Accueil Blog Page 22

Les Neronia ou les caprices de Néron

0

Cet album inaugure l’ultime cycle de la série Murena qui a connu un coup dur avec la mort de son dessinateur Philippe Delaby en janvier 2014, donc après la parution du n°9 de la série Les épines. Pour ce cycle, le jeune Jérémy succède à l’Italien Théo qui avait repris le dessin à partir de l’épisode n°10 Le banquet.

D’emblée on constate que l’Empereur Néron se fait appeler César. C’est l’occasion de signaler que sur bien des points, il faut faire confiance à Jean Dufaux, le scénariste de la série qui connaît bien l’Antiquité romaine (voir la série de notes qu’on trouve en fin d’album, comme d’habitude). Il faut aussi savoir que sur cette période, nous sont parvenus un certain nombre de témoignages écrits, ainsi que des œuvres d’art. Malheureusement, il faut faire avec la fragilité du témoignage humain, certainement des contradictions et des déformations. Je pense aux documents qui nous sont parvenus grâce au travail de copistes des abbayes dont les historiens considèrent qu’ils ont pu déformer ou expurger ce qu’ils avaient sous les yeux pour nous transmettre des informations plus conformes à leur vision du monde. Ici quand même certains détails, de langage, sonnent très actuels et non antiques, comme cette façon qu’a Néron d’ordonner « Je veux savoir ce qu’il en est, heure par heure… » à propos des recherches de Murena qui vient de s’évader (planche 1).

Intrigues autour de Néron

Le titre de l’album fait référence aux Jeux que Néron a voulu remettre au goût du jour. L’album nous montre l’empereur se comportant en despote qui règne grâce à la crainte qu’il inspire, du fait de son caractère autoritaire et capricieux. Avec une belle économie de moyens, le scénario fait sentir l’épreuve de force entre le Sénat et l’Empereur. En effet, Rome sort à peine d’une terrible épreuve : le grand incendie qui a ravagé la ville en 64 de notre ère. La reconstruction a épuisé les caisses de l’État. Or, Néron qui se pique de poésie veut instituer des Jeux où l’éloquence et la poésie côtoieraient certaines épreuves sportives. Les sénateurs qui redoutent le coût de ces Jeux, tentent de le dissuader de les organiser. Peine perdue. Ainsi Néron peut déclamer à son aise devant une foule immense qui se presse dans une arène. L’ennui (attesté) de Vespasien qui s’endort est révélateur, pourtant Néron est acclamé. Ce qui ne l’empêche pas, un peu plus tard, de reconnaître que son succès doit à sa position d’Empereur. J’y vois la volonté de Dufaux de chercher à nuancer son propos pour dresser un portrait de Néron dont on retient surtout d’habitude la cruauté et les extravagances. Or, et c’est un des nœuds de l’album et très probablement du cycle, entre Néron et Murena (personnage fictif, rappelons-le), il existe une vieille amitié jamais éteinte en dépit des circonstances. Ainsi, au début de l’album, alors que Murena croupit en prison, il bénéficie d’une complicité extérieure pour s’évader. Cela fera dire un peu plus tard à Tigellin, très influent auprès de Néron, que Murena doit profiter de certains appuis. L’empereur le provoque en lui demandant s’il ne le soupçonne pas lui-même. C’est finement joué, car Tigellin ne peut que nier. C’est l’occasion de rappeler que la série et cet album en particulier grouille d’intrigues où de nombreux personnages manœuvrent régulièrement. Ici, les principales manœuvres observées sont l’œuvre de Tigellin et de l’Hydre, personnage féminin déjà vu dans de précédents épisodes : une femme formée au combat. Mais Néron n’est pas en reste. Schématiquement, les femmes usent de leurs charmes, par opposition à la majorité des hommes qui usent de leur force physique.

Le couple Néron-Poppée

Finalement, l’épisode marquant de cet album est plutôt la mort de Poppée que la tenue des Neronia. L’Histoire retient qu’elle est morte des suites d’un coup de pied de Néron lui-même dans son ventre alors qu’elle était enceinte. Curieusement, l’Histoire retient aussi que Néron aimait Poppée. On imagine donc une violente dispute due au caractère de Néron. Ici, Dufaux brode avec cela, tout en retombant sur ses pattes pour coller avec la vérité historique. C’est assez astucieux et confirme son habileté de scénariste qui mêle personnages réels avec ce qu’on connait d’eux et personnages fictifs. L’intervention de ces personnages fictifs lui permet de faire le lien entre les événements, à sa façon. Ainsi, tout en proposant une BD lisible et pleine de rebondissements, il nous immerge dans l’Antiquité romaine en nous proposant une fiction parfaitement crédible. Cet album ne faillit pas à la règle. N’oublions pas que Murena est un exemple typique de série franco-belge avec des épisodes en 46 planches sur un format classique. On remarque néanmoins que le dessinateur Jérémy, malgré son jeune âge, s’en tire très bien. Son dessin est tout à fait dans la lignée de ce qu’avait initié Philippe Delaby et que Théo avait déjà su reprendre avec intelligence. Le style est très comparable, le choix des couleurs aussi. Et la mise en scène bénéficie d’un savoir-faire de qualité qui bénéficie probablement du fait que Jérémy connaît bien la série pour avoir mis en couleurs les albums n°5 à 8. A noter, ce que Jean Dufaux précise : il avait raconté à Delaby où ce cycle devait mener, une semaine avant la mort du dessinateur. Pour conclure, on apprend aussi de Dufaux qu’il pensait intituler ce cycle Le cycle de la mort (voir les yeux fermés de Poppée sur l’illustration de couverture) et qu’il a préféré finalement l’intituler Le cycle de l’amitié qui fait probablement référence à l’amitié entre Néron et Murena mais probablement aussi à celle entre Delaby et lui-même.

Les Neronia (Murena – Chapitre treizième) – Jean Dufaux (scénario), Jérémy (dessin et couleurs), Philippe Delaby étant crédité comme auteur d’origine de la série
Dargaud : paru le 7 novembre 2025
Note des lecteurs0 Note
3.5

« Grand Atlas des empires coloniaux » : domination, exploitation, émancipation

0

À rebours des récits lissés et des chronologies schématiques, le Grand Atlas des empires coloniaux propose au lecteur une plongée frontale dans la fabrique historique du monde contemporain. Un ouvrage de sciences historiques au sens fort : rigoureux, problématisé et profondément politique, qui fait de la cartographie un authentique instrument critique.

Derrière son apparente vocation synthétique, qui consiste à embrasser cinq siècles de colonisations, de conquêtes, d’empires et de décolonisations, le Grand Atlas des empires coloniaux engage un geste historiographique clair : montrer que le monde d’aujourd’hui est moins l’héritier d’un passé révolu que le produit actif de structures coloniales longuement mises en place, déplacées, puis recomposées.

La colonisation n’y est ni une parenthèse, ni un simple prélude aux indépendances. Elle constitue un système, multiforme, évolutif, souvent bricolé plus que planifié, dont les logiques – économiques, raciales, spatiales, culturelles – continuent d’irriguer les rapports de force contemporains. La carte se fait alors langage à part entière : en plus de localiser, elle porte témoignage, elle démontre. Flux de main-d’œuvre, réseaux portuaires, zones d’extraction, frontières artificielles, espaces de ségrégation : chaque tracé raconte une décision, chaque couleur un système de hiérarchisation.

Dans cet Atlas des empires coloniaux, l’histoire impériale n’est pas racontée depuis les seules métropoles, mais également depuis les périphéries, les marges, les zones de contact et de friction. La Louisiane française, Bandung, l’ANC sud-africain, Fanon, l’Opep, la dette africaine, les banlieues françaises : autant d’aspects que l’atlas problématise et met en relation, refusant les cloisonnements académiques entre histoire coloniale, histoire des relations internationales et histoire sociale. Cette continuité de regard est essentiel pour faire comprendre que le postcolonial, plutôt qu’un après, constitue un régime durable de relations inégales.

Sur le plan méthodologique, l’ouvrage invite à penser avec les cartes. Les choix graphiques, les échelles, les superpositions temporelles participent pleinement de l’argumentation. À ce titre, le Grand Atlas s’inscrit dans une tradition de la géohistoire critique. Mieux, il la rend pleinement accessible sans jamais la simplifier. Le lecteur n’est pas pris par la main : il est invité à comparer, à croiser… à douter.

En prolongeant l’analyse jusqu’aux dépendances économiques, aux héritages monétaires ou aux formes contemporaines de domination – qu’elles prennent la forme du nationalisme pétrolier, de la dette, des interventions militaires ou des fractures urbaines en Europe – l’atlas fait voler en éclats l’idée confortable d’une histoire close. La colonisation persiste en ce sens qu’elle est interrogée comme matrice.

Que retenir finalement, au-delà des chiffres, des faits, des statistiques, ici contenus en profusion ? Le Grand Atlas des empires coloniaux peut se réclamer des ouvrages de sciences historiques au sens plein. Avec force détails, il vient rappeler que cartographier, c’est toujours choisir un point de vue, le mettre en contexte et en miroir. Il démontre que comprendre le monde suppose d’en dévoiler les lignes de domination autant que les failles.

Grand Atlas des empires coloniaux, ouvrage collectif
Autrement, janvier 2026, 288 pages  

Note des lecteurs0 Note

4.5

« Son of a Gun ! » : dégainer plus vite que son ombre

0

Braquer une banque, enfiler l’étoile de shérif, trahir ses complices, puis partir à la chasse à un trésor mexicain escorté d’une chèvre et d’un chien dangereux : Son of a Gun ! adopte le point de vue de Kentucky T. McBride et avance à découvert, sourire en coin et colt chargé de second degré.

Kentucky T. McBride est le premier visage que l’on croise dans l’album, et sans doute le plus trompeur. Chasseur de primes cynique, hâbleur professionnel, il s’impose d’emblée comme un personnage qui procède par empilement de strates : le bandit, l’homme de loi par opportunisme, le stratège sans scrupules… et surtout le pince-sans-rire permanent.

Très vite, Son of a Gun ! installe l’un de ses ressorts les plus savoureux : les running gags. Celui des expressions animalières, d’abord, que Kentucky détourne, malmène ou subit avec un agacement presque enfantin – paradoxe délicieux pour un homme qui affirme ne pas aimer les animaux, dans un album qui fera précisément d’eux des figures centrales. À cela s’ajoute le mystère autour de son deuxième prénom, ce « T. » tardivement explicité. Rien n’est cependant gratuit : l’humour irrigue le récit en profondeur et donne au personnage une épaisseur qui dépasse le simple archétype du hors-la-loi malin.

