Controverses artistiques (II) : le rap français assigné à comparaître, Orange mécanique, Crash et La vie d’Adèle

Attention, sujet inépuisable. C’est parce qu’elles peuvent se prévaloir d’une pluralité qui n’a d’égale que leur abondance que les controverses artistiques font l’objet d’un dossier permanent, régulièrement alimenté par nos rédacteurs. Cinéma, peinture, littérature, art contemporain, théâtre, musique… Partout et en tout temps, les artistes n’ont cessé de heurter les sensibilités, de bousculer l’ordre établi, d’interroger les sociétés, leurs valeurs et travers. Et quelquefois, ce sont eux qui se sont pris les pieds dans le plat. Épisode deux.

Le rap français assigné à comparaître, par Jonathan Fanara
Sur France 24, Ekoué s’épanche, sans faux-semblant : « Ça ne s’est jamais produit dans l’histoire de France qu’un ministre de l’Intérieur et président de la République en exercice assume à ce point une plainte. On est tout à fait conscients de la portée politique de La Rumeur. On sait qu’on dit des vérités qui dérangent. (…) Le ferment de notre conscience politique, c’était de nous dire que lorsqu’on nous explique une guerre, on essaie de voir ce qu’il y a en dessous. On a toujours eu ce réflexe-là depuis qu’on est jeunes. » Celui qui est visé par les propos du rappeur français, fils d’un intellectuel togolais et lui-même titulaire d’un doctorat, n’est autre que Nicolas Sarkozy, qui déposa en 2002 une plainte contre Hamé, le collègue d’Ekoué, en qualité de ministre de l’Intérieur. L’artiste serait coupable, aux yeux de Nicolas Sarkozy, d’avoir diffamé la police nationale dans un fanzine. Huit années de procédures judiciaires s’ensuivront, mais Hamé se verra finalement relaxé. Cette affaire est doublement symptomatique : elle met au crédit du rap français une dimension contestataire prêtant à la controverse et témoigne de l’acharnement de l’ancien chef de l’UMP contre un courant musical qui fait parfois grincer des dents en haut lieu. Ainsi, Nicolas Sarkozy, toujours lui, qualifiera les membres du groupe Sniper de « voyous qui déshonorent la France », avant de les traîner eux aussi devant les tribunaux, leur reprochant les paroles du morceau « La France ». Nouvelle relaxe du Procureur. Quelques années plus tard, c’est au tour de Manuel Valls d’estimer que « les paroles de ces chansons non seulement s’en prennent aux symboles de la Républiques et aux forces de l’ordre, mais aussi donnent souvent une image dégradée de la place de la femme au sein de la société ». Déjà en 1995, Jean-Louis Debré s’insurgeait contre Ministère A.M.E.R. et son « Sacrifice de poulet », composé pour la bande originale du film La Haine. Furieux, les syndicats policiers demandent alors au ministère de l’Intérieur de porter plainte. Cette fois, le groupe est reconnu coupable d’incitation au meurtre et doit verser une amende de 250 000 francs. NTM, Mr R, Orelsan, Morsay : on ne compte plus les rappeurs faisant l’objet des récriminations, politiques ou judiciaires, des autorités publiques. Les médias, de leur côté, en soulignent volontiers les clashs, les dérives, la glorification de l’argent ou du pouvoir, les guerres d’ego, dans une veine éminemment sensationnaliste. La spontanéité, la radicalité, l’outrance d’artistes se présentant souvent comme des écorchés vifs et se faisant les porte-voix des minorités et des déshérités ont quelque chose de profondément dérangeant. Les textes de rap, qui traduisent souvent une humeur plus qu’une opinion arrêtée et rationnelle, sont sortis de leur contexte artistique, découpés en tranches, surinterprétés, parfois au pied de la lettre. Il y a là, au mieux, une incapacité répétée à saisir les fondements d’un courant musical urbain. Au pire, une volonté de créer des controverses artificielles pour mieux détourner le regard des vrais enjeux : le fond derrière la forme, le message derrière la punchline.

