« La Dame d’argile » : à travers le temps

Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, l’auteure et artiste sérésienne Christiana Moreau publie son troisième roman, La Dame d’argile, aux éditions Préludes. D’une structure narrative à quatre corps, elle puise de quoi se projeter de la Belgique moderne à l’Italie de la Renaissance.

Caractérisé par une narration torsadée, La Dame d’argile fait s’enchevêtrer le réel et le fictif, considère la passation à travers l’art et la maternité, mais surtout explore le temps et l’espace par le truchement de quatre personnages féminins finement portraiturés. Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Endeuillée par la mort de sa grand-mère Angela, elle décide de renouer avec un passé familial méconnu en enquêtant, à Florence, sur une statue dont elle vient d’hériter. Ses aïeuls, d’origines italiennes, ont en leur temps profité des accords sur l’immigration conclus entre Bruxelles et Rome pour rejoindre le plat pays. De sa ville natale, Angela n’a emporté que le strict nécessaire, mais elle tenait néanmoins à conserver cette sculpture en argile transmise dans sa famille de génération en génération. L’œuvre est signée de Costanza Marsiato, troisième chaînon narratif du roman, fille d’artisan doublée d’une artiste jusqu’au-boutiste, contrainte de se travestir en homme pour échapper aux chasses aux sorcières organisées sous les règnes conjoints du pape Innocent VIII et du frère dominicain Savonarole – dont les dérives sectaires condamnèrent jadis la Florence libre et artistique. Le modèle de cette statue passée d’Angela à Sabrina n’est autre que Simonetta Vespucci, muse de Sandro Botticelli, « Dame » de Giuliano de’ Medici, mariée par procuration à Marco Vespucci, issu d’une noble et aristocratique lignée. Dans une structure à quatre corps partagée entre la Belgique moderne et l’Italie de la Renaissance, Christiana Moreau va habilement unir le destin de ces quatre femmes (et même d’une cinquième), tout en y annexant des descriptions édifiantes, témoins de mutations politiques, sociales et démographiques qui ont fait l’histoire de la « botte », sur place et au-delà.

Parmi ces dernières, la plus troublante, chargée en émotions, est certainement liée à l’immigration italienne. « Pour chaque mineur envoyé en Belgique, l’Italie a reçu une quantité de charbon proportionnelle à la productivité. Ils ont été échangés contre du charbon ! Comme une vulgaire monnaie de troc ! Comme des esclaves ! » Angela a d’abord été privée de son mari Giuseppe durant deux longues années, avant de le rejoindre en Belgique au terme d’un voyage éprouvant, dans un wagon rudimentaire, bondé et pestilentiel, probablement surveillé par des espions chargés de repérer d’éventuels agitateurs parmi les expatriés transalpins. Le désenchantement décrit par Christiana Moreau est éminemment cruel : alors qu’on a fait miroiter aux Italiens des congés payés, un bon salaire et de généreuses allocations, Angela découvre des baraquements sommaires anciennement occupés par… des prisonniers allemands. « Les logements étaient des blocs de bois et de carton bitumé, des taudis salis par la poussière du charbon. » À l’intérieur, ce n’est pas mieux : « Les lits étaient des cadres en bois superposés flanqués de matelas en paille avec des couvertures sales. » Sans gaz ni chauffage ou électricité, des familles entières vivotent dans un dénuement relatif, pendant que les hommes, esquintés, risquent leur vie et leur santé dans des mines où les investissements pour la sécurité ont cessé depuis longtemps. Avec une extrême sensibilité, Christiana Moreau décrit le désespoir d’Angela – et à travers elle de tous les Italiens parqués dans ces baraquements. Elle narre les douloureux sentiments de déracinement et de servitude (les immigrés se sentent floués et pris au piège), l’organisation interne des camps (avec notamment cet épicier profitant d’un monopole pour extorquer les Italiens), mais aussi, scène déchirante s’il en est, la culpabilité ressentie par une famille de mineur à l’idée d’avoir été épargnée par le destin quand une autre, à ses côtés, est endeuillée suite à un effondrement de galeries. Telle était la situation dans les camps sis aux abords des mines : on vivait en collectivité, on se serrait les coudes, on éprouvait de la joie ou de la peine par procuration.

L’immersion dans la ville de Florence pendant la Renaissance, plus factuelle et bien documentée, s’avère elle aussi riche en enseignements. Costanza Marsiato s’y bat pour devenir une artiste à une époque où seuls les hommes peuvent y prétendre. Elle devient l’élève des frères Pollaiuolo, rencontre Sandro Botticelli et observe d’un œil inquiet et médusé la répression organisée par Savonarole. « Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres-penseurs. » Puis : « Ordre est donné d’annuler toutes les fêtes et d’interdire l’alcool. Le théâtre, la musique, la danse sont bannis, ainsi que tout ce qui semble licencieux au moine. » Simonetta Vespucci va quant à elle inspirer tout ce que Florence compte d’artistes et de notables : Botticelli, De Vinci, Poliziano, les Medici, etc. Christiana Moreau revient sur son arrivée forcée, à contrecœur, à Florence, sur ses relations avec Marco et Giuliano, sur son rôle d’égérie, mais aussi sur ses derniers jours, assaillie par la maladie… La Dame d’argile tient là l’essentiel de sa dimension artistique, mais seulement une petite portion des deux sentiments qui l’irriguent de bout en bout : le déracinement, l’amour et leurs succédanés. Le premier relève des recherches de Sabrina (sur l’art, mais surtout sur son histoire familiale), de la migration d’Angela, de l’affranchissement de Costanza (détachée de sa condition de femme) ou du départ programmé de Simonetta (« Elle en mourait de peur et de curiosité mêlées »). Le second est plus évident : ce sont Sabrina et Pierre, Sabrina et Stefano, Angela et Giuseppe, Costanza et Carlo, Simonetta et Marco, mais surtout Simonetta et Giuliano, voire Simonetta et le Tout-Florence…

D’un style limpide, auquel il manque cependant un soupçon de fantaisie, mais surtout d’une densité remarquable, le roman de Christiana Moreau se leste en outre de sous-propos appréciables, portant par exemple sur le racisme perçu par les enfants d’immigrés, sur les oppositions entre fascistes et communistes dans l’Italie post-Seconde guerre mondiale (jusqu’à l’intérieur des cellules familiales), sur le rôle de l’Église dans le tri des candidats à l’immigration, sur les différences entre art et artisanat, sur la dictature théocratique mise en place à Florence par Savonarole, sur l’homosexualité et la tolérance dont elle fit ou non l’objet, sur la transition entre les industries minière et sidérurgique en Belgique ou encore sur le mécénat artistique de Lorenzo De’ Medici. Partant, La Dame d’argile est-il appelé à devenir la pointe avancée de l’œuvre de Christiana Moreau ? Le roman nous semble en tout cas d’une maîtrise et d’une profondeur suffisamment rares pour être soulignées.

La Dame d’argile, Christiana Moreau
Préludes, juin 2021, 320 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.