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Maryline Canto, une actrice sous influence : Interview

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Il est des actrices dont le septième art ne saurait se passer. Marilyne Canto en fait partie. Depuis plus de trente ans, L’actrice jongle, avec finesse et éclectisme, entre le cinéma et la télévision. Claude Chabrol, Dominique Cabrera, Xavier Beauvois ou encore Maïwenn –, la comédienne s’est illustrée chez les plus grands cinéastes de l’hexagone. En 2023, Marilyne Canto sera à l’affiche de trois films – Flo, La Voie royale et Néné superstar – dans lesquels elle jouera respectivement la mère de Florence Arthaud, une agricultrice et une journaliste. Nous avons rencontré une actrice éprise de liberté pour qui le jeu est un art (de vivre). Une interview aussi passionnée que passionnante

Vous avez commencé au cinéma très jeune dans L’Hôtel de la plage de Michel Lang et La Clé sur la porte de Yves Boisset. Vous avez aussi fait en parallèle des apparitions à la télévision (Joëlle Mazart ou L’été 36). Quand on regarde votre carrière, on voit que vous avez privilégiez plutôt le cinéma et que vous êtes revenue à la télévision à partir des années 2000. Quel rapport entretenez-vous avec la télévision ? Quels sont les liens qui relient votre carrière cinématographique à votre carrière télévisuelle ?

C’est surtout des choix de films et de rôles qui me guident. Je n’ai pas de principes trop rigides. Si on me propose des rôles intéressants comme dans Alex Hugo, par exemple, alors je fonce. Tous les rôles que j’ai eus à la télévision, je les ai aimés.

C’est aussi simple que ça. La différence avec la télévision est dans la gestion du temps et les conditions de travail. On va beaucoup plus vite sur un téléfilm. Le temps est plus compté à la télévision qu’au cinéma. On peut néanmoins faire des choses excellentes sur les deux supports. Ce n’est pas tant la diffusion qui compte que le traitement du sujet et l’écriture du scénario.

Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières. Il y a des séries tellement ambitieuses à la télévision. La télévision propose beaucoup de contenus de qualité. Le petit écran est marqué par une vraie diversité. Pour autant, il faut absolument continuer à aller au cinéma. Il faut qu’il puisse exister et attirer les spectateurs. Aller au cinéma, c’est quelque chose d’essentiel !

On note justement que votre carrière télévisuelle est jalonnée par des rôles dans des téléfilms policiers (Professeur Stern dans César Wagner, Marie dans L’Ile aux trente cercueils, Les Petits meurtres d’Agatha Christie) sans parler de votre rôle de Commissaire dans Alex Hugo. Qu’est-ce qui vous plaît justement dans le polar ?

C’est surtout la rencontre avec le metteur en scène et le personnage qui m’intéresse. Mon choix de jouer dans une série comme Alex Hugo s’explique par la possibilité qu’offre le rôle. La commissaire Dorval possède un caractère, une personnalité à laquelle je suis attachée. C’est un personnage d’autorité qui est en même temps extrêmement sensible. J’ai trouvé extrêmement bien de pouvoir jouer sur ces deux facettes. Qu’est-ce que je peux faire pour rendre un rôle complexe ? C’est vraiment une des questions qui m’anime. Je ne vais pas seulement jouer une commissaire, je vais jouer cette femme-là. Je ne suis pas attachée au polar. Je suis attachée à ce que je vais pouvoir donner dans le rôle. On met toujours un peu de soi dans les personnages qu’on joue. On ne va pas se mentir.

Justement, quel ressemblance la commissaire entretient-elle avec vous ?

Cette ambivalence entre la force et la fragilité. C’est vraiment les deux à la fois. Elle est forte et sensible.

Vous incarnez la commissaire Dorval depuis 5 saisons dans la série Alex Hugo, c’est la première fois que vous avez un rôle aussi récurrent. Comment on aborde un rôle sur la longueur ? Comment on fait finalement pour ne pas s’ennuyer et pour justement rester créatif ?

C’est une question qu’on se pose chaque année. Comment ne pas répéter le même comportement ? On travaille avec les metteurs en scènes, les scénaristes pour essayer de trouver ce qu’on peut faire afin de se réinventer. Sinon, c’est ennuyeux pour les spectateurs et les acteurs. J’aurais l’impression de radoter et le spectateur aurait la sensation de revoir sans fin le même refrain. On fait attention à ça en essayant d’apporter de la nuance. Je propose toujours des choses au réalisateur.

Cela fait partie du contrat. Les réalisateurs tiennent compte de ce que je peux leur proposer. Non pas pour exister plus mais pour exister mieux. On travaille comme cela. Tout le monde y gagne. Cette liberté me permet d’enrichir le scénario et le personnage. Et c’est là que cela devient vraiment passionnant. Il y a un dialogue qui se crée. Ce n’est pas facile pour les scénaristes de se renouveler sur des séries longues. Je pense que le public aime retrouver des personnages avec leurs caractéristiques. Le succès de séries telles que Colombo tient à cela. Ce qu’aimaient les gens, c’était la familiarité avec les protagonistes. On aime les retrouver tout en ayant le besoin d’être surpris. Cela marche dans les deux sens.  C’est aussi le cas avec les acteurs. Je pense par exemple à Jean-Pierre Bacri. Il a imposé  le rôle du type bougon qui râle tout le temps. Il a tellement travaillé ce stéréotype qu’il a réussi à le renouveler. C’est qui était beau et génial avec lui ! Il était surprenant tout en incarnant un rôle que tout le monde connaît. Pareil avec Belmondo qui jouait le rôle du casse-cou. Il avait un caractère tellement joyeux. Les gens adoraient sa pitrerie. C’est comme s’ils retrouvaient un membre de leur famille.

On a besoin de retrouver quelque chose qu’on aime et qu’on connaît. La familiarité et la surprise constituent, selon moi, la formule qui explique le succès d’une série ou d’un film. Une œuvre d’art est toujours appelée à devenir un objet intime. C’est la même chose dans Alex Hugo. Au début, mon personnage n’existait pas Il a été créé à partir de la 2e saison. On aime retrouver autant la commissaire Dorval qu’Alex Hugo. Pour réussir à jouer un personnage sur la longueur, il faut penser contre soi-même. Un acteur doit toujours tâcher de se surprendre lui-même. C’est hyper important !

Aborder un rôle sur la longueur peut faire peur. Est-ce que cela a été votre cas ?

Je n’ai pas pensé sur la longueur. Je n’ai pas tout de suite tenu compte de cela. C’est apparu au fur et à mesure. On faisait chaque année trois ou quatre films par an.  On a très vite su que cette série aurait du succès. L’injonction à se renouveler est survenue à ce moment-là. Notre souci a donc été de placer la barre très haut afin d’aller encore plus loin à chaque épisode.

Quel lien avez-vu tissé avec la Commissaire Dorval ?

Je me suis évidemment attachée au personnage. C’est comme remettre un costume. J’aime jouer sa mauvaise foi, son mauvais caractère, sa fougue ! On adore jouer ces contrastes-là. On les creuse si j’ose dire.

Cela a-t-il été le personnage que avez préféré jouer ?

Non, parce que j’ai eu tellement de rôles différents et enrichissants.  J’ai eu la chance de travailler avec des gens dont j’aime les films tels que Maïwenn ou Robert Guédiguian. Ces expériences ont toutes été passionnantes. Ce qui compte, ce n’est pas la taille du rôle. Je suis d’accord pour dire, aux côtés de Stanislavski, qu’« il n’y a pas de petits rôles, il n’y a que de petits acteurs ». Il m’est arrivé de refuser un rôle parce que je trouvais qu’il n’y avait pas assez de matière. Je craignais de m’ennuyer aussi. Chaque fois que j’ai accepté un film, je savais que j’allais en faire quelque chose avec le metteur en scène. Il faut toujours être mieux que le scénario. Accepter un rôle implique nécessairement un défi. On se demande ce qu’on va bien pouvoir faire le rôle. Il faut toujours être mieux que le scénario. C’est capital à la fois pour soi, pour le metteur en scène et surtout pour le film.

Ce qui est frappant dans la série, c’est la place accordée aux paysages

Les paysages ont une place non négligeable dans Alex Hugo. La série est très cinématographique. Elle crée, en effet, une rupture avec le sensationnalisme que l’on voit ordinairement dans les téléfilms policiers classiques, en optant pour l’introspection. Dans quelle mesure, Alex Hugo se distingue des autres séries policières actuellement diffusées à la télévision ?

Ce que vous dites justement. La série se caractérise effectivement par sa dimension cinématographique. Le décor est vraiment décisif. Le paysage est un personnage à part entière. Nos personnages jouent pour et contre cette nature environnante. L’espace de jeu a son importance. C’est vraiment le cas de le dire ici. Quand j’ai vu la série, j’ai tout de suite pensé au western. On était comme des cowboys se battant face à un environnement pour ou contre. Et puis, on a peur pour les personnages. Le paysage crée une sensation d’angoisse. Les personnages sont parfois en danger à cause de la nature. Cette dernière apporte une épaisseur  supplémentaire au scénario. Il n’y a pas beaucoup de séries où le paysage possède une présence aussi forte.

De fait, le personnage qui vous incarnez, la Commissaire Dorval, apparaît comme un rafraichissant contre-point aux personnages de « femmes flics » dont le rôle est souvent relégué au second plan au profit du héros masculin. Est-ce c’est cela qui vous a plu – et continue de vous plaire – chez ce personnage ?

Oui c’est ça que je voulais défendre. Je suis entouré d’hommes. Je ne voulais pas être relégué à une forme de personnage subalterne. J’avais envie de défendre une femme complexe, autoritaire et sensible. Elle a de l’humour et du sérieux. Il me fallait défendre ce personnage pour qu’il ne soit pas mis au second plan. Pour cela, il était nécessaire qu’il soit entouré de personnalités fortes. Je ne voulais pas que la Commissaire Dorval soit juste là pour régler des enquêtes. Elle possède une personnalité bien à elle. La série a toujours implicitement suggéré qu’elle aurait une histoire avec Alex Hugo. C’est sous-entendu. Cette ambiguïté entre attirance et proximité rend leur rapports complexes. C’est ce qui fait que ces personnages sont passionnants à jouer !

Votre personnage va-t-il réapparaître dans les prochaines saisons ?

