A mon seul désir est le 3e film réalisé par Lucie Borleteau. Après Fidelio, l’odyssée d’Alice en 2014, la réalisatrice parle de nouveau du corps des femmes, de leur désir, de liberté aussi, dans un conte aux accents érotiques qu’elle a voulu léger et joyeux (et un peu romantique!). Une utopie de puissance féminine qui se regarde comme une nouvelle odyssée du féminin, un regard qui ose. Au cinéma le 5 avril 2023.
Conte
En débutant son film par une adresse au spectateur qui en fait un conte, une fantasmagorie aussi baroque que burlesque, Lucie Borleteau appelle de ses vœux, la possibilité de « tout oser. » A mon seul désir est un questionnement, sans jugement ni morale, sur les femmes qui choisissent de mettre leurs corps en représentation pour « s’interroger sur notre rapport au désir, que l’on cherche à le susciter ou qu’il nous submerge » *. L’immersion dans leurs spectacles de strip-tease (ou théâtre érotique) est totale. Des scènes comme figées dans le temps, tant ce petit théâtre est « à l’ancienne », sans alcools et autres musiques fortes, juste des spectateurs qui regardent et que l’on regarde. Deux points de vue qui s’entremêlent mais que la réalisatrice raconte depuis la scène, rendant les femmes qui performent puissantes, avec une ascendance claire sur ceux qui sont statiques et qui attendent la naissance du désir, voire du plaisir (pas de contact physique avec les clients cependant). Cette représentation s’apparente à des formats qui pensent le corps des femmes dénudés autrement que comme des objets. ,
A mon seul désir n’est pas un film à thèse, c’est un film qui observe, qui interroge, qui rêve aussi, qui assume ses fantasmes. On pense notamment à Tournée de Mathieu Amalric, ou au plus récent Trois nuits par semaine dont Lucie Borleteau n’a pas eu connaissance de l’écriture au tournage, mais qu’elle relie facilement à son travail depuis qu’elle l’a vu. Pour autant, la proposition de la réalisatrice est plus radicale. En effet, le personnage de novice, ici interprété par Louise Chevillotte, n’est pas extérieur à la mise en scène du corps (là où dans Trois nuits par semaine, Baptiste était photographe donc à distance de son sujet), elle fait partie du spectacle dès les premières minutes, elle se lance. Il n’y a pas de réelle hésitation pour elle et une aisance quasi immédiate à entrer dans ce monde dans lequel, comme le rappelle le synopsis, elle ose entrer.
Corps
Lucie Borleteau filme ce microcosme joyeux et bordélique sans en faire un sujet, juste une réalité qu’elle veut légère et utopique, non pas pour minimiser les agressions ou autres risques, mais pour offrir aux femmes un récit où l’on ose, où la peur n’a pas sa place. Pour autant, le récit d’A mon seul désir n’est pas naïf, il ancré dans une sororité réelle, une solidarité aussi qui pousse les filles à s’entraider, se protéger. Le film de Lucie Borleteau est, comme le dit Céline Sciamma à propos de son propre travail de cinéaste, créateur d’images manquantes. Si mise en danger il y a, elle est toujours un supplément de vie. Si Mia se confie sur son viol, qui encore une fois est rapporté comme une réalité et non comme un sujet, à aucun moment quand elle ne danse ni ne marche dans la rue, on ne sent pas de peur dans son regard, son attitude. On sent à certains moments que la situation pourrait basculer, mais elle parvient toujours, avec l’aide d’Aurore/Manon, à la retourner à son avantage. Il en va de même pour la représentation de la prostitution que la réalisatrice propose, rien de glauque encore une fois, ce qui lui a valu des difficultés à faire financer son film car comme elle le confiait lors d’une avant-première « le personnage n’était pas puni de se prostituer, ce qui m’a valu des remarques outrées dans les commissions de financement ». On est dans la filiation avec Seule la joie dont la réalisatrice déclarait dans l’interview donné au Mag : « les femmes dont je fais le portrait font ce métier non pas parce qu’elles aiment ça, mais parce que c’est le choix qu’elles ont fait. Ce n’est pas une situation que je cautionne mais, dans nos sociétés patriarcales, c’est une réalité ». Pas de portrait dégradant ou volontairement misérable du choix fait par Aurore de vendre son corps, même si la situation a des conséquences sur sa vie et ses relations.
