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Cannes 2023 : Conann, le festin barbare

Ce qui est amoral peut également être de bon goût. Conann de Bertrand Mandico le prouve avec une esthétique qui n’appartient qu’à son univers gothique et fantastique, très librement inspiré du roman de Robert E. Howard.

Synopsis : Parcourant les abîmes, le chien des enfers Rainer raconte les six vies de Conann, perpétuellement mise à mort par son propre avenir, à travers les époques, les mythes et les âges. Depuis son enfance, esclave de Sanja et de sa horde barbare, jusqu’à son accession aux sommets de la cruauté aux portes de notre monde.

Il faut le voir pour y croire. Pourtant le style de Mandico fait toujours parler, avant même le purgatoire chez Les Garçons Sauvages ou son récent western féminin After Blue. La fibre expérimentale trouve toujours un écho dans la fosse métaphysique qu’il bâtit, à même la structure de son récit ou bien dans les différents décors fantastiques. Anna Le Mouël parvient toujours à les renouveler et Nicolas Eveilleau à les sublimer dans le noir et blanc granuleux qu’il projette, quand il ne travaille pas sa patine colorée, au rythme des clichés que Rainer saisit à tour de bras.

Il y a donc là de quoi dérouter les aficionados de la célèbre version de John Milius, où la musculature d’Arnold Schwarzenegger le rendait pratiquement invincible. Mais la faiblesse du barbare ne se situe pas dans les combats au corps-à-corps, mais bien dans les sentiments qu’il éprouve. D’abord animé d’un désir de vengeance, c’est ensuite face à l’amour que la nouvelle Conann s’oppose. La guerrière de Mandico est ainsi auscultée d’une décennie à l’autre, à la force d’une succession d’interprètes de qualité (Claire Duburcq, Christa Théret, Sandra Parfait, Agata Buzek, Nathalie Richard).

Manger sa mère fait partie de ces nombreuses obligations, dont Conann devra s’acquitter pour enfin briser la malédiction qui s’abat sur sa modeste vie de mortelle. Elle fréquente des demi-dieux, comme ce Rainer (Elina Löwensohn) qui traine toujours à des pattes, un appareil photo à la main. Ce personnage hybride entre l’homme et le chien devient à la fois le gardien des enfers et celui des secrets les plus sombres. Romantique du macabre, il sert de passerelle pour Conann qui va rapidement sombrer dans un cercle vicieux où elle embrasse son avenir et tue son passé dans le même plan.

Si tout cela est encore difficile à suivre, le geste initial du cinéaste dans les premières scènes nous avertissait du saut de l’ange qui se préparait. Bertrand Mandico capte ainsi le mouvement de manière à ce que la scène de théâtre, voire de l’opéra, trouve l’appétence et la fibre cinématographique, une denrée rare dans un paysage aussi atypique et franchement bien restitué. Il constitue alors une galerie de comédiennes qui n’est pas ici pour s’approprier une quelconque virilité, mais il s’agit plutôt d’investir un récit, où le genre ne serait plus le sujet et où le corps féminin ne serait plus un tabou. Le résultat fascine et ne manque pas de tourmenter le spectateur dans un festin barbare.

Tuer la jeunesse et trahir ses ambitions sont les enjeux de l’héroïne, qui apprendra à ses dépens que tout ce qui ne la tue pas la rend plus émotive. En puisant dans la mythologie celte, Mandico déroute sans relâche le spectateur, à travers un rapport à notre époque qui échelonne la morale d’un bon coup d’épée et parfois directement dans la trachée. Appuyé par une mise en scène d’une grande fluidité, nous découvrons en Conann un conte et une mise en garde contre la barbarie, dont on s’en souviendra encore un moment, pour le plaisir de nos pupilles et pour certains de leurs papilles.

Conan de Bertrand Mandico est présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023

Avec Elina Löwensohn, Christa Théret, Julia Riedler…
Prochainement en salle / 1h 45min / Action, Fantastique
Distributeur : UFO Distribution

La Reine Charlotte : un prequel pour les Bridgerton

Pour le plus grand bonheur des adeptes de la Chronique de Bridgerton, le 4 mai dernier, Netflix a diffusé les six épisodes de sa série originale : La Reine Charlotte. Mais alors que vaut ce spin-off immédiatement propulsé à la tête du classement?

 Quand l’histoire inspire la fiction

Une fois de plus, les studios Shondaland (Shonda Rhimes – Grey’s Anatomy, Murder,..), nous livrent un divertissement de grande qualité. La Reine Charlotte met en lumière l’histoire d’un personnage secondaire de la série La Chronique des Bridgerton, une reine aigrie et insipide à l’allure extravagante. Mais que se cache-t-il derrière les perruques cyclopéennes et les états d’âmes de ce personnage?

Cette fiction, inspirée de faits réels, raconte l’histoire d’amour de la Reine Charlotte de Mecklembourg-Strelitz et du Roi George III d’Angleterre. Elle vient dès lors répondre à de nombreuses questions laissées en suspens lors de la diffusion des deux premières saisons de la Chronique des Bridgerton. Aux travers de six épisodes, la série aborde des sujets intellectuels et sociétaux intéressants tels que la représentation des personnes de couleur dans la société de l’époque et notamment en lien avec la question des hautes-fonctions et de l’héritage des titres. La série avait été au centre de nombreux débats lors de la diffusion des deux premières saisons de la Chronique des Bridgerton, puisqu’elle avait été accusée d’un manque de réalisme dans sa représentation d’une société d’époque intégrée et inclusive alors qu’en réalité, le racisme était sévissant et la population divisée.

Mais, dans le cas du spin-off, une perspective politique est donnée à la fiction qui se voit inclusive sans tomber dans un cliché ou un déni de réalisme. Dans un cadre historique, la série est très intéressante puisqu’elle ravive les débats, qui divisent les historiens depuis des siècles, et selon lesquels la Reine Charlotte aurait été la tout première Reine noire ou métis d’Angleterre. La série s’attarde également sur les sujets intimes à la royauté tels que la pression sociale, la difficulté pour un esprit libre d’évoluer dans une institution codifiée et extrêmement fermée ou encore l’importance capitale de l’héritage. Ce côté politico-historique permet ainsi de nuancer le côté mielleux et l’extrême romantisme du scénario (qui reste toujours fidèle aux romans éponymes de Julia Quinn) et des histoires d’amour qu’il raconte, complexes mais qui finissent pratiquement toujours sur un magnifique cliché romanesque.

