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Legend, un film de Brian Helgeland : la Critique

Synopsis : Londres, les années 60. Les jumeaux Ronnie et Reggie Kray – tous deux incarnés par Tom Hardy –, célèbres gangsters du Royaume-Uni, règnent en maîtres sur la capitale anglaise. A la tête d’une mafia impitoyable, leur influence parait sans limites. Pourtant, lorsque la femme de Reggie, Frances – interprétée par Emily Browning –, incite son mari à s’éloigner du business, la chute des frères Kray semble inévitable.

Double ration de Tom Hardy pour un seul et bon film

            Lors du Arras Film Festival, nous avons découvert en avant-première le nouveau film du scénariste – ici pour la première fois réalisateur – Brian Helgeland, Legend. Mais qu’apporte le scénariste de Green Zone, Mystic River, Complots et L.A. Confidential entre autres et réalisateur de Payback au récit de grandeur et de chute du gangster ? Si la femme était un élément important dans Casino (1995) et The Goodfellas (Les Affranchis, 1990) du cinéaste Martin Scorsese, les films n’en restaient pas moins narrés par des personnages masculins. Si Helgeland est un homme, et a donc aussi un regard masculin, c’est un personnage féminin, Frances Shea – qui deviendra la femme de Reggie –, qui narre le récit du film.

            La place première de la femme dans le film apporte une toute autre vision du récit gangster-ien. Il ne s’agit pas de la montée et de la disgrâce de ceux-ci dont l’appétence de pouvoir les a détruit. Loin de là, les frères Kray, s’ils ont su agrandir leur empire, sont restés modestes. Le premier problème est l’impossibilité de Reggie de se détacher de travail, pour se concentrer sur l’amour de sa vie, Frances. En perdant sa femme (je vous laisse le plaisir de découvrir de quel genre de perte il s’agit), Reggie ne peut plus avancer. Comme il est dit dans le film, elle était la seule personne à pouvoir le comprendre. C’est à cause de son amour fou pour Frances que sa chute sera inévitable, mais pas que.

            En effet, le deuxième problème de Reggie, décidemment le personnage masculin principal, concerne son frère, Ronnie. On disait peu avant que Reggie ne réussissait pas à se détacher de son métier de gangster, ce dernier est incarné en la personne de Ronnie, son jumeau ne cessant d’affirmer son homosexualité – très difficilement acceptée dans les années 60’s – et son titre de gangster. Si le film est une histoire d’amour, celle-ci est double : amoureuse, entre Reggie et Frances ; et fraternelle, avec Reggie et Ronnie.

            « Pourquoi as-tu fait ça ? » dit Ronnie à Reggie qui vient de littéralement massacrer à coup de couteau un personnage devant bien d’autres personnes, en pleine fête. « Parce-que je ne peux pas te tuer » lui répond Reggie. Et c’est de tout cela qu’il s’agit dans le film, de l’amour et de la haine fraternelle, du sentiment familial peut-on dire, qui lie les jumeaux à la vie et à la mort, et les condamnera forcément à leur chute. Non pas juste parce qu’ils sont frères, mais parce que si Reggie est un business man agressif dira-t-on, son frère Ronnie est psychologiquement – et peut-être plus – souffrant. « Taré », « siphonné » dira Reggie à propos de son frère dont il a forcé la sortie d’un hôpital psychiatrique de haute sécurité, à coup de pot de vin et de menaces. Cette libération du frère jumeau souffrant au début du film annonce la fin du premier qui au fond ne cherche qu’à vivre une vie familiale avec sa femme.