Mise en scène et puissance
La force d’A mon seul désir est cette liberté de ton, l’humour insufflé dans le film et l’absence de violence ou de hiérarchie dans les relations entre les personnages. Ni les hommes, ni les femmes ne cherchent ici à s’écraser, se piétiner. Dans la relation amoureuse, qui est le fil conducteur du film, cette égalité de puissance, de caractère et d’âge (malgré des personnages très différents) est aussi bienvenue. Nous ne sommes pas dans un récit de domination, mais dans un fantasme d’unité, de corps à corps qui fait de l’égalité un sentiment « doux à vivre ». Dans la représentation des corps aussi, le grain des peaux; le regard est fier et non stigmatisant. Bien que la nudité soit présente, elle n’est jamais négative ou simplement voyeuriste, elle fait partie du spectacle. On pense notamment à Aurore qui, à l’intérieur du conte dont elle est le personnage, voit tous ceux qu’elle croisent nus (elle les déshabille du regard littéralement sans pour autant avoir un regard dérangeant sur eux). Peu à peu, elle fait tomber les barrières et s’émancipe de son propre corps. A ce titre, A mon seul désir est plein d’inventivité, de clins d’oeil, on pense notamment au collage de rue « on te croit » aperçu dans deux plans du films (au début et à la fin). Ce récit radical mais doux est porté par de nombreuses formidables comédiennes, mélangées à des performeuses, il est surtout traversé par deux étoiles filantes : Zita Hanrot et Louise Chevillotte qui tout en se livrant comme rarement, ne versent jamais dans la vulgarité. Elles offrent des corps, des voix à ces deux femmes qui certes mettent en scène leur nudité avec pour objectif de susciter du désir, mais qui ont la main sur leurs destinées respectives. Ainsi, ce sont des personnages qui font de véritables choix, dont les vies se croisent, qui s’élèvent à deux, dont les chemins peut-être ne seront pas toujours communs. A mon seul désir parle aussi de transport amoureux, sa forme est une mosaïque de corps, d’humanités.
Ces représentations tiennent par la joie (du moins la légèreté de la romance, des saynètes) sans cesse insufflée par le scénario et cette croyance en la puissance des corps et en des utopies qui réconcilient féminin et masculin, sans occulter la question du désir. Les grands films vous laissent avec des questions, des doutes, des envies aussi de sortir, de courir, de se libérer, surtout d’oser et A mon seul désir n’est que cela, sans proposer une morale, et surtout sans aucune culpabilité ni dans les choix esthétiques, ni dans les actions des personnages … Un film de sensations, plus que de réponses toutes prêtes, ce qui est rare et précieux : » je cherchais à restituer la puissance du corps des femmes, la puissance de la sensation, de l’intime. Le film est rythmé, et je voulais qu’il recèle des surprises […] J’attends d’un film, y compris des miens, qu’il soit complexe, inattendu et bouleversant… » *, contrat rempli pour A mon seul désir.
*les propos de Lucie Borleteau sont tous issus du dossier de presse du film.
A mon seul désir : Fiche technique
Synopsis : Vous n’avez jamais été dans un club de strip-tease ? Mais vous en avez déjà eu envie … au moins une fois… vous n’avez pas osé, c’est tout. Ce film raconte l’histoire de quelqu’un qui a osé.