Une rencontre magique entre le passé et le présent

Cette nouvelle saison de l’univers Brigderton est un pur délice d’esthétique. Avec la diversité et la beauté des décors et des costumes, Shonda Rhimes réussit haut-la-main le pari de réaliser une série moderne sous des traits d’époque. Tout est réglé comme du papier à musique : les coiffures, les dialogues, les chorégraphies,… Rien n’est laissé au hasard. En ce sens, l’apparition du bulletin de Lady Whistledown reprend, par exemple, les codes des séries à suspens modernes et l’adapte à l’histoire en créant une sorte de Gossip Girl prête à remuer la société mondaine.

De la même manière,  en matière musicale,  la série élabore un concept novateur (qui avait déjà beaucoup fait parler de lui après la diffusion des deux premières saisons). Ce concept est particulier en ce qu’il transforme des musiques modernes en de musiques classiques d’époque. On retrouve alors Harry Styles, Alicia Keys ou encore Taylor Swift dans les soirées bourgeoises et aristocratiques. Cette bande-son originale est remarquable et contribue à faire le pont entre l’heure de l’histoire (langage très soutenu, règles de bienséance…) et la modernité de l’audience. La musique a un intérêt tout particulier dans cette saison qui dénonce le manque d’inclusivité de l’époque mais également moderne, puisque toutes les chansons choisies sont initialement interprétées par des artistes noir(e)s.

Outre la beauté du scénario et de la réalisation, ainsi que la grande qualité de la bande originale, c’est la diversité des personnages et des acteurs qui donne toute sa force à la série. Bien qu’une faille temporelle sépare évidemment le prequel de la saison mère, on observe une grande cohérence physique et théâtrale dans le choix des acteurs et actrices choisis pour jouer les jeunes versions des personnages. Ainsi, on retrouve la jeune Reine Charlotte (India Amarteifio), la jeune Violet Ledger-Brigerton (Connie Jenkins-Greig) ou encore la jeune Lady Danbury (Arsema Thomas) et le parallèle avec les personnages initiaux est plus que réussi. En somme, ce spin-off est, sans l’ombre d’un doute, un immense succès.

Bien qu’une saison 2 ne soit pas au programme pour la Reine Charlotte, les Bridgerton seront bel et bien de retour sur nos écrans très bientôt pour une saison 3!

Bande d’annonce : La Reine Charlotte

Fiche Technique : La Reine Charlotte

Titre original : Queen Charlotte: A Bridgerton Story
Créée par Jess Brownell
Avec India Amarteifio, Golda Rosheuvel, Corey Mylchreest…
Série dérivée : La Chronique des Bridgerton
Premier épisode : 4 mai 2023 (États-Unis)
Chaîne d’origine : Netflix
Diff. originale : 4 mai 2023
Durée : 53 à 86 minutes
Genre : Romance historique

Synopsis : Promise au Roi d’Angleterre contre son gré, Charlotte arrive à Londres et découvre que la famille royale n’est pas ce qu’elle imaginait. Le temps aidant, la jeune fille trouve ses marques au sein du palais, entre l’Etiquette et son imprévisible mari. Malgré les difficultés, Charlotte est en passe de devenir l’une des monarques les plus incontournables d’Europe.

Spin-off de « La chronique de Bridgerton » axé sur les jeunes années de la Reine Charlotte.

La Reine Charlotte : un prequel pour les Bridgerton
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Cannes 2023 : La Zone d’Intérêt, le dédale de l’ordre

Le banal portrait d’une famille nazi devient un terrain de jeu expérimental dans The Zone Of Interest. Jonathan Glazer réussit à détourner son regard de l’horreur de l’Holocauste pour la rendre encore plus cruelle et d’autant plus sensorielle.

Synopsis : Le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, et sa femme Hedwig s’efforcent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison avec jardin à côté du camp.

Si vous avez le tournis, vous ne vous trompez pas. Vous êtes bien chez Jonathan Glazer, l’artisan derrière Sexy Beast, Birth, The Fall et le voyage psychédélique et hypnotique qu’est Under The Skin. Dans son dernier long-métrage, le cinéaste britannique convoquait pleinement les ténèbres pour y enterrer la masculinité, laissant Scarlett Johansson performer au-delà du standing hollywoodien. A présent, sa patte rôde autour du roman éponyme de Martin Amis et la représentation déshumanisée du nazisme, dont l’astuce consiste à citer des éléments de la Shoah, en dépassant les caricatures ou ce qu’on aurait déjà pu voir dans d’autres œuvres de fiction. Ajoutons à cela une fibre expérimentale, le cocktail promet d’être explosif.

Masquer l’odeur

Pourtant, il ne faut pas oublier que le cinéma de Glazer est régi par le mouvement de ses sujets, contrairement au cadre. Ici, les points de vue sont multiples, mais les plans restent fixes. On y discerne les lignes de fuites et autant de cadres possibles pouvant enfermer les protagonistes dans leur cocon, à l’abri des crimes qu’ils orchestrent passivement. C’est ainsi que l’on suivra tous les déplacements, dans « la zone d’intérêt », dont le voisinage n’est autre que le camp de concentration d’Auschwitz.

Le commandant Rudolf Höss (Christian Friedel) est à sa tête et accomplit davantage le devoir d’un fonctionnaire que d’un soldat de la « paix », sachant qu’on ne passera jamais de l’autre côté des barbelés. Mais le mal existe bel et bien dans le hors champ, à travers le son de la main ouvrière ou la fumée d’une locomotive, qui ramène du nouveau carburant à la machine meurtrière de l’Holocauste. Et par-dessus tout, le cinéaste a la ferme intention de prolonger sa réflexion concernant cette branche de l’humanité.