Car McBride est aussi une idée de western à lui seul. Son coup d’éclat initial (braquer une banque avant de se faire élire shérif afin de dénoncer ses propres complices et empocher la récompense) résume parfaitement la tonalité de l’album : amorale, joueuse, délicieusement tordue. La cavale qui suit l’entraîne, aux côtés d’une chasseuse de primes, sur la piste de quatre millions de pesos volés dans le chaos qui a suivi le conflit franco-mexicain. Le récit change alors d’échelle et de souffle. Les rencontres s’enchaînent et Son of a Gun ! embrasse pleinement son goût pour les figures décalées : une femme flanquée d’un chien aussi massif que dangereux, et un petit homme bavard, cible privilégiée des surnoms assassins de Kentucky, détenteur d’un secret enfoui depuis des années – littéralement d’ailleurs, puisque le trésor convoité par tous repose désormais sous une banque, dans ses sous-sols.

Tout ici respire le plaisir. Le rythme est trépidant, sans temps mort, porté par une galerie de personnages immédiatement attachants malgré (grâce à ?) leurs zones d’ombre. Les faux-semblants sont nombreux, les retournements constants, et l’album avance comme une chevauchée effrénée, où chaque événement est l’occasion d’un gag, ou plutôt d’un décalage savoureux.

Son of a Gun ! n’en demeure pas moins un western conscient des codes qui lui sont associés. Il les manipule avec talent. On y sent l’amour du genre, mais aussi le refus de la solennité. Ici, l’Ouest est un terrain de jeu, la morale une variable d’ajustement, et l’aventure un plaisir immédiat. Résultat : un album qui se dévore d’une traite, le sourire aux lèvres, et qui laisse derrière lui l’envie rare de repartir aussitôt pour un autre tour de piste. 

Son of a gun !, Philippe Pelaez et Sébastien Corbet 
Bamboo, 14 janvier 2026, 120 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Le Garçon et le Dragon » : blessures intérieures

0

Sous ses dehors enfantins, Le Garçon et le Dragon cache un récit bien plus âpre qu’il n’y paraît : une fable intime sur les carences affectives, la violence silencieuse et la lente reconquête de soi, portée par une rencontre qui n’a rien d’anodin.

Au fond d’un lac, un dragon attend patiemment, depuis des dizaines d’années. Nombre de récits l’auraient placé dans l’expectative d’un ennemi à combattre ou d’un héros à éprouver, mais ici, c’est bel et bien l’amour réciproque qui constitue l’aspiration profonde de ce monstre-divinité. Depuis qu’il a appris des humains la chaleur des familles et les liens indéfectibles de l’affection, il nourrit l’espoir de compter pour quelqu’un autant que cet être compterait pour lui. Un désir simple, presque naïf, qui tranche avec l’imaginaire grandiloquent souvent associé aux dragons.

Face à lui, il y a un garçon. Un adolescent déjà fatigué. Shitarō semble tomber dans les eaux presque par hasard. Le dragon interprète leur rencontre comme la promesse d’un mariage. Mais son nouvel interlocuteur ne comprend même pas de quoi il en retourne. La rencontre entre ces deux êtres solitaires prend d’abord les atours d’un conte léger, baigné de douceur et de facéties. Mais très vite, le récit se leste de gravité. 

La seconde moitié du manga fait en effet basculer la lecture dans un territoire autrement plus sombre : violences intrafamiliales, sentiment d’abandon, impuissance, effritement de l’estime de soi. Le dragon et l’enfant apparaissent alors pour ce qu’ils sont réellement : deux êtres blessés, privés d’amour au moment où ils en avaient le plus besoin, chacun enfermé dans une attente stérile.

Shitarō vit avec une mère démunie, enfermée dans une relation violente dont il devient, volontairement, le réceptacle. Par un mécanisme de sacrifice silencieux, il encaisse les coups pour protéger celle qu’il aime, tout en poursuivant sa scolarité comme si de rien n’était. Ce déni, cette endurance forcée, constituent une forme d’abnégation totale – mais tragiquement vaine. Sa mère demeure malheureuse, prisonnière de sa rancœur, allant jusqu’à faire porter à son fils la responsabilité de ses propres renoncements, de ses rêves avortés.

Le manga va ici trouver sa justesse. L’un ne sauve pas l’autre par miracle ou par héroïsme ; ils s’éveillent ensemble, lentement, avec maladresse parfois. La reconstruction du dragon et de Shitarō passe par des gestes concrets, une attention réciproque. Le symbole le plus frappant reste sans doute cet œil de substitution que le dragon offre au garçon, devenu borgne à la suite d’une agression maternelle. Le sentiment d’incomplétude est dépassé.

Même les personnages secondaires participent de cette exploration des blessures intimes. Akaba, jeune fille humiliée et malmenée dans son enfance, sauvée autrefois par le dragon et éprise de lui, incarne une autre facette du manque affectif. Sa trajectoire est marquée par la jalousie et le renoncement : accepter que le bonheur de l’autre passe avant le sien, apprendre à se retirer sans disparaître.

Le Garçon et le Dragon est un manga trompeur, au sens noble du terme. Derrière son enveloppe de conte fantastique se déploie un récit humain, parfois douloureux, qui parle d’amour non comme d’un idéal abstrait, mais comme d’un besoin vital, fragile et souvent mal formulé. 

Le Garçon et le Dragon, Idonaka
Bamboo, décembre 2025, 336 pages

Note des lecteurs1 Note

3.5

« Vivre est dangereux pour la santé ! » : rire quand ça fait (un peu) mal

0

Espé signe aux éditions Fluide Glacial un recueil d’humour noir au cordeau, où le quotidien se présente en pantoufles… avant de glisser sur une flaque d’absurdité. C’est drôle, oui. Mais c’est surtout précis, mécanique, et presque inquiétant de justesse.

Espé détourne avec humour le familier. Une scène de couple, un salon, un voisin bruyant, une sortie en famille, une promenade “nature”, un moment de deuil, une conversation banale. Puis vint la phrase de trop, le détail qu’on n’attendait pas, la trappe qui s’ouvre sous nos certitudes.

Prenez ce couple. Elle demande, douce et pragmatique : « Tu as amené maman face à l’océan ? » On pourrait déjà sentir l’air marin, se croire en vacances. Puis, comme une condamnation : « Et tu as vérifié le coefficient de marée ? » Tout est là : une scène normale, un angle mort minuscule et cette manière de transformer l’insouciance en catastrophe.

Même principe quand la modernité s’invite au salon, sur le ton des discussions qu’on a tous déjà eues. « Ça ne te fait pas peur, toi, l’intelligence artificielle ? » Et l’autre, rassurant, enthousiaste, prêt à réciter la brochure : « Mais non, au contraire : ça va révolutionner la recherche scientifique, le monde du travail, la médecine… ». Et ensuite, ce rire, qui émane des appareils connectés : « HA ! HA ! HA ! HA !!! »

Personne n’est épargné, pas même les enfants ou les vieux. Une scène de voisinage démarre sur une onomatopée de nuisance : « ZZZZZ… CRRRRRR !!! » L’énervement : « Mais qu’est-ce qu’il fout encore ce con de voisin !!! » Et puis l’oreille collée au mur, le protagoniste se rend compte, à ses sinistres dépens, que le voisin met des cadres au mur.

Le recueil excelle aussi à moquer nos penchants les plus sombres – les détecteurs de métaux sensibles aux armes de guerre, les griefs de couple qui s’observent même à travers la fumée de la cheminée. Espé préfère pousser les choses à leur paroxysme plutôt que les désamorcer.

On notera l’alternance de petites scènes intimes et de grandes vues sur l’humanité. Parfois, les deux se mêlant. Comme ici : transports bondés, plages saturées, embouteillages : tout ce qui nous “réunit” finit par ressembler à un entonnoir. Et la grande image du cimetière, immense, presque panoramique (dans la même planche), se fait conclusion tragique.

Le monde n’est pas “méchant” : il est imprévisible, indifférent, parfois grotesque. Les gens non plus ne sont pas des monstres : ils sont pressés, maladroits, pleins d’illusions, pétris de discours tout faits. Et c’est précisément ce qui fait rire, et ce qui serre un peu le ventre.

On pourrait résumer l’expérience en une question que l’album porte en filigrane (et qu’il affiche dès la couverture comme une évidence paradoxale) : vivre n’est pas un état stable, c’est une activité à risques. Espé a simplement la politesse de nous le rappeler en gags courts, impeccablement construits.

Vivre est dangereux pour la santé ! (T02), Espé
Fluide Glacial, janvier 2026, 56 pages

Note des lecteurs0 Note

4

Promis le ciel : le besoin de vivre

Adoubé au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025, où il est reparti avec trois prix, Promis le ciel confirme l’ancrage croissant du cinéma tunisien sur les scènes internationales. Dans le sillage de La Belle et la Meute, le film d’Erige Sehiri poursuit cette exploration d’une Tunisie en mutation, attentive aux trajectoires de celles et ceux que la société maintient en marge. Cette fois, la cinéaste choisit de capter l’inquiétude et l’espoir de femmes venues d’Afrique subsaharienne, cherchant à reconstruire leur vie à Tunis. Pour son troisième long-métrage, Sehiri affine son regard et tempère le didactisme parfois reproché à son cinéma par une attention sincère portée à l’humanité de ses personnages.

Déjà salué à la Quinzaine des cinéastes en 2021, Sous les figues dressait le portrait sensible de jeunes femmes confrontées à la pression sociale de la Tunisie rurale. Malgré un rythme contemplatif pouvant diluer son propos, le film s’imposait par sa poésie et sa délicatesse, laissant la nature et le temps suspendu nourrir les sentiments de désirs et d’aspirations. Promis le ciel tente, par moments, de renouer avec cette aura singulière, qui éclaire autant les lieux que les figures féminines qu’il met en scène, indépendantes et solidaires en apparence.

Une société sous tension

Mais la Tunisie contemporaine offre peu d’espace à l’insouciance. L’économie vacille, les inégalités persistent et les marges urbaines se referment sur elles-mêmes. Caméra à l’épaule, Erige Sehiri s’inscrit dans une approche quasi documentaire, déjà à l’œuvre dans La Voie normale, pour observer le quotidien d’une famille recomposée. Le film porte ainsi les traces d’une transition politique inachevée, dont les migrants subsahariens subissent de plein fouet les conséquences, contraints de réinventer des formes de solidarité pour survivre.