Je vais arrêter Alex Hugo. Non pas parce que cela ne me plaît plus, mais parce que j’ai envie d’être un peu plus libre pour d’autres expériences. C’est une série qui est assez prenante. On tourne souvent de juin à octobre. Je suis très contente d’avoir pu jouer ce personnage de commissaire. J’avais, néanmoins, le désir de participer à d’autres projets. On m’a d’ailleurs proposé de jouer dans une pièce de théâtre.

Si on revient sur le plan cinématographique, vous avez une actualité plutôt chargée puisque vous allez être à l’affiche de trois films en 2023 dont Flo qui est un biopic sur Florence Arthaud et La Voie royale sur l’univers impitoyable des prépas. Deux œuvres qui évoluent dans des univers assez différents. Parlez-nous un peu des rôles que vous allez jouer ?

Alors là on m’a proposé deux fois des rôles de mère. Or, j’e n’ai pas fait beaucoup jusqu’à maintenant. Dans Flo, je joue la mère de Florence Arthaud. Je suis en duo avec Charles Berling qui joue le père. C’est un biopic sur elle. On voit sa famille. Comment celle-ci l’accompagne et/ou refuse ce qu’elle veut entreprendre. Dans La Voie royale, je joue une agricultrice qui a une exploitation de cochons. Aucun rapport ! Les choses sont variées. C’est ça qui est intéressant. Je joue la mère d’une jeune fille qui va passer de la vie à la campagne aux études. On observe comment elle va vivre ce passage de changement de vie sociale. J’ai aussi un troisième film prévu qui s’appelle Néné superstar. Le film se déroulera dans l’univers de la danse. On y suit une jeune fille qui veut jouer à l’Opéra de Paris. Moi, j’interprète une journaliste qui enquête sur le fonctionnement de l’Opéra.

Vous avez opté pour le grand écart.

Oui, c’est vraiment la richesse de ce métier ! J’ai la chance de passer de l’histoire merveilleuse de Florence Arthaud, une femme extraordinaire, à une exploitation de cochons. J’ai pu rencontrer des navigateurs aussi bien que la dame qui dirige l’exploitation de cochons.  J’adore ça ! L’interprétation s’ enrichie de ces rencontres. On est immergé, en tant qu’acteur, dans des univers extrêmement différents qui sont animés par des gens passionnés et passionnants. Jouer c’est avant tout rencontrer d’autres gens !

On observe une constance dans votre carrière. Qu’elle soit télévisuelle ou cinématographique, l’éclectisme et la curiosité dominent. On vous a vu chez Dominique Cabrera, Xavier Beauvois, Pierre Jolivet, Robert Guédiguian ou encore Claude Chabrol. Quel sont vos moteurs en tant qu’actrice ?

Le plaisir de jouer ! C’est toujours un plaisir pour moi. C’est vraiment la chose que je préfère le plus au monde. Ce qui me motive, c’est de continuer à jouer, de ne pas me répéter, d’aller encore plus loin. Vous savez, le jeu c’est une histoire sans fin. Comment on peut faire plus et mieux ? En continuant à travailler et à se dire qu’on peut et qu’on doit toujours faire mieux.

Misery, d’après Stephen King : Kathy Bates en tortionnaire de James Caan

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On ne compte plus les excellents romans de Stephen King, ni les excellents films qui en sont tirés. Si Shining (1980) de Stanley Kubrick reste la référence en la matière, Misery (1990) est un autre long-métrage qui tire son épingle du jeu. Huis clos glaçant (au propre comme au figuré), le film de Rob Steiner garde son spectateur en haleine au rythme d’un kidnapping tout en duplicité. Il vaudra à Kathy Bates un Oscar de la meilleure actrice.

Misery se concentre autour de deux personnages. Paul Sheldon est un auteur à succès, notamment connu pour sa série de romans Misery, du nom de leur héroïne dont il s’est lassée et qu’il souhaite faire mourir pour pouvoir passer à autre chose. Annie Wilkes est une ancienne infirmière vivant recluse dans un chalet du Colorado. Elle est, en outre, une fan inconditionnelle du personnage de Misery et du travail de Sheldon. Dès le début, la rencontre de ces deux êtres commence dans le drame : sous le blizzard de l’hiver du Colorado, Paul Sheldon fait une sortie de route. Par chance – ou malchance ? – Annie découvre sa voiture, extrait l’écrivain du véhicule et, l’ayant ramené chez elle, le soigne. Paul se réveille avec les deux jambes cassées, il est alité chez Annie qui lui apprend que les communications téléphoniques sont coupées pour un moment.
Sa voiture enfouie sous la neige, personne ne sait ce qu’est devenu Paul, livré à lui-même avec Annie, qui ne s’intéresse qu’à une chose : le devenir de Misery.

Misery est un film qui fonctionne notamment pour son ambiance, dont une très grande partie est due au travail de ses deux interprètes principaux. Rien n’est jamais dit au spectateur : tout est supposé, grâce à un jeu de regards, de phrases laissées en suspens et prononcées l’air de rien, mais pourtant lourdes de sens. L’Annie Wilkes composée par Kathy Bates est un étrange mélange de subtilité et d’intensité. Tour à tour mielleuse et explosive, l’infirmière qui a « recueilli » Paul est aussi glaçante que le paysage enneigé. Face à elle, l’écrivain désormais infirme dissimule l’état d’alarme général que sa situation lui inspire rapidement. L’usage du téléphone, le transport à l’hôpital sont toujours repoussés, sous couvert d’excuses prononcées avec un sourire désolé. Et puis, avec les jours, ces contacts avec l’extérieur ne sont même plus évoqués… Paul Sheldon l’a compris : inutile d’insister. Le spectateur partage sa psyché avec lui : l’on se sent reclus avec cet homme, l’on angoisse et l’on espère pour lui.

L’enfermement prend ici de faux airs de vacances : pas de cellule de prison ou de chambre capitonnée d’asile psychiatrique. Tout au long de Misery, la captivité est due aux éléments naturels, à cette météo déchaînée qui a brisé les deux jambes de Paul, qui a enseveli son véhicule et toute trace de son passage, et qui coupe les communications de cette maison déjà bien isolée.
Bien sûr, l’enfermement est aussi dû à la folie humaine d’une infirmière fan qui décide de garder son héros littéraire pour elle. Sans jamais admettre son abus et sa folie, Annie joue de son pouvoir en mêlant faux chagrin, colère feinte et tout un panel d’actes passifs agressifs pour essayer de culpabiliser Paul, pour prétendre que tout ce qui se passe est normal. Sans jamais reconnaître qu’elle a façonné la situation pour avoir l’emprise sur son captif – son patient, à ses yeux – Annie se révèle d’autant plus terrifiante qu’il faut la brosser dans le sens du poil, puisqu’elle n’admet jamais le mal qui l’anime. C’est ce qui installe cette ambiance si particulière dans laquelle le spectateur, bien à l’abri dans son canapé ou son lit, se complaît : la maison de l’infirmière est cosy, la neige dehors est immaculée, Paul, alité, reçoit ses trois repas par jour et fait la conversation à une Annie tout sourire d’entendre parler de Misery. Et pourtant, rien ne va et à la seconde où sa ravisseuse a le dos tourné, Paul cherche frénétiquement un moyen de s’échapper, avec constamment cette tension et cette menace de la voir le surprendre.

Dans Misery, le monde extérieur n’existe plus, à l’exception de ce shérif Buster qui cherche encore Paul. Mais là encore, ces scènes tournent autour de la captivité, du moins de la disparition. Dans ce long-métrage, toute trace de légèreté s’est envolée. Passage après passage, le spectateur n’a en tête que le kidnapping, la potentielle évasion salutaire et une aide extérieure tant espérée. Et dans la maison, Annie mène la danse : la survie de Sheldon est suspendue aux sautes d’humeur d’une criminelle qui se prend pour son amie ; ce genre d’amitié perverse qui a depuis longtemps dépassé le stade de la manipulation.

Sans en dévoiler davantage sur l’intrigue, on peut dire de Misery qu’il s’agit d’un film intense, très prenant et dont les bénéfices cathartiques marquent durablement. Evidemment dû au talent de conteur de Stephen King, Misery est aussi magistral grâce à l’interprétation sans faille de ses personnages principaux. Kathy Bates rafle même pour ce rôle l’Oscar de la meilleure actrice. Quand on sait qu’une autre comédienne, Kim McGuire (Cry Baby, 1990), avait signé pour le rôle, mais qu’il a finalement été ré-attribué à Kathy Bates, on a peu de regrets : l’actrice a effectué un travail impeccable sur le personnage d’Annie Wilkes. Et nous, spectateurs, nous régalons d’assister confortablement à ce thriller captivant.

Bande-annonce : Misery

« Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia » édité chez BQHL

Souvent considéré comme le film le plus personnel de Sam Peckinpah, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia met en scène le fidèle comédien Warren Oates, déjà aperçu dans La Horde sauvage ou Major Dundee, en tant qu’alter ego fictif du sulfureux metteur en scène des Chiens de paille. L’éditeur BQHL nous propose de redécouvrir ce chef-d’œuvre nihiliste dans une édition soignée augmentée de plusieurs bonus passionnants.

L’ouverture d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia compte parmi ses rares moments d’apesanteur. Teresa, la fille d’un riche propriétaire terrien, se prélasse au bord d’un lac, anesthésiée par le soleil et la quiétude des environs. Une musique douce, quelques canards voguant sur l’eau, une nature paisible. Ce tableau idyllique est toutefois rapidement battu en brèche par l’irruption soudaine de deux hommes, qui la prient de rejoindre son père, « El Jefe », pour une cérémonie en tous points glaçante. Enceinte, déshonorée au cours d’un rituel public pétrifiant, elle se voit contrainte de révéler, sous la force, le nom du père de son enfant. Le puissant baron du crime n’y va pas par quatre chemins : il pose aussitôt un contrat sur la tête de l’amant honni et se propose de grassement rémunérer celui qui la lui ramènera.