De quoi sommes-nous faits à l’intérieur ? Nous méditons encore dessus après le dénouement d’Under The Skin, et ce sera à peu près la même réflexion lorsque le rideau noir se baisse sur le quotidien d’une famille de colons. La banalité s’empare de chaque plan, avec un rythme qui s’évertue à robotiser les déplacements des officiers, tandis que l’épouse du commandant, Hedwig (Sandra Hüller), redécore sa maison et son jardin comme si de rien n’était.

Et c’est grâce à tout le travail du son, des transitions et de la hauteur de la caméra que Jonathan Glazer parvient à cacher l’horreur des gaz toxiques et de la fournaise. Les grands angles donnent le vertige et trouvent quelque chose d’inconfortable dans la symétrie des lieux. L’ordre règne, mais l’ordre effraie. Il suffit de s’arrêter sur le plan zénithal de la couchette du couple pour comprendre l’ambiguïté. Ils ont beau déclarer leur amour au bord de l’eau, Rudolf et Hedwig dorment dans des lits séparés. Ce sera ainsi tout du long et ce mode opératoire défiera le spectateur, qui devra reconstituer tous les éléments qui font des camps des enclos qui enferment aussi bien ses sujets à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Après la forte impression que Monster nous a fait d’entrée de jeu, il est également passionnant de se laisser distraire par cette relecture contemporaine d’un régime dont on ne superpose jamais le regard à l’horreur de son idéologie. The Zone Of Interest est incontestablement un concurrent sérieux dans la compétition, quitte à laisser à moitié de son audience sur le côté. C’est ce que Sans Filtre (Triangle of Sadness) a fait l’an passé, alors pourquoi pas lui.

The Zone Of Interest de Jonathan Glazer est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Jonathan Glazer
Avec Sandra Hüller, Christian Friedel, Ralph Herforth
Prochainement en salle / 1h 46min / Guerre, Drame, Historique
Distributeur : Bac Films

Cannes 2023 : The New Boy, la pension du miracle

Les occupants d’un monastère découvrent les limites de leur foi, tandis qu’un jeune aborigène australien, le « new boy« , embrasse la bénédiction d’une divinité qui n’est pas dans sa culture. Le réalisateur, et auteur, puise alors dans sa propre enfance et nous livre un manifeste envoûtant sur son voyage mystique.

Synopsis : Situé dans les années 1940 en Australie. Un garçon orphelin aborigène de neuf ans arrive au milieu de la nuit dans un monastère dirigé par une religieuse renégate. La présence de l’enfant va perturber le monde délicatement équilibré dans cette histoire de lutte spirituelle.

Warwick Thornton aura mis du temps avant de renouer avec la sélection d’Un Certain Regard depuis Samson et Delilah, un road-trip contemporain avec les figures bibliques éponymes. Un détour par la Mostra de Venise lui a valu un prix du jury avec Sweet Country, mettant en avant la haine envers les aborigènes d’un pays qui ne leur appartient plus. Dans son dernier film, le cinéaste revient sur une thématique des plus audacieuses en opposant la spiritualité d’un aborigène avec celle du Christ.

Délivrer du mal

Dans un monastère isolé, on y recueille les enfants fugueurs ou perdus afin de les catapulter à une vie routinière de l’élevage de moutons. Le « New Boy » du titre tombe justement dans les filets de colons qui n’ont alors qu’une idée en tête pour éviter toute violence de sa part. Il s’agit de l’éduquer à l’image de l’homme blanc et de lui apporter la foi. Ce jeune héros muet est campé par un Aswan Reid très investi. Celui-ci est constamment touché par une lumière divine, accentuant alors chacun de ses pas vers l’Évangile. Il n’apprendra pas les préceptes par la lecture, mais par le biais d’un miracle, que seul lui peut entrevoir et dont il saisit la portée. Nous sommes assez loin de la manière dont Benedetta embrasse la Croix pour se rapprocher du Christ, mais on reste dans une structure assez similaire du voyage spirituel.

Sœur Eileen a la charge de veiller sur le jeune aborigène, qui nage souvent à contre-courant de la morale ou des coutumes de ceux qui portent des chaussures ou rentrent bien leur chemise dans le pantalon. Si l’enfant n’a en soi rien à apprendre de la vie, il a tout à découvrir de la mort de Jésus. La fascination est immédiate lorsqu’il s’approche pour la première fois de ce guide des âmes au corps taillé dans le bois. Il fallait donc une prodigieuse Cate Blanchett pour s’opposer ou accompagner le processus de transformation de l’enfant, car la foi semble s’essouffler chez son personnage. Il trouve un rebond spirituel dans le garçon impertinent et provocateur, mais dont les actes témoignent de la pureté.

Warwick Thornton filme ses sujets en mettant en valeur les artéfacts de l’Église, et en cherchant un semblant de paradis dans les plaines australiennes. Le dernier acte sera d’ailleurs suffisamment contemplatif pour qu’on s’attarde sur ces détails, qui bouleversent la croyance des occupants du monastère. Néanmoins, la formule s’enlise parfois à force de surligner chaque intervention divine. On tourne alors en rond jusqu’à ce que la destinée du jeune aborigène s’accomplisse, qu’il soit entre les mains de Dieu ou celles des individus qui l’ont recueilli, logé et nourri.

The New Boy de Warwick Thornton est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023.

Avec Cate Blanchett, Aswan Reid, Deborah Mailman.
Prochainement en salle / 1h 56min / Drame

Cannes 2023 : Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese

Trente-sept ans après After Hours, Martin Scorsese revient sur la Croisette pour présenter son nouveau film sélectionné en hors-compétition, sur la malédiction meurtrière des Indiens Osages, armé d’un casting quatre étoiles.

Un nouveau long-métrage signé Scorsese est toujours un évènement, d’autant plus que le cinéaste n’était pas revenu présenté un film depuis son prix de la mise en scène pour After hours en 1986. Cette année et grâce à l’accord d’APPLE pour sortir le film en salles, le réalisateur d’Aviator revient avec un western époustouflant sur les meurtres de la tribu Osage dans les années 1920.