Marie (Aïssa Maïga), ancienne journaliste, accueille chez elle Naney (Deborah Christelle Naney), mère déboussolée, Jolie (Laetitia Ky), étudiante pleine d’ambition, et Kenza (Estelle Kenza Dogbo, enfant rescapée d’un naufrage. Leur appartement non déclaré devient aussi, chaque dimanche, un lieu de culte improvisé pour la communauté subsaharienne, espace fragile de réconfort et d’attente. Toutes espèrent une issue, parfois un miracle, mais la réalité s’impose avec brutalité : répression policière, blocage administratif et impossibilité de partir. Autant de tensions qui fissurent peu à peu l’équilibre du foyer.

Adoptant une narration chorale, le film suit les trajectoires des trois femmes, sans toutefois leur accorder une attention équivalente. Jolie incarne l’espoir d’une jeunesse sacrifiée par ses aînés, mais son parcours demeure en retrait. Marie, figure plus opaque, peine à trouver une véritable consistance dramatique, et sa relation avec Kenza semble parfois forcée, alors même que l’enfant aurait pu constituer le cœur émotionnel du récit. Peu à peu, toutes s’effacent derrière Naney, dont l’intranquillité traduit un état de suspension permanente, sans horizon clair.

Destins croisés, élans contrariés

C’est sur ce personnage que repose l’énergie du film. Impulsive, imprévisible, prête à se dépasser quitte à trahir les siens, Naney insuffle une vitalité bienvenue à un récit lourdement traversé par la tragédie. Elle en constitue la plus belle promesse, même si Promis le ciel tend à se disperser, multipliant les amorces de conflits sans toujours leur donner une véritable portée. Certaines scènes, pourtant chargées de violence et de vérité — notamment au commissariat — peinent à maintenir la tension initiale et à justifier certains basculements narratifs.

Quelques instants de grâce subsistent néanmoins : une fête d’anniversaire, une escapade nocturne, autant d’éclats de vie aussi intenses que fugaces. Mais ils ne parviennent pas à compenser les essoufflements d’un récit qui peine à trouver son souffle sur la durée. Malgré l’authenticité et l’engagement d’Erige Sehiri, ces femmes restent enfermées dans une réalité oppressante. « On leur a promis le ciel », mais l’enfer demeure tangible. Les paroles de la chanson de Delgres, auxquelles le film rend hommage, résonnent comme un leitmotiv amer.

En somme, Promis le ciel propose un portrait touchant de femmes confrontées à une société tunisienne politiquement et socialement défavorable. Une narration plus fluide et un développement plus équilibré de ses personnages auraient sans doute permis d’en déployer toute la puissance dramatique. En filigrane, se dessine une approche d’inspiration dardennienne avec une mise en scène épurée, où les corps expriment l’épuisement et l’émotion davantage que les mots. Une œuvre imparfaite mais sincère sur la seconde chance, à laquelle il ne manque finalement que peu de choses pour retrouver l’intensité et la grâce de Sous les figues.

Promis le ciel – bande-annonce

Promis le ciel – fiche technique

Titre international : Promised Sky
Réalisation : Erige Sehiri
Scénario : Erige Sehiri, Anna Ciennik, Malika Cécile Louati
Interprètes : Aïssa Maïga, Deborah Christelle Naney, Laetitia Ky, Estelle Kenza Dogbo, Foued Zaazaa, Mohamed Grayaa, Touré Blamassi
Image : Frida Marzouk, AFC
Montage : Nadia Ben Rachid
Musique originale : Valentin Hadjadj
Assistante réalisatrice : Sophie Davin
Son : Aymen Laabidi, Alexis Jung, Simon Apostolou
Décor : Amel Rezgui
Costumes : Imen Khalledi
Direction de production : Julien, Aur, Yasmine Dhoukar
Direction de post-production : Adrien Léongue
Producteurs : Erige Sehiri, Didar Domehri
Sociétés de production : Maneki Films, Henia Production
Distribution France : Jour2fête
Genre : Drame social
Durée : 1h32
Pays de production : Tunisie, France, Qatar
Date de sortie : 28 janvier 2026

Promis le ciel : le besoin de vivre
Note des lecteurs0 Note

3

Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué

Olivier Assayas ambitionne d’explorer les coulisses du pouvoir russe à l’aube de l’ère Poutine dans Le Mage du Kremlin. À travers le regard d’un conseiller fictif, le film interroge la fabrication des récits politiques, la manipulation des images et les zones grises de l’autorité. Un thriller intellectuel ambitieux, mais formellement trop sage, qui va certainement diviser.

Des mondes en mutation

Olivier Assayas s’est imposé au fil de sa filmographie comme un cinéaste attentif aux transformations profondes de son époque. Malgré la diversité de ses films, son œuvre dessine une trajectoire thématique cohérente : des récits marqués par l’héritage des désillusions politiques et générationnelles (L’Eau froide, Après mai) à une réflexion plus ample sur la circulation mondiale des pouvoirs, des images et des récits (Demonlover, Boarding Gate). Son cinéma interroge de manière récurrente le rapport entre l’intime et l’Histoire, ainsi que la façon dont les individus évoluent au sein de systèmes complexes qui les dépassent (Carlos, Cuban Network).

Dans cette continuité, le choix d’adapter Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli semble logique. Le roman explore les formes contemporaines du pouvoir non dans leur dimension spectaculaire, mais dans leurs coulisses, à travers les stratégies d’influence, de manipulation, de narration et de construction du réel — autant de préoccupations déjà au cœur de films où Assayas s’intéresse aux médiations du pouvoir et aux figures qui l’exercent dans l’ombre. Le film propose une version romanesque de l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir, non sous la forme d’un récit historique factuel, mais comme une fiction inspirée de faits, de figures et de dynamiques réelles. Le cœur du récit ne réside pas tant dans la figure de Poutine que dans le dispositif de pouvoir qui se met en place autour de lui, et dans ceux qui en conçoivent le cadre symbolique et médiatique.

Le projet prolonge ainsi l’exploration des formes contemporaines du pouvoir menée par Assayas, en l’inscrivant au cœur d’un moment historique de bascule : l’effondrement de l’URSS et la recomposition politique de la Russie. À travers le parcours du personnage fictif de Vadim Baranov, figure d’intermédiaire et de stratège inspirée de Vladislav Sourkov, le film interroge la fabrication des récits, la maîtrise des images et la confusion entretenue entre vérité et fiction. En mobilisant les codes du thriller politique et un peu du cinéma d’espionnage, il s’offre un cadre propice à l’examen des mécanismes invisibles d’un régime autoritaire. Le Mage du Kremlin s’inscrit ainsi, sur le papier, dans la continuité d’un cinéma attentif aux zones grises du pouvoir et à ceux qui, dans l’ombre, en commandent les rouages.

Le stratège, ou l’art de gouverner par le récit

Après Vice, The Apprentice ou encore La Disparition de Josef Mengele, la figure des monstres politiques continue d’être un objet d’étude fascinant au cinéma. Assayas choisit toutefois de faire un pas de côté en construisant son récit non autour de Poutine, mais à travers le regard de l’un de ses conseillers. Ce déplacement du point de vue permet d’esquisser un portrait hiérarchique du pouvoir, où l’édification de l’autorité se raconte par strates successives. La narration en flashback, structurée en chapitres et portée par une voix off pesante, assume alors le sacrifice d’une fresque continue au profit d’épisodes clés, censés dessiner l’identité politique et symbolique de la Russie contemporaine, telle que perçue depuis l’Occident.

Le film entremêle ainsi fiction et réalité, notamment par l’insertion d’images d’archives — des attentats de 1999 à la révolution de Maïdan — qui viennent ancrer le récit dans une temporalité reconnaissable. L’ambition est claire : condenser ce qui caractériserait la société russe, fondée sur le prestige et la verticalité du pouvoir plutôt que sur l’argent. Sur le fond, le sujet demeure séduisant. Mais dans la forme, le montage et le recours appuyé à la voix off peinent à générer la tension nécessaire à ce faux biopic politique, qui reste souvent à distance de sa propre matière.

Car si le film interroge la valeur artistique et politique de l’image — pensée ici comme un instrument de domination —, il ne parvient jamais réellement à en faire ressentir la force. La mise en scène reste trop illustrative pour traduire avec subtilité l’efficacité des manœuvres orchestrées par Baranov. Bien que Paul Dano incarne avec justesse le doute et la fissure morale de cet artisan de la persuasion, l’essentiel du discours passe par des dialogues explicatifs, qui disent davantage qu’ils ne suggèrent. Cette approche prive certains moments de la froideur et de la terreur sourde qu’ils appellent, tant l’idée qu’un peuple puisse être façonné par de tels récits reste ici trop abstraite.

La fin du vertige et des illusions

Jude Law, de son côté, s’emploie à faire exister Poutine comme une figure d’autorité inflexible, imperméable à toute forme de contradiction. Pourtant, Assayas évite intelligemment d’en faire le centre névralgique de son récit. L’ancien directeur de la FSB demeure en marge, presque insaisissable, tandis que la trajectoire de Baranov occupe l’espace, pris entre la créature qu’il a contribué à façonner et son désir de s’extraire d’un système devenu incontrôlable. Cette tentation du retrait trouve un contrepoint dans le personnage de Ksenia, incarnée par Alicia Vikander, dont la fragilité et l’aspiration à la liberté offrent de rares respirations émotionnelles dans un récit dense et très discursif.

Malgré un effort de reconstitution indéniable de la Russie du début des années 2000, Le Mage du Kremlin donne le sentiment d’un rendez-vous manqué. Le film peine à insuffler la tension et l’émotion attendues d’un thriller politique, alors même qu’il ambitionne de raconter un moment de bascule crucial : celui d’un pays qui, sans se livrer pleinement au capitalisme, s’enferme dans une idéologie tout aussi destructrice. De même à propos de la réflexion sur la fin de la « publicité émotionnelle » en Russie, et sur la représentation du pays dans le regard figé de son leader, reste esquissée, survolée, faute d’une incarnation plus sensible.

En s’attaquant aux mécanismes invisibles du pouvoir russe, Olivier Assayas signe un film intellectuellement stimulant mais formellement trop sage. Le Mage du Kremlin séduit par la cohérence de son projet et la pertinence de son point de vue décentré, mais échoue à faire ressentir pleinement la violence symbolique et émotionnelle qu’il décrit. Cette froideur analytique, parfois trop théorique, nous laisse une impression mitigée : celle d’un récit lucide sur le pouvoir, mais trop souvent prisonnier de son propre discours.