Séance tenante, Sam Peckinpah immerge le spectateur dans un Mexique pessimiste, presque nihiliste, loin des images d’Épinal et appelé à faire école dans un Hollywood qui va pourtant traiter ce long métrage en pestiféré. Alfredo Garcia, l’homme le plus recherché des environs, n’est déjà plus de ce monde. « Sa voiture a refusé le virage, il y avait des rochers, il est mort. » Benny, le pianiste raté d’un bar, l’apprend sans tarder mais y voit surtout l’opportunité d’empocher le magot à bon compte : il lui suffira de décapiter un cadavre pourrissant pour toucher les 10 000 dollars escomptés. Il va être aidé dans cette entreprise funeste par sa maîtresse qui, peu scrupuleuse, venait justement de se faire porter pâle auprès de lui parce que trop occupée à s’offrir à Alfredo ! Ce couple tellement cinégénique est capable de moments de tendresse (la séquence près de l’arbre) mais se caractérise surtout par ses soubresauts tapageurs. Après avoir passé la nuit avec Elita, Benny se désinfecte le sexe à l’aide d’un spiritueux. Il la réveille ensuite en la fouettant plusieurs fois avec un drap, avant qu’ils ne prennent la route ensemble, abrutis par les coups de feu, les riffs de guitare et leur éthylisme.

Il ne faut pas attendre d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia une construction dramatique classique. Sam Peckinpah y a d’abord vu un titre, puis une promesse : celle d’un film hautement personnel, partiellement autobiographique (comme pouvaient l’être les longs métrages de François Truffaut), au cours duquel il pourrait enfin s’affranchir des diktats des studios (à l’instar d’Orson Welles, il a vu plusieurs de ses films reconfigurés, amputés, dénaturés par ces derniers, dont Pat Garrett et Billy le Kid l’année précédente). Reprenons dans l’ordre. Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, c’est d’abord un titre et un pitch sommaire du scénariste Frank Kowalski. Le script, en mutation constante, va ensuite passer entre les mains des uns et des autres pour finalement ne se figer que sur le plateau de tournage, où Sam Peckinpah va faire de Benny son pendant fictif, au point de lui prêter ses lunettes personnelles et une partie de sa gestuelle. Mais la résonance entre la fiction et la réalité ne s’arrête pas là, puisque la photographie d’Alfredo que Benny montre à tous ceux qu’il croise n’est en fait rien de moins qu’un cliché de Warren Oates, son interprète. Alfredo est donc Benny, qui se substitue lui-même à Peckinpah, dans une quête commune de renouveau. La mise en abîme a quelque chose de vertigineux.

Science du cadre, désenchantement permanent, personnages tout en fêlures, fusillades occasionnelles, plans passés à la postérité (ce sac cerclé de mouches) : Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia présente suffisamment de reliefs pour que chacun puisse y trouver de quoi s’accrocher. Sam Peckinpah y imprime un faux rythme qui ne permet que de rares moments de respiration. C’est par exemple une demande en mariage pathétique, dans une sorte de bulle narrative, aussitôt éclipsée par une scène d’agression sexuelle au détour de laquelle la victime, Elita, devient elle-même actrice du forfait, en se montrant entreprenante. Cette caractérisation mi-fascinée mi-scandaleuse du seul personnage féminin important n’est pas sans rapport avec la réputation qu’avait Peckinpah à l’égard du sexe faible. Sa vision personnelle irrigue d’ailleurs tout le film et ce n’est certainement pas un hasard si le sulfureux metteur en scène, que l’on sait alcoolique, drogué et excessif, a décidé de résider plusieurs mois à Mexico City avant d’entamer le tournage. Il lui fallait se saisir de l’atmosphère des lieux pour mieux en restituer le ressenti subjectif.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia est un film de savoir-faire et de radicalité absolue. Il doit au premier son succès d’estime et à la seconde son échec commercial. Difficile de ne pas déceler du génie dans les partis pris de Sam Peckinpah, dans la construction de ses séquences, dans l’alternance des plans, parfois rejoués au ralenti dans son style spécifique, ou dans l’abîme et la perdition de ses personnages. Mais la médaille a son revers : un marketing mensonger, faisant passer le film pour une Horde sauvage bis, tué dans l’œuf par le désengagement rapide des studios et les interviews catastrophiques du metteur en scène. La profanation des tombes, l’amoralité des personnages (« Je veux en finir une fois pour toutes avec lui »), la succession des tragédies, bref la noirceur inexpiable mue par un homme qui n’a plus rien à perdre, inscrivent le film à mille lieues des usines à rêves hollywoodiennes.

BONUS ET TECHNIQUE

D’un point de vue technique, cette édition est très satisfaisante, avec une image stable, des couleurs cohérentes, des pistes sonores audibles et bien spatialisées, et malgré quelques discrètes scories.

Parmi les bonus, on notera tout d’abord la présence d’un passionnant livret de Marc Toullec, revenant sur la genèse du film, sa place dans la filmographie de Sam Peckinpah, le comportement de ce dernier lors de son tournage (retards réguliers, états seconds), ainsi que les conditions difficiles dans lesquelles il fut réalisé, notamment en raison de pluies torrentielles. On apprend aussi que Peter Falk aurait pu camper le premier rôle et qu’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia fut boycotté en Argentine, en Suède et en Allemagne. Rafik Djoumi, journaliste, rappelle l’appartenance contrariée de Sam Peckinpah au Nouvel Hollywood, établit des ponts entre Benny et le cinéaste (des lunettes aux mimiques en passant par la rédemption) et explique que cette représentation crépusculaire du Mexique fut un choc visuel en son temps, mais qu’elle s’imposera ensuite largement à Hollywood.

Au-delà des affiches promotionnelles destinées aux différents pays d’exploitation du film ou d’un court entretien avec la productrice Katy Haber, un documentaire de presque une heure donne la parole aux proches de Sam Peckinpah et aux parties prenantes d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia. Sont notamment évoqués la direction d’acteurs du cinéaste, laissant une grande liberté aux comédiens, l’importance de son travail au cinéma, qui l’aiderait à se sentir en vie, ses rapports aux autres (il est décrit comme fou) et aux femmes (qu’il ne respectait pas vraiment), les coupes intempestives dont ses films firent les frais ou encore quelques anecdotes croustillantes (notamment sur la marijuana ou le masochisme présumé de ses collaborateurs).

Détails sur le produit
Rapport de forme ‏ : ‎ 1.85:1
Classé ‏ : ‎ 12 ans et plus
Réalisateur ‏ : ‎ Sam Peckinpah
Format ‏ : ‎ Couleur, Cinémascope
Durée ‏ : ‎ 1 heure et 52 minutes
Sous-titres : ‏Français
Langue ‏ : ‎ Anglais (PCM Stéréo), Français (PCM Stéréo)
Studio ‏ : ‎ BQHL Éditions
Pays d’origine ‏ : ‎ France
Nombre de disques ‏ : ‎ 2

Bande-annonce

Note des lecteurs3 Notes
4.5

Controverses artistiques : Affaire CopyComic, « Piss Christ », incendie de l’« Espace Saint-Michel », La Grande Bouffe et la statue russe de Vladimir

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Attention, sujet inépuisable. C’est parce qu’elles peuvent se prévaloir d’une pluralité qui n’a d’égale que leur abondance que les controverses artistiques font l’objet d’un dossier permanent, régulièrement alimenté par nos rédacteurs. Cinéma, peinture, littérature, art contemporain, théâtre, musique… Partout et en tout temps, les artistes n’ont cessé de heurter les sensibilités, de bousculer l’ordre établi, d’interroger les sociétés, leurs valeurs et travers. Et quelquefois, ce sont eux qui se sont pris les pieds dans le plat. Épisode un.

Affaire CopyComic, par Jonathan Fanara
« Mauvaise blague chez les comiques ». C’est ainsi que l’émission Envoyé Spécial de France 2 a décidé d’intituler un reportage consacré à l’affaire CopyComic, du nom de la chaîne YouTube ayant éventé le plagiat dont se rendraient coupables bon nombre d’humoristes français. Malik Bentalha, Michaël Youn, Tomer Sisley, Gad Elmaleh ou encore Jamel Debbouze : les plus grandes stars du stand-up ont fait les frais des accusations de « Ben », le vidéaste anonyme qui a mis le feu aux poudres. Tous auraient puisé dans le répertoire de comiques étrangers, essentiellement anglo-saxons, de quoi alimenter leurs sketchs. Et la mise en miroir des spectacles des uns et des autres, dans des vidéos largement partagées, laisse peu de place au doute.
Gad Elmaleh aura beau partir en croisade contre ses détracteurs, l’affaire est entendue et certains passent même aux aveux, à l’image de Tomer Sisley. D’autres, comme Élie Semoun ou Kheiron, ne cachent pas l’existence de plagiaires parmi leurs homologues. La situation est si préoccupante que Jamie Masada, le propriétaire des salles Laugh Factory, qui ont vu émerger à Los Angeles Jim Carrey, Robin Williams, Chris Rock ou encore Eddie Murphy, déclarera aux journalistes de France 2 ne plus faire confiance aux humoristes français. On comprend qu’une blague testée et avalisée par le public puisse faire l’objet de convoitises. On se désole en revanche de constater que des grands noms du stand-up ont bâti leur carrière, ou du moins une partie d’entre elle, sur des récupérations discrètes et le non-respect du droit d’auteur.

Immersion, le « Piss Christ » d’Andres Serrano, par Jonathan Fanara
Le photographe américain Andres Serrano réalise en 1987 une photographie grand format polémique, représentant un crucifix immergé dans un bain d’urine, et éclairé par la droite. Cette œuvre a fait l’objet de nombreuses controverses, s’attirant notamment le courroux des groupes religieux radicaux, qui n’y voient souvent rien de moins qu’un impardonnable blasphème. Des manifestants se sont insurgés contre elle, des pétitions réunissant des dizaines de milliers de signatures ont cherché à en empêcher la publicité.
Présentée à Avignon en 2011, Immersion, rebaptisée « Piss Christ », fut vandalisée par des individus armés de marteaux, après que Civitas et trois parlementaires UMP ont exigé en vain son retrait de l’exposition « Je crois aux miracles ». Lui-même chrétien, Andres Serrano appréhende son travail comme une critique adressée à tous ceux qui exploitent les enseignements du Christ à des fins personnelles et pécuniaires. Il a d’ailleurs pris l’habitude d’user des « humeurs du corps » (sang, urine, larmes, sueur) et de la nudité ou des matières fécales pour choquer son public et susciter de vifs débats.