À l’affiche, Martin Scorsese a décidé de réunir ses plus fidèles ouvriers, à savoir Leonardo DiCaprio et Robert de Niro, avec en prime Lily Glastone, Jesse Plemons et Brendan Fraser. Autant dire que le film était très attendu, ce qu’on a pu ressentir lors de la première annonce de la sélection cannoise, et ce jusqu’aux bords des marches du Palais des Festivals. Mais qu’en est-il vraiment ?

L’ambiance autour du film est sans appel, une billetterie complète dès la mise en ligne, une foule aux aguets à la moindre interrogation et des bruits de couloirs à n’en plus finir, avec qu’un seul nom dans les airs : Killers of the Flower moon. Dans les salles, que ce soit durant la projection officielle ou celle de la presse, le public est en haleine, applaudissant rien qu’à la découverte des visages si connus et ô combien acclamés de la famille scorsesienne.

Comme attendu, ce tout nouveau chapitre dans la filmographie du maître est d’une puissance dont seul Martin Scorsese a le secret. Outre le jeu des acteurs oscarisés, d’une perfection absolue (surtout en la personne de Leonardo DiCaprio qui se retrouve dans un rôle loin du héros acclamé), la grande révélation du film est bel et bien Lily Glastone, qui est d’une frappante sincérité, où le charisme de l’actrice va bien au-delà d’une simple interprétation. Outre les acteurs, le film est d’une beauté cristalline, amenant un climat aussi beau que morbide sur la terre pétrolière Osage où combines et meurtres détruiront des fortunes familiales pour le compte d’une seule personne. Robert de Niro en antagoniste principal, aussi perfide qu’un serpent, et ce à 79 ans, est encore une merveille signée Martin Scorsese. L’acteur baigne dans son sang froid, mêlant miséricorde, générosité et fallacieuses arnaques afin de profiter de la richesse de ses « amis » amérindiens. Avec cette aura crépusculaire, le film est imprégné d’un malaise tout particulier, où le mal n’est qu’à une porte de chez soi, ne laissant qu’au bout du compte que de la peur et de l’appréhension au sein de la tribu.

Véritable choc d’inhumanité, Killers of the Flower Moon est un thriller bourré d’éléments révélateurs d’un cinéma quasi miraculeux, hommage à l’absolu western du temps de Leone, avec toutefois un point d’honneur à rester fidèle à l’identité du cinéaste. Tel un lent poison, le film s’insurge en chaque spectateur afin de créer un véritable trouble, entre quête de la vérité et puissante révélation sur une partie oubliée de l’Histoire.

Après l’imparfait The Irishman, Killers of the Flower Moon est la quintessence du cinéma de Scorsese et on espère beaucoup plus de films de cette trempe, qui régalent la culture du septième art, au travers de la focale d’un grand ambitieux qui fera plus d’un heureux.

Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese est présenté au Festival de Cannes 2023

Par Eric Roth, Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Robert De Niro, Lily Glastone, Jesse Plemons, Brendan Fraser,…
18 octobre 2023 en salle / 3h 26min / Thriller, Drame, Historique
Distributeur : Paramount Pictures France

Synopsis : Au début du XXème siècle, le pétrole a apporté la fortune au peuple Osage qui, du jour au lendemain, est devenu l’un des plus riches du monde. La richesse de ces Amérindiens attire aussitôt la convoitise de Blancs peu recommandables qui intriguent, soutirent et volent autant d’argent Osage que possible avant de recourir au meurtre…

Jeanne du Barry ou la Flamme du Barry !

Dans un film habité et glamour, Maïwenn réussit le tour de force de rendre fluide, ardent et désirable le genre du film d’époque. Jeanne du Barry, le nouvel opus de Maïwenn retraçant l’ascension d’une femme de la plèbe en favorite de Louis XV, irradie de souffle romantique et de liberté sauvage.

La beauté et la force du film émanent de son lyrisme, de son désir puissant d’impulser du romanesque, de la langueur fébrile et de la dignité amoureuse partout – dans l’animosité des classes, dans la bêtise des nobles, d’innerver de manière élégante une mise en scène toujours vibrante : déclaration d’amour au cinéma, aux acteurs.

Entre la roturière Jeanne et le roi, les conventions volent en éclats ou sont l’occasion de leurs rires complices. Maïwenn filme l’enchantement d’une vraie rencontre entre deux êtres que tout oppose, l’émerveillement de faire dériver en duo tendre et connivences des usages surannés.

Il faut voir l’érotisme et l’émotion qui affleurent de partout dans la très belle première rencontre entre Louis XV et Jeanne découvrant et touchant avec ravissement les traits d’une statue du visage du roi enfant, la voix de Johnny Depp alors lui demandant de défaire ses cheveux et les mêmes gestes d’infinie délicatesse après de Jeanne sur le visage du roi.

Il faut ressentir l’émotion palpable, la noblesse d’âme et la tristesse diaphane de Jeanne bravant la contagion de la vérole et veillant son Roi.

Il faut goûter les liens tout en retenue alliée, courtoisie affine et pudeur entre Jeanne et le valet de Louis XV interprété avec toute la subtilité idoine par Benjamin Lavernhe.

Le casting fait cohabiter toutes les familles de cinéma : avec Marianne Basler, la mère de Jeanne, c’est le cinéma de Paul Vecchiali qui revient hanter ici les dorures de Versailles de son impertinence et sa franchise de ton ; avec Pascal Greggory, c’est Patrice Chéreau et ses exaltations lucides qui entrent dans le plan ; avec Melvil Poupaud, c’est Raul Ruiz, plus toute une enfance du cinéma, qui traverse Jeanne ; avec Pierre Richard, c’est un certain sens du cinéma populaire ; avec Benjamin Lavernhe, c’est la comédie française ; avec India Hair et Raphael Quenard en plan d’une minute du grand chambellan, c’est toute la relève et le renouveau du cinéma français. Voilà aussi la beauté du geste de Maïwen, elle qui se reconnaît dans ce personnage de la du Barry-fille partie de rien pour arriver aux cimes, elle qui n’a guère été épargnée par les quolibets et sarcasmes du milieu, elle offre ici une aspiration idéaliste à la réconciliation de tous les milieux du cinéma. Sa Jeanne du Barry lui ressemble : digne, droite, sensible, séduisante, franche, haute, habitée et éprise d’un désir valeureux. Un film à l’émotion verticale.