Le Mage du Kremlin – bande-annonce

Le Mage du Kremlin – fiche technique

Titre international : The Wizard of the Kremlin
Réalisation : OLIVIER ASSAYAS
Scénario : OLIVIER ASSAYAS et EMMANUEL CARRÈRE (d’après le roman éponyme de GIULIANO DA EMPOLI © Editions Gallimard, 2022)
Interprètes : PAUL DANO, ALICIA VIKANDER, TOM STURRIDGE, JUDE LAW, WILL KEEN, JEFFREY WRIGHT, ANDREI ZAYATS, KASPARS KAMBALA, ANDRIS KEISS
Photographie : YORICK LE SAUX
Décors : FRANCOIS-RENAUD LABARTHE
Costumes : JÜRGEN DOERING
Montage : MARION MONNIER
1ère Assistante réalisateur : DOMINIQUE DELANY
Scripte : CHRISTELLE MEAUX
Son : NICOLAS CANTIN, NICOLAS MOREAU, GWENNOLE LE BORGNE, SARAH LELU, OLIVIER GOINARD
Casting : ANTOINETTE BOULAT
Producteurs exécutifs : SYLVIE BARTHET, STUART MANASHIL, LEE BRODA, JEFF RICE, ROBERT McLEAN, MICHAEL PALETTA, THOMAS PIERCE
Producteurs : OLIVIER DELBOSC et SIDONIE DUMAS
Société de production : CURIOSA FILMS, GAUMONT
Pays de production : FRANCE
Société de distribution France : GAUMONT
Durée : 2h25
Genre : Drame
Date de sortie : 21 janvier 2026

Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué
Note des lecteurs1 Note

2.5

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, Sirāt interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Pas de DJ, pas d’artistes, seulement des blocs massifs d’enceintes empilés à même le sol. L’ouverture de Sirāt introduit d’emblée un personnage clé du film : la musique. Les basses saturent l’espace, envahissent l’image et les corps, et installent une ambiance électronique brute où se rassemblent des teufeurs venus ressentir la vie autant que la célébrer. Cette séquence inaugurale pose les fondations d’un voyage sensoriel et spirituel, inscrit dans un contexte politique volontairement flou, presque hors-champ, où les tensions du monde semblent pousser les individus à se reconnecter aux autres — et à eux-mêmes — par un langage du corps qui ne ment jamais.

Danser au bord du gouffre

La techno, teintée d’un souffle tribal, transforme les paysages désertiques en un immense dancefloor à ciel ouvert. Chacun y est libre de venir exprimer ses émotions, d’exposer ses blessures physiques comme intérieures. L’exposition du film travaille cet univers avec une radicalité sonore assumée : la musique de Kangding Ray, omniprésente, apporte des nuances, de l’énergie et une pulsation vitale à ce qui va progressivement se jouer à l’écran. Oliver Laxe capte avec justesse l’essence même de ces teufeurs : des êtres traversés par une fragilité profonde et une fureur de survivre qui transparaît dans leurs gestes. Sous un soleil écrasant, leurs corps épuisés expriment une intranquillité constante, oscillant au rythme des beats, comme retenus entre abandon et résistance.

Au milieu de cette communauté en transe, qui semble fuir la douleur dans un état de communion réparatrice, apparaissent Luis (incarné par un incroyable Sergi López) et son fils Estéban. Étrangers à l’univers des rave parties, ils laissent néanmoins transparaître une détresse tout aussi palpable. À la recherche d’une proche disparue, ils sillonnent les terres désolées du Maroc dans l’espoir de combler une absence. C’est là que se dessine l’enjeu spirituel central du film : un voyage sans retour, sans échappatoire, une traversée des limbes du désert et de la foi, à l’image d’un monde qui touche à sa fin et aspire peu à peu les derniers espoirs de ses protagonistes.

Le duo père-fils rejoint rapidement un groupe de voyageurs, presque prisonniers du désert, engagés dans une errance sans destination claire, suspendus dans une attente perpétuelle. Sans jamais juger cette communauté de teufeurs, Oliver Laxe parvient à nous immerger dans un esprit de cohésion sincère, profondément humain. Sa mise en scène et son écriture privilégient l’impact émotionnel et sensoriel des images, laissant les corps, les paysages et les sons parler d’eux-mêmes. Entre culture de la fête, authenticité brute des participants et traversée périlleuse d’un environnement rocailleux, Sirāt déploie un véritable récit sensoriel. En filigrane, le film ne s’interroge pas tant sur ce que la vie refuse de donner lorsqu’on cherche quelque chose, mais sur ce dont on a réellement besoin pour continuer à avancer.

La mémoire du désert

Le premier segment du film, proche de l’épreuve physique, évoque les récits d’aventure et de survie tels que Le Salaire de la peur ou Le Convoi de la peur. On y suit un convoi lancé vers l’inconnu, sans cap précis, avec un danger diffus qui semble constamment les talonner. Cette menace finit par se matérialiser sous la forme d’une angoisse sourde et d’un deuil brutal, provoquant une bascule narrative qui change radicalement le ton du film.

À partir de là, Sirāt s’enfonce dans une dimension plus existentielle et spirituelle, jusqu’à atteindre un niveau de lâcher-prise rare, aussi percutant que mémorable. Les personnages rapetissent face à l’immensité du paysage, qui gagne progressivement en importance et se transforme en un no man’s land, proche d’un purgatoire. La question de la vie et de la mort devient alors un enjeu aussi bien pour les protagonistes que pour le spectateur, invité à une réflexion intime, presque silencieuse. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres immersives et sensorielles, rappelant notamment Résurrection dans sa capacité à absorber celui qui regarde. Ici, il devient nécessaire de mettre l’analyse en retrait pour pleinement entrer en phase avec ces prisonniers du désert, ces damnés, témoins d’un monde qui s’effondre.

Cette dimension spirituelle n’est pas sans rappeler les films précédents d’Oliver Laxe, en particulier Mimosas, la voie de l’Atlas. Déjà, le désert y était un espace de foi, d’épreuve et de révélation, où la marche devenait une quête intérieure autant qu’un déplacement géographique. Sirāt apparaît alors comme une extension contemporaine de ces obsessions : la montagne laisse place au désert, la caravane au convoi de ravers, mais la question demeure la même — comment croire, comment avancer, dans un monde vidé de repères ?

Rien ne nous prépare réellement à une œuvre aussi contemplative, métaphysique et introspective. Sirāt réussit pourtant à nous embarquer dans un monde parallèle, où l’on communie intimement avec les personnages et, presque, avec les autres spectateurs. Une poésie s’en dégage, qui se vit plus qu’elle ne s’intellectualise au premier regard.

Ainsi, le road-movie devient dans Sirāt une expérience à la fois sensorielle et spirituelle, une véritable claque cinématographique qui suggère que la liberté contemporaine ressemble de plus en plus à un purgatoire. Le vide traversé par les personnages, en quête de sens, agit comme le miroir exact de leur espace mental : un territoire nu, instable, où l’errance physique révèle une désorientation intérieure plus profonde. Le film interroge frontalement le doute et la foi, non comme des réponses, mais comme des tensions irréconciliables dans un monde au bord du gouffre. Cette quête s’enveloppe d’une ambiance sonore puissante, où les protagonistes tentent d’étouffer le silence et la solitude en s’abandonnant à la musique, comme si le rythme et la transe pouvaient, ne serait-ce qu’un instant, combler l’abîme — sans jamais réellement le faire disparaître.

Une œuvre unique, radicale et bouleversante sur « la fin du monde », à découvrir dès le 23 janvier 2026 en DVD / Blu-ray.

Bonus

Les suppléments prolongent intelligemment l’expérience sensorielle et spirituelle du film. Oliver Laxe y revient sur ses intentions, nourries par sa propre immersion dans l’euphorie de la danse et de la musique techno, et sur son désir de faire de Sirāt un récit traversé par le réel. Les conditions de tournage dans le désert marocain, aussi éprouvantes que formatrices, révèlent la volonté du cinéaste de capter l’authenticité des teufeurs, jusqu’à la mise en place d’une véritable rave party de plusieurs jours.

L’acteur principal Sergi López évoque quant à lui avec humilité la manière dont il a abordé son personnage et ce que ce tournage, parfois extrême, lui a permis de découvrir. À travers anecdotes et retours d’expérience, l’ensemble de l’équipe éclaire autant le regard porté par Laxe sur Sirāt qu’elle met en avant l’esprit collectif et la culture des teufeurs. Ces bonus font ainsi émerger une dimension essentielle du film : celle d’une aventure profondément humaine et collective, où l’expérience partagée devient le véritable moteur du récit.

Sirāt – bande-annonce

Sirāt – fiche technique

Réalisation : Oliver Laxe
Scénario : Santiago Fillol, Oliver Laxe
Interprètes : Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard Bellamy, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Tonin Janvier, Jade Oukid
Photographie : Mauro Herce
Décors : Laia Ateca
Costumes : Nadia Acimi
Montage : Cristóbal Fernández
Son : Amanda Villavieja, Laia Casanovas
Effets spéciaux : Lluís Rivera, Pep Claret & Benjamin Ageorges
Musique : Kangding Ray
Producteurs Espagne : Esther García, Agustin Almodovar, Pedro Almodovar, Xavi Font, Oliver Laxe, Domingo Corral, Oriol Maymó
Producteurs France : Mani Mortazavi, Andrea Queralt
Sociétés de production : Filmes da Ermida, El Deseo, Uri Films, 4A4 Productions
Pays de production : Espagne, France
Société de distribution France : Pyramide Distribution
Éditeur : Pyramide Video
Durée : 1h55
Genre : Drame
Date de sortie : 10 septembre 2025

Atlas des Gestes Instables, Volume 2 : Les 12 Gestes Instables – Cartographie des Fragilités, Ruptures et Dissolutions

Le Volume 2 de l’Atlas des gestes instables rassemble douze gestes qui ne tiennent plus en place. Geste instable, effacé, contrarié, dispersé, retourné, suspendu, débordé, brisé, absorbé, dissous : chaque geste explore une manière différente pour le mouvement de perdre sa stabilité, sa continuité, sa forme. Ce n’est plus un atlas des formes fixes, mais un atlas des failles, des ruptures, des débordements et des disparitions. Ce texte propose une synthèse de ce Volume 2 et un sommaire des douze gestes qui le composent.

