Arras Film Festival jour 6 : Vivre et laisser mourir

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La mémoire, c’est comme la libido, le temps ne joue pas en sa faveur. Certes, parfois « les souvenirs s’effacent pour une bonne raison », comme le dit Angela Basset dans Strange Days. Mais à d’autres moments, l’injustice de l’histoire et l’usure du long-terme provoquent l’oubli. « Pour aller de l’avant, il faut savoir d’où on vient » : tout le monde a déjà lu cette phrase au moins une fois dans un biscuit chinois. Mais le tableau de bord du jour de l’Arras Film Festival nous rappelle qu’il ne suffit pas de citer les proverbes pour expérimenter leur essence.

C’est mon homme de Guillaume Bureau

Le retour impossible, c’est le cas pratique qui s’impose au film de guerre dès qu’il retourne à la vie civile. Le sujet est posé en quelques plans dans C’est mon homme. Un couple de jeunes mariés pose devant l’objectif de Leila Bekhti, metteuse en scène de leur bulle de bonheur, qui se fissure à la seconde où monsieur révèle sa gueule cassée à la caméra. Impossible d’oublier ce que le miroir nous rappelle tous les jours, sauf quand le cerveau revient à ses réglages d’usines. Ainsi, quand elle pense enfin revoir son mari  jamais revenu du front, elle en retrouve une version qui ne se souvient de rien. Personne, et lui encore moins que les autres n’est sûr qu’il soit vraiment l’homme qu’elle cherche, sauf elle. Entre l’obstination et le déni de réalité, il y a une ligne ténue que Guillaume Bureau ne réussit malheureusement jamais à faire franchir au spectateur. Le manque d’alchimie entre Leila Bekhti et Karim Leklou n’aide pas, encore moins un récit qui avance à vue sans savoir ce qu’il est en train de raconter. C’est mon homme ne sait pas plus qui il est ni où il va que son personnage principal. Sauf peut-être quand Leila Bekhti fait des appels de phare au James Stewart de Vertigo, en forçant la main à la réalité pour la plier à son fantasme. Une piste plus prometteuse que celle du romanesque sans relief dans lequel tombe le film.

Nos Frangins de Rachid Bouchareb

La lucidité, ce n’est pas ce qu’il manque à Rachid Bouchareb avec Nos Frangins. Cette fois, c’est l’affaire emblématique de Malik Oussekine qui croise la caméra du réalisateur d’Indigènes, empêcheur de tourner en rond du récit national s’il en est. Moins ample et ambitieux que ses précédents essais en la matière, Nos Frangins se révèle aussi plus abouti. Le classicisme éloquent d’un Sidney Lumet côtoie un travail sur la mémoire où les images du passé épousent le corps de la fiction pour ne plus former qu’un seul et même récit. Comme le dit lui-même le réalisateur, François Mitterrand et Charles Pasqua sont devenus les seconds rôles de son film sans qu’il n’ait eu à en écrire les dialogues : on n’est pas si loin d’un Aasif Kapadia, et ses portraits conjuguant le passé au présent. Bouchareb croise les régimes d’images pour leur faire raconter la même histoire, à savoir le deuil impossible d’une période qui pèse comme une chape de plomb sur aujourd’hui. Au fond, La France n’est jamais sortie de l’oraison funèbre de Malik Oussekine, ni de l’autre cas beaucoup moins médiatisé de violence policières relaté par le récit. Nos Frangins se révèle un film sur la mémoire bien plus qu’un devoir de mémoire convenu : la différence est de taille, et en fait toute la valeur

Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret

Les Pires ne sont décidément pas ceux que l’on croit, et la réalisatrice Lise Akoka le raconte par l’exemple. Son film dans le film démarre par une séance de casting qui confronte le spectateur en gros plan aux boucs-émissaires des représentations médiatiques. A savoir des gamins et des gamines d’une cité de Dunkerque, qui soumettent le vécu qu’ils portent en bandoulière à la caméra d’un réalisateur belge à la recherche de visages du coin pour son prochain film. Le cinéma-vérité en quête du réel et ses paroles d’Évangile, grand classique de l’essentialisme culturel qui contemple le monde qu’elle ne connait pas dans le confort de ses certitudes esthétiques et morales. Tout ce que repousse Les Pires, qui ne demande jamais à ses acteurs d’incarner autre chose que ce qu’ils ne sont pas. Ici, la spontanéité est une question de travail en amont : le scénario est écrit à la virgule près, et la réalisation ne laisse rien au hasard pour mieux simuler l’improvisation. C’est souvent drôle, humain et assez réfléchi sur lui-même pour mettre en scène ses doutes et questionnements sur le bien-fondé de sa propre démarche. On ne peut pas tout faire au nom de l’art : Lise Akoka remet humblement l’église au milieu du village et la place du cinéma dans l’écosystème qui passe sous sa caméra. Et ce faisant, remet à leurs places et sans être péremptoires les dogmes qui traversent le regard que le spectateur pose sur le monde. Savoir où l’on va n’exclue pas de questionner la route que l’on emprunte pour y arriver, et en l’occurrence Les Pires le revendique haut et fort. Un petit film qui permet au cinéma d’en sortir grandit.

Rédacteur LeMagduCiné