            Si cette dernière le pense incapable d’arrêter son « métier » car l’aimant trop, il semble que la fin l’ait fait avoir tort. Si l’existence du couple amoureux agrandissait Reggie, celle du duo fraternel le gangrénait. Une ambivalence formidablement interprétée par Tom Hardy, qui en a incarné une autre, celle des frères. En effet l’acteur a véritablement livré une performance en incarnant les deux frères Kray. Les plans les contenant à deux frisent la schizophrénie tant l’acteur réussit à créer deux entités différentes avec un même corps, mais deux gestuelles, deux verbiages et deux champs d’actions formidablement différents et subtils. Mais comme dit précédemment, Reggie a plus d’importance, il faut toutefois noter qu’il y a une certaine explication logique à cela : il est l’amant, le mari de la narratrice, celui par qui toute son histoire a commencé et s’est terminée. Remarquons aussi la formidable prestation d’Emily Browning, d’une beauté pure hallucinante – jamais surexposée, sexualisée –, et d’une justesse dans son rapport à Hardy, on regrettera cependant certains de ses dialogues clichés du film de genre, emplis de cynisme ridicule – et paradoxaux vu l’état du personnage alors qu’elle dit cela – du type: « Dieu ne nous a pas demandé à choisir entre plusieurs vies lorsqu’il nous l’a imposée, on a juste eu le choix sur la manière dont on la vit. »

            C’est là que le bat blesse, lors de ces moments de reprises de poncifs sur-usés du genre. Comme dans les deux films cités de Scorsese ou encore dans son « autre » film de gangster Le Loup de Wall Street (2013), on trouve un usage remarquable de la musique. Mais à l’inverse des films du maître, l’usage qu’en fait Helgeland est remarqué non pas pour son incroyable disposition à créer des grands moments de cinéma ou encore des ambiances « parfaites » avec la musique, mais pour sa surabondance. En effet, le réalisateur de 42 (2014) a une bande-son beaucoup trop riche. Si les compositions originales de Carter Burwell sont superbes, l’usage des musiques pré-existantes est exagéré. Comme dans un catalogue, elles sont presque citées pour le pur plaisir ou alors pour appuyer un propos – Chapel of Love des Dixie Cups sera ainsi utilisée lors du mariage de Reggie et Frances, hormis l’aspect pop et alors « cool » qui s’en dégage, était-ce nécessaire ? À quoi sert-elle hormis comme couverture de l’action ?

               De plus, la réalisation d’Helgeland est intéressante, à contre-courant des montages hyper-cutés qui tendent à envahir les écrans de cinéma et de télévision depuis une dizaine d’année. Le réalisateur de Payback et scénariste de cinéastes-auteurs confirme sa touch et propose une réalisation soignée, posée et aussi en mouvements purs dans des plans parfois très longs et d’une grande maitrise que Robert Zemeckis n’aurait pas boudé. De plus, Helgeland a pensé la mise en scène en image de Tom Hardy et Tom Hardy, comme dit plus haut. Mais ne pourrait-on pas penser qu’Helgeland est plus un bon faiseur inspiré en terme de réalisation et davantage un auteur-scénariste ?

            Enfin, Legend est un film de gangster qui à l’inverse d’autres plus récents – Gangster Squad (Ruben Fleischer, 2013) par exemple –, tendent à défaire les légendes de ces grands bandits pour tenter de les comprendre, eux et leurs époques, qui, encore aujourd’hui en 2015, ne cessent de nous fasciner. On notera qu’en même temps, malheureusement ou heureusement, le film continue à les construire, ces épopées et tragédies modernes nées dans le sang de ses « héros ».

Legend : La bande annonce

Legend : Fiche Technique

Réalisation : Brian Helgeland
Scénario : Brian Helgeland, d’après l’œuvre de John Pearson
Casting : Tom Hardy, Emily Browning, Paul Anderson, Christopher Eccleston, Colin Morgan, Taron Egerton, David Thewlis, Chazz Palminteri
Directeur de la photographie : Dick Pope
Décors : Tom Conroy, Crispian Sallis
Costumes : Caroline Harris
Montage : Peter McNulty
Musique : Carter Burwell
Production : Working Title Films, Anton Capital Entertainment, Cross Creek Pictures, Studio Canal
Distributeur (France) : Studio Canal
Durée: 2 h 11
Date de sortie: 20 janvier 2016

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