Le Volume 2 de l’Atlas des gestes instables est entièrement consacré aux gestes qui ne tiennent plus, qui ont perdu la stabilité rassurante et l’assurance tranquille qui caractérisaient le mouvement classique harmonieux et maîtrisé. Des gestes qui vacillent dangereusement sur leurs fondations ébranlées, se rompent violemment selon des lignes de fracture qui traversaient secrètement leur structure, se dispersent irrésistiblement en fragments multiples qui perdent toute cohésion, se retournent paradoxalement contre eux-mêmes dans des inversions déstabilisantes, se suspendent indéfiniment dans une attente qui ne se résout jamais, débordent spectaculairement de tous les cadres qui prétendaient les contenir, se brisent irrémédiablement en morceaux qui ne peuvent plus se rejoindre, s’absorbent progressivement dans des milieux qui les engloutissent, se dissolvent totalement jusqu’à perdre toute forme reconnaissable. Ce volume ne décrit jamais des formes stables et définitives qui persisteraient immuablement, mais au contraire des dynamiques profondément fragiles qui menacent constamment de se défaire, des tensions irréductibles qui ne se résolvent jamais en synthèse harmonieuse, des ruptures traumatiques qui brisent toute continuité, des disparitions progressives ou brutales qui font basculer la présence vers l’absence. Il propose méthodiquement douze gestes instables distincts mais convergents, comme douze manières différentes mais complémentaires pour le geste de perdre radicalement sa stabilité supposée et de devenir une forme en crise permanente, un mouvement en péril constant, une présence menacée de dissolution imminente.

Capsule de Synthèse : Douze Manières de Défaire le Geste, du Vacillement à la Dissolution Totale

Le Volume 2 s’ouvre stratégiquement avec le geste instable qui pose le principe général et fondamental de l’ensemble : le geste n’est plus jamais une ligne parfaitement continue qui se déploierait fluidement du début à la fin sans interruption ni déviation, mais au contraire une trajectoire constitutivement fragile et précaire, constamment traversée de failles qui menacent de la briser, de tremblements qui la font vibrer dangereusement, de déséquilibres qui la font osciller au bord de la chute. À partir de cette instabilité fondamentale posée comme condition générale, chaque geste instable ultérieur décline et explore une modalité spécifique et particulière de cette instabilité universelle : l’effacement qui fait disparaître progressivement, la contrariété qui bloque et dévie, la dispersion qui fragmente et éparpille, le retournement qui inverse et replie, la suspension qui arrête et maintient en l’air, le débordement qui excède et envahit, le tremblement qui vibre et hésite, la rupture qui casse et brise, l’absorption qui engloutit et assimile, la dissolution qui dilue et volatilise. Le geste cesse ainsi radicalement d’être garanti dans son accomplissement, assuré dans sa réussite, certain dans son résultat : il devient au contraire un lieu permanent de tension dramatique où s’affrontent des forces contradictoires, un espace critique de fragilité où tout peut basculer à chaque instant, un théâtre de crise où se joue continuellement la possibilité de la défaillance, de la rupture, de la disparition.

Certains gestes travaillent spécifiquement et thématiquement la perte progressive ou brutale de visibilité qui fait disparaître le geste du champ perceptif : le geste effacé se retire volontairement ou involontairement en s’éloignant de la surface visible, se gomme méthodiquement en perdant sa netteté et sa distinction, disparaît presque totalement en franchissant le seuil de perceptibilité ; le geste absorbé se laisse prendre passivement ou activement dans une matière infiniment plus vaste qui l’enveloppe et le pénètre, s’immerge progressivement dans un milieu dense qui le recouvre et le dissimule, s’engloutit définitivement dans un environnement qui le digère et l’assimile ; le geste dissous se dilue chimiquement en perdant sa densité et sa cohésion, se disperse spatialement en fragments de plus en plus petits et éloignés, se volatilise totalement jusqu’à perdre toute forme matérielle reconnaissable et toute présence perceptible. D’autres gestes travaillent au contraire la rupture violente ou progressive de la continuité qui brise le flux du mouvement : le geste contrarié est pris brutalement à rebours par des forces qui s’opposent à lui, empêché systématiquement dans son déploiement naturel, dévié continuellement de sa trajectoire prévue ; le geste brisé se casse net selon des lignes de fracture qui le divisent irrémédiablement, se fracture violemment en morceaux séparés qui ne peuvent plus se rejoindre, se disloque spectaculairement en perdant toute unité structurelle ; le geste suspendu s’interrompt soudainement avant son accomplissement naturel, reste indéfiniment en suspens dans une attente qui ne se résout jamais, se fige provisoirement ou définitivement sans résolution ni conclusion.

D’autres gestes encore travaillent spécifiquement la prolifération excessive et le débordement incontrôlé qui font exploser toutes les limites : le geste dispersé se fragmente violemment en multiples éclats qui volent dans toutes les directions, se répand continûment en particules de plus en plus nombreuses et éloignées, perd irréversiblement son unité en se disseminant sans possibilité de rassemblement ; le geste débordant sature complètement l’espace disponible par accumulation excessive, envahit irrésistiblement les territoires adjacents par expansion centrifuge, excède spectaculairement son cadre initial par dépassement de toutes les limites imposées ; le geste tremblé vibre nerveusement sous l’effet de micro-oscillations continues, hésite perpétuellement entre plusieurs directions possibles sans jamais trancher, oscille constamment autour d’une position moyenne sans jamais se stabiliser définitivement ; le geste retourné se renverse paradoxalement en inversant sa direction initiale, se replie stratégiquement sur lui-même dans un mouvement réflexif, se retourne tragiquement contre lui-même dans une auto-contradiction. Enfin, le geste dissous vient logiquement comme une conclusion ultime et terminale : il ne reste littéralement plus de forme définie et reconnaissable, plus de contour net et délimité, plus de densité concentrée et perceptible. Le geste n’est plus qu’une disparition profondément active qui continue paradoxalement d’agir en disparaissant, une dynamique terminale de dissolution qui transforme la présence en absence, une volatilisation progressive qui fait passer le matériel vers l’immatériel.

Le Volume 2 compose ainsi méthodiquement une sorte de cartographie systématique et exhaustive des multiples fragilités du geste contemporain. Il montre concrètement et précisément comment un geste peut être empêché dans son déploiement naturel, contrarié dans ses intentions initiales, fragmenté dans son unité structurelle, saturé dans sa capacité de contention, absorbé dans son autonomie distinctive, dissous dans sa forme reconnaissable. Il ne s’agit jamais ici de célébrer naïvement ou complaisamment la destruction pour elle-même, le chaos gratuit, la dissolution stérile, mais au contraire de décrire rigoureusement et analytiquement les formes spécifiquement instables du mouvement contemporain, les manières particulières et diverses dont un geste peut effectivement se défaire sous nos yeux, se perdre dans ses transformations, se transformer radicalement jusqu’à devenir méconnaissable ou disparaître totalement. Cette cartographie des instabilités gestuelles révèle finalement que le geste contemporain ne peut plus être pensé selon les catégories classiques de la stabilité, de la continuité, de la permanence mais doit au contraire être appréhendé à travers ses fragilités constitutives, ses ruptures structurelles, ses dissolutions potentielles qui en font une forme fondamentalement précaire, vulnérable, menacée.

Sommaire du Volume 2 : Les 12 Gestes Instables, de la Fragilité Initiale à la Dissolution Finale

Ce Volume 2 se compose méthodiquement de douze articles substantiels, chacun consacré exhaustivement à un geste instable spécifique analysé dans toutes ses dimensions esthétiques, phénoménologiques et théoriques. Voici le sommaire détaillé et commenté, avec une description précise de chaque geste et de ses enjeux principaux :

1. Le Geste Instable : Oscillations, Tensions, Dérives – Principe Fondamental de l’Instabilité Généralisée

Geste qui vacille dangereusement sans jamais trouver d’équilibre stable, tremble nerveusement sous l’effet de forces contradictoires, perd continuellement son équilibre précaire en oscillant entre plusieurs états possibles. Il ne trace plus jamais une ligne parfaitement sûre et assurée, mais au contraire une trajectoire constitutivement fragile et incertaine, toujours dramatiquement au bord de la rupture imminente, de la chute catastrophique, de l’effondrement définitif.
Lire : Le Geste Instable – Oscillations, Tensions, Dérives

2. Le Geste Vacillant : Fragilité, Bascule, Disparition – Tremblement Essentiel et Précarité Ontologique

Geste qui vacille continuellement en tremblant sur ses fondations ébranlées, bascule dangereusement au bord de sa propre disparition imminente, menace constamment de s’effondrer totalement. Il expose ouvertement sa fragilité constitutive plutôt que de la dissimuler, assume courageusement sa précarité ontologique plutôt que de la nier, révèle honnêtement que toute stabilité apparente masque une instabilité profonde qui pourrait à tout moment se manifester catastrophiquement.
Lire : Le Geste Vacillant – Fragilité, Bascule, Disparition

3. Le Geste Suspendu : Arrêt, Retenue, Interruption – Immobilisation Forcée et Énergie Contenue

Geste brutalement interrompu dans son élan avant qu’il n’atteigne son accomplissement naturel, violemment arrêté par une force qui le bloque instantanément, définitivement maintenu en suspens dans une attente indéfinie qui ne se résout jamais. Il reste littéralement en l’air sans pouvoir redescendre ni progresser, figé provisoirement ou définitivement dans une position transitoire, suspendu dramatiquement sans résolution possible ni conclusion envisageable, comme condamné à une attente éternelle.
URL à insérer : Le Geste Suspendu – Arrêt, Retenue, Interruption

4. Le Geste Débordant : Excès, Fuite, Débordement – Expansion Incontrôlée et Transgression des Limites

Geste qui excède spectaculairement toutes les mesures raisonnables et toutes les proportions harmonieuses, sature complètement l’espace disponible par accumulation excessive, déborde irrésistiblement de tous les cadres qui prétendaient le contenir et le maîtriser. Il envahit agressivement l’espace environnant par expansion centrifuge, prolifère anarchiquement sans respecter aucune limite imposée, dépasse systématiquement son cadre initial pour s’étendre indéfiniment, devient littéralement un excès permanent et continu qui refuse toute modération et toute retenue.
Lire : Le Geste Débordant – Excès, Fuite, Débordement

