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Sarah Anthony © Textes et illustrations tous droits réservés.

Palais qui tangue, style chevelu, oeil de l’ennemi, renaissance d’une patrie et défilé travesti – l’abécédaire artistique n°29

ABC… ART

Cet abécédaire vous parlera de :

Art en général, peinture, arts graphiques, sculpture, gravure, littérature, poésie, musique, cinéma, Histoire, gastronomie, traditions, arts vivants, théâtre, opéra, philosophie, etc.

Rendez-vous un jeudi sur deux pour une chronique d’art illustrée où vous découvrirez 5 définitions artistiques issues de lettres de l’alphabet choisies aléatoirement.

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  • Granito (et terrazzo)

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catégorie : architecture et culture vénitiennes, noms communs de l’italien (respectivement granit et terrasse).

Le granito est un type de sol qui a connu ses lettres de noblesse dans la Sérénissime. Utilisé depuis l’Antiquité, ce matériau est très simplement constitué de morceaux de pierres coulés dans du ciment. Pour un rendu plus esthétique, les pierres de différentes sortes sont souvent colorées et associées par exemple à des fragments de céramiques ou de verres de couleur. Enfin, le ciment est poli par la suite.
Pourquoi le granito a-t-il tant été utilisé à Venise ? La réponse est à chercher du côté des fondations des bâtiments, perchés sur la lagune. Les sols humides sont moins stables et peuvent connaître des variations. C’est le cas de Venise, dont on pourrait presque dire que les palais tanguent doucement, au rythme des vagues… Bien loin de cette exagération, les fondations vénitiennes doivent connaître une certaine souplesse, sans laquelle les bâtiments s’effondreraient, à commencer par les sols qui se couvriraient de lézardes. C’est là qu’intervient le granito. Ce revêtement constitué en ciment se révèle souple : le ciment bouge sans se fissurer, les fragments de pierre ne risquent pas de se fendre.
Ainsi, grâce au granito, les vastes salles des palais vénitiens ont pu afficher un sol d’une seule traite, stable et durable, qui tient encore des siècles après leur construction. A noter qu’on parle aussi de terrazzo, en référence à l’idée de terrassement qu’implique ce sol coulé.

Le granito a pourtant été presque découvert par hasard. Ce revêtement modeste était à l’origine constitué avec des débris, des restes de pierres sans valeur, de céramiques et de déchets. Les passages successifs des différents occupants ont fini par lisser ce matériau, révélant une couche brillante qui a suggéré aux artisans qu’elle pourrait encore être améliorée. Ainsi est né le granito. L’ajout de fragments de pierres de meilleure qualité, en particulier le marbre, lui a définitivement ouvert les portes des palazzi vénitiens, ainsi que la phase de polissage.

S’il est connu comme le revêtement de sol de la cité des Doges, le granito existe pourtant depuis la Grèce antique, civilisation friande de fragments de pierres et de mosaïques, on le sait. Il fut d’ailleurs importé en Italie par les Romains, suite à leurs conquêtes en terre des Hellènes. Aujourd’hui, le granito recouvre un grand nombre de possibilités en termes d’esthétique et de coloris, selon la couleur, la quantité et la disposition des pierres.
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  • Métal hurlant

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catégorie : magazine, dessin, illustration, bande-dessinée, science-fiction, cinéma, animation, nom propre, du magazine éponyme (fondé en 1975).

L’expression Métal hurlant fait à l’origine référence au titre d’un magazine, et, par métonymie, au style graphique qui en est dérivé. Le magazine Métal hurlant paraît en 1975. Il est le fruit du travail de la maison d’édition Les Humanoïdes associés et du journaliste Jean-Pierre Dionnet, qui en devient le rédacteur en chef pendant une dizaine d’années. Considéré comme une revue avant-gardiste, le style Métal hurlant influence nombre d’auteurs de bande-dessinée.
Et ce jusqu’à traverser l’Atlantique, avec, en 1977, la création du magazine américain Heavy Metal, directement inspiré de Métal hurlant, sans pour autant la participation de la rédaction française – on prenait plus de liberté avec la propriété intellectuelle à l’époque. Quatre ans plus tard, un film éponyme en animation voit le jour.

