Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué

Olivier Assayas ambitionne d’explorer les coulisses du pouvoir russe à l’aube de l’ère Poutine dans Le Mage du Kremlin. À travers le regard d’un conseiller fictif, le film interroge la fabrication des récits politiques, la manipulation des images et les zones grises de l’autorité. Un thriller intellectuel ambitieux, mais formellement trop sage, qui va certainement diviser.

Des mondes en mutation

Olivier Assayas s’est imposé au fil de sa filmographie comme un cinéaste attentif aux transformations profondes de son époque. Malgré la diversité de ses films, son œuvre dessine une trajectoire thématique cohérente : des récits marqués par l’héritage des désillusions politiques et générationnelles (L’Eau froide, Après mai) à une réflexion plus ample sur la circulation mondiale des pouvoirs, des images et des récits (Demonlover, Boarding Gate). Son cinéma interroge de manière récurrente le rapport entre l’intime et l’Histoire, ainsi que la façon dont les individus évoluent au sein de systèmes complexes qui les dépassent (Carlos, Cuban Network).

Dans cette continuité, le choix d’adapter Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli semble logique. Le roman explore les formes contemporaines du pouvoir non dans leur dimension spectaculaire, mais dans leurs coulisses, à travers les stratégies d’influence, de manipulation, de narration et de construction du réel — autant de préoccupations déjà au cœur de films où Assayas s’intéresse aux médiations du pouvoir et aux figures qui l’exercent dans l’ombre. Le film propose une version romanesque de l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir, non sous la forme d’un récit historique factuel, mais comme une fiction inspirée de faits, de figures et de dynamiques réelles. Le cœur du récit ne réside pas tant dans la figure de Poutine que dans le dispositif de pouvoir qui se met en place autour de lui, et dans ceux qui en conçoivent le cadre symbolique et médiatique.

Le projet prolonge ainsi l’exploration des formes contemporaines du pouvoir menée par Assayas, en l’inscrivant au cœur d’un moment historique de bascule : l’effondrement de l’URSS et la recomposition politique de la Russie. À travers le parcours du personnage fictif de Vadim Baranov, figure d’intermédiaire et de stratège inspirée de Vladislav Sourkov, le film interroge la fabrication des récits, la maîtrise des images et la confusion entretenue entre vérité et fiction. En mobilisant les codes du thriller politique et un peu du cinéma d’espionnage, il s’offre un cadre propice à l’examen des mécanismes invisibles d’un régime autoritaire. Le Mage du Kremlin s’inscrit ainsi, sur le papier, dans la continuité d’un cinéma attentif aux zones grises du pouvoir et à ceux qui, dans l’ombre, en commandent les rouages.

Le stratège, ou l’art de gouverner par le récit

Après Vice, The Apprentice ou encore La Disparition de Josef Mengele, la figure des monstres politiques continue d’être un objet d’étude fascinant au cinéma. Assayas choisit toutefois de faire un pas de côté en construisant son récit non autour de Poutine, mais à travers le regard de l’un de ses conseillers. Ce déplacement du point de vue permet d’esquisser un portrait hiérarchique du pouvoir, où l’édification de l’autorité se raconte par strates successives. La narration en flashback, structurée en chapitres et portée par une voix off pesante, assume alors le sacrifice d’une fresque continue au profit d’épisodes clés, censés dessiner l’identité politique et symbolique de la Russie contemporaine, telle que perçue depuis l’Occident.

Le film entremêle ainsi fiction et réalité, notamment par l’insertion d’images d’archives — des attentats de 1999 à la révolution de Maïdan — qui viennent ancrer le récit dans une temporalité reconnaissable. L’ambition est claire : condenser ce qui caractériserait la société russe, fondée sur le prestige et la verticalité du pouvoir plutôt que sur l’argent. Sur le fond, le sujet demeure séduisant. Mais dans la forme, le montage et le recours appuyé à la voix off peinent à générer la tension nécessaire à ce faux biopic politique, qui reste souvent à distance de sa propre matière.