5. Le Geste Tremblé : Vibration, Hésitation, Micro-Mouvement – Instabilité Microscopique et Fragilité Révélée

Geste traversé constitutivement par une vibration interne continue qui le fait osciller perpétuellement, parcouru nerveusement par des micro-mouvements imperceptibles qui déstabilisent subtilement sa trajectoire, affecté profondément par une hésitation permanente qui l’empêche de se fixer définitivement. Il tremble visiblement ou invisiblement sous l’effet de forces qui le traversent, vibre continuellement à des fréquences variables qui maintiennent une instabilité permanente, oscille constamment autour d’une position moyenne qui n’est jamais parfaitement atteinte ni maintenue.
Lire : Le Geste Tremblé – Vibration, Hésitation, Micro-Mouvement

6. Le Geste Effacé : Retrait, Disparition, Soustraction – Action en Creux et Présence Absente

Geste qui se retire volontairement ou involontairement de la scène visible, se gomme progressivement en perdant sa netteté et sa distinction, disparaît presque totalement en franchissant le seuil de perceptibilité. Il laisse derrière lui seulement des traces de plus en plus faibles et ténues, des marques de plus en plus à peine visibles et déchiffrables, comme si le geste refusait délibérément de s’imposer autoritairement, préférait consciemment la discrétion à l’évidence, choisissait stratégiquement l’absence à la présence massive.
Lire: Le Geste Effacé – Retrait, Disparition, Soustraction

7. Le Geste Contrarié : Résistance, Friction, Conflit – Opposition Permanente et Lutte Constante

Geste brutalement pris à rebours par des forces antagonistes qui s’opposent frontalement à lui, systématiquement empêché dans son déploiement naturel et spontané, continuellement dévié de sa trajectoire initialement prévue et désirée. Il ne va jamais là où il voulait aller librement, il est constamment retenu par des obstacles qui le freinent, perpétuellement bloqué par des résistances qui l’arrêtent, régulièrement détourné de sa trajectoire par des frictions qui le dévient et le transforment malgré lui.
Lire: Le Geste Contrarié – Résistance, Friction, Conflit

8. Le Geste Dispersé : Éclatement, Diffusion, Dispersion – Perte d’Unité et Propagation Centrifuge

Geste qui se fragmente violemment en multiples éclats qui volent dans toutes les directions sans coordination, se répand continûment en particules de plus en plus nombreuses et éloignées, en fragments de plus en plus petits et dispersés. Il perd irréversiblement son unité constitutive en se disseminant sans possibilité de rassemblement, se dissémine largement dans l’espace sans respecter aucune limite ni frontière, se disperse totalement en perdant tout centre organisateur et toute cohésion structurelle.
Lire : Le Geste Dispersé – Éclatement, Diffusion, Dispersion

9. Le Geste Brisé : Rupture, Cassure, Discontinuité – Fracture Exposée et Fragmentation Irrémédiable

Geste qui se casse brutalement et définitivement net selon des lignes de fracture qui le divisent irrémédiablement, se fracture violemment en morceaux séparés qui ne peuvent absolument plus se rejoindre organiquement, se disloque spectaculairement en perdant totalement son unité structurelle et sa cohésion interne. Il se rompt définitivement net sans possibilité de réparation ni de reconstitution, perd irréversiblement son unité en se fragmentant en morceaux autonomes, avance désormais uniquement par ruptures successives et cassures répétées plutôt que par flux continu.
Lire : Le Geste Brisé – Rupture, Cassure, Discontinuité

10. Le Geste Absorbé : Immersion, Dissolution, Engloutissement – Perte d’Autonomie et Fusion avec le Milieu

Geste qui se laisse prendre irrésistiblement et progressivement par quelque chose de plus vaste et plus puissant, s’immerge graduellement dans un milieu dense qui l’enveloppe et le pénètre, se dissout lentement dans une matière infiniment plus vaste qui le digère et l’assimile. Il perd inexorablement son autonomie distinctive en se fondant dans son environnement, se laisse totalement engloutir par un milieu qui le dépasse absolument, disparaît complètement dans un environnement qui l’absorbe définitivement et le fait disparaître comme entité séparée et reconnaissable.
Lire : Le Geste Absorbé – Immersion, Dissolution, Engloutissement

11. Le Geste Dissous : Dispersion, Dilution, Perte Totale de Forme – Évanouissement et Volatilisation

Geste qui se défait complètement et irréversiblement dans sa substance même, se dilue chimiquement en perdant toute densité et toute cohésion, se disperse spatialement jusqu’à perdre absolument toute forme reconnaissable et toute présence perceptible. Il se volatilise totalement comme un liquide qui s’évapore complètement, se dissipe définitivement dans l’air ambiant comme une fumée qui se dilue jusqu’à l’invisibilité, devient littéralement une disparition active, une dissolution terminale, une volatilisation totale qui ne laisse subsister aucune trace matérielle.
Lire : Le Geste Dissous – Dispersion, Dilution, Perte Totale de Forme

12. Le Geste Retourné : Inversion, Repli, Auto-Contradiction – Renversement Paradoxal et Réflexivité Critique

Geste qui se renverse paradoxalement en inversant complètement sa direction initiale et son orientation première, se replie stratégiquement sur lui-même dans un mouvement profondément réflexif et auto-référentiel, se retourne tragiquement contre lui-même dans une auto-contradiction déchirante et une auto-négation douloureuse. Il inverse radicalement sa direction en allant exactement à l’opposé de ce qui était prévu, se plie sur lui-même en créant une boucle qui le ramène à son point de départ, se tord dans des contorsions qui le déforment et le rendent méconnaissable.
Le Geste Retourné – Inversion, Repli, Auto-Contradiction

Clore un Volume sur la Dissolution, Ouvrir vers d’Autres Régimes d’Instabilité

Le Volume 2 de l’Atlas des gestes instables se referme logiquement et symboliquement sur le geste dissous, c’est-à-dire précisément sur un geste terminal qui n’a littéralement plus aucune forme définie et reconnaissable, plus aucun contour net et délimité, plus aucune densité concentrée et perceptible. Ce n’est jamais une fin spectaculaire et dramatique qui s’accomplirait dans le fracas d’une destruction violente et visible, mais au contraire une fin discrète et progressive par disparition graduelle et imperceptible, par dilution chimique et structurelle, par dispersion spatiale et temporelle. Le geste ne s’arrête pas brutalement dans un choc final : il se défait lentement, se dissout progressivement, s’évapore continûment jusqu’à ne plus être perceptible même s’il n’a peut-être pas totalement et absolument disparu.

En parcourant méthodiquement et progressivement ces douze gestes instables distincts mais convergents, on passe graduellement et inexorablement d’une instabilité encore relativement visible et perceptible (le vacillement, le tremblement qui restent encore observables) à une dissolution presque totale et définitive qui fait franchir le seuil de la perceptibilité (la volatilisation, l’évaporation qui rendent le geste imperceptible). Le geste devient progressivement de plus en plus fragile et précaire dans sa structure, de plus en plus fragmenté et dispersé dans son unité, de plus en plus effacé et invisibilisé dans sa présence. Ce volume compose ainsi méthodiquement une sorte de trajectoire descendante et dégradante : de la faille initiale encore réparable à la disparition finale irréversible, de la rupture locale encore localisée à la dissolution totale généralisée, du vacillement qui menace de tomber à l’évaporation qui fait effectivement disparaître.

Clore définitivement ce Volume 2 sur la dissolution ultime, c’est accepter courageusement et lucidement que le geste contemporain puisse effectivement ne pas tenir dans la durée, ne pas durer indéfiniment sans se transformer, ne pas se stabiliser définitivement en forme permanente. C’est reconnaître honnêtement que la fragilité, la précarité, la vulnérabilité ne sont pas des accidents exceptionnels mais des conditions constitutives du geste contemporain. C’est aussi simultanément préparer et annoncer un autre régime esthétique possible, un autre volume exploratoire à venir, où le geste pourra peut-être se recomposer autrement et différemment, à partir précisément de ces instabilités assumées plutôt que niées, de ces fragilités reconnues plutôt que dissimulées, de ces dissolutions acceptées plutôt que refoulées. Le Volume 3 pourra alors légitimement s’ouvrir sur d’autres formes gestuelles inexplorées, d’autres tensions créatrices inédites, d’autres manières innovantes de faire exister le geste dans et par son instabilité même, transformant la fragilité d’un défaut en une force, la précarité d’une faiblesse en une richesse, la dissolution d’une fin en un nouveau commencement.

Atlas des Formes Instables : Une Cartographie du Visible en Mutation

L’Atlas des formes instables rassemble dix régimes qui fissurent, déplacent et recomposent l’image contemporaine. Trace, fragment, flou, reflet, double, cadre, bruit, effacement, instabilité, vacillement : autant de forces qui révèlent la précarité du visible et ses transformations. Une cartographie pour lire l’image comme un champ de tensions.

L’Atlas des formes instables cartographie dix régimes esthétiques qui fissurent, déplacent et recomposent radicalement l’image contemporaine. Chaque article explore une dynamique spécifique — trace numérique résiduelle, figure fragmentée et morcelée, flou mémoriel et cinétique, reflet dédoublant, double spectral, cadre autoritaire, bruit visuel saturé, effacement progressif, instabilité constitutive, vacillement essentiel — révélant comment le visible se transforme profondément sous l’effet de tensions contradictoires, de dérives exploratoires sans retour, de fragilités assumées plutôt que dissimulées. Cette cartographie critique propose une méthode de lecture radicalement renouvelée : percevoir l’image non plus comme objet fixe et stable qu’on pourrait contempler confortablement à distance, mais comme champ dynamique de forces qui oscillent perpétuellement, se heurtent violemment, se dissolvent progressivement sans jamais se stabiliser définitivement en configurations harmonieuses.


Les 10 Régimes de l’Image Instable


  1. 1. La Trace Numérique : Pixels, Glitch, Artefacts
    La trace numérique expose l’instabilité fondamentale du signal digital : corruption des données, dégradation progressive, vulnérabilité constitutive du code qui se défait.

  2. 2. La Figure Fragmentée : Corps Morcelés, Identités Mouvantes
    Le fragment corporel ne détruit pas la figure : il la recompose en constellation instable, expose sa multiplicité irréductible, révèle l’identité comme processus fragmentaire.

  3. 3. Le Flou : Vitesse, Mémoire, Disparition
    Le flou transforme l’image en passage plutôt qu’en arrêt définitif : il capte le mouvement qui échappe à la fixation, traduit l’incertitude mémorielle, résiste à la netteté totale.

  4. 4. Le Reflet : Surfaces, Miroirs, Duplications
    Le reflet dédouble l’image en version instable qui inverse systématiquement, déforme selon la surface, altère sans jamais reproduire exactement l’original.