L’incendie du cinéma parisien « Le Saint-Michel », par Jonathan Fanara
« Lorsqu’on agresse ce qui est sacré aux yeux des hommes, il faut s’attendre au déclenchement de mécanismes aveugles. » C’est ainsi que le cardinal Jean-Marie Lustiger commenta l’incendie criminel du cinéma parisien « Espace Saint-Michel » au lendemain d’un drame ayant fait quatorze blessés, dont quatre sévères. Nous sommes en 1988 et Martin Scorsese dépeint dans son long métrage La Dernière Tentation du Christ un Jésus sombre, assailli par le doute. Cela engendre des réactions outrées de la part des intégristes religieux, qui s’opposent obstinément à la diffusion du film. Le lendemain de cet attentat, perpétré par des fondamentalistes rattachés à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, seize des dix-sept salles parisiennes qui projetaient La Dernière Tentation du Christ décident de le déprogrammer, pour des raisons de sécurité. Interrogée par les journalistes, une spectatrice, scrupuleusement fouillée à l’entrée du dernier cinéma permettant de le visionner, déclare alors vouloir assister à la projection du film pour poser un « acte contre l’intolérance ». Des autodafés de Jérôme Savonarole dans la Florence du XVe siècle à l’incendie de l’« Espace Saint-Michel » à Paris cinq siècles plus tard, la frontière est plus ténue qu’on ne le croit.

La Grande Bouffe, le scandale cannois de 1973, par Jonathan Fanara
Les critiques de cinéma n’en croient pas leurs yeux. Certains journalistes qualifient le film de « honte ». Les spectateurs grincent des dents. France Culture évoquera des années plus tard une « convulsion généralisée » sur la Croisette et des « réactions ulcérées ». Cinéaste particulièrement caustique, l’Italien Marco Ferreri prend le parti de satiriser la société de consommation et une bourgeoisie en pleine décadence dans La Grande Bouffe, long métrage pour le moins irrévérencieux, intégré dans la sélection française du Festival de Cannes 1973. Il y met en scène quatre amis économiquement privilégiés se retranchant dans une villa parisienne afin de se goinfrer jusqu’à en mourir. Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Michel Piccoli et Philippe Noiret se donnent la réplique, mordante, et présentent un microcosme désespérément dépourvu de valeurs. Rabelaisien, pessimiste, obscène, La Grande Bouffe, c’est du cinéma subversif à larges flots, un suicide gastronomique collectif, volontiers scatologique et d’une seconde lecture souvent sexuelle – cette Andréa Ferréol mi-madone mi-perverse. « Le scandale de la décennie », tout simplement, si l’on en croit certains. Et de ce massacre organisé sur pellicule, on retiendra notamment ce plan dérangeant, immortalisant un homme affaibli, alité et gavé sous les encouragements de ses complices : « Pense que tu es un Indien, à Bombay… » Aujourd’hui, signe des temps, la Croisette n’atteint de tels sommets d’indignation que lorsqu’un réalisateur danois confesse sa sympathie pour Adolf Hitler…

Russie : une statue politiquement significative, par Hervé Aubert
Début novembre 2016, le président russe Vladimir Poutine a inauguré une grande statue de 17 mètres de haut, installée juste devant le Kremlin. Cette dernière représente Vladimir, prince de Kiev. Outre l’évidente homonymie entre le souverain médiéval et le président actuel, le monument est vite interprété comme une véritable proposition politique. Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose. À la fin du Xe et au début du XIe siècles, Vladimir Ier dirige un pays appelé la Rus’ kiévienne, grand État qui recouvrait une grande partie des territoires des actuelles Ukraine et Biélorussie, ainsi que le Nord-Ouest de la Russie contemporaine, et dont la capitale était Kiev. À son apogée, la Rus’ fut le plus grand pays d’Europe, ayant tissé des relations étroites avec l’Empire Byzantin, mais aussi des alliances avec de nombreux autres pays d’Europe. Cette époque est largement employée par la propagande russe pour convaincre de l’existence d’un destin commun aux trois nations slaves, l’Ukraine et la Biélorussie devant, selon les tenants de cette idéologie, nécessairement s’unir à la Russie, ayant avec elle, outre une proximité culturelle et linguistique, une histoire commune. Cette idée existe depuis longtemps : l’image d’une grande Russie, englobant l’Ukraine et la Biélorussie, a été revendiquée par de nombreux souverains russes, et l’ancienne couronne des tsars s’appelait « couronne du Monomaque », faisant ainsi référence à un autre des grands princes de la Rus’. De plus, Vladimir Ier a une importance capitale dans l’histoire de la Rus’ kiévienne, puisque c’est lui qui a converti le pays au christianisme orthodoxe. Personne, en Russie, n’a été surpris d’apprendre que le projet de statue était soutenu par l’Église orthodoxe ; le monument a d’ailleurs été inauguré conjointement par le président Poutine et le patriarche Kirill. Rappelons que cette statue a été inaugurée deux ans et demi après l’annexion de la Crimée à la Russie, alors que les tensions entre Moscou et Kiev sont au plus haut. La statue est avant tout l’occasion de jouer à nouveau sur l’histoire, le président se présentant comme le successeur de Vladimir Ier, l’unificateur des nations slaves et le dirigeant d’une lutte spirituelle.

Funérailles molles dans le Manoir des fantômes

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Dans ce roman au titre frappant, la chinoise Fang Fang explore une longue période de troubles successifs dans son pays. Tout en faisant sentir l’ambiance générale, elle s’attache aux destins de quelques personnes et familles, entre souvenirs qui remontent péniblement à la surface et tentation de l’oubli.

Le roman commence avec le sauvetage d’une jeune femme, repêchée dans une rivière juste avant de s’y noyer. Revenue à la conscience, elle est malheureusement amnésique. Sur quelques indices, le docteur Wu qui la soigne, décide de la nommer Ding Zitao. Celle-ci accepte de servir de bonne dans une maison que lui trouve le docteur. Bien des années après, celui-ci est étonné de la trouver toujours au service de la même famille. Devenu veuf, le docteur Wu épouse Ding Zitao et c’est un mariage d’amour qui voit la naissance de Qinglin. Ce dernier exprimera son amour filial tout au long de la partie du roman qui le concerne et dont il devient le personnage central en tant que narrateur. Qinglin comme son père sont obsédés par le passé toujours mystérieux de Ding Zitao. Celle-ci pourrait être issue d’une famille de bonne condition, car elle connaît le grand classique (ensemble long et raffiné) de la littérature chinoise qu’est Le rêve dans le pavillon rouge, au point d’en citer et reconnaître des extraits.

Les niveaux de l’enfer

Par amour filial, dès qu’il en a les moyens, Qinglin installe sa mère dans une maison qu’il lui offre. Malheureusement, à peine entrée dedans, Ding Zitao demande de quelle maison il s’agit (comme si elle se référait à son passé) avant d’entrer dans un état de léthargie dont elle ne ressortira jamais avant sa mort. Par contre, et même si la narration laisse constamment planer le doute, dans sa tête les souvenirs de son ancienne vie remontent. Après ce qu’elle décrit comme une longue chute, elle remonte par paliers successifs qui sont désignés comme les niveaux de l’enfer.

Le choix des funérailles molles

On comprend donc les origines de la jeune femme. Surtout, on réalise à quoi elle a été confrontée. Encore jeune, elle a dû assumer un rôle pour lequel elle n’était pas préparée. C’est son beau-père qui a tout décidé dans l’urgence. La famille Lu (rien à voir, on s’en doute, avec les petits beurres nantais) était visée par une « séance de lutte ». En tant que chef de famille, il a alors décidé d’un suicide collectif par le poison pour échapper à la torture et à l’exécution. Pour l’honneur de la famille, la jeune femme (originaire de la famille Hu), fut désignée pour enterrer tous les morts avant de prendre la fuite par un passage secret (et donc continuer de vivre). Mais, bien entendu, elle n’avait ni le temps ni les moyens (et encore moins la sérénité) de faire quelque chose de satisfaisant. C’est ainsi que l’on apprend (tardivement) ce que sont des funérailles molles, désignées ainsi car elles n’assurent pas la paix de l’âme selon les croyances chinoises.

Aspect historique

Bien entendu, la remontée des enfers que revit Ding Zitao par étapes détaille ce moment crucial de son existence, en faisant sentir les relations entre les différents membres de la famille et en mettant à jour la raison qui fait planer la menace de cette séance de lutte sur la famille Lu. Le point crucial abordé par ce roman très ancré dans la réalité historique est la réforme agraire, d’actualité en Chine dans les années 50. Cette réforme s’accompagnait de redistribution des richesses, ce qui est toujours particulièrement délicat. Ainsi, au cours de cette période, il était particulièrement mal vu d’avoir des possessions. Parmi les possessions visibles, on trouve évidemment toutes les constructions, mais aussi tous les terrains. Toutes choses qu’on n’abandonne qu’à regret et la période vit éclater de vives tensions.

Une séance de lutte

Pourquoi donc cette séance de lutte et en quoi consiste-t-elle ? Plusieurs générations auparavant, la famille Lu a fait fortune dans l’exploitation de la culture du pavot. De ce fait, elle possède une vaste demeure et entretient de la domesticité. À cause d’une jalousie, la famille est désignée pour une séance de lutte. Concrètement, les victimes ainsi désignées sont soumises à une sorte de vindicte populaire assez aveugle, qui autorise un défoulement agressif vis-à-vis d’anciens propriétaires terriens. L’époque étant à la redistribution des biens, ces séances tournent presque systématiquement à une torture qui va jusqu’à l’exécution sommaire. Et puis, une fois qu’une telle séance est programmée, les personnes désignées sont surveillées et ne peuvent plus s’échapper.

Une fiction poignante

On devine progressivement la nature du drame que Ding Zitao a subi, justifiant largement que son esprit se soit réfugié dans l’amnésie pour pouvoir survivre. La construction du roman permet une prise de conscience progressive de la complexité du drame d’ensemble subi par la population chinoise. Ceci dit, Fang Fang prend bien soin de proposer une fiction avec des personnages issus de son imaginaire. Elle intègre de façon poignante à son intrigue, de nombreux points qui appartiennent à l’histoire de son pays. Je pense par exemple à la période de lutte contre les bandits où on comprend qu’une frange de la population s’est laissé convaincre que c’était la seule voie pour vivre dans des conditions matérielles satisfaisantes, malgré les risques et la marginalisation. Cette période est également montrée comme une phase où la famille Lu a cherché à se reconstituer une honorabilité durable.

