strange-days-kathryn-bigelow-ralph-fiennes-billet-film

Strange Days : l’affaire Georges Floyd par Kathryn Bigelow

Dernière mise à jour:

C’est peu dire que Kathryn Bigelow n’a jamais été considérée à sa juste valeur. Malgré l’Oscar reçu pour Démineurs, la réalisatrice continue de se voir refuser l’accès au cercle des géants, où siègent pourtant les visionnaires à courte-vue qui seront déjà oubliés demain. Pourtant, les questions soulevées par la vidéo du meurtre de Georges Floyd donnent à certains titres de sa filmographie un méchant air de « je vous l’avais dit ». On pense évidemment à Strange Days, auscultation des méandres d’une époque qui n’était pas la sienne à l’époque de sa sortie.

8 mm

Soyons francs : aussi atroce et révoltant soit-il, ce n’est pas le meurtre de Georges Floyd en tant que tel qui a déclenché l’embrasement quasi-planétaire que l’on connaît aujourd’hui. Les cas de brutalité policière aux États-Unis étant aussi récurrents que relayés, l’affaire n’aurait très bien pu n’être qu’une pièce à charge supplémentaire dans le dossier « People vs U.S police ».

De fait, ce n’est pas le fait-divers, mais son support de diffusion qui a changé la donne. Soit une vidéo prise depuis un smartphone, qui a enregistré l’événement sous le regard d’un plan fixe hébété, et par la suite partagée massivement sur les réseaux sociaux. Bref, le premier snuff-movie viral expérimenté collectivement via l’internet légitime. « We all watched this like porn » : le discours puissant du rappeur Killer Mike a largement essaimé les réseaux, mais cette partie fut largement ignorée des commentaires.

L’appellation est forte, mais on ne difficilement qualifier autrement l’agonie de 8 minutes d’un homme passant de vie à trépas. 8 minutes et 46 secondes, durant lesquelles nous somme réduits au même désarroi que la personne qui s’est arrêtée pour prendre la vidéo. Ici, spectateur et cameraman ont le regard pris en otage par la fatalité de l’action. L’un et l’autre sont dépourvus de la faculté d’intervenir sur ce qui se passe devant l’objectif. En comparaison les 26 secondes du film Zapruder, du nom de ce caméraman pris à parti après avoir immortalisé malgré lui l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, font l’effet d’un Snapchat recouvert d’un filtre vintage.

Futur Immédiat

On pourrait en conclure que l’époque a définitivement perdu toute boussole morale, qu’Internet a fait passer le voyeurisme dans le domaine public et conduit à la banalisation de l’inacceptable. Mais au fond, il s’agit surtout d’un changement de paradigme, et celui généré par le film de Zapruder a vécu. A l’époque, regarder l’impensable c’était essayer de « réaliser » l’événement. Il fallait disséquer l’image pour en percer l’opacité, et se perdre dans les secrets qu’elle dissimulait (ou non), reconstituer un réel fuyant. Dans la vidéo du meurtre de Georges Floyd la vérité est nue, aussi transparente que sans équivoque. Il n’y a rien de plus à comprendre que ce qu’on s’astreint à regarder. Le réel ne se cache pas : il est là sous nos yeux, à travers l’impuissance encadrée en 25 i/seconde de celui qui tient la caméra.

C’est précisément ce basculement que le cinéma de Kathryn Bigelow avait anticipé. Car c’est peu dire que l’auteure de Démineurs avait vu le truc venir. En 1996, alors que De Palma continuait de faire l’exégèse de Zapruder avec Mission : Impossible, Bigelow narrait l’entrée de la réalité virtuelle dans le monde du spectateur (à moins que ce soit l’inverse) avec Strange Days. Pour rappel, le film racontait comment, à Los Angeles et à quelques jours de l’an 2000, un ex-flic s’était reconverti en trafiquant de clips virtuels permettant de revivre les expériences (de préférence hardcore) vécues et enregistrées par un tiers. Tout ça alors que les violences policières et le meurtre non-élucidé d’un rappeur influant mettent la ville au bord de l’affrontement.

On le voit, la simple lecture du pitch contribue à réhabiliter les vertus prémonitoires du film, notamment dans son contexte d’explosion sociale motivée entre autres par les exactions policières. Manifestement marqué par l’affaire Rodney King (survenue en plein tournage de Terminator 2, film qui traduit à bien des égards la défiance du réalisateur pour l’uniforme bleu à travers son méchant), James Cameron voulait manifestement marquer le coup. A cet égard, son scénario traduit toutes les crispations qui érigèrent la Cité des Anges en épicentre de la violence dans les années 90.

I See You

Pourtant, ce n’est pas tant le postulat qui force l’analogie avec l’actualité que son articulation avec le principal argument du film. A savoir ces casques qui permettent à ceux qui les enfilent de vivre l’expérience vécue par un tiers. Strange Days posait déjà les prémisses d’un monde matériel qui coexistait avec sa représentation en direct. De la même façon que Bigelow n’a eu de cesse d’abattre la barrière de l’écran entre le public et l’action, Strange Days applique ce principe de continuité cher à la réalisatrice au centre de son dispositif.

Les images n’ont plus pour vocation de rapporter un événement, mais de traduire une expérience, « comme si on y était ». On regarde pour être dans la peau et dans les sens de la personne qui l’a vécue. La quête d’immersion totale dissout la barrière de l’écran entre le réel et son simulacre, entre le spectateur et le récit qui se déploie sous ses yeux. Cameron portera ce paradigme à sa quintessence 14 ans plus tard avec Avatar, mais c’est bien son ex-femme qui en développe les termes en 1996.