  5. 5. Le Double : Spectres, Copies, Variations
    Le double hante l’original plutôt que de le reproduire fidèlement : il le conteste, le multiplie en versions contradictoires qui refusent de se réconcilier en synthèse stable.

  6. 6. Le Cadre : Limites, Bords, Hors-Champ
    Le cadre exerce un pouvoir politique : il sélectionne autoritairement ce qui sera visible, exclut définitivement ce qui restera hors-champ, oriente le regard selon des hiérarchies imposées.

  7. 7. Le Bruit Visuel : Saturation, Chaos, Surcharge
    Le bruit déborde les limites, dérègle les organisations stables, surcharge jusqu’à saturation : il transforme l’image ordonnée en flux chaotique qui résiste à toute maîtrise.

  8. 8. L’Effacement : Ratures, Dissolutions, Absences
    Effacer ne supprime jamais totalement : cela transforme en altérant, laisse des traces spectrales résiduelles qui hantent l’image, maintient une présence absente paradoxale.

  9. 9. L’Instabilité : Oscillations, Tensions, Dérives
    L’image oscille perpétuellement entre états multiples, se tend sous forces contradictoires irréconciliables, dérive continûment sans direction fixe ni possibilité de retour au point de départ.

  10. 10. L’Image qui Vacille : Fragilité, Bascule, Disparition
    La vacillation révèle la précarité ontologique du visible : l’image tremble sous des forces qui la traversent, hésite entre présence et absence, menace continuellement de disparaître définitivement.

Une Méthode de Lecture : Percevoir les Forces Plutôt que les Formes Stables

L’Atlas propose une manière radicalement nouvelle d’aborder les images contemporaines qui ne repose plus sur les critères esthétiques classiques de stabilité rassurante, netteté définitionnelle ou fixité permanente. Il invite à lire activement les tensions contradictoires qui traversent l’image et la déchirent, les oscillations perpétuelles qui la font vibrer sans repos, les dérives exploratoires qui la décentrent progressivement, les zones floues qui résistent obstinément à toute définition claire, les absences actives qui hantent les présences apparentes. L’image devient ainsi un champ dynamique de forces en conflit plutôt qu’un objet stable et maîtrisable, un espace constamment traversé par des pressions contradictoires, des vitesses variables et déstabilisantes, des ruptures imprévisibles qui refusent toute pacification harmonieuse définitive.

Lire véritablement l’image instable exige fondamentalement d’accepter qu’elle ne se donne jamais entièrement ni définitivement au regard, qu’elle se dérobe nécessairement et partiellement à toute tentative de maîtrise totale et exhaustive. C’est suivre patiemment ses tremblements imperceptibles qui la font vibrer, ses hésitations fécondes qui maintiennent le sens en suspension, ses micro-déplacements continus qui la transforment perpétuellement. C’est percevoir activement ce qui vacille, oscille, dérive plutôt que ce qui prétend s’imposer autoritairement dans une stabilité factice et mensongère qui dissimule les forces réelles qui travaillent l’image de l’intérieur.


Vers un Prolongement de l’Atlas : Cartographie Ouverte, Méthode Expansive

Ce premier cycle de dix régimes esthétiques ouvre une cartographie nécessairement incomplète et délibérément ouverte qui ne prétend nullement épuiser le sujet. Il peut et doit se prolonger organiquement par l’exploration méthodique d’autres régimes : matières instables qui se dégradent physiquement, gestes qui tracent sans fixer définitivement, vitesses qui dissolvent les formes stables, temporalités stratifiées qui superposent plusieurs durées, surfaces vibrantes qui refusent la planéité, intensités saturées qui débordent toute mesure. L’Atlas n’est pas un ensemble clos qui prétendrait épuiser exhaustivement toutes les formes possibles de l’instabilité visuelle : c’est une méthode vivante en expansion continue qui s’enrichit progressivement de nouveaux territoires explorés, de nouvelles dynamiques cartographiées, de nouvelles instabilités révélées au fur et à mesure que l’investigation se poursuit et s’approfondit.

L’affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé : l’admiration du faux

Sans être un biopic, L’Affaire Bojarski s’inspire largement de la vie réelle de Czesław Jan Bojarski, considéré comme le « Cézanne de la fausse monnaie ».

Synopsis : Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.

Anatomie d’une fausse monnaie

Le film prend le parti d’une introspection complète concernant le processus de création des faux billets. Jan vacille constamment entre son activité de faussaire et sa vie de famille, sans faire de concession. Cependant, comment cacher une production si prolifique aux yeux de sa femme, de ses enfants, et plus largement de la France entière ?

Jean-Paul Salomé s’applique à présenter le développement de la production des faux billets. Les étapes se succèdent grâce à des machines, que le réalisateur démontre par des inserts. A l’abri des regards, Bojarski dévoile son travail aux yeux du spectateur.

Le défi d’une autre nationalité

Reda Kateb et Pierre Lottin se glissent dans la peau de deux Polonais immigrés en France. Quelques dialogues en polonais nous laissent envisager l’étendue de leur implication dans leur rôle respectif ! Dans les faits, Bojarski s’est réfugié en France suite à une incarcération durant la Seconde Guerre mondiale. Seulement, en France, son diplôme acquis en Pologne n’est pas valide. Le film s’intéresse ainsi à la condition des réfugiés au lendemain du conflit mondial.

Face à eux, le commissaire Mattei. Présenté comme dur et intraitable, il semble travailler sans relâche pour démasquer le faussaire. Son attitude stoïque laisse présager sa peur, tandis que les nombreux gros plans sur son visage dévoilent la tension constante qu’il porte. Pourtant, alors qu’il est le représentant du bien, le spectateur prend le parti de Jan, qui est davantage caractérisé dans sa vie personnelle.

Lorsque le faux devient une passion

La trame narrative du long-métrage peut sembler ordinaire : elle consiste en la traque d’un faussaire par un commissaire. Pourtant, l’attitude de Bojarski face à ce risque d’incarcération est surprenante. En effet, il ne s’en inquiète pas, ne se cache pas à proprement parler. Il adresse des lettres et des appels au commissaire, mais ce n’est pas par pure provocation ou pour chercher la gloire. Il agit par passion, pour sa famille et pour l’art de créer des faux billets : d’où l’admiration que nous pouvons ressentir pour lui.

A ce titre, le nouveau billet Bonaparte représente un défi de création pour lui, qu’il considère quasiment comme un chef-d’œuvre de reproduction. Pour autant, comment allier vie de famille et vie de faussaire ? Comment élever ses enfants lorsque sa fortune est fondée sur l’illégalité ? Jan reste ainsi fidèle à lui-même, afin de vivre davantage en tant que père et non en tant que criminel.

Le jeu du rythme

Le long-métrage démarre sur un flash-forward : un hold-up au cœur de la forêt de Rambouillet. Bojarski semble apeuré, mais enfile tout de même une cagoule afin de cacher son identité, que nous ne connaissons pas encore à ce moment. Il agit malgré la peur, car aucun retour en arrière n’est possible. Pourtant, cette séquence d’introduction s’oppose au reste du film, qui est plus lent dans son action. En effet, par la suite, Jan est patient dans ses actions. Il est méticuleux afin de créer des billets reproduits à la perfection.

D’un autre côté, Mattei plane sur son enquête. Celle-ci est parsemée d’indices, dont les sources proviennent surtout de ses subordonnés. La traque de Bojarski devient sa vie entière, quitte à s’oublier lui-même (et sa carrière). Du côté de ses actions, le long-métrage aborde davantage ses échecs plutôt que ses réussites.

En clair, Jean-Paul Salomé choisit de montrer une vie singulière, loin d’un héroïsme de surface. Les choix narratifs et esthétiques sont assumés : la violence s’affirme dans un éclairage uniforme. Avec ce film, Czesław Jan Bojarski connaît une seconde renommée par ses méfaits, après celle qui l’a fait connaître en tant que « Cézanne de la fausse monnaie ».

L’Affaire Bojarski – bande-annonce

L’Affaire Bojarski – fiche technique

Réalisation : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé et Bastien Daret
Musique : Mathieu Lamboley
Décors : Françoise Dupertuis
Costumes : Dorothée Guiraud
Montage : Valérie Deseine
Son : Vincent Goujon, Dimitri Kharitonnoff, Loïc Prian et Thomas Gauder
Sociétés de production : Le Bureau et Les Compagnons du cinéma, en association avec SOFICA
Sociétés de distribution : Le Pacte (France), O’Brother Distribution (Belgique), Filmcoopi (Suisse), TVA Films (Québec)
Pays de production : France
Format : couleur
Genre : drame
Durée : 128 minutes

Atlas sensible de la peinture : une cartographie des forces

Un atlas fragmentaire, traversé par des régimes : bleu, lumière, geste, présence, matière non comme thèmes, mais comme seuils : ce qui modifie la manière d’être là, de regarder, de toucher, de tenir dans l’image sans la refermer.

Ce n’est pas une série de thèmes, ni une méthode. C’est une cartographie de régimes perceptifs — ce qui transforme la manière de regarder, de sentir, d’être affecté. Un atlas sensoriel, où chaque fragment tente de laisser place à ce qui ne se résout pas.

Chaque image est une zone de tension, un équilibre instable entre apparition et disparition, entre ce qui se donne à voir et ce qui résiste. Ce texte ne suit pas une logique thématique : il traverse des régimes — des manières de sentir, de percevoir, de laisser venir autrement. Le bleu n’ouvre pas sur un signe, mais sur une distance ; la lumière ne révèle pas, elle vacille ; le geste n’impose pas, il rencontre ; la présence ne se fige pas, elle habite ; la matière ne supporte pas, elle dévie.

Entrer dans la peinture ici, ce n’est pas reconnaître une forme : c’est accepter un déplacement sensoriel, une altération des repères visuels, une plongée dans les intensités silencieuses de ce qui agit sans bruit. Chaque régime ouvre un seuil. Chaque image propose une manière d’y tenir.  Chaque image est une zone de tension, un équilibre instable entre apparition et disparition, entre ce qui se donne à voir et ce qui résiste. Cet atlas n’organise pas des thèmes ; il cartographie des régimes — des manières de percevoir, de ralentir, de sentir le monde autrement. Entrer dans la peinture, ici, ce n’est pas reconnaître : c’est se laisser déplacer.

