Rencontre : Mélanie Laurent pour Respire

Rencontre avec Mélanie Laurent, réalisatrice de Respire (en salles le 12 novembre)

Lundi 10 novembre, après la séance, Mélanie Laurent, 31 ans, est venue présenter son deuxième film en tant que réalisatrice, Respire. Il s’agit d’une adaptation libre du livre* du même titre, paru en 2002. Le film raconte l’amitié destructrice entre Sarah (Lou de Laâge), la manipulatrice, et Charlie (Joséphine Japy), la frêle et douce manipulée. Au cœur du film, un enjeu : se recentrer sur soi, mieux se connaître, retrouver un souffle, une pulsion de vie. Si le film est sage, les émotions sont fortes. Et c’est surtout de celles-là que les spectateurs, restés pour débattre avec Mélanie Laurent, Lou de Laâge et Joséphine Japy, ont souhaité parler. Au Pathé Beaugrenelle, les spectateurs de deux salles ouvertes spécialement pour l’avant-première se sont réunis en une pour entendre Mélanie Laurent parler de liberté, de son, d’amitié, d’amour et … de destruction. Mais au fait, le cinéma peut-il guérir ? La réponse avec Mélanie Laurent.

Quelle a été l’ambiance de tournage ? **

« On a vraiment eu pour ce tournage une énergie de petit film fait en 6 semaines, avec une ambiance électrique et beaucoup de liberté. J’ai vraiment fait ce que j’ai voulu, je ne me suis pas trop posé de questions sur « est-ce que je peux le faire ou non ? ».

En même temps, j’ai eu les financements de Gaumont. Ils m’ont suivi pendant tout le film, du début à la fin, ce qui m’a permis d’aller jusqu’au bout sans trop de contraintes. » ***

Comment avez-vous choisi vos actrices ?

« Je les ai d’abord aimées sur photos et j’ai écrit avec des photos d’elles posées sur mon bureau. J’ai écrit les rôles pour elles, je les ai rencontrées ensuite et elles ont acceptés exactement les rôles que j’avais écrit pour elles. Lou de Laâge m’a dit « j’espère que je fais Sarah ». D’ailleurs, j’ai eu du mal à trouver une photo méchante de Lou, il a fallu que je cherche longtemps. Je lui ai offert un rôle de composition, à contre-emploi de ce qu’elle a l’habitude de jouer. Je voulais la voir sur ce terrain-là, jouer ça. »

Comment vous êtes-vous préparées à tourner un tel film avec des sentiments aussi extrêmes ?

« Notre première phase de travail a été de partir trois jours à la campagne ensemble. L’objectif était que les deux actrices apprennent à s’aimer. Nous avons envisagé ce film comme un jeu pour que la relation d’amour existe vraiment, sincèrement et qu’au moment de la destruction, elles parviennent à jouer la détestation, il fallait qu’elles s’aiment aussi. Pour le film, il fallait aussi que j’apprenne à aimer Sarah/Lou parce que je ne pouvais pas me permettre d’être juge. Il fallait trouver la juste distance à adopter. »

Quelle a été la part d’improvisation sur le tournage ? Comment dirigez-vous vos actrices ?

Joséphine Japy : « Il y a une vraie direction d’acteur sur le film, qui vient du fait que Mélanie est elle-même actrice. On comprend ce qu’elle dit, c’est clair. En même temps, il y a une vraie bienveillance, elle ne nous impose jamais de nous mettre à jouer. Mélanie ne disait jamais « action » sur le tournage.  Chaque scène avait sa part d’improvisation avec un rééquilibrage du scénario à chaque fois pour qu’on comprenne bien comment on en était arrivé là dans le film. »

Mélanie Laurent : « Nous avons vraiment pris l’expression « jouer la comédie » au pied de la lettre car c’était très fort à jouer cette détestation. D’une scène à l’autre, les filles devaient passer de phases d’amitié profonde, à la destruction. Mais je laisse une grande liberté à mes actrices, qui peuvent modifier le scénario. Par exemple Isabelle Carré (qui joue la maman de Charlie) m’a bluffé, j’étais verte de ne pas y avoir pensé à l’écriture, par la composition de son personnage. Au départ, la mère devait être à côté de la plaque mais elle en a fait un personnage toxique, non pas violent ou méchant, mais qui ramène tout à elle, à son bonheur à elle. Par exemple quand sa fille s’est presque suicidée (dans le film), elle en a fait une scène où elle lui dit « ne me refais plus jamais ça ».

L’idée dans l’improvisation, c’est de faire un film ensemble, de partager. On dit « un film de Mélanie Laurent », mais on devrait écrire un film de puis faire défiler tout le générique car chacun a apporté quelque chose sur ce film. C’est un collectif. »

Quelles ont été vos influences artistiques et cinématographiques pour tourner et monter le film ?

« C’est une adaptation d’un roman* que j’ai lu à 17 ans et qui m’avait profondément bouleversée, choquée. Au moment de faire mon deuxième film, il s’est imposé comme une évidence. J’ai modifié la trame, ce n’est plus une fille et un garçon mais deux filles et la fin …

Côté film, c’est plutôt Martha Marcy May Marlene (un film de Sean Durkinqui) qui est un petit film indépendant américain, qui m’a beaucoup inspiré notamment pour l’émotion et la lumière. Mais aussi Bully de Larry Clark qui raconte une histoire similaire. Et pour la relation entre les deux filles Ginger et Rosa (de Sally Potter) »

Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre travail sur le son et la musique ?

