Empire of Light : une lettre d’amour sans émotion

Voulant à la fois brasser une époque qui lui est personnelle et faire une véritable lettre d’amour à l’expérience de la salle de cinéma, Sam Mendes se montre ici un chouïa boulimique. Malgré les intentions, le visuel et l’interprétation de son actrice principale, Empire of Light semble vouloir traiter tous les sujets qui puissent lui tomber sous la main. Au point d’en oublier la magie et l’émotion, pourtant tant attendues de la part d’un tel projet.

Synopsis de Empire of Light Hilary est responsable d’un cinéma dans une ville balnéaire anglaise et tente de préserver sa santé mentale fragile. Stephen est un nouvel employé qui n’aspire qu’à quitter cette petite ville de province où chaque jour peut vite se transformer en épreuve. En se rapprochant l’un de l’autre, ils vont apprendre à soigner leurs blessures grâce à la musique, au cinéma et au sentiment d’appartenance à un groupe…

Après avoir fait un petit tour du côté de la machinerie hollywoodienne (Skyfall, 007 Spectre et 1917), voici que le cinéaste Sam Mendes revient avec Empire of Light à un cinéma beaucoup plus personnel. Beaucoup plus intimiste. Et encore moins détonnant, comme peuvent l’être les blockbusters. Ici, il est plutôt question pour le réalisateur de suivre les pas de ses prédécesseurs quant à parler de cinéma avec un grand C, à l’instar de Damien Chazelle (Babylon) ou de Steven Spielberg (The Fabelmans). Mais aussi d’évoquer une époque avec nostalgie, au point de vouloir se dévoiler auprès de son public en racontant du vécu – comme Paul Thomas Anderson (Licorice Pizza), James Gray (Armageddon Time) et… Steven Spielberg encore une fois ! Et si ces sujets semblent aujourd’hui « à la mode » auprès de tels metteurs en scène, tous ont réussi à nous livrer des œuvres a minima touchantes. Voire magiques et bouleversantes pour certaines d’entre elles. Ce qui n’est malheureusement pas le cas avec Empire of Light. Mais pourquoi donc ?

Surtout que de parler cinéma en ces temps qui courent, de lui rendre hommage, c’est quasiment du pain béni pour un réalisateur aussi chevronné que Sam Mendes. D’autant plus qu’avec Empire of Light, il n’est même plus question de rendre hommage à un art, mais bien de s’intéresser à d’autres personnes du milieu qui n’ont pas encore été mis sous le feu des projecteurs, à savoir les exploitants de salles. En plaçant son récit au sein d’un cinéma même, Mendes nous dépeint les portraits de diverses personnes. De ce projectionniste discret et rêveur qui arrive à transmettre toute sa passion pour ce qu’il fait au quotidien. De ces caissiers qui animent à leur manière et prennent soin des lieux dont ils ont la garde. De ce directeur qui, malgré le fait qu’il soit antipathique au possible, a permis la réunion de cette équipe et que certains grands événements se fassent – comme une avant-première – afin d’offrir aux spectateurs cet instant unique et magique que doit procurer le visionnage d’un grand film. En nous livrant Empire of Light, Sam Mendes veut à tout prix pointer du doigt les plateformes de streaming qui ont profité de la récente crise sanitaire pour asseoir leur suprématie. Mettre en avant l’expérience même de la salle de cinéma, et crier haut et fort qu’il n’y a clairement rien de mieux que de s’installer face à un grand écran, parmi d’autres personnes, pour se laisser porter et vivre quelque chose d’exaltant. Ce que ne peut procurer une banale séance dans son salon, et ce même si les conditions techniques (qualité du son, de l’image…) vous semblent optimales.