Car si le film interroge la valeur artistique et politique de l’image — pensée ici comme un instrument de domination —, il ne parvient jamais réellement à en faire ressentir la force. La mise en scène reste trop illustrative pour traduire avec subtilité l’efficacité des manœuvres orchestrées par Baranov. Bien que Paul Dano incarne avec justesse le doute et la fissure morale de cet artisan de la persuasion, l’essentiel du discours passe par des dialogues explicatifs, qui disent davantage qu’ils ne suggèrent. Cette approche prive certains moments de la froideur et de la terreur sourde qu’ils appellent, tant l’idée qu’un peuple puisse être façonné par de tels récits reste ici trop abstraite.

La fin du vertige et des illusions

Jude Law, de son côté, s’emploie à faire exister Poutine comme une figure d’autorité inflexible, imperméable à toute forme de contradiction. Pourtant, Assayas évite intelligemment d’en faire le centre névralgique de son récit. L’ancien directeur de la FSB demeure en marge, presque insaisissable, tandis que la trajectoire de Baranov occupe l’espace, pris entre la créature qu’il a contribué à façonner et son désir de s’extraire d’un système devenu incontrôlable. Cette tentation du retrait trouve un contrepoint dans le personnage de Ksenia, incarnée par Alicia Vikander, dont la fragilité et l’aspiration à la liberté offrent de rares respirations émotionnelles dans un récit dense et très discursif.

Malgré un effort de reconstitution indéniable de la Russie du début des années 2000, Le Mage du Kremlin donne le sentiment d’un rendez-vous manqué. Le film peine à insuffler la tension et l’émotion attendues d’un thriller politique, alors même qu’il ambitionne de raconter un moment de bascule crucial : celui d’un pays qui, sans se livrer pleinement au capitalisme, s’enferme dans une idéologie tout aussi destructrice. De même à propos de la réflexion sur la fin de la « publicité émotionnelle » en Russie, et sur la représentation du pays dans le regard figé de son leader, reste esquissée, survolée, faute d’une incarnation plus sensible.

En s’attaquant aux mécanismes invisibles du pouvoir russe, Olivier Assayas signe un film intellectuellement stimulant mais formellement trop sage. Le Mage du Kremlin séduit par la cohérence de son projet et la pertinence de son point de vue décentré, mais échoue à faire ressentir pleinement la violence symbolique et émotionnelle qu’il décrit. Cette froideur analytique, parfois trop théorique, nous laisse une impression mitigée : celle d’un récit lucide sur le pouvoir, mais trop souvent prisonnier de son propre discours.

Le Mage du Kremlin – bande-annonce

Le Mage du Kremlin – fiche technique

Titre international : The Wizard of the Kremlin
Réalisation : OLIVIER ASSAYAS
Scénario : OLIVIER ASSAYAS et EMMANUEL CARRÈRE (d’après le roman éponyme de GIULIANO DA EMPOLI © Editions Gallimard, 2022)
Interprètes : PAUL DANO, ALICIA VIKANDER, TOM STURRIDGE, JUDE LAW, WILL KEEN, JEFFREY WRIGHT, ANDREI ZAYATS, KASPARS KAMBALA, ANDRIS KEISS
Photographie : YORICK LE SAUX
Décors : FRANCOIS-RENAUD LABARTHE
Costumes : JÜRGEN DOERING
Montage : MARION MONNIER
1ère Assistante réalisateur : DOMINIQUE DELANY
Scripte : CHRISTELLE MEAUX
Son : NICOLAS CANTIN, NICOLAS MOREAU, GWENNOLE LE BORGNE, SARAH LELU, OLIVIER GOINARD
Casting : ANTOINETTE BOULAT
Producteurs exécutifs : SYLVIE BARTHET, STUART MANASHIL, LEE BRODA, JEFF RICE, ROBERT McLEAN, MICHAEL PALETTA, THOMAS PIERCE
Producteurs : OLIVIER DELBOSC et SIDONIE DUMAS
Société de production : CURIOSA FILMS, GAUMONT
Pays de production : FRANCE
Société de distribution France : GAUMONT
Durée : 2h25
Genre : Drame
Date de sortie : 21 janvier 2026

Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué
Note des lecteurs1 Note
2.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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