Gérardmer 2026 : Veuf éploré, Stoners anthropophages, Pissenlits survivalistes et French Dreamer envieux
Gérardmer 2026 : les vertiges de la maternité et le poids des origines, en toutes langues, allemande, anglaise et indonésienne
Accueil A Lire BD Mangas PartagerFacebookTwitterPinterestEmail Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray Espé signe aux éditions Fluide Glacial un recueil d’humour noir au cordeau, où le quotidien se présente en pantoufles… avant de glisser sur une flaque d’absurdité. C’est drôle, oui. Mais c’est surtout précis, mécanique, et presque inquiétant de justesse. Espé détourne avec humour le familier. Une scène de couple, un salon, un voisin bruyant, une sortie en famille, une promenade “nature”, un moment de deuil, une conversation banale. Puis vint la phrase de trop, le détail qu’on n’attendait pas, la trappe qui s’ouvre sous nos certitudes. Prenez ce couple. Elle demande, douce et pragmatique : « Tu as amené maman face à l’océan ? » On pourrait déjà sentir l’air marin, se croire en vacances. Puis, comme une condamnation : « Et tu as vérifié le coefficient de marée ? » Tout est là : une scène normale, un angle mort minuscule et cette manière de transformer l’insouciance en catastrophe. Même principe quand la modernité s’invite au salon, sur le ton des discussions qu’on a tous déjà eues. « Ça ne te fait pas peur, toi, l’intelligence artificielle ? » Et l’autre, rassurant, enthousiaste, prêt à réciter la brochure : « Mais non, au contraire : ça va révolutionner la recherche scientifique, le monde du travail, la médecine… ». Et ensuite, ce rire, qui émane des appareils connectés : « HA ! HA ! HA ! HA !!! » Personne n’est épargné, pas même les enfants ou les vieux. Une scène de voisinage démarre sur une onomatopée de nuisance : « ZZZZZ… CRRRRRR !!! » L’énervement : « Mais qu’est-ce qu’il fout encore ce con de voisin !!! » Et puis l’oreille collée au mur, le protagoniste se rend compte, à ses sinistres dépens, que le voisin met des cadres au mur. Le recueil excelle aussi à moquer nos penchants les plus sombres – les détecteurs de métaux sensibles aux armes de guerre, les griefs de couple qui s’observent même à travers la fumée de la cheminée. Espé préfère pousser les choses à leur paroxysme plutôt que les désamorcer. On notera l’alternance de petites scènes intimes et de grandes vues sur l’humanité. Parfois, les deux se mêlant. Comme ici : transports bondés, plages saturées, embouteillages : tout ce qui nous “réunit” finit par ressembler à un entonnoir. Et la grande image du cimetière, immense, presque panoramique (dans la même planche), se fait conclusion tragique. Le monde n’est pas “méchant” : il est imprévisible, indifférent, parfois grotesque. Les gens non plus ne sont pas des monstres : ils sont pressés, maladroits, pleins d’illusions, pétris de discours tout faits. Et c’est précisément ce qui fait rire, et ce qui serre un peu le ventre. On pourrait résumer l’expérience en une question que l’album porte en filigrane (et qu’il affiche dès la couverture comme une évidence paradoxale) : vivre n’est pas un état stable, c’est une activité à risques. Espé a simplement la politesse de nous le rappeler en gags courts, impeccablement construits. Vivre est dangereux pour la santé ! (T02), Espé Fluide Glacial, janvier 2026, 56 pages Note des lecteurs0 Note4