N’oublie pas les fleurs de Genki Kawamura : Se souvenir des belles choses…

Genki Kawamura adapte son propre roman pour N’oublie pas les fleurs, ce film tout en délicatesse, qui traite de la mémoire et de l’oubli, ainsi que des souvenirs sur lesquels notre cerveau règne en maître, au détriment de nos sentiments…

Synopsis de N’oublie pas les fleurs :  Lors du réveillon du Nouvel An, Izumi retrouve sa mère Yuriko errant dans un parc par un froid glacial. Quelques mois plus tard, elle est diagnostiquée comme souffrant d’Alzeihmer et sa mémoire décline rapidement. Pour son fils, les souvenirs de la mère qui l’a élevé seule sont toujours aussi vivaces. L’un d’eux en particulier, lorsqu’il croyait qu’elle avait disparu, le hante terriblement. Alors que Yuriko sombre lentement dans l’oubli, Izumi doit accepter de perdre à nouveau sa mère, cette fois pour toujours. En prenant soin de sa mère – au moment où lui-même s’apprête à devenir père – Izumi tente de comprendre ce qui l’a éloigné d’elle et s’interroge sur le sens de leur relation, pour retrouver l’essentiel de ce qui leur reste.

 The Son

Le cinéma japonais est cette source inépuisable de films qui sont en apparence calqués les uns sur les autres, et qui, au visionnage, finissent toujours par apporter ce petit supplément qui va le rendre unique et intéressant. Ainsi en est-il pour N’oublie pas les fleurs, le film  de Genki Kawamura, adapté de son propre roman. La douceur du Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa, le drame familial qui ramène à Kore Eda, l’efficacité d’un minimalisme que ne renierait pas le maître Yasujiro Ozu. Tout cela , et tout à fait autre chose en même temps. Car ici , on touche à une question sensible du Japon d’aujourd’hui, de maintenant : celle du vieillissement de la population, et son corollaire sanitaire qu’est la démence sénile et l’Alzheimer.

Certes, le sujet n’est pas neuf, et rien que ces dernières années, nous avions eu Still Alice de Richard Glatzer & Wash Westmoreland qui a valu à Julianne Moore son oscar ; nous avions eu le poignant Poetry de Chand Dong Lee ; le remuant Falling de Viggo Mortensen, et bien sûr le très médiatique The Father de Florian Zeller. Mais ce qui est différent, c’est la nostalgie qui enrobe le film, et l’approche du cinéaste qui consiste à adopter les points de vue de deux personnages, ce en quoi il se rapproche peut être le plus du film de Zeller.

Yuriko est une professeure de piano, encore passablement jeune mais déjà au soir de sa vie : les notes lui font un peu défaut, les fleurs s’étiolent dans les soliflores. Elle oublie de faire ses courses et se retrouve au contraire sur une balançoire à ressasser des souvenirs anciens. Son parapluie reste irrémédiablement fermé contre son corps sous une pluie torrentielle. Le verdict tombe : C’est l’Alzheimer qui frappe Yuriko.  Izumi , son fils, semble excédé plutôt que compatissant face au comportement de sa mère. On comprend qu’un passif existe entre mère et fils, que le film s’emploiera de dévoiler par petites touches.

Sur fond de ce sujet anti-spectaculaire, et de ce qui semble être un traumatisme se dessinant en filigrane, le film repose sur une esthétique à l’avenant, avec des plans lents, voire quasi-fixes par endroits, des profondeurs de champ vaporeuses, des silences prolongés, et une musique plus ou moins lancinante. Ce rythme  ralenti est tout à fait adéquat pour montrer le temps qui passe ou ne passe pas, la maladie qui aspire l’énergie ambiante et bloque la protagoniste dans une diégèse parallèle. Notre émotion résulte du côté inexorable de la détérioration  et des questions qui restent sans réponse, puisque la mémoire s’efface.

N’oublie pas les fleurs est en réalité une réflexion plus globale sur la mémoire : celle qui s’en va, celle qui ne veut pas revenir, celle qu’on invente de toutes pièces au travers de l’intelligence artificielle. Ainsi, les flash blacks sont nombreux, ceux du fils qui tente une course désespérée contre la montre en essayant de coller les bribes de souvenirs, et ce d’autant qu’il va lui-même devenir père pour la première fois ; ceux de la mère, ou plus exactement ceux qui montrent la mère dans le passé, et qui ont une vocation explicative. S’il y a d’ailleurs un reproche qu’on peut faire au film, ce sont ces digressions dans le passé de Yuriko, qui entraînent des ruptures de rythme. Mais l’Alzheimer étant l’Alzheimer, on imagine que ces souvenirs anciens sont en réalité tout ce qui reste et peuple la mémoire de Yuriko…

Bien que N’oublie pas les fleurs soit un film plutôt atone, on se laisse emporter par ces relations humaines complexes et fragiles : la mémoire et l’oubli, le ressentiment et le pardon. Une fois de plus, le cinéma japonais nous submerge par sa délicatesse et ses non-dits qui nous engagent plus que n’importe quel film bien plus démonstratif.

N’oublie pas les fleurs – Bande annonce 

N’oublie pas les fleurs – Fiche technique

Titre original : Hyakka
Réalisateur : Genki Kawamura
Scénario : Genki Kawamura, Hirase Kentaro
Interprétation : Mieko Harada (Yuriko Kasai), Masaki Suda (Izumi Kasai),  Masami Nagasawa (Kaori), Masatoshi Nagase (Yohei Asaba)
Photographie : Keisuke Imamura
Montage : Sakura Seya
Musique : Shouhei Amimori
Producteurs : Taichi Itô, Kenji Yamada
Maisons de Production : AOI Pro.
Distribution (France) : Eurozoom FranceSan Sebastian 2022
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 01 Mars 2023
Japon– 2022

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3.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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