Le style Métal hurlant est un style graphique avant-gardiste qui mêle paradoxalement science-fiction et culture ancienne ou primitive. Les personnages de style Métal hurlant peuvent porter des armures comme des combinaisons futuristes. Ils peuvent se battre à l’épée comme à l’aide d’armes-laser. Métal hurlant mélange les époques, avec des casques à cornes inspirés des Vikings, mais coiffant la tête de guerriers de l’espace, croisant aliens et créatures monstrueuses et humanoïdes. Le style aux couleurs acides ou acidulées fait aussi la part belle aux corps idéalisés, et ce, qu’il s’agisse de montrer des abdos masculins ornant des torses dessinés ou des silhouettes féminines aux formes avantageusement mises en valeur par des tenues très courtes – peut-être justifiées par la chaleur de ces décors d’apocalypse désertique. Avec un impact visuel aussi fort, il n’y a pas de surprise à ce que les influences, même minimes, du style Métal hurlant, aient déployé leurs ramifications dans de nombreuses œuvres, jusqu’au travail du dessinateur italien Milo Manara, ou aux aventures de Thorgal, viking venu des étoiles et qu’on doit à la plume de Van Hamme et au pinceau de Rosiński…
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  • Nazar Boncuk

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catégorie : superstition, folklore, cultures ottomanes, turques et orientales, nom commun dérivé du turque (amulette de mauvais oeil).

Si le nom nazar boncuk vous semble inconnu, sachez qu’en vérité, il désigne un objet que vous avez sans doute déjà vu. Un nazar boncuk est un œil bleu protecteur en pâte de verre. A vocation apotropaïque, l’œil bleu se suspend dans les maisons et aux rétroviseurs internes des voitures, voire se porte en collier, en version miniature. Sa forme en goutte d’eau et en dégradés de bleus nous vient de Turquie, comme son nom, pourtant l’œil bleu est utilisé pour se protéger dans tout le monde oriental. Dans les pays arabes, il se porte en bijou autour du cou, sous la forme d’un pendentif en métal précieux.

Le nazar boncuk et ses variantes orientales représentent toujours un œil de couleur bleue. La raison est très simple : le bleu est la couleur de l’œil de l’ennemi. Il faut donc le contrer par un autre œil bleu de force équivalente. En effet, dans les pays orientaux, les populations locales ont par nature les yeux bruns, noisette, noirs ou verts. Les personnes aux yeux bleus étaient donc forcément des étrangers, et bien souvent des envahisseurs.

De nos jours, on trouve en orient des personnes naissant avec les yeux  bleus. Cette caractéristique découlerait de gènes vikings, de Slaves ou d’autres peuples européens, consécutifs au mélange des personnes suite aux invasions. D’ailleurs, il n’y a pas qu’en Orient qu’on associait les yeux bleus aux envahisseurs. Dans le sud de l’Europe, comme dans l’Empire romain, les yeux bleus étaient associés aux barbares. Dans son Petit livre des couleurs, Michel Pastoureau nous apprend notamment qu’il ne faisait pas bon avoir les yeux bleus lorsqu’on était romain : les hommes aux yeux bleus étaient jugés ridicules, quant aux femmes aux yeux bleus, elles étaient considérées comme immorales…
Le nazar boncuk est en somme un œil permettant de se prémunir du mauvais œil. On dit que lorsqu’il se brise, il a fait son office et protégé d’un événement qui aurait causé du tort. Pour que la protection du nazar boncuk fonctionne, on considère aussi traditionnellement qu’il doit avoir été offert.
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  • Risorgimento et romantisme italien

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catégorie : Histoire, culture et littérature italiennes, nom commun de l’italien (renaissance).

Le Risorgimento est le nom qu’on donne à un mouvement de renouveau artistique survenu en Italie dans les années 1880. Si le terme italien risorgimento est en français traduit par le mot « renaissance », la période artistique et historique de la Renaissance – plus ancienne, se déroulant au Quattrocento et au Cinquecento – se dit en italien « Rinascita ». Rien à voir donc avec les siècles qui ont vu naître le sfumato, l’unione, le chiaroscuro et le maniérisme… Le Risorgimento est plus tardif, car il est étroitement lié à l’unification de l’Italie, survenue en 1871.