Troubles en cascades

Fang Fang construit son roman par chapitres de longueurs raisonnables qui apportent à chaque fois des éléments nouveaux, en particulier sur ses nombreux personnages. Et elle entretient le doute sur la relation que chacun.e entretient avec le passé. Que se passerait-il si Qinglin mettait sa mère face à des points qu’elle ne pourrait que reconnaître ? De même, la famille Lu (du moins le chef de famille) est montrée en train d’évaluer les chances de sa famille de se sortir de cette séance de lutte qu’elle considère comme une impasse. Est-ce que les actions positives de la famille peuvent quand même être prises en compte ? Fang Fang montre qu’en temps troublés, une vengeance peut se mettre en place de manière fulgurante, à la faveur des circonstances. Alors, il n’y a pas grand-chose à faire pour s’y opposer.

Funérailles molles, Fang Fang
L’Asiathèque, février 2019

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Rome est une femme de Michel Chevallier

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Michel Chevallier présente Rome est une femme, un roman policier qui flirte avec le thriller historique. Dans cette fiction fascinante et légèrement érotique, Cesare Accardi doit résoudre le meurtre d’une splendide jeune femme, retrouvée sur la plage, au cœur du fascisme italien… Complots, drames et dénonciations sont au programme de ce texte intrigant.

1935. L’Europe est en proie à une tension indescriptible, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. L’Italie attaque l’Éthiopie : la nation est tourmentée, elle doit égaler le dictateur allemand et s’imposer dans la tragédie… Pendant ce temps, Cesare Accardi, lui, n’avait rien demandé. Certes, il s’est engagé dans la police. Mais il ne s’attendait pas à devoir résoudre un meurtre absurde, en guise de première affaire criminelle.

Le commissaire Gaetano et Cesare face au mystère

Qui est Vantona Vizzi, cette magnifique créature féminine et dénudée, retrouvée sur la plage, si élégante — à la manière d’une statue romaine ? Cette découverte trouble le héros, qui commence à développer des sentiments ambigus pour la victime. Dans un style naturel et fluide, l’auteur embarque le lecteur dans cette spirale qu’est l’obsession. Ce héros bouleversé par ses pulsions interdites est bien déterminé à connaître la vérité. En revanche, il se confie auprès de son amie Liana qui le laisse indifférent. Pourtant, c’est bien elle qui est vivante !
L’inexpérience de Cesare et son désir de faire ses preuves ne lui ôtent en rien ses qualités humaines. D’origine modeste, le protagoniste se démarque des fanatiques du Duce. Heureusement, il peut compter sur l’aide de son supérieur hiérarchique.

Rome : cette ville qui est femme, sexe et sensualité…

Peu à peu, l’ambiance instaurée par Michel Chevallier prend une tournure poétique et très intéressante, du fait de sa complexité. Certes, Rome représente le plaisir de la chair, l’art, la joie — mais elle est emprisonnée par cette politique qui l’étouffe. Les personnages principaux paieront les frais d’un régime obscur, qui cherche à éteindre toute forme de liberté.
Dans un pays presque schizophrène, coincé entre le poids d’un Vatican traditionnel et la volonté de créer un empire symétrique, froid et sans âme, le lecteur est subjugué par l’atmosphère lourde qui entoure cette période historique terrible, qui a marqué au fer tout un peuple. Les fins connaisseurs de ce si beau pays qu’est l’Italie reconnaîtront les lieux emblématiques de la capitale, dont la Piazza Navona. Finalement, le récit qui en découle rend ce roman vraiment crédible.

Une enquête sous haute tension

Dans cette course, cette recherche du tueur — Gaetano et le jeune Cesare sont évidemment confrontés aux protecteurs du régime fasciste italien. Certains n’hésitent pas à trahir leurs meilleurs amis pour s’attirer les faveurs du dirigeant et de sa milice… À la manière d’un gigantesque kraken aux redoutables tentacules, le monstre politique s’immisce dans toutes les sphères de l’État corrompu.

Alors, comment faire, quand l’affaire elle-même est menacée par la pression ? Est-ce que les protagonistes réussiront à se défaire de cette boue, en luttant contre les ordres donnés ?
En définitive, Rome est une femme de Michel Chevallier incarne un livre clair-obscur, à la fois organique et violent, doux et léger à certains instants. Finalement, il parvient à jauger l’intensité de chaque chapitre, en créant une attente chez son lecteur. Par ailleurs, ce mélange entre l’érotisme et le trépas est un cocktail des plus explosifs, que l’on retrouve dans de nombreux romans du genre et même dans les classiques de la littérature internationale. En outre, la figure du vampire n’est-elle pas la preuve que l’on peut s’éprendre d’un mort et inversement ? Toutes les générations pourront apprécier la puissance de ce roman, à condition que l’on soit un peu renseigné sur l’Histoire. En effet, pour savourer toutes les subtilités de ce petit trésor, il est plus judicieux d’avoir quelques connaissances au sujet de l’Italie de Mussolini.

Rome est une femme, Michel Chevallier
Éditions L’Harmattan, octobre 2020, 234 pages

La Loi du scalp, de Lesley Selander

Lesley Selander est l’un des réalisateurs de westerns les plus prolifiques de la période phare du genre. Beaucoup de ses films, pour ainsi dire bâclés, ont valu à Selander la réputation de cinéaste de deuxième catégorie, les critiques n’épargnant pas son manque d’inspiration. La Loi du scalpWar Paint – échappe quant à lui à ce « jugement des flèches ». Inédit en France, ce film bénéficie non seulement d’un casting de premier choix – Robert Stark et Peter Graves – mais son scénario, ses décors et le traitement des personnages y sont remarquables. Une découverte éditée en DVD/Blu-Ray chez Sidonis/Calysta.

Titres trompeurs

On peut le dire, La Loi du scalp est un drôle de western, ou plutôt un western drôlement foutu. En témoigne cette première scène pré-générique qui plonge d’emblée le spectateur au cœur d’une confrontation à quatre au milieu du désert. Face à face, un couple d’indiens (on l’apprendra plus tard, un vaillant fils d’un chef cheyenne et sa sœur) et deux visages pâles. Une fois la scène terminée, le titre original, War Paint, s’affiche en lettres rouges. En réalité, la suite du film fera très peu de cas de ces peintures de guerre, pas plus que des scalps du titre français. Le scénario, loin des escarmouches classiques entre soldats et groupes d’indiens, va plutôt nous faire vivre les aventures d’une petite unité de dix soldats confrontée aux affres du désert.

Dix hommes en perdition

Le lieutenant Billings (Robert Stack) n’a qu’une obsession : réussir à apporter à temps un traité de paix vital au puissant chef indien Nuage Gris. L’aventure serait moins périlleuse si Billings n’avait pas la mauvaise idée de prendre pour éclaireur Taslik, l’Indien de la scène d’ouverture. Celui-ci ne va pas leur faciliter la tâche. Là où le film est très intéressant, c’est que dans une première partie il s’attache à nous présenter les dix soldats avec leur personnalité propre. Il y a ainsi le lieutenant intransigeant, le coureur de jupons, le type dont la femme vient d’accoucher, etc. Puis, dans une deuxième partie, les relations pourtant respectueuses entre l’officier et ses hommes vont se dégrader. Une défiance grandissante qui n’est pas sans rappeler celle à l’œuvre dans Fort Massacre. Un délitement qui va aller se renforçant au fil des épreuves que leur impose la Vallée de la mort.

La Vallée de la soif

De fait, La Loi du scalp a été entièrement tourné en décor naturel dans la fameuse Vallée de la mort. Le désert est d’une certaine manière le personnage principal du film, du moins l’antagoniste le plus sévère. L’aridité des lieux, leur caractère labyrinthique et l’épuisement qu’ils provoquent chez les soldats est très bien retranscrit en termes de mise en scène par Selander. Un décor qui offre aussi des scènes inattendues comme ce duel à mains nues sur les flancs poussiéreux d’une montagne ou cette grotte cousue d’or que les soldats troqueraient bien contre un peu d’eau. Autant de scènes qui font de cette Loi du scalp un western très original qu’il ne faut assurément pas manquer.

Bande annonce :

Fiche technique :

Réalisation : Lesley Selander
Titre original : War Paint
Bande originale : Emil Newman, Arthur Lange
Scénario : Martin Berkeley, Richard Alan Simmons, William Tunberg
D’après l’œuvre originale de : William Tunberg, Fred Freiberger
Format : 16/9
Processus de couleur : Pathécolor
Durée : 85 min
Date de sortie initiale : 28 août 1953

Contenu :

Bonus :

Présentation par Patrick Brion

Présentation du film par Jean-François Giré

Bande Annonce

Support : Combo DVD/Blu-ray

EAN : 3512394001398

 

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FIFAM 2022 : Rencontre avec les auteurs de La Guerre des Lulus

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Ce dimanche, le FIFAM a projeté en avant-première La Guerre des Lulus, adaptation signée Yann Samuell de la bande dessinée éponyme, qui narre les pérégrinations de quatre jeunes garçons orphelins au destin bouleversé par le début de la « der des ders ». Rencontre avec les deux auteurs amiénois, le dessinateur Hardoc et le scénariste Régis Hautière, mais aussi Thierry Barle, le producteur du film et Léonard Fauquet, un collégien picard de treize ans qui joue le petit Ludwig.

Quelle a été la genèse de cette bande dessinée ? Pourquoi avoir voulu ancrer une histoire d’enfants dans le contexte de la Première Guerre mondiale ?

Régis Hautière : L’idée de mettre en scène des enfants est venue très naturellement. J’ai « rencontré » la guerre de 14-18 en venant vivre dans la région. Originaire de Bretagne, la Première Guerre mondiale était pour moi quelque chose d’assez lointain. Nous n’avons pas de traces des combats dans le territoire breton. Mon installation en Picardie m’a fait prendre conscience que ce conflit était toujours aussi présent sur une partie du territoire français au travers des cimetières militaires, des mémoriaux, des restes de tranchées notamment… J’ai donc commencé à m’intéresser de plus près à la période. L’idée de mélanger ces deux thématiques, à savoir raconter une histoire à travers le regard d’enfants tout en utilisant la Grande Guerre comme toile de fond, s’est rapidement imposée car j’ai constaté qu’il n’y avait pas de bande dessinée accessible au jeune public sur le sujet. L’objectif de départ était de proposer un autre point de vue que celui des soldats, auxquels on rend hommage en oubliant souvent les civils, entre autres les 800 000 enfants orphelins qui eux aussi ont souffert. Regarder la guerre à leur hauteur permet de l’appréhender d’une manière différente, de comprendre leur très forte capacité de résilience face à la mort, la maladie, la perte des proches… En effet, d’un point de vue narratif, les enfants sont capables de surmonter des difficultés extrêmes, cela les fait grandir et évoluer. L’itinéraire des Lulus qui doivent apprendre à se reconstruire dans un monde en perdition ravagé par la guerre intéressait particulièrement Yann Samuell, le réalisateur.