A l’époque, c’était d’autant plus perturbant que la réalisatrice se gardait bien de juger ce qu’elle anticipait. L’association des clips en POV (pour Point of View) à la soif d’interdit (sexe, violence, drogues) qui anime ses usagers place d’abord la chose sous l’égide de la déchéance du personnage de Ralph Fiennes. Mais la chose ne dure pas : les clips l’amènent au contraire à ouvrir les yeux  sur un réel qu’il ne voulait pas voir. On soigne le mal par le mal, et l’expérience de cette réalité virtuelle douloureuse lui permet d’abattre la fiction qui s’était érigée entre sa perception et le monde tel qu’il est. Rétablir la continuité : le mantra de Bigelow se duplique dans la trajectoire du héros et devient l’enjeu de la survie du corps social.

Connecting People

Ainsi, c’est justement l’un de ces clips qui permet au chef de la police de Los Angeles d’ordonner l’arrestation des deux officiers de police meurtriers qui s’apprêtaient à abattre l’héroïne jouée par Angela Basset. Lui aussi ouvre les yeux et sa perception sur le monde pour regarder la vérité en face. Et finalement sortir de sa réserve corporatiste pour faire ce qui est juste et apaiser la guerre civile sur le point d’exploser.

Autrement dit, et contrairement au discours de comptoir des films qui explorèrent le sujet par la suite, la réalité virtuelle dépeinte ici ne coupe pas les individus du monde ni ne fractionne la réalité. Au contraire, elle restaure le lien entre des réalités déjà disjointes, et réintroduit un dialogue fondé sur l’expérience et l’empathie entre des factions qui se regardent en chiens de faïence. Le monde n’a pas attendu la technologie pour être fragmenté, mais il attend peut-être la technologie pour rétablir la continuité entre ces fragments. Chez Bigelow, cela se traduit par une mise à la place de l’autre, sans filtre et sans barrière. S’il s’agit d’un mal c’est un mal nécessaire. Pour ressentir la terreur, la soumission au déroulement de l’action, l’impuissance face à l’inéluctable. C’est l’empathie par l’expérience vécue : l’image n’est plus ce qui nous sépare du monde, mais ce qui nous rapproche de l’autre. Ce qui nous permet de vivre l’altérité.

Or, si on peut se permettre un début d’opinion sur le pourquoi du comment du soulèvement général qui succéda à la diffusion vidéo de Georges Floyd, on pencherait justement sur ça. Parce que la violence de la chose nous fait pénétrer dans une réalité qui n’est pas forcément la nôtre, et force les serrures qui empêchent l’extérieur d’entrer dans notre monde. Peut-on la regarder comme s’il s’agissait d’un film ? Soutenons-le: oui, et c’est peut-être même la seule façon de l’aborder.

C’est parce que le meurtre de Georges Floyd se ressent « comme un film » qu’il est aussi insoutenable, et c’est parce qu’il traduit un point de vue qu’il peut se rapporter à un film. Pas celui de la victime, mais de la personne qui filme et ne peut rien faire pour cet homme en train d’agoniser. Nous faisons l’expérience de cette impuissance, comme un parti-pris de mise en scène sur un réel qui échappe à tout contrôle. Nous ne mettons pas à la place de Georges Floyd (auquel cas, l’immortalité de la chose aurait suscité plus de débats), mais de celui ou celle qui filme sa mort. La passivité du spectateur entre en contact avec celle du preneur ou de la preneuse d’images. Et ça fait (très) mal.

No Turning Back

Ironiquement, le processus qui a conduit aujourd’hui à une mobilisation d’envergure internationale fut une cause de désaveu pour sa réalisatrice. En effet, ce principe que Kathryn Bigelow a appliqué à Strange Days, elle l’a réitéré sur un acte entier dans son terrible Détroit, qui superposait l’expérience du spectateur à la terreur des personnages qui subissaient la violence d’un contrôle de police qui dérape sur la longueur. Soit le principe d’un des clips pirates de Strange Days appliqué à un dispositif cinématographique intégral : d’aucuns se sont retrouvés indisposés par le procédé. Ils n’ont d’ailleurs pas manqué de le faire savoir à la réalisatrice, accusée d' »aller trop loin » dans la représentation et de manquer de « recul« . Or, le recul c’est justement la zone de confort du public que Bigelow veut anéantir. Le spectacle se doit d’être éprouvant pour inciter le spectateur à abandonner sa réserve.

Qu’on se mette bien d’accord : il ne s’agit pas de mettre sur un pied d’égalité une fiction quelle qu’elle soit avec la mort d’un être humain. Mais force est de constater que Kathryn Bigelow procède d’un enjeu similaire. A savoir que l’éthique de l’image ne réside pas dans son contenu, mais dans le point de vue de celui ou celle qui l’enregistre. Le chemin vers l’empathie n’est pas jalonné de postures ou de discours creux : il doit être brutal et douloureux pour ne plus laisser le choix à ceux qui l’empruntent. Arrivé au bout, on ne peut plus faire semblant de ne pas savoir, de ne pas avoir vu, mais de ne pas avoir ressenti, d’ignorer cette réalité qui a sondé notre âme par médium interposé.

Rédacteur LeMagduCiné
Plus d'articles
Point-limite-DVD-critique
« Point limite » : les machines prennent le pouvoir