Régimes de perception : ce qui apparaît, ce qui se transforme

Le bleu n’est pas une couleur parmi d’autres ; il agit comme une condition de perception. Là où certaines couleurs avancent vers le regard, signalent, découpent, le bleu se tient en retrait, ouvrant un espace qui recule à mesure qu’on tente de s’y fixer. Il ne désigne pas un objet ; il installe une distance, une profondeur sans centre, un champ dans lequel le regard s’immerge sans jamais pouvoir se refermer sur ce qu’il voit.

🎨 Bleu comme seuil : Le bleu n’est pas une teinte décorative. Il ouvre une condition de regard. Il suspend, absorbe, ralentit. Il agit comme un seuil sensible, un champ atmosphérique qui dissout les repères pour mieux faire apparaître autre chose.

Regarder du bleu n’est pas reconnaître, mais demeurer dans un intervalle. L’œil y perd ses points d’arrêt habituels : il glisse, ralentit, accepte une forme d’indétermination. Le bleu suspend la lecture immédiate de l’image et déplace la perception vers une temporalité étendue, non événementielle, où voir n’est plus un instant de saisie mais une durée qui se prolonge. Entrer dans le bleu, ce n’est pas se retirer du monde mais apprendre à s’y tenir autrement, dans un déplacement du regard qui ne commande plus, qui s’ajuste, qui accepte de rester sans refermer trop vite ce qui se donne, comme si voir, avant toute forme et avant tout geste, commençait par une suspension.

Cette distance n’a rien de froide. Elle enveloppe plus qu’elle n’éloigne. Le bleu absorbe sans engloutir, maintient une ouverture sans enfermer, désamorce la hâte du regard. Là où l’image contemporaine exige souvent un impact rapide, il oppose une résistance discrète : il retarde l’appropriation, il empêche la clôture immédiate du visible.

Dans la peinture, le bleu fonctionne ainsi comme un seuil. Non pas un commencement affirmatif, mais une mise en condition. Il prépare un espace où la lumière pourra apparaître sans éclat forcé, où le geste pourra se détacher sans rupture brutale, où la matière pourra se manifester sans saturation. Le bleu ne montre pas encore ; il installe un régime d’attention.

Une manière de dire au regard : ralentis, accepte de ne pas comprendre tout de suite, entre dans l’image comme on entre dans un espace, pas comme on consomme une surface.

La lumière : apparition, dissolution, atmosphère

Après la suspension du bleu, la lumière n’éclaire pas encore : elle affleure, hésite, se disperse à la surface de l’image, présence instable déjà menacée de se dissoudre dans l’atmosphère qu’elle esquisse.

Lumière comme respiration : Elle n’éclaire pas, elle affleure. Elle n’impose pas, elle laisse advenir. Dans l’image, la lumière n’est pas un moyen : elle est une atmosphère en tension, une présence suspendue à la manière dont on la regarde.

La lumière ne se donne pas comme une source identifiable ni comme un outil de révélation immédiate. Elle circule, elle flotte, elle traverse l’image sans jamais s’y fixer durablement. Tant que le regard n’exige pas, elle demeure étendue, diffuse, presque indécise ; dès qu’il cherche à saisir, quelque chose se modifie, se fragmente, se retire autrement. La lumière semble tenir dans cet équilibre précaire, suspendue à la manière dont elle est regardée.

Voir devient alors un geste d’ajustement. Il ne s’agit plus d’éclairer pour comprendre, mais de maintenir une attention qui ne force pas la forme. La lumière persiste tant que le regard accepte de ne pas la contraindre, de rester dans cette zone où l’image n’est ni pleinement constituée ni totalement absente. Elle n’impose pas une figure ; elle rend sensible un milieu.

Dans la peinture, la lumière agit ainsi comme une atmosphère plutôt que comme un projecteur. Elle enveloppe les corps, dilue les contours, fait apparaître des volumes sans les fermer. Elle ne découpe pas nettement ; elle laisse affleurer, puis se retirer, comme si l’image respirait par elle. La forme n’est jamais donnée une fois pour toutes : elle apparaît, vacille, se dissout à nouveau dans le champ lumineux qui l’a rendue possible.

La lumière ne révèle pas un monde déjà là. Elle fabrique une condition de visibilité provisoire, un état transitoire où le visible tient tant que quelque chose accepte de ne pas se stabiliser. Elle prépare moins une lecture qu’une immersion, moins une compréhension qu’une présence. Dans ce régime, voir n’est pas capter, mais coexister un instant avec ce qui apparaît avant de se dissoudre.

Régimes du geste : ce qui agit, ce qui laisse trace

Le geste se lance, la main avance, mais la surface cède ou résiste, et dans ce frottement quelque chose échappe, glisse, refuse de se laisser tenir.

Geste comme friction : Le geste ne trace pas, il engage. Il rencontre une résistance, il dérape, il laisse des stries. Chaque mouvement est une lutte douce, un affrontement muet où la peinture garde la mémoire du passage.

Le geste engage le corps avant toute forme stable. Il n’est pas encore signe ni intention lisible ; il est vitesse, pression, énergie déposée contre une matière qui ne se laisse pas faire. La surface oppose son grain, son épaisseur, son inertie, et c’est dans cette rencontre que l’image commence à se constituer, non comme projet maîtrisé mais comme résultat d’un contact. Ce qui apparaît n’est jamais exactement ce qui était visé : le geste insiste, dérape, se reprend, et dans cette lutte silencieuse se déposent des marques, des stries, des accumulations.

Le temps n’arrive pas après ; il s’inscrit dans l’intervalle même du geste, dans ce qui reste quand le corps s’est déplacé ailleurs. Chaque trace est un reste actif, une mémoire matérielle de la pression exercée, de la résistance rencontrée, de l’énergie dissipée. La peinture devient alors un champ de forces où le geste ne s’achève pas dans l’instant, mais continue de travailler la surface, de la transformer, de la charger d’une durée qui ne se mesure pas, mais se lit dans l’épaisseur laissée.

Régimes de présence : ce qui habite, ce qui manque

Ici, l’image ne se donne plus par ce qu’elle montre, mais par ce qu’elle laisse tenir sans se résoudre.

👁️ Présence comme tension : Elle ne s’impose pas, elle persiste. La présence n’est pas ce qui s’affiche, mais ce qui tient — sans se résoudre. Elle coexiste avec le manque, et maintient un espace ouvert tant que le regard n’essaie pas de conclure.

L’image ne se décide pas immédiatement, et c’est précisément dans ce retard que quelque chose commence à tenir. En la regardant, plusieurs états demeurent ensemble sans se neutraliser : une forme semble là tout en restant susceptible de s’effacer, une zone paraît vide mais continue pourtant d’agir, de retenir, de peser dans l’ensemble. Le regard perçoit confusément qu’il pourrait faire basculer ce qu’il voit simplement en insistant, en s’attardant trop longtemps, ou au contraire en relâchant sa prise, comme si la stabilité de l’image dépendait moins de ce qui est montré que de la manière dont il s’y maintient. Ce qui est présent ne recouvre pas ce qui manque ; les deux coexistent dans le même espace, et la surface semble soutenir volontairement cette indécision, cette réserve active où rien ne s’impose encore comme définitif.

Cette expérience n’a rien d’abstrait. Elle se manifeste devant une toile claire qui ne devient jamais tout à fait blanche, devant un espace silencieux qui ne se referme pas, devant une image où quelque chose demeure constamment sur le point d’advenir sans jamais se résoudre. L’image n’est pas vide, elle est tendue, chargée de possibles superposés qui continuent de cohabiter tant que le regard ne cherche pas à conclure. Elle tient dans cet équilibre fragile où la perception reste ouverte, et l’on sent que dès que le regard force, quelque chose se ferme, tandis que dès qu’il se desserre, l’espace se rouvre et retrouve sa profondeur instable.

La présence, ici, ne se donne ni comme figure reconnaissable ni comme signe à interpréter. Elle persiste comme un état maintenu dans la durée du regard, une manière pour l’image de rester ouverte assez longtemps pour contenir à la fois ce qui apparaît et ce qui se retire, sans que l’un annule l’autre. Il ne s’agit ni de combler un manque ni d’atteindre une plénitude, mais de laisser subsister une coexistence sensible, active, qui ne se joue nulle part ailleurs que dans l’acte même de voir, tant que celui-ci accepte de ne pas refermer trop vite ce qui lui fait face.

Depuis la surface, ce n’est pas une couche neutre qui attend d’être peinte : c’est une peau, une densité déjà chargée. Le geste ne vient pas y poser une forme, il y plonge, il y accroche, il cherche un passage. La main avance, mais la matière résiste, absorbe, dévie, imprime ses propres réponses. Chaque pression inscrit une trajectoire, une tension, une hésitation parfois, que la surface garde. Ce qui reste, ce n’est pas une image finie : c’est une trace qui continue d’agir, un dépôt de forces en équilibre instable. Regarder cette matière, c’est encore sentir le geste, son énergie, son poids, son retrait.

Régime IV : Matière

Quand la présence ne se donne plus comme figure stable, elle appelle un autre régime : celui de la matière.

🧱 Matière comme milieu : Elle ne soutient pas, elle répond. La matière n’est pas un support : elle résiste, absorbe, dévie. Elle porte les traces. Elle est déjà là, active. Ce qui vient s’y inscrire ne la recouvre pas, il la révèle.

Ce régime ne commence pas avec l’image, mais avec la surface — et la manière dont elle répond. Ce n’est pas un fond neutre, ce n’est pas un simple support qui attend d’être couvert : c’est une épaisseur sensible, déjà active, qui pèse, absorbe, retient. Avant tout geste, la matière impose une densité. Elle est là, déjà, avec ses contraintes, ses seuils, ses accidents.

Le geste n’y imprime pas une forme ; il y plonge. Il n’avance pas librement : il accroche, il cherche un passage, il rencontre une résistance. La main ne trace pas une image — elle affronte une texture, une inertie, une réponse. La matière dévie, absorbe, imprime sa propre logique, et dans cette lutte silencieuse, quelque chose s’inscrit. Ce qui naît alors, ce n’est pas une figure ; c’est un dépôt, une tension, une trace qui continue d’agir après le geste.

Regarder une matière peinte, c’est encore sentir le geste. Pas seulement son tracé, mais son poids, son retrait, sa friction. La surface garde la mémoire des pressions, des hésitations, des reprises. Elle n’est pas seulement visible : elle est lisible par le corps. Le regard devient haptique. Il touche sans toucher. Il suit les stries, les épaisseurs, les accrocs comme on suit une ligne de force. L’image n’est plus donnée d’un coup : elle s’épaissit, elle résiste, elle impose son rythme.