Aviez-vous déjà travaillé ensemble auparavant ou La Guerre des Lulus est-elle votre première collaboration en tant que scénariste et dessinateur ?

Hardoc : Le premier tome de la saga est paru en 2013 mais Régis et moi, nous nous connaissons et travaillons ensemble depuis vingt ans. Nous nous sommes rencontrés dans les locaux de l’association amiénoise « On a marché sur la bulle », créée en 1995. Pour notre tout premier projet intitulé « Jeux de guerre », nous avions déjà ébauché des personnages qui ressemblaient étonnamment aux jeunes Lulus. Très vite, nous avons pris conscience de l’énorme potentiel que recouvrait cette histoire et avons embarqué pour une aventure plus longue et ambitieuse. 

À quel moment et pourquoi avez-vous eu envie d’entreprendre cette adaptation ? Le metteur en scène Yann Samuell est-il à l’origine de la proposition ? 

Thierry Barle : Non, du tout. C’est à la suite du succès de l’album oneshot « De briques et de sang » (2010), que nous avons été approchés par l’éditeur Casterman pour mettre en œuvre La Guerre des Lulus. Très vite, Les Films du Lézard ont perçu la force cinématographique qu’une telle adaptation pouvait transporter. Habitué à traiter du point de vue de l’enfance dans ses précédents longs-métrages tels que Jeux d’enfants (2003) ou La Guerre des Boutons (2011), Yann a tout de suite accroché. Il a fait de La Guerre des Lulus une fresque, une fantaisie, qui en réalité tient plus du conte d’aventure que du récit historique. L’écriture du script s’est étalée sur une durée de huit mois, avant d’aboutir au scénario final. Nous avons eu beaucoup de chance : au-delà des enfants qui ont tous été formidables, tous les acteurs confirmés qui devaient jouer les adultes ont répondu positivement au casting en moins d’une semaine. 

En tant qu’auteurs, comment avez-vous réagi à ce projet ? Étiez-vous inquiets d’apprendre que la BD allait être adaptée au cinéma, qui plus est en prises de vues réelles ?

Régis Hautière : Le fait que le cinéma s’intéresse à notre œuvre représente évidemment pour nous une vraie satisfaction. Elle traduisait en parallèle l’enthousiasme des nombreux lecteurs de la BD. Je m’en suis d’abord détaché compte tenu du nombre de projets d’adaptations pour le grand écran qui sont signés puis abandonnés ou qui n’aboutissent pas faute de budget. Je considère que lorsque l’on cède les droits comme nous l’avons fait, l’adaptation demeure forcément une réinterprétation de l’œuvre d’origine. Il faut donc accepter l’idée de la confier à quelqu’un d’autre, afin qu’elle devienne la vision subjective du cinéaste qui va s’en emparer. Yann s’est engagé à respecter l’esprit et les valeurs défendues dans la bande dessinée (la fraternité, l’entraide, l’abandon des frontières), aussi bien que l’intrigue et les personnages, tous traversés par des émotions contradictoires. Nous étions sur la même longueur d’ondes, surtout en ce qui concerne la ressemblance des jeunes acteurs sélectionnés pour interpréter la bande des Lulus. Il y avait une véritable volonté de sa part de réaliser un film qui reste proche de la BD et de son esthétique. D’un point de vue graphique, il fallait respecter une charte de couleurs tout à fait particulière qui est très travaillée. Les angles et la composition de l’image sont également très étudiés. L’inquiétude s’est davantage portée sur la potentielle valeur du long-métrage lorsque l’on connait les difficultés liées au fait de tourner avec des enfants. 

Avez-vous été partie prenante de l’adaptation ou bien êtes-vous restés à un poste d’observateurs réguliers ?

Régis Hautière : Là encore, il s’agit d’un travail d’équipe mais le réalisateur n’était en aucun cas dans l’obligation de répondre à nos exigences. Hardoc et moi avons été des observateurs durant tout le processus pour apporter un regard analytique sur l’adaptation. Notre mission consistait bien sûr à relire les différentes versions du traitement et du scénario pour apporter des corrections, le plus souvent sur des incohérences historiques. La guerre étant ici une sorte de monstre, d’ogre qui engloutit tout sur son passage, Yann Samuell a privilégié l’atmosphère du conte pour mettre en scène, à partir de son imagerie connue de tous, une dimension plus fantasmée de l’horreur de 14-18.

Hardoc : Le processus de création a duré trois ans. Nous avons découvert les lieux de tournage, rencontré plusieurs fois les enfants sur le plateau, vu des rushes, des extraits. Nous vivions des moments incroyables. Ce qui compte à présent, c’est la réception du film par le public…

Comment s’articule le scénario par rapport à la chronologie des douze tomes ?

Régis Hautière : Le scénario reprend le contenu des trois premiers tomes. Certains des personnages secondaires sont là. D’autres comme la « sorcière » et l’abbé, campés respectivement par Isabelle Carré et François Damiens, ont été inventés ou enrichis afin de donner plus d’ampleur à la trame. Par ailleurs, Yann Samuell a repris le personnage du tirailleur sénégalais, interprété par Ahmed Sylla, qui accompagne les Lulus en agissant directement sur leur destinée. À l’origine, ce dernier apparaît dans une histoire courte parue dans la revue « Pierre Papier Chicon » créée justement par les deux coloristes de La Guerre des Lulus. Le scénariste a également puisé dans le sixième tome pour construire tout l’incipit. La chronologie est d’ailleurs très différente puisque l’intrigue du film est ramassée sur deux ou trois mois, contrairement à la bande dessinée qui couvre toute la Première Guerre mondiale.

Pourquoi avoir fait le choix de réécrire la mort de Hans, le déserteur allemand ?

Régis Hautière : En effet, Yann Samuell a choisi d’emmener les Lulus sur le champ de bataille. Il était essentiel de mettre en scène la mort de Hans, interprété par Luc Schiltz, dans la mesure où sa disparition symbolise le premier traumatisme commun des Lulus, épreuve importante au sein de leur parcours initiatique. En effet, ce n’est qu’après la perte de ce père spirituel que les orphelins vont « faire famille ». 

Quant à toi Léonard, comment es-tu arrivé sur le projet ? Faisais-tu déjà du cinéma ?

Léonard Fauquet : Pas du tout. C’était mon premier casting. Je faisais du théâtre mais je n’avais aucune expérience dans le milieu du cinéma. Après plusieurs longues semaines d’attente, j’ai enfin obtenu le rôle. 

Pour jouer Ludwig, t’es-tu beaucoup imprégné du personnage de la BD ou au contraire plutôt du scénario ?

Léonard Fauquet : Naturellement, notre coach souhaitait que l’on se concentre davantage sur le scénario (Rires). 

Le film a-t-il été entièrement tourné dans les Hauts-de-France ? 

Thierry Barle : Nous avons arpenté la région et tourné en quarante-six jours entre les villes d’Amiens, Saint-Quentin et Hirson. Le tournage ayant eu lieu entre août et novembre 2021, un important travail d’étalonnage a été nécessaire pour rectifier les anomalies lumière et les faux raccords liés à la météo. Nous tenions surtout à tourner en décors naturels. L’Abbaye de Saint-Michel figure l’orphelinat de Valencourt, par exemple. Il a également fallu en construire d’autres entièrement et ce avec des moyens limités, comme la maison de Louison, la cabane des Lulus ou encore la mairie pour les besoins de la séquence de l’anniversaire de Luce. 

Pensez-vous déjà à une suite ? 

Régis Hautière : Oui. Pour tout vous dire, le film est en cours d’écriture. Tout dépendra du succès de ce premier volet. Nous espérons bien sûr que cela va marcher. 

Thierry Barle : Nous avons terriblement envie de réaliser la suite. Un premier chapitre a déjà été écrit. Il y aura une ellipse d’un an puisque évidemment les acteurs grandissent. 

FIFAM 2022 : La guerre des Lulus, Children of the mist : enfances sacrifiées

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L’attente fut longue, salle comble (et il y avait encore du monde dehors) ce jour pour le très attendu La guerre des Lulus, en présence de l’équipe du film. L’occasion pour l’un des auteurs de la BD d’origine, natif de la Somme, de revenir « à la maison ». Autre salle, autre ambiance, avec la présentation, en compétition, du documentaire Children of the mist. Dans ces deux propositions, il s’agit de parler d’enfances sacrifiées, mais les regards divergent. Retour sur cette 2e journée du FIFAM 2022.

La guerre des Lulus ou les désastreuses aventures des orphelins picards
Synopsis : À l’aube de la Première Guerre mondiale, dans un village de Picardie, quatre amis inséparables, Lucas, Luigi, Lucien et Ludwig, forment la bande des Lulus. Ces orphelins sont toujours prêts à unir leurs forces pour affronter la bande rivale d’Octave ou pour échapper à la surveillance de l’Abbé Turpin… Lorsque l’orphelinat de l’Abbaye de Valencourt est évacué en urgence, les Lulus manquent à l’appel. Oubliés derrière la ligne de front ennemie, les voilà livrés à eux-mêmes en plein conflit. Bientôt rejoints par Luce, une jeune fille séparée de ses parents, ils décident coûte que coûte de rejoindre la Suisse, le « pays jamais en guerre »… les voilà projetés avec toute l’innocence et la naïveté de leur âge dans une aventure à laquelle rien ni personne ne les a préparés !
Date de sortie : 18 janvier 2023

« C’est l’histoire d’enfants qui se construisent dans un pays qui se déconstruit », voilà les mots d’un des auteurs de la BD La guerres des Lulus à la fin de la projection du film qui l’adapte. Le film suit en effet, en accéléré, les étapes de la construction d’enfants, presque adolescents pour certains, des premiers amours en passant par l’amitié qui les lie très fort. Projetés dans la guerre, les gamins deviennent des débrouillards malgré eux. La guerre est représentée en arrière plan, mais souvent filmée de manière brutale et violente (on pense ici à la scène dans les tranchées, ou encore à l’incendie de l’orphelinat), telle qu’elle a été vécue par des centaines de milliers d’enfants devenus orphelins.