Réalisation – Lucie Borleteau
Scénario – Lucie Borleteau et Clara Bourreau
Interprètes – Zita Hanrot, Louise Chevillotte, Laure Giappiconi, Pedro Casablanc , Sieme Miladi, Yuliya Abiss, Tokou Bogui, Céline Fuhrer, Sipan Mouradian, Thimotée Robart. Avec la participation de Melvil Poupaud
Montage – Clémence Diard
Photographie – Alexis Kavyrchine
Production – Marine Arrighi de Casanova, Apsara Films
Durée : 1h57
Date de sortie : 5 avril 2023
Au début de Freud, le moment venu, l’addiction au cigare se traduit par une dissonance cognitive. En tant que médecin, le père de la psychanalyse sait très bien à quels risques il s’expose en fumant parfois jusqu’à vingt havanes par jour. En tant que neurologue spécialiste de l’esprit humain, il a même assimilé cette pratique à un substitut de la masturbation. Cela ne l’empêche toutefois pas de céder à ce plaisir – et de se refuser à interpréter ses propres penchants pour le tabac. Plus loin, alors que les premiers signes d’un épithéliome apparaissent, Suzanne Leclair et William Roy prennent le parti de rompre le noir et blanc pour donner aux tissus et aux lésions une couleur sang. Une teinte dont le rouge des drapeaux nazis constituera le seul équivalent. Ce sont ainsi deux formes de cancer qui sont appelées à cohabiter dans l’album et qui affligeront, dans un même élan, Sigmund Freud. Les tumeurs, les scalpels, les cigares qui se consument, la fumée suspendue dans l’air seront représentés en alternance, à plusieurs reprises, comme pour sursignifier leur état de permanence, lui-même profondément symptomatique de l’addiction. L’homme n’est pas n’importe qui. Il a révolutionné les sciences. Il souffre terriblement. Le plus souvent en silence. Mais inlassablement revient pourtant cette image de cigare, devenue indissociable de sa personne. On ne saurait mieux le verbaliser : une addiction, ça s’impose à vous, peu importe votre rang, votre sagacité, les conseils avisés qu’on peut vous prodiguer, les risques encourus, que vous avez par ailleurs parfaitement intériorisés, et même la dégradation pathétique de votre état de santé. Souvent dans les récits sur l’addiction, les séquences finales sont porteuses d’effroi : dans Freud, le moment venu, on découvre le psychanalyste viennois attendant la mort sur un lit médicalisé, protégé par un rideau de tulle des mouches attirées par l’odeur des plaies…
La drogue, l’alcool, le sexe, le pouvoir : dans les œuvres de fiction, l’addiction prend souvent les mêmes formes. Dans son adaptation dessinée de Fahrenheit 451, Tim Hamilton en met en scène une autre, beaucoup moins attendue. Il faut se figurer un public ébahi, captivé, absorbé par des murs transformés en autant d’écrans géants pour comprendre en quoi l’ignorance y constitue une forme d’addiction. Cette dernière est d’ailleurs auto-entretenue, sous prétexte qu’elle permettrait de préserver l’ordre social, de se prémunir des tracas, voire de la dépression. Une sorte de paradis artificiel, baptisé « La Famille » comme pour sursignifier une forme d’intimité réconfortante. L’activité de Montag s’inscrit dès lors en pendant logique : en multipliant les autodafés sans même les questionner (dans un premier temps en tout cas), il annihile ce qui pourrait servir d’incubateur à toute pensée critique. Mais celui qui se shoote littéralement à l’ignorance, c’est le pouvoir en place, dont la stabilité est conditionnée à cette incapacité de remise en cause. L’addiction à l’ignorance prend alors des voies plus retorses : la lance à pétrole est l’aiguille avec laquelle les pompiers anesthésient l’opinion publique. Elle est aussi l’anabolisant des autorités. L’interstice dans lequel elles s’engouffrent. Pendant ce temps, l’esprit humain n’est plus qu’une grande surface vide, dans lequel le discours officiel trouve des échos de plus en plus nets. Dans Fahrenheit 451, les personnages se sont tellement accoutumés à la vie simple et « divertissante » qu’ils mènent, qu’ils ont choisi de ne pas chercher à comprendre le monde qui les entoure. Ils ont perdu tout intérêt pour la culture, la politique et la sociologie, préférant se gorger de distractions éphémères. Cachez donc ce livre qui pourrait vous sevrer.
Surnommé « BTK », Dennis Rader est un candidat idoine dès lors qu’il s’agit de se pencher sur l’addiction et ses représentations. Faisant face à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger, il déclare : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une dépendance au mal, au meurtre plus particulièrement, lequel est adossé, dans le cas présent, à une série de cérémonies abjectes – filature, ligotage, soumission… Dans leur album BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo caractérisent un homme ordinaire doublé d’un monstre abject, une dualité dont les explications rappellent un certain Dexter Morgan. « Il me contrôle corps et âme. C’est comme si je passais du côté passager de mon propre corps alors que lui prenait la place du pilote. » Là où l’expert en projections de sang évoquait un « passager noir » dans la célèbre série Showtime, Dennis Rader avoue devenir lui-même le passager d’un autre, un peu à la manière d’