexions platoniciennes pour éclairer le monde actuel. Amine Boukerche s’intéresse par exemple à la révolution numérique par le truchement de la philosophie. L’opinion s’y oppose souvent à la raison, le doute cartésien y est peu à peu écarté et l’inflation des discours concurrents sur la vérité contribue à peupler la fameuse caverne de Platon. L’auteur en appelle par ailleurs à un travail d’éducation permettant de lutter contre les connaissances superficielles et les jugements à l’emporte-pièce (on pense forcément à l’effet Dunning-Kruger). Le texte de Patricia Limido en est un prolongement intéressant en ce sens que l’hyper-individualisme qu’il décrit aboutit à l’équivalence des opinions, elle-même nourricière de la désinformation et d’une ère de post-vérité. C’est aussi ce culte de soi qui incite au rejet des autorités (scientifiques, institutionnelles, journalistiques…).

L’allégorie de la caverne fait l’objet d’un travail d’analyse de Kévin Cappelli. Platon y décrit l’état de personnes dont le seul contact avec le monde s’opère à travers des ombres et des échos. Leur éveil à la réalité nécessite alors une conversion (brusque et douloureuse, une sorte d’arrachement à leurs prénotions) et un phénomène d’habituation à de nouvelles perceptions (aux Idées, à la Vérité). Dans le chapitre qui précède, Sylvain Garniel avait rappelé que sagesse, courage, modération et justice sont les quatre vertus cardinales nécessaires à la vie politique de la Cité (selon le Livre IV de La République). Il évoquait aussi la nécessité platonicienne de s’ouvrir aux autres et d’analyser, mais aussi de mener un travail réflexif sur soi-même avant de se lancer dans la gouvernance collective. Pour Platon, par ailleurs, la démocratie est imparfaite et la Vérité suppose une sorte d’aristocratie initiée.

Passionnant, Enfants de Platon s’empare de certaines problématiques à travers des prismes pour le moins originaux. Gabriel Mahéo et Gérard Amicel traitent respectivement de l’intersubjectivité et d’une généalogie non aliénante. Le premier, s’appuyant sur Husserl, conçoit l’unité du monde comme l’interaction de nos expériences subjectives. C’est la communication des idées, la mise en commun et l’harmonisation des pratiques qui érigent la diversité en moteur de l’unicité. Cependant, des discordances et des rapports de domination (coloniaux ou économiques, par exemple) peuvent s’installer, la réciprocité faisant alors défaut, cela conduisant à une réponse politique. Gérard Amicel se penche sur le renouvellement continuel des sociétés et la façon dont elles parviennent malgré tout à conserver leur unité. Si l’habitus et les traditions permettent de s’orienter dans le monde, des penseurs tels que Sartre ou Kant ont érigé la filiation ou le grégarisme en aliénation. L’auteur défend cependant la cohabitation de l’émancipation et de la tradition, dans une conception généalogique non aliénante.

Enfants de Platon, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Monnin
Apogée, septembre 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.