Il faut dire que Lucien, Luigi, Luce, Lucas et Ludwig (les « Lulus ») croisent sur leur chemin des adultes bourrus parfois, mais surtout bienveillants, prêts à les aider, qui finissent par disparaître, pour relancer les aventures. Un brin trop gentillet et propret, La Guerre des Lulus se suit pourtant comme un grand film d’aventures et d’amitié, donne un point de vue un peu différent sur la guerre, nous ne sommes pas ici dans les tranchées, mais parmi ceux qui n’ont aucune arme pour se défendre. Non dénué d’humour, La Guerre des Lulus joue beaucoup sur la naïveté de ses petits protagonistes tout autant que sur la grande maturité de certains d’entre eux. Tout est alors question de communication pour ces cinq gamins seuls au monde, mais surtout de se choisir une famille.

Graphiquement très travaillé, le film doit beaucoup à la bande dessinée qu’il adapte, dialogues ciselés, rebondissements, personnages très typés et donc souvent drôles (à leur insu!), tout va vite, tout contribue à l’émotion jusque dans la petite ritournelle qui accompagne le film.

Children of the mist de Ha Le Diem
Synopsis : Di est une fille de douze ans originaire des montagnes embrumées du nord du Vietnam. Elle appartient à la minorité ethnique des Hmong dans laquelle les filles se marient à un très jeune âge, évènement souvent précédé par le controversé «kidnapping de la mariée» qui se voit enlevée par son futur époux à l’occasion des festivités du Nouvel An lunaire.

Diem regarde Di, elle n’intervient que rarement, mais on sent qu’entre ces deux filles, le courant est passé au-delà d’un simple sujet documentaire. A l’image des étudiants de We, student ! (lui aussi présenté au festival), un lien amical se noue entre les deux filles, Diem a filmé Di pendant trois années, sachant l’inéluctable et au moment où elle raconte l’ayant déjà perdue dit-elle. Dans ce village vietnamien embrumé (très belle première séquence du film), Di vit assez insouciante sa vie de jeune fille. Elle a douze ans quand le film commence et plane pourtant au-dessus d’elle la menace, qu’elle prend comme un défi, d’un mariage prochain, pour lequel elle peut être « kidnappée » par son futur mari.

Une tradition que Di ne rejette pas, mais qui lui semble bien loin quand elle en parle, tout en étant très concret puisque sa sœur a été « kidnappée » et attend, à 17 ans, son 2e enfant. Cela ne l’empêche pas de flirter avec des garçons ou encore de parler de sexe.

Ha Le Diem suit le quotidien de la famille, s’adresse parfois à Di, l’exhorte à prendre sa destinée en main, à refuser ce qui est prévu. Children of the mist est le premier film de la jeune réalisatrice (31 ans), dans le cadre des ateliers Varan, qui porte un regard sur des coutumes qu’elle ne pratique pas, mais sans les juger frontalement. Elle tente de faire réfléchir Di et de réfléchir avec elle. Pourtant, Children of the mist est filmé comme un piège qui se referme sur Di, sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Il ne sera plus question dans la dernière partie du film que de s’en extirper. Que peut alors la caméra, parfois malmenée, dans ce qui se joue devant elle ? Sans jamais la désarmer, Diem ne lâche pas son sujet, s’y engouffre et tente d’insuffler un peu de lumière dans ce quotidien où les ados ne rêvent que de « redevenir des petites filles ».

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Pour la France est inspiré d’une histoire vraie: la mort d’un aspirant à Saint-Cyr au cours d’un bizutage (pardon, « bahutage ») qui a mal tourné. C’est une tragédie personnelle : celle du réalisateur Rachid Hami, ayant perdu son frère dans cet accident absolument évitable. En France, un tel film devrait parler de lui, caméra à l’épaule et acteurs qui improvisent leur colère. Mais Pour La France est un film qui fait du cinéma pour s’adresser à tout le monde en grand-écran.

Epopée intime

Balayez d’emblée tout ce que l’histoire de Pour La France peut vous inspirer à priori. Le film de Rachid Hami n’est ni un fait-divers (mal) fait film, ni une auto fiction, ni même une oeuvre à charge contre l’armée. Oui, les origines algériennes du défunt entreront en conflit avec la Grande Muette et son protocole inchangé depuis l’invention de l’uniforme. C’est justement l’un des sujets du film: comment une famille musulmane accablée par le chagrin va imposer son deuil et son rite à l’institution nationale par excellence.

« Être reconnu, c’est reconnaitre qu’on existe » comme le dit le réalisateur. Hami se raconte et se livre sans doute dans la relation entre les deux frères incarnés par Karim Leklou et Shaïn Boumedine. Mais il narre aussi un moment de grande Histoire, au sens large du terme. Bref, il fait du cinéma, et dans les moindres pores de l’image.

La composition picturale est une affaire de synchronicité. Dans Pour La France, la maitrise du moindre pixel de lumière ne s’additionne pas mais se multiplie avec la direction d’acteurs. Leur synergie font parler les non-dits et suggèrent ce qui n’est pas montré, le cinéaste sublime ses personnages en peignant le mouvement silencieux de leurs émois. On appelle ça un travail d’orfèvre, qui permet au film d’elargir l’espace d’intériorité des personnages.

Histoire d’une Nation

Car Pour la France est un film qui voyage et fait voyager, au sens géographique et romanesque du terme. Le deuil, c’est le moment où le présent se fige dans le passé, mais Ismaël vit ses souvenirs comme si c’était maintenant. Sur le papier, on appelle ça des flash-backs, mais ils surgissent à l’écran comme une aventure de l’instant. La quête romanesque est à portée de subconscient: celui d’Ismaël pour poursuivre le fantôme d’Aïssa. Ismaël, le vilain petit canard de la fratrie, qui lit dans les yeux de ses proches que la mort s’est trompé de frère.

Dans le rôle, Karim Leklou creuse 50 nuances de profondeur de son personnage à chaque scène. Chez lui, l’épaisseur est plus que jamais le meilleur ami de la finesse, et son caractère naturellement disruptif joue harmonieusement à contre temps avec la droiture de jeune premier de l’excellent Shaïn Boumedine.

Au cinéma comme dans la vie, tout le monde a ses codes, de l’armée coupable aux familles endeuillées. Mais celui d’Ismaël n’est reconnu nulle part. Dans un monde où chacun a trouvé sa place dans le paysage symbolique, lui stationne hors cadre. Aïssa, le défunt avait tout d’un héros en devenir, de l’acabit de ceux qui changent l’histoire avec un grand H. Ismaël devra s’assurer que sa mort n’en soit pas le fin mot.

Sous le drapeau

Les symboles c’est ce qui permet au récit d’avancer, qu’il soit filmique où national. On peut et on doit les déconstruire, mais impossible de faire sans. L’histoire se raconte avec des images qui valent mille mots, et Rachid Hami en a conscience. Le fait-divers qu’il porte à l’écran ne doit pas être une histoire comme une autre, sinon Aïssa sera mort pour rien. Il faut donner du sens à la tragédie, à défaut de lui trouver une raison.

C’est la mission qui incombe à Ismaël: transformer l’accident en sacrifice en organisant les funérailles de son frère avec les responsables de sa mort. Il faut prendre sur soit pour trouver un compromis sur la base d’une injustice absolue. Le deuil d’Aïssa devient ainsi une cause nationale, où le corps d’armée le plus traditionnel dialogue avec une famille musulmane pour élaborer un rite funéraire commun. Deux frères et deux France qui ne font enfin qu’un, comme de ce dernier plan où la Mafia K’Fry  intègre l’hymne national. Une page d’histoire se tourne dans le bon sens: celui où Aïssa est mort pour quelque chose de plus grand que lui. Pour la France.


Bande-annonce : Pour la France

Un film de Rachid Hami

Par Rachid Hami, Ollivier Pourriol
Avec Karim Leklou, Shaïn Boumedine, Lubna Azabal
15 février 2023 en salle / 1h 53min / Drame

Le Messager (1971) de Joseph Losey : crépuscule historique et sentimental

Troisième et dernière collaboration entre Losey et le scénariste/dramaturge Harold Pinter, Le Messager (The Go-Between) est souvent considéré comme le magnum opus du cinéaste. Situé dans la campagne anglaise du début du XXe siècle, le récit est – à l’instar des travaux précédents du duo – une peinture brillante d’une société britannique à la veille d’un changement d’époque. Étude de classe et de mœurs d’une finesse rare, le film bénéficie en outre d’une mise en scène naturaliste de haut vol, d’une distribution impeccable et de la musique inoubliable de Michel Legrand. Certains costume dramas britanniques contemporains devraient s’inspirer de cette vision proposée par un étranger. Elle prouve que le classicisme de la forme peut cohabiter avec une critique profonde et subtile. 

“The past is a foreign country; they do things differently there.”

Installé en Angleterre depuis près de vingt ans après son exil des États-Unis où il était devenu persona non grata, Joseph Losey connut une première période « anglaise » sur un mode mineur, enchaînant les tournages modestes dans des genres variés. Tout change en 1963, lorsqu’il rencontre un fils d’exilés (ses parents étaient des juifs ashkénazes originaires d’Europe de l’Est) : Harold Pinter. L’acteur et dramaturge s’était récemment lancé dans l’écriture de scénarios pour le grand écran. Les deux hommes vont connaître ensemble une première consécration avec le brillantissime The Servant en 1963, suivi d’Accident quatre and plus tard. Si ces deux œuvres s’intéressent de près aux questions de classe et de sexualité dans une aristocratie engluée dans le passé, Losey et Pinter vont transposer ces sujets dans la campagne britannique de 1900 avec Le Messager, qui fait encore mûrir ces questionnements tout en donnant au cinéaste une grande liberté en matière de mise en scène, à la fois picturale et naturaliste. Cette adaptation d’un roman de Leslie Poles Hartley remportera la Palme d’or au festival de Cannes en 1971.