Mais Empire of Light, c’est également un drame romantique qui anime ce cinéma. Un récit dans lequel une femme mal dans sa peau – car ayant une santé mentale fragile due à son passé, sa relation toxique avec son patron et sa vision des choses – va tomber amoureuse de la nouvelle recrue de l’équipe. Un jeune Noir qui dégage une sympathie et joie de vivre communicatives, et ce malgré le fait qu’il soit persécuté au quotidien (le mot est faible…) pour sa couleur de peau. En voulant raconter cette idylle qui risque à tout moment de s’écrouler, Sam Mendes veut brasser bon nombre de thématiques. Comme parler de cette Angleterre des années 80 qui connut bon nombre de mouvements sociaux et ethniques sous le règne de Margaret Thatcher (montée en puissance du racisme et des skinheads). Mais aussi de l’amour, cette émotion qui permet de réunir deux être et ce sans soucier une seule seconde de leurs différences culturelles, de leur différence d’âge. Tout en passant également du côté du harcèlement sexuel, notamment via ce patron marié qui abuse de son statut pour profiter de son employée et qui n’hésite pas à ouvertement l’humilier si elle ne va pas dans son sens. Et enfin, Empire of Light, c’est également l’occasion pour Sam Mendes de rendre hommage à un membre de sa famille, lui-même confronté à une maladie mentale.

Vous l’aurez compris, le long-métrage se montre plutôt ambitieux en voulant traiter bon nombre de sujets ô combien intéressants. Mais au lieu de dire « ambitieux », le mot « gourmand » serait plus approprié tant Empire of Light veut en faire trop. Car à trop vouloir traiter de thématique, le film n’arrive jamais à trouver le juste équilibre pour toucher le spectateur en plein coeur. Pendant près de deux heures, l’ensemble donne l’impression de n’être qu’une succession de thématiques qui ne font que cohabiter. Qui attendent le bon moment pour se faire entendre et s’exécutent sous nos yeux de manière assez artificielle. Que ce soit ces dernières ou bien le récit en lui-même, tout semble très premier degré dans l’écriture – Sam Mendes livre ici son tout premier scénario en solo – et mécanique dans le déroulement. À tel point que le sujet du cinéma, cité plus haut et pourtant primordial sur le papier, se retrouve relégué au second plan par cette romance qui ne sait pas trop quel chemin emprunter. Un constat qui ne peut que renforcer la déception face à Empire of Light, le film devenant pour le coup longuet et ennuyeux. Ne parvenant jamais à procurer ce soupçon d’émotion et de magie pourtant promis par le projet. Et ce malgré l’indiscutable talent des diverses personnes qui entourent ici Sam Mendes. L’immense Roger Deakins, qui fait (comme à son habitude) d’Empire of Light une œuvre à la photographie sublime. Le duo de compositeurs Trent Reznor et Atticus Ross, qui offrent au film une ambiance forte, poétique et sincère. Ou encore l’incroyable Olivia Colman, qui illumine l’écran à chacune de ses apparitions, dans un rôle qui plus est assez complexe. Mais même avec tous ces grands noms et leur travail respectif, Empire of Light n’arrive nullement à décoller et nous laisse finalement de marbre.

De tous les films cités en préambule de cette critique, le nouveau long-métrage de Sam Mendes n’est clairement pas celui qui retiendra le plus notre attention. Et encore moins le plus abouti de la filmographie du cinéma, ce dernier ayant à son actif des titres beaucoup plus maîtrisés et en tout point mémorable. Est-ce aussi parce qu’avec tous ces metteurs en scènes nostalgiques et défenseurs du cinéma, nous sommes arrivés en tant que spectateurs à un point de saturation non négligeable ? Ou bien que sortir après un film tel que The Fabelmans s’avère pour le moins handicapant ? Il n’empêche qu’Empire of Light reste une œuvre maladroite dans son écriture, malgré la sincérité de ses propos. Nous ne nous faisons pas de soucis quant au fait que Sam Mendes saura nous revenir en meilleure forme. Mais à l’heure actuelle, c’est avec déception que nous accueillons sa dernière création.

Empire of Light – Bande annonce

Empire of Light – Fiche technique

Réalisation : Sam Mendes
Scénario : Sam Mendes
Interprétation : Olivia Colman (Hilary Small), Michael Ward (Stephen), Colin Firth (Donald Ellis), Toby Jones (Norman), Tom Brooke (Neil), Tanya Moodie (Delia), Hannah Onslow (Janine), Crystal Clarke (Ruby)…
Photographie : Roger Deakins
Décors : Mark Tildesley
Costumes : Alexandra Byrne
Montage : Lee Smith
Musique : Trent Reznor et Atticus Ross
Producteurs : Pippa Harris et Sam Mendes
Maisons de Production : Searchlight Pictures et Neal Street Productions
Distribution (France) : Walt Disney Company France
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  01 mars 2023
Royaume-Uni, Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs2 Notes
2.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.