Bande-annonce : Jeanne du Barry

Cannes 2023 : Indiana Jones et le Cadran de la Destinée de James Mangold

Un nouvel opus sur les aventures du plus grand archéologue du cinéma ne pouvait se faire qu’entre les mains de James Mangold, si ce n’était entre celles du géniteur Spielberg. Une hype méritée ou le résultat d’une production édulcorée ?

Quel plaisir de revoir Harrison Ford remettre le chapeau du célèbre héros de Steven Spielberg et de Georges Lucas. Un retour inespéré et un projet validé par le papa des Dents de la mer entre les mains d’un autre réalisateur qui a fait beaucoup parler de lui ces dernières années, à savoir James Mangold. On se souvient qu’en 2017, Mangold s’était déjà exercé au retour d’un grand héros en la personne de Wolverine pour le film Logan. Et quel exploit ! Un film si réussi qu’il détrônait tous ses prédécesseurs. On ne pouvait que croire à un nouveau diamant brut avec l’aventurier de l’arche perdue et pourtant…

Revoir Harrison Ford renfiler le costume du Professeur Jones est un régal pour tous les fans, cependant le film souffre d’un manque cruel de… et bien de James Mangold. La fresque archéologique d’Indiana Jones est terminée et nous nous retrouvons des années plus tard avec un héros blessé par le temps et la vie, alcoolique, bien loin de l’esprit dynamisant que nous connaissons chez l’archéologue. C’est presque douloureux de le voir forcé de sortir de son état de latence, lassos à la main et devant rattraper les erreurs du passé. Phoebe Waller Bridge est une bonne coéquipière, qui donne un coup de fraicheur, à la fois drôle et cassante. Mais même avec ce nouveau duo, qui avouons le, fonctionne plutôt bien, le film reste sans saveur. Quelques petits clin d’œil, par ci, par là, histoire de contenter les plus aguerris mais ce n’est qu’une couverture qui cache un manque profond d’aventure pure, de liens profonds et d’une idée nouvelle.

La voie de nostalgie est souvent mise en avant dans les productions Disney et bien que cela puisse être rassasiant à certains, on espérait qu’avec une œuvre d’une telle envergure, l’appétit serait le dernier des soucis. Une impression de triche, autant au niveau du temps que du pouvoir de suggestion qui arrive presque à être accrocheur.

Ce qui fait la force d’un film comme Logan, c’est que Mangold s’était entièrement réapproprié l’histoire, pour revenir avec un contenu stimulant, dramatiquement fort avec des personnages poignants. Indiana Jones perd de cette caractérisation et ne devient qu’une suite de plus basée sur la mélancolie de l’œuvre originale…

Quelques points positifs sont cependant à relever, Harrison Ford est toujours aussi à l’aise dans son rôle phare ce qui, on ne va pas le cacher, arrache des rictus tout au long de l’histoire par un jeu encore plein de nuances. L’humour british de la créatrice de Fleabag colle parfaitement à l’univers avec des scènes trash de spontanéité et Mads Mikkelsen est comme à son habitude un excellent antagoniste. Oui, la patte bien spécifique du réalisateur du Mans 66 manque à l’appel, mais les quelques maladresses semblent être entreprises avec une pointe de fierté et passer un bon moment devant une franchise telle que celle d’Indiana Jones (malgré les défauts cités) est presque une évidence, un côté doudou que l’on peut retrouver dans les autres œuvres de Spielberg, toujours ici à la production. Maintenant… ça ne suffit pas à réduire cette légère frustration que l’on peut ressentir surtout aux abords des salles cannoises.

Bande-annonce : Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Indiana Jones et le Cadran de la destinée de James Mangold est présenté Hors Compétition au Festival de Cannes 2023

Titre original Indiana Jones and the Dial of Destiny
Par Jez Butterworth, John-Henry Butterworth
Avec Harrison Ford, Phoebe Waller-Bridge, Mads Mikkelsen
28 juin 2023 en salle / 2h 34min / Action, Aventure
Distributeur : The Walt Disney Company France

Synopsis : 1969. Le célèbre professeur-aventurier, Indiana Jones, fait équipe avec sa filleule, Helena, afin de trouver le mystérieux cadran de la destinée. Tandis que la course à l’espace américano-soviétique fait rage, Indiana et Helena se retrouvent face à un ex-nazi recruté par la NASA.

Le Déserteur de Fort Alamo (1953) de Budd Boetticher : postface déroutante au roman national

Western quelque peu oublié que Budd Boetticher tourna en 1953 pour le studio Universal, Le Déserteur de Fort Alamo assume, jusque dans son titre, un malicieux contre-pied. S’il s’appuie sur une pierre angulaire du roman national étatsunien (ou, pour être plus précis, texan), le scénario de ce film étonnant s’en détourne en réalité très vite, pour s’intéresser à un parfait anti-héros – en apparence. Comme d’habitude, l’éditeur Sidonis Calysta a garni cette œuvre intéressante menée par Glenn Ford de suppléments aussi généreux qu’intéressants. 

Si le fameux siège de Fort Alamo, en 1836, fut récupéré par les Etats-Unis qui en firent une page glorieuse de leur roman national, rappelons en préambule qu’il s’agit en réalité d’un haut fait de l’histoire texane, cet Etat n’ayant intégré l’union que neuf ans après la résistance héroïque et désespérée des quelque 200 soldats face à l’armée mexicaine menée par le général Santa Anna.