Cette période historique complexe fait écho à l’histoire mouvementée de l’Italie, unifiée en tant que pays tel qu’on le connaît aujourd’hui il y a finalement peu de temps, au crépuscule du XIXème siècle. Pourtant, sans s’aventurer dans la politique, évoquer le Risorgimento comme période artistique, c’est surtout s’intéresser au romantisme italien. Car les idées politiques et artistiques se confondent, lorsqu’il est question du Risorgimento et du romantisme.
L’Italie a connu la gloire à l’Antiquité, l’Empire romain impressionnant encore vingt siècles plus tard. Par la suite, les États pontificaux ont profité d’une prééminence. Deux périodes fastueuses pour la péninsule.
En ce début, ce milieu, puis cette fin du XIXème siècle, les intellectuels et la haute société italienne aspirent par phases successives à faire retrouver à leur pays une place sur le devant des scènes européennes. L’Italie est alors fragmentée et partiellement sous domination étrangère, notamment autrichienne.

Avec l’arrivée d’un sentiment d’unité nationale naît l’envie de redonner à l’Italie l’éclat culturel qu’elle a connu aussi bien à l’Antiquité qu’à la Renaissance, et tout au long de son histoire. C’est le romantisme italien qui nourrit le patriotisme et la vision de cette Italie merveilleuse, de cet art de vivre italien, de ce patrimoine et cette culture appartenant à l’Italie.
Ce mouvement est surtout littéraire, marqué par le travail de l’écrivain Alessandro Manzoni (1785 – 1873). Son roman Les Fiancés (publié en 1822, puis remanié jusqu’en 1842) est un succès à la fois populaire et critique, qui conte l’Italie à travers des archétypes patriotiques que sont des personnages démunis, essayant tant bien que mal de vivre en luttant contre l’oppresseur étranger. La plume de Manzoni est encore aujourd’hui considérée comme l’un des meilleurs exemples de récit en italien. Le romantisme italien peut être résumé comme un ensemble d’œuvres littéraires dont les sujets sont influencés par des idées dramatiques, historiques ou patriotiques. En peinture, c’est Francesco Hayez qui a le mieux représenté le romantisme italien.

Bien que prenant place tout au long du XIXème siècle, le Risorgimento est un mouvement dont les racines puisent déjà dans le siècle des Lumières et dans les idées de la Révolution française. Une période qui connaît des épisodes d’allers-retours, de gains, de pertes, notamment militaires, pour finalement aboutir en 1871 avec l’unification italienne et le renouveau culturel qui s’ensuit.
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  • Voguing

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catégorie : danse, mode, culture underground LGBT+ aux Etats-Unis, sous-culture des bals new-yorkais, culture des années 80, nom commun de l’anglais et dérivé du nom du magazine Vogue.

Qu’est-ce que le voguing ? Il s’agit d’une forme de danse inspirée des poses des mannequins durant les défilés ou des photos de mode. Apparu dans les années 70, le voguing consiste à défiler tout en prenant des postures « mode » à l’aide de ses bras et de ses jambes. De nombreux mouvements existent pour cette forme de danse codifiée par la sous-culture des bals new-yorkais, comme le spin, qui consiste à tourner sur soi-même, ou le dip, qui désigne le fait de se renverser en arrière.

Ces bals, réservés aux personnes transgenres, homosexuelles, drag queens et non blanches, étaient un lieu où la communauté des personnes marginalisées pouvaient se retrouver pour exister. Dans les années 70 et 80, être homosexuel ou transgenre et ne pas être blanc, c’était ne pas exister, ne pas trouver d’emploi, ne pas être protégé par la société et encore moins accepté. Parce que ces personnes auraient difficilement pu être admises dans le monde très fermé de la mode, et donc défiler, elles se mettent à voguer, c’est-à-dire à mimer la marche sur les podiums, de manière chorégraphiée. Le voguing peut se produire seul ou en groupe, chez soi ou dans la rue, mais il est surtout l’occasion de compétitions lors des bals costumés où se défient les plus célèbres maisons, pour remporter des trophées – une maison est une famille reconstituée de personnes LGBT qui s’entraident et participent aux bals.
Le nom du voguing est, bien sûr, dérivé du nom du magazine Vogue, incarnation de la mode sous forme de papier glacé. C’est des poses visibles dans ce magazine que se serait inspirée en 1970 la drag queen Paris Duprée, l’une des pionnières du voguing, qui pourrait avoir aussi été influencé par les postures visibles dans les hiéroglyphes, et les mouvements de danse africaine.
En 1990, la chanteuse Madonna sort le single Vogue, qui évoque la danse et permet de la populariser en dehors de la culture des bals.

Rendez-vous dans dans deux semaines pour 5 nouvelles définitions artistiques. Pour vous proposer un contenu toujours aussi passionnant, l’Abécédaire Artistique est mis en ligne un jeudi sur deux.

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