Orange mécanique, scandaleusement libre ?, par Jonathan Fanara
Du Beethoven en fond sonore, de la violence débridée et esthétisée à l’écran, des Droogies iconiques, une classification R quasiment inédite pour un candidat à l’Oscar du meilleur film, une expérience Ludovico mise en scène de manière glaçante, un point de vue renvoyant dos à dos criminels et institutions chargées de les réprimer… Le scandale fut tel à la sortie d’Orange mécanique que Stanley Kubrick lui-même décida de retirer son film des salles plus de 60 semaines après sa sortie, malgré un succès indéniable. Lassé par les récriminations et les menaces que lui adressent ses détracteurs, vent debout comme son œuvre, le réalisateur de 2001, l’Odyssée de l’espace jette l’éponge. Montrez la lune à un idiot, il regardera votre doigt. Ainsi, bien qu’il considère son adaptation d’Anthony Burgess comme « une satire sociale » questionnant « la psychologie comportementale et le conditionnement psychologique » en tant que « nouvelles armes dangereuses pouvant être utilisées par un gouvernement totalitaire », Stanley Kubrick fait face à un mur d’incompréhension dont ses outrances cinématographiques constitueraient les briques. Satire d’une société violente aux solutions pires que le mal, Orange mécanique et ses clowns tragiques ont été considérés comme « déments », voire « épouvantables ». Il suffit de consulter certaines archives de l’INA pour mesurer à quel point l’œuvre a jadis divisé les spectateurs. Avant de s’imposer, unanimement, comme l’un des meilleurs longs métrages de son temps.

Crash : du voyeurisme à la mortalité, l’œuvre très controversée de David Cronenberg, par Charlotte Quenardel
Sur la Croisette, en 1996, on pouvait lire des caractères comme « la colère des festivaliers », « le président du jury, Francis Ford Coppola, choqué », « le plus gros scandale cannois de la décennie ! ». Le sujet de tout cet éclat : Crash, le premier film présenté en compétition officielle au Festival de Cannes du réalisateur David Cronenberg. Adaptation cinématographique de l’œuvre éponyme de J.G. Ballard écrite 23 ans auparavant, ce drame érotique et métallique aux talents prestigieux comme Holly Hunter, James Spader ou encore Rosanna Arquette scandalisera une bonne partie du public et de la presse cannoise, au point que celle-ci insultera directement l’équipe du film lors de la conférence de presse en le qualifiant de pornographique et obscène. Face à cette mer d’esclandres et particulièrement contre l’insistance d’un journaliste sur la différence de traitement de la nudité homme/femme et en dépit des réponses contraires et exaspérées du réalisateur, James Spader prônera de A à Z une allure gandine et répliquera franchement que bien qu’ils baisaient dans toutes les scènes, on ne voyait jamais de pénis et qu’il était donc question que de géographie. Tout au long de sa carrière et dans la plupart des cas, les films du réalisateur ont été sujets à débats, décrits comme difficiles à regarder et pourtant dotés d’une irrésistible attraction, ce qui est d’autant plus le cas avec Crash. Sous des airs de fétichismes morbides et d’attirances nécrophiles, cet esthétisme charnel n’a pas pris une éraflure et cette intelligence en tout point subversive bien qu’effrayante est d’autant plus fascinante. C’est sans doute cette fascination inavouable qui bousculera les mœurs et forcera aux premiers abords à taper du poing et à détourner le regard comme Deborah Kara Unger, incapable d’admettre que ce « voyage existentiel à travers l’esprit humain », comme aime le décrire Cronenberg, nous transportera nous aussi dans la course. Le réalisateur conseillera d’ailleurs à ceux à minima happés par le film de le redécouvrir dans une seconde lecture, afin d’en apprécier toute la substance et la complexité. Au mépris des huées en masse, le film aura toutefois droit (au grand désarroi de Coppola) au prix spécial du jury pour son « audace, son sens du défi et son originalité ». L’expérience sera d’ailleurs renouvelée 25 ans plus tard avec Titane de Julia Ducournau, qui cette fois-ci remportera la célèbre Palme d’Or. On ne peut le nier, Cannes adore le scandale. Encore aujourd’hui, le sujet est soumis à une pluie d’avis divers et variés. Au-delà du fait qu’une partie du public l’estime au plus haut point en le considérant comme l’un des meilleurs films du cinéaste, il était encore difficile pour d’autres que cette œuvre libidineuse et cabossée soit restaurée en 2020 au point d’en appeler une fois de plus au bannissement. En tout cas, comme le disait Ballard pendant son séjour à Cannes, on espère que vous apprécierez la balade !

Le tournage et la réception de La vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche, par Chloé Margueritte
Après la Palme d’or remise non pas au seul réalisateur, mais à ce dernier et ses actrices, est venu le temps de la polémique. Abdelatif Kechiche avait montré une version du film sans générique, sans mention des équipes techniques et autres techniciens, malmenés pendant le tournage, comme en témoignait un technicien le lendemain de la projection du film à cannes : « On n’a même pas été invités à la projection. Il paraît, aussi, qu’il n’y a pas de générique de fin. C’est comme si nos noms avaient été effacés, on n’existe plus ! » (Voir Le Monde du 24 mai 2013.) Le tournage a duré plus longtemps que prévu (cinq mois au lieu des deux prévus) et la « méthode Kechiche » demande une présence et une implication totale que les équipes techniques ne pouvaient décemment observer sur une durée aussi longue. On se souvient aussi des actrices qui décrivaient des scènes refaites à l’infini, des repas tournés qui n’en finissent pas. À l’écran, cela donne une impression de vérité inégalée, mais cela demande des sacrifices et une implication morale qui sont parfois intenables. De cette improvisation permanente naît un sentiment d’urgence que le réalisateur reporte sur des équipes fatiguées de répondre à ses caprices, entre journées non payées et temps gâché, tout s’emmêle pour créer des conditions entre non-respect du droit du travail et toute puissance du réalisateur également co-producteur. La fameuse journée où Kechiche décide, après avoir réuni toutes ses équipes pour tourner, de boire du champagne et de manger des huîtres avec ses actrices, restera gravée dans les mémoires. Cette méthode très carnivore qui demande une implication totale de tous n’est pas sans faire écho au tournage des Amandiers tel que décrit dans Des Amandiers aux Amandiers (encore visible sur ArteTV depuis novembre 2022), le film étant lui aussi plongé dans la tourmente. Dans le documentaire, on voit des acteurs apprécier une méthode à la fois totale, qui va fouiller dans l’intime, et cassante, quand une autre actrice décrit sa peur de la réalisatrice, ses paroles parfois très dures, qui la rabaissaient, elle voulait cependant tout faire pour « plaire » à la réalisatrice. Les Pires, actuellement en salle, explore cette part d’ombre des tournages, interrogeant la place de l’art et jusqu’où un réalisateur est prêt à aller au nom de sa création, racontant les excès à travers une figure de réalisateur passionnante autant que borderline.

Une seconde polémique vient entacher le film, la fameuse scène de sexe entre les deux protagonistes interprétées par Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. La scène dure 12 minutes à l’écran mais a mis une dizaine de jours à être tournée, sans égard pour la pudeur des actrices. Cette scène d’ailleurs pose aussi question, non pas par sa durée qui s’inscrit dans celle du film, de sa voracité, mais par la manière dont elle représente l’amour lesbien. À coup de postiches et autres faussetés, elle vient plaquer un regard d’homme sur ce corps à corps féminin à coups de grandes claques sur les fesses et autres cris démesurés. Les actrices sont revenues sur leurs propos, avant que la scission se fasse définitivement entre Léa Seydoux, accusée d’avoir grandi dans « du coton » et d’avoir par sa difficulté à entrer dans le rôle augmenté le temps de tournage, et le réalisateur décrit comme un tyran sans égard pour ses équipes. Cette Palme d’or en trio n’a donc été « qu’un bref moment de bonheur » (voir Télérama) pour un réalisateur qui depuis enchaîne les polémiques. On repense notamment à la sortie de Mektoub my love : canto uno dont la projection à Cannes avait été houleuse, les scènes de sexe très crues, la manière de filmer les corps féminins notamment avaient divisé la Croisette. Depuis, c’était le silence complet du côté du réalisateur, jusqu’à sa prise de parole récente, lors d’une masterclass en octobre 2022, où des militantes féministes ont scandé : « Ici aussi, on se lève et on se casse » (en référence à une plainte à l’encontre du réalisateur pour agression sexuelle de 2020, classée sans suite depuis). Il semblerait tout de même que les deux prochains volets de sa trilogie soient prêts… à savoir s’ils seront un jour en salles. Kechiche a conclu en disant que « ses films parlent pour lui » et n’avoir pas besoin d’en dire plus pour se faire comprendre.

Festival

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Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

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Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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