Le cinéma a évidemment célébré à de multiples reprises ce fait historique. Il y a environ deux ans, nous nous étions d’ailleurs penchés sur la réédition « collector » de la version signée John Wayne himself, tournée sept ans après le film de Boetticher. Vaste fresque de près de trois heures bénéficiant de moyens importants, elle s’inscrit dans une logique bien différente de ce Déserteur de Fort Alamo, solide série B (dans le bon sens du terme) au budget nettement plus modeste. L’œuvre de Boetticher s’adresse en réalité à un public plus large que les aficionados de ce fait historique précis. Et pour cause, contrairement à ce que son titre pourrait faire croire, la bataille livrée dans le célèbre fort est expédiée dans les quinze premières minutes du métrage ! Quant aux célèbres acteurs du drame, comme Davy Crockett et James Bowie, ils sont à peine esquissés. On notera en passant la maîtrise de la mise en scène de Boetticher, qui comme à son habitude parvient à rendre crédibles des séquences spectaculaires avec les moyens du bord.

Le Déserteur de Fort Alamo se concentre sur la figure (fictive) de John Stroud, un combattant du fort qui, alors que la situation est de plus en plus désespérée, est tiré au sort pour aller protéger les familles des soldats. Arrivé trop tard sur les lieux où elles habitent, Stroud n’y découvre que des décombres fumants. Il recueille un jeune garçon qu’il connaît, Carlos, qui lui apprend que sa propre épouse fait partie des victimes. La narration se détourne alors totalement de la défense du fort (qui est tombé) pour se concentrer sur le destin individuel de Stroud. Arrivé dans la ville voisine, celui-ci va en effet faire face à une foule menaçante qui manque de le lyncher en l’accusant de couardise, alors que tous les combattants de Fort Alamo sont morts au combat. Refusant de se justifier – pirouette scénaristique qui ne cadre que dans la logique du héros de western qui prouve sa valeur par les actes, non les mots –, Stroud va avoir l’occasion de laver son honneur en menant femmes, enfants et vieillards en terre sûre. Renoue-t-on alors avec l’Histoire via un affrontement entre Texans et Mexicains ? Toujours pas ! L’escorte militaire doit quitter le convoi (laissant Stroud assumer le rôle d’homme providentiel) et l’ennemi mexicain… n’en est pas un, puisqu’il s’agit de simples hors-la-loi qui se font passer pour des Mexicains. Ainsi le film s’appuie-t-il sur un prétexte historique pour livrer un récit somme toute fort classique.

Si Le Déserteur de Fort Alamo étonne, le film n’en demeure pas moins solide. Boetticher s’était engagé avec Universal à l’orée des années 1950 et était devenu un metteur en scène de westerns, genre dans lequel il acquit une réputation enviable en quelques années. Pour chacun d’entre eux, le studio lui confia une star, ainsi Audie Murphy dans A feu et à sang (The Cimarron Kid/1952), Robert Ryan dans Le Traitre du Texas (Horizons West/1952) ou Rock Hudson dans L’Expédition du Fort King (Seminole/1953). Dans Le Déserteur de Fort Alamo, le cinéaste dirigea dans le rôle principal Glenn Ford, dont le jeu subtil, en intériorité, marque le film de son empreinte. Il excelle ainsi à cultiver l’ambiguïté du personnage de Stroud, qui rejoint même les rangs des brigands pour mieux connaître leurs plans. On retrouve à ses côtés quelques figures familières du western que les amateurs du genre reconnaîtront immédiatement, comme Chill Wills et Hugh O’Brian. Les séquences d’action mêlant de nombreux figurants et chevaux sont, comme souvent chez Boetticher, parfaitement maîtrisées et suintent l’authenticité (Ford insista pour en tourner plusieurs sans doublure). Bref, si l’on fait fi de l’étrange lien scénaristique avec la défense de Fort Alamo, qui pourrait décevoir certains spectateurs qui espéraient y voir le sujet même du film, voici un western convaincant et bien interprété. Il ne peut toutefois se comparer aux futurs chefs-d’œuvre du genre que Budd Boetticher tournera quelques années plus tard dans le cadre de son « cycle Ranown », avec le scénariste Burt Kennedy et le comédien Randolph Scott.

Synopsis : 1836. Le Texas lutte pour son indépendance. Le Fort Alamo résiste face aux attaques de l’armée mexicaine de Santa Anna. John Stroud est chargé de quitter le fort pour prévenir les familles des environs du danger des envahisseurs mexicains. Il arrive trop tard. Sa femme et son fils ont été tués par des hors-la-loi. Le Fort Alamo tombe. Stroud gagne Franklin où le lieutenant Lamar le fait arrêter pour désertion… 

SUPPLEMENTS

Si Sidonis Calysta, dans ses sorties western, ne change que rarement sa formule en matière de suppléments, c’est tout simplement parce qu’on ne change pas une formule qui gagne ! Ainsi, Le Déserteur de Fort Alamo est agrémenté d’environ une heure de présentations par trois spécialistes qu’on prend toujours autant de plaisir à revoir dans cet exercice. Feu Bertrand Tavernier se taille logiquement la part du lion, avec une présentation du film mais aussi un commentaire sur Budd Boetticher. Jamais avare en anecdotes, le cinéaste décédé il y a deux ans, nous apprend ainsi la relation épistolaire qu’il eut avec un Boetticher qui était alors en prison pour dettes (!) Tavernier a eu l’occasion d’échanger beaucoup avec son collègue américain, puis l’a rencontré également à plusieurs reprises. C’est donc en fin connaisseur qu’il évoque le parcours de Boetticher. Même chose en ce qui concerne le film dont il est question, dont Tavernier livre une analyse pertinente. Il précise par ailleurs un sous-texte historique jamais évoqué : si les Texans prirent les armes contre le gouvernement mexicain, c’est en partie parce que ce dernier voulait imposer une loi interdisant l’esclavage. La défense de Fort Alamo était donc entre autres un combat pour préserver « l’institution particulière » au Texas…

Les propos de Boetticher, dans ses échanges avec Tavernier qui furent rendus publics à l’époque, qualifiant le film de « drôle », suscitent pas mal de commentaires, puisque le second intervenant – et spécialiste du western – Jean-François Giré, y revient également. Il s’interroge ainsi sur une formule qu’il estime étrange, le film n’ayant rien d’humoristique, alors que Tavernier souligne qu’il s’agit d’une mauvaise interprétation des mots de Boetticher. Enfin, Patrick Brion apporte également sa pierre à l’édifice via une troisième présentation. Les trois hommes n’omettent aucun élément important, qu’il s’agisse du scénario et son contexte historique, de la mise en scène, des comédiens, de la personnalité du metteur en scène, etc. On n’évite pas toujours la redite, bien entendu, mais le plaisir de revoir une fois encore Bertrand Tavernier et sa passion du cinéma, bien intacte, emportent facilement l’adhésion. 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

4.5

Hokusai : un biopic atypique et fort

Qui ne connaît pas cette célèbre vague, écumeuse et gigantesque, admirée par le Mont Fuji en fond ? Hokusai, son auteur, est connu de nom en Occident. Mais peu sont au fait de son histoire. Retour sur un biopic très attendu sur un grand artiste, appelé le « Vieux Fou de Dessin ».

Les mangas sont les bandes dessinées japonaises. Le mot a été utilisé pour la première fois par le maître peintre japonais Hokusai, pour un de ses recueils, La Manga. Cette année, le biopic sur l’artiste arrive enfin dans l’Hexagone. Réalisé par Hajime Hashimoto, il retrace la vie de l’artiste en deux temps, sa jeunesse et sa vieillesse. Son histoire n’a rien d’atypique dans le Edo (Tokyo et ses alentours) du 19e siècle. Mais son art, lui, parle mieux de ce contexte.

L’artiste derrière le film : Qui est Hokusai ?

Hokusai naît à Edo de parents inconnus en 1760. Adopté par un marchant de miroirs, nous ne savons rien de son enfance. Il rentre comme apprenti xylographe en 1773-4 puis graveur de 1775 à 1778 et devient commis chez un libraire. Il intègre l’atelier de Shunshô Katsukawa à la fin des années 1770 jusqu’en 1792. Changeant son nom très souvent durant sa carrière, il se fixe sur le nom « Hokusai » (« 北斎 ») assez tard pendant sa carrière. Il étudie dans d’autres écoles de l’époque entre 1792 et 1798 afin d’élargir ses horizons et pallier à la crise artistique qu’il traverse. Son premier succès est une série de portraits d’artistes. Mais ce sont deux publications, Manga publié entre 1814 et 1834 et Les Cent vues du Mont Fuji (1834), qui le rendent célèbre.

L’artiste

Il appartient au mouvement artistique spécialiste de l' »Ukiyo-E« . C’est un mouvement « vulgaire » (au sens d’art populaire). Défini comme « un monde de tous les jours saisi sur le vif », c’est un art qui se contente de saisir le Japon, son petit peuple, ses marginaux, ses courtisanes, dépouillé de tout ce qui était célèbre, bien vu ou bien né, dont la tradition chinoise. Considéré comme le maître de cet art, il siège avec ses contemporains et prédécesseurs : Hiroshige, Utamaro et Sharaku.

Postérité

L’artiste restera pauvre toute sa vie à cause de sa mauvaise gestion fiduciaire. Mais il laisse un patrimoine de 30 000 dessins, en plus de livres de contes populaires illustrés. Sa seule fille, O-Ei, est aussi  une artiste-peintre. Son dessin reste une intarissable source d’inspiration. Il hérite aussi d’une réputation à la Diogène. Son atelier toujours sens dessus dessous y aura sans doute participé. Son image de génie artistique « fou » et passionné jusqu’à sa mort reste une image dominante dans sa représentation. En Occident, il est clair que le mouvement impressionniste et l’art d’Hokusai ont des liens étroits, notamment dans leur volonté de capturer le moment.

Mise au point

30 minutes de film manquent à la version française. C’est une très mauvaise idée de les avoir coupées. Le film a l’air charcuté pendant sa première partie où il nous a même été difficile de comprendre qui était Hokusai parmi les premiers personnages. Par la suite, une grande ellipse temporelle intervient et nous passons très rapidement à un Hokusai vieillissant. Cette seconde partie subit moins d’incohérences scénaristiques que la première, mais il nous semble injuste et sacrilège que pour des raisons inconnues, le film ait été coupé ainsi.

Dans la tête d’un génie : L’épiphanie

Le long-métrage s’ingénie à mettre en images une représentation que l’on a sans doute toujours eu du peintre et de tous les créatifs. Un peu plus sobre que le Mozart de Milos Forman dans Amadeus, la frénésie créatrice est pourtant bien mise en avant, avec l’aide des quatre éléments. En effet, cet Hokusai s’inspire de la mer, de la montagne et du vent lorsqu’il entre dans sa transe artistique. Il ne manquait que le feu pour finir ce quatuor. Les éléments sont largement disséminés de long en large pendant la séance. D’ailleurs, c’est grâce à cette tempérance que le film est accrocheur. Plus de ces moments d’épiphanies artistiques auraient rendu le film absurde.

Un personnage de Nekketsu ?

Dans le manga, le shōnen est un support d’histoires dédié aux adolescents. Il s’agit de récits d’aventure et d’apprentissage. Un sous-genre du shōnen est le « nekketsu ». C’est un genre où le héros a un but qu’il souhaite atteindre, à travers un apprentissage qui l’érige en « maître ». Par exemple, dans Hunter X Hunter, Gon veut devenir un Hunter comme son père et passe par d’importantes épreuves d’apprentissage.  Ce genre est légèrement applicable à ce biopic, car nous assistons à la naissance du « maître » de l’estampe. Hokusai est montré comme un jeune « singe sauvage » qui manque de raffinement, bien qu’intensif et intense dans la création de son art. Il est aussi très arrogant et est trop sûr de lui et de ce qu’il crée. Toute la première partie est dédiée à cet apprentissage artistique censé affiner ses compétences. Il va couramment en vadrouille afin de trouver l’inspiration.

C’est aussi le cas du héros calligraphe de la série Barakamon, qui, a été ostracisé du milieu à cause de son arrogance et sa violence envers un critique. Il s’est donc exilé sur une île afin de retrouver l’inspiration. Dans les deux cas, celui de l’animé sur la calligraphie et du film sur Hokusai, on reproche aux protagonistes d’avoir des images et des caractères trop statiques, comme déjà imprimés. La critique sous-jacente est qu’ils n’ont pas de talent et se contentent juste d’imiter ce qu’ils connaissent.

En cela, le film est intéressant, car une partie trop prononcée aurait penché vers l’absurde, à la limite du live action nanardesque que le Japon diffuse seulement dans ses territoires. Ici, il y a une limite qui n’a pas été franchie, gardant le caractère réaliste de l’histoire.

À voir ?

En résumé, ce biopic vaut le coup d’être vu. Hokusai n’est pas plus connu que cela dans nos contrés. C’est une bonne opportunité d’apprendre à connaître l’homme et l’artiste. Par contre, nous conseillons de regarder une version qui n’a pas été coupée, afin de comprendre l’âme de ce film, car nous pensons qu’il a perdu du sens en cours de route. Nous lui accordons 4 étoiles malgré la coupure de 30 minutes.

Bande-annonce : Hokusai

Fiche technique : Hokusai

Réalisateur : Hajime Hashimoto
Scénario : Ren Kawahara
Musique : Goro Yasukawa
Casting : Yuya Yagiwa et Min Tanaka (Hokusai) , Hiroshi Abe (Juzaburo Tsutaya), Eita Nagayama (Tanehiko Riutei), Miori Takimoto (Koto, épouse d’Hokusai), Hirosh Tamaki (le peintre Utamaro), Haruka Imou (La courtisane Asayuki)
Année : 2020
Sortie française : 26 Avril 2023/ 90 min / Biopic, Historique
Distribué par Art House France

Sources utilisées pour l’écriture de cet article:
Crédit image: Hokusai –ImDb-
Hokusai -wiki-
Hokusai -nautiljon-
Nekketsu -wiki-
Hokusai, Henri Alexis Baatsch, Bibliothèque Hazan, 2008

Cannes 2023 : Simple comme Sylvain, la maladie d’amour

De La Femme de mon Frère à la délicieuse comédie hallucinée Babysitter, une sexist story bien huilée, Monia Chokri revient sur la Croisette avec la ferme intention de marquer le coup avec une comédie romantique rocambolesque et pleine de promesses.

Synopsis : Sophia est professeure de philosophie à Montréal et vit en couple avec Xavier depuis 10 ans. Sylvain est charpentier dans les Laurentides et doit rénover leur maison de campagne. Quand Sophia rencontre Sylvain pour la première fois, c’est le coup de foudre. Les opposés s’attirent, mais cela peut-il durer ?

Que sait-on de l’amour ? Que sait-on de ses propres sentiments ? Nous guident-ils vers un destin fabuleux ou vers notre perte ? Ces interrogations se croisent autour d’une table à manger, on l’on sert plus de ragots que de ragoûts. Sophia (Magalie Lépine-Blondeau), qui approche de la quarantaine, se tortille dans tous les sens afin de justifier ses choix en amour, elle qui vit en couple depuis un moment avec Xavier (François Létourneau). La situation stagne à vue d’œil et le tremplin qu’elle recherche, autant qu’elle redoute, elle le trouve en la personne de Sylvain (Pierre-Yves Cardinal), un charpentier mystérieux et séduisant.

« Tu me donnes envie de vivre ! »

Leur étreinte secrètement volée va ainsi devenir une habitude qui va mettre à nu tout le désir que l’un éprouve envers l’autre. Autrement dit, c’est le coup de foudre entre la charmante institutrice d’une classe de philosophie pour le troisième âge et le vaillant et habile séducteur. On vit heureux, on s’enferme dans une illusion qu’on ne voudrait jamais quitter et c’est à partir de là qu’on franchit un cap. Leur relation devient bancale, mais eux ne le voient pas. Leur complémentarité n’est plus une force mais un handicap boueux, qui révèle les maux d’une société qui a tendance à vouloir tout rationaliser, à tout cataloguer, jusqu’à ce qu’une brève pensée, moqueuse ou non, devienne le siège de débats sans issue. On peut aussi bien citer Michel Sardou que la philosophie de Platon sans pour autant changer les rapports de forces intellectuelles et c’est pourtant le piège dans lequel tombe Sophia, très précise dans le choix de ses mots, mais également très tourmentée quand il s’agit de s’engager corps et âme dans ses relations.

Monia Chokri s’amuse ainsi à disséquer le couple, dans toutes ses couleurs et dans tous ses malheurs. Pour ce faire, sa caméra ne cesse de capturer les expressions des personnages, générant par la même occasion tout plein de codes burlesques et dans un tempo impeccable. Les personnages secondaires y sont pour beaucoup et nous facilitent l’accès aux clichés, que l’on prendra soin de bousculer. On rit et on pleure donc à leurs côtés, car si tout est Simple comme Sylvain, cela ne saurait perdurer. Chacun semble déterminé à lutter pour leur moitié et on en vient à vampiriser l’autre pour son regard, son sourire ou pour une partie de jambes en l’air. La démarche fascine autant qu’elle nous remplit de joie au terme d’une projection savoureuse.

Simple comme Sylvain de Monia Chokri est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023

Par Monia Chokri
Avec Magalie Lépine Blondeau, Pierre-Yves Cardinal, Francis-William Rhéaume…
Prochainement / 1h 50min / Comédie, Romance
Distributeur : Memento Distribution

« Enfants en danger » : les dysfonctionnements de l’aide à la jeunesse

Les éditions Kennes publient Enfants en danger, de la journaliste indépendante Anne-Cécile Huwart. L’ouvrage, fruit d’une enquête de deux années, revient sur les nombreux dysfonctionnements d’institutions pourtant capitales dans l’aide et la protection de la jeunesse.

Quand on s’y penche de plus près, la problématique peut devenir obsédante. Anne-Cécile Huwart y a consacré deux années de sa vie, avec cette interrogation centrale : comment une institution censée protéger les enfants tout en préservant ou pérennisant, quand