« L’idée était d’entrer de plus en plus dans la tête de Charlie. Il y a eu un vrai travail sur le son notamment au montage avec le mixeur son qui travaille entre autre avec Jacques Audiard (Cyril Holtz), qu’il faut réserver des années à l’avance. Il a accepté de travailler sur ce film car, quand il a lu le scénario, il a déclaré « ça, ce sera un film de son ». J’ai également beaucoup travaillé la musique avec un musicien (Marc Chouarain) qui se sert d’instruments un peu étranges (on en voit un dans le film). C’était des séances un peu mystiques où il débarquait chez moi avec ses bizarreries. Il avait les images et je lui parlais pendant qu’il jouait, je lui disais ce que ressentait les personnages. »

Et l’image ?

« La mise en scène devait traduire la diminution de l’être. On démarre donc sur des plans larges qui se resserrent de plus en plus. Il ne fallait pas aller trop dans l’intime au début. C’est un film plein de promesses qui se détruisent peu à peu. Le film devient plus étouffant. Nous avons aussi travaillé sur les décors et les contrastes comme on le voit sur l’affiche. Ici, c’est une scène qui n’est dans le film mais qui montre très bien ce contraste : le ciel est un peu sombre, gris. Sarah est au-dessus libre dans une robe courte, elle semble dire « je domine, je suis au-dessus, je bouffe la vie », et Charlie la regarde, fascinée, elle sait qu’elle va être détruite mais elle l’aime … »

Quel changement émotionnel y’a-t-il eu pour vous  après ce tournage ?

Joséphine Japy : « C’était comme un marathon ce tournage avec toute une palette d’émotions. Il y avait tout à jouer »

Lou de Laâge « C’est un immense cadeau pour une actrice quand une réalisatrice que vous rencontrez dans un bar vous dit « j’ai écrit le rôle pour toi » … Première réaction : t’es sûre ? »

Mélanie Laurent : « J’ai croisé trop de Sarah dans ma vie et  j’ai ressenti quelque chose de très violent pour le dernier plan du film . Ça a changé ma vie après ce plan. J’ai eu l’impression de mettre un point dans ma vie sur certaines souffrances ».

La question de CineseriesMag à Mélanie Laurent :

Pensez-vous qu’un film peut guérir ?

« L’art en général peut faire réfléchir. Mais je crois qu’en voyant des films, des situations qui nous révoltent ou nous dégoûtent, on peut avoir comme une « impulsion de vie », se dire « je ne veux pas finir comme lui/comme elle ». Je ne sais pas si les films peuvent guérir mais ils permettent de prendre du recul sur les rapports humains.

Quand j’ai fait la tournée pour Je vais bien ne t’en fais pas, plein de jeunes filles anorexiques sont venues me voir pour me dire que c’était la première fois qu’elles se voyaient à l’écran, dans leur situation à l’hôpital. Et pour Respire, une jeune fille m’a écrit  récemment « Je suis Sarah », c’est très courageux de le reconnaître et rare. Je ne sais pas si ça va beaucoup changer sa vie mais elle a au moins pris conscience de quelque chose. Et Mélanie Laurent ne se démonte pas et nous renvoit notre question : et vous vous pensez qu’un film peut guérir ? »

Et la suite ?

Mélanie Laurent porte en ce moment même documentaire ambitieux : Demain, qui est en plein montage et qu’elle a tourné avec Cyril Dion. Un vaste projet qui se propose de présenter  « ce qui se fait de mieux » (comme le dit Mélanie elle-même) côté écologie et économie. Le film a été financé en grande partie via la plateforme « Kiss kiss Bank Bank » (en savoir plus ici ). Mélanie a émis un souhait, face à certains spectateurs qui étaient présents et avaient financé le projet : présenter, peut-être, le film lors du Sommet sur le climat en 2015.

*toutes les questions sont issues du débat avec les spectateurs

** Les réponses des actrices et de Mélanie Laurent ont été réduites à l’essentiel

*** Respire est un livre d’Anne-Sophie Brasme

Respire à Cannes

S’il existe un vrai « Mélanie Laurent bashing » depuis son premier film (ou depuis toujours ???), Respire, présenté en Séance spéciale, a plutôt été bien reçu à Cannes, où il a même concouru pour la Queer Palm. Or, pour les actrices comme pour la réalisatrice, il ne s’agit absolument pas de sexualité, mais avant tout d’une amitié passionnelle et destructrice. Les comédiennes l’ont encore répété hier lors de la rencontre après une question de spectateur.

Mélanie Laurent, celle qu’on adore détester, en quelques dates clefs. A savoir qu’avant d’être réalisatrice cette fille-là est surtout actrice et … chanteuse aussi !

1983 : Naissance

1999 : son premier film en tant qu’actrice  Un pont ente deux rives de Frédéric Auburtin

2005 : elle fait une courte apparition dans le film De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard

2006 : Je vais bien, ne t’en fais pas de Philippe Lioret

2006 : Prix Romy-Schneider

2006 : Bayard d’or de la meilleure comédienne au Festival international du film francophone de Namur pour Je vais bien, ne t’en fais pas

2007 : Étoile d’or de la révélation féminine, pour son interprétation dans les films Je vais bien, ne t’en fais pas, de Philippe Lioret, et Dikkenek, de Olivier Van Hoofstadt

2007 : César du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le film de Philippe Lioret, Je vais bien, ne t’en fais pas.

2009 : Inglourious Basterds de Quentin Tarantino

2010 : La Rafle de Roselyne Bosch

2011 : son premier film en tant que réalisatrice Les Adoptés

2011 : son premier album « En t’attendant »

2014 : son 2e film en tant que réalisatrice Respire et Demain, documentaire qu’elle doit présenter en 2015.

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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