L’histoire est celle de Léo (Dominic Guard), un jeune garçon issu d’une famille modeste qui, invité par un camarade de classe à passer les vacances d’été dans sa famille aristocratique, dans le Norfolk, va involontairement endosser le rôle de messager d’un « couple interdit » formé par Marian (Julie Christie), fille aînée de la maison promise à un vicomte revenu de la guerre des Boers, et le fermier voisin Ted (Alan Bates). L’œuvre est d’abord un subtil roman d’apprentissage sentimental, Léo trompant son ennui éprouvé dans ce milieu rigide en courant les champs muni de messages secrets. Ce jeu innocent – le garçon ignorant initialement la nature du courrier qu’il transporte – prend une tournure différente lorsqu’il commence à éprouver des sentiments amoureux pour la ravissante Marian. L’enfant réalise alors qu’il n’est qu’un vulgaire intermédiaire dans un jeu qui n’est pas le sien – un jeu d’adultes. Les deux amants pourtant si charmants n’hésitent pas à exercer sur le garçon, réticent à continuer à jouer le rôle de messager, un chantage sentimental de bas étage. Suspicieuse, la mère de Marian en fait de même afin de découvrir la vérité. La fin du film révèle le résultat cruel de ces marivaudages : un suicide et deux destins brisés, dont celui d’une jeune victime innocente pour laquelle Marian, vieille et amère, n’éprouve aucune culpabilité même tardive.

A ce drame sentimental se greffe une peinture critique du milieu aristocratique. Par sa différence de classe, Léo n’aura jamais la même valeur que les membres de la famille de son camarade de classe. D’abord sujet de curiosité teintée de condescendance (on lui achète de nouveaux vêtements car on déplore qu’il porte toujours les mêmes, en outre inadaptés à la saison et donc à l’étiquette), le garçon remplit ensuite une fonction purement utilitaire. Marian, puis Ted, comprennent comment manipuler Léo, l’une par l’affection et l’autre par la camaraderie virile. Mais dès que ce dernier fait mine de vouloir sortir du rôle qu’on lui a assigné, ils dévoilent leur vrai visage et n’hésitent pas à faire pression sur le garçon. Les amants se retrouvent régulièrement pour assouvir leurs pulsions charnelles dans le foin de la ferme de Ted, mais ce dernier est complètement désemparé lorsque Ted lui demande d’expliquer ce qu’est « faire l’amour ». Bref, voici deux représentants de l’aristocratie qui ne supportent manifestement pas les règles morales rigides de leur milieu (en particulier le mariage arrangé) et prennent un plaisir juvénile à flirter avec le danger (comme ces messages qu’on cache prestement lorsque quelqu’un entre dans la pièce), mais qui ne sont pas prêts, pour autant, à laisser un élément exogène faire précisément cela, c’est-à-dire sortir du cadre rigide de sa condition inférieure. Derrière leur apparence amicale et leur amour sincère l’un pour l’autre, Marian et Ted sont coupables d’un égoïsme aveugle qui entraînera le jeune garçon dans leur perte.

Au scénario d’une finesse rare, ajoutons l’interprétation impeccable de tous les comédiens – jusqu’aux plus petits rôles, dans la grande tradition britannique – et la bande originale mémorable composée par Michel Legrand (thème qui sera repris bien plus tard comme générique de l’émission Faites entrer l’accusé !), qui n’était pas du goût de Losey mais qu’il finit, heureusement, par accepter. Le Messager demeure assurément une des grandes réussites du cinéaste américain. Un grand, un très grand film qui mérite d’être vu et revu.

Synopsis : Un jeune garçon de milieu modeste est invité par son camarade de classe dans une famille de l’aristocratie britannique. Il va servir de messager à la jeune fille de la maison qui vit des amours impossibles.

SUPPLÉMENT

Si l’on peut reprocher à ESC d’avoir été, pour une fois, chiche avec les suppléments, au moins le seul qui nous est proposé est d’une grande qualité, puisqu’il s’agit d’un entretien d’un peu moins d’une demi-heure avec Michel Ciment, directeur de la revue Positif et exégète de Losey auquel il consacra un livre et un recueil de textes. Comme de coutume dans ce type d’exercice, le spécialiste resitue d’abord l’œuvre dans le parcours du réalisateur, rappelant au passage ses affinités communistes et l’exil volontaire que celles-ci entraînèrent. Avec sagacité, Ciment observe que les peintures sociétales les plus justes sont celles qui sont réalisées avec distance, c’est-à-dire par des étrangers. Ainsi, la rencontre entre l’Américain Losey et le fils d’immigrés juifs Pinter donna lieu à une analyse très juste d’un milieu et d’une époque qui n’étaient pas les leurs. Illustrée par des extraits du film, l’analyse de différents éléments clés par Michel Ciment se révèle enfin passionnante, et permet de revoir le film et de profiter de ses qualités avec d’autant plus d’acuité. N’est-ce pas justement la qualité recherchée dans un supplément comme celui-ci ?

Supplément de l’édition Blu-ray :

  • Entretien avec Michel Ciment (25 min)

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

3.5

My Heart Is That Eternal Rose : romance et mafia Hongkongaises en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur My Heart Is That Eternal Rose de Patrick Tam, une love & mafia story toute en pastels et couleurs chatoyantes à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Rick et Lap sont des amoureux dont la romance est brisée par le meurtre accidentel de l’inspecteur Tang dans lequel Rick et le père de Lap sont impliqués. Ils sont obligés de fuir chacun de leur côté. Six ans plus tard, Rick, devenu tueur à gages, retrouve Lap, qui s’est fiancée au puissant des triades Shen pour sauver son père. Les deux réalisent vite qu’ils ont encore des sentiments l’un envers l’autre.

Love Story mafieuse à Hong-Kong

My Heart Is That Eternal Rose plonge passionnément dans les tropes des deux genres qui le construisent : la romance et le thriller mafieux. D’un côté, nous avons un jeune couple naïf à la relation amoureuse chaste, proche du « fleur bleue », dans un décor d’antan capturé avec un travail de photographie nimbé de douce lumière inspirant le rêve, l’utopie. De l’autre, le monde de la mafia va s’imposer à eux avec des lumières un peu plus crues, des décors tantôt cradingues, tantôt luxueusement grossier, occupé par des gangsters immondes, des prostituées asservies, des « bikinis et des gros calibres » pour reprendre l’expression de Stephan Hammond et Mike Wilkins dans Sex and Zen & Bullet in the Head.

La direction artistique du film, dans la continuité de Scarface (1983) et de la série Deux Flics à Miami (1984-1989), avec ses pastels chatoyants et couleurs saturées cachant souvent une réalité bien moins colorée, permet à Patrick Tam de confronter le romantisme jusqu’au-boutiste des deux personnages, joliment complétés par un jeune Tony Leung, formant ainsi un triangle amoureux, au cosmos nocturne des triades. Cette originalité d’ambivalence des tons ne sera pas sans évoquer un autre grand thriller mafieux romantique, un chef d’œuvre du genre, L’Impasse, réalisé par Brian De Palma quatre ans plus tard en 1993.

Ce jeu de tonalité pourra peut-être perturber les spectateurs non aficionados du cinéma Hongkongais, notamment des années 80, aux drames mouvementés par une Nouvelle Vague de cinéastes tels que Tsui Hark, Ann Hui et Alex Cheung. Si l’on ne remet pas en question ses gunfights inspirés par John Woo et Ringo Lam – alors devenus les papes du genre –, on pourra toutefois légèrement tiquer face à l’écriture de certaines séquences où les différentes tonalités peinent à être croisées de façon incarnée. On peut en effet penser aux retrouvailles entre Rick et Lap, six ans après avoir été éloignés par de tragiques événements. Rick, devenu tueur à gages, vient d’assassiner un témoin pour le compte du fiancé de Lap. Alors qu’il fuit, elle le retrouve par hasard lors d’une sortie véhiculée. Elle le reconnait, l’emmène. Le court dialogue qui suit cette rencontre du destin n’est pas sans prêter à sourire tant elle semble déconnectée de tout sens du réel. On pourrait reprocher à cette séquence comme à d’autres un manque de direction d’acteurs, en particulier du duo amoureux Kenny Bee / Joey Wong. Toutefois, n’oublions pas que le réalisateur et monteur Patrick Tam fut l’un des mentors de Wong Kar-wai. Être in the mood for love pour Tam ne reviendrait-il pas à élever les sentiments au point de repousser la suspension d’incrédulité dans ses retranchements les plus doux ?

My Heart Is That Eternal Rose en Blu-ray

Le film de Patrick Tam est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Il y a en effet peu à redire sur la présentation vidéo du film. La colorimétrie semble équilibrée, les images sont stables, et les plans les plus doux obéissent aux choix des directeurs de la photographie David Chung et Christopher Doyle (In the Mood for Love, et bien d’autres). Du côté du son, on privilégiera la piste stéréo au mix 5.1. En effet, la première est plus harmonieuse quant aux dialogues et sons d’ambiance, tout en ne manquant pas de panache. Le mix 5.1 valorise beaucoup trop les voix, ce qui pourra perturber le visionnage de plus d’un.

Le film est complété par un bel ensemble de compléments : l’habituelle et – toujours formidable – présentation du film par Arnaud Lanuque (pour lequel on va finir par établir un fan club), une nouvelle rencontre avec le cinéaste Patrick Tam qui revient sur ses débuts télévisés, la conception difficile du film, ses rapports avec l’acteur principal Kenny Bee dont l’acting est aussi remis en question par le producteur John Shum qui évoque aussi le cadre de production du film. Enfin, on trouve un court et efficace essai vidéo signé Alex Rallo revenant sur le travail de photographie du film en lien avec ses différentes thématiques, ainsi qu’un beau documentaire réalisé par Yves Montmayeur en 2007 sur la carrière du directeur de la photographie Patrick Doyle, revenant par ailleurs sur le nouveau paysage de talents Hongkongais d’alors. On n’y loupera pas la présence de quelques grands noms du cinéma tels que Fruit Chan, Wong Kar-wai ou Gus Van Sant. Pour terminer votre séance, vous pourrez enfin découvrir la bande-annonce du film.

Bande-annonce – My Heart Is That Eternal Rose (Patrick Tam, 1989)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1 BD-50 – Format Respecté 1.77 :1 – 1080p HD Encodage AVC – Langue : Cantonais DTS-HD Master Audio 5.1 et 2.0 – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Thriller/Romance – Durée : 1h30

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Rencontre avec le réalisateur Patrick Tam

Essai vidéo : L’impossible échappée

Interview de John Shum

In the Mood for Doyle – documentaire sur le directeur de la photographie par Yves Montmayeur

Bande-annonce

Sortie le 30 Juin 2021 – prix public indicatif: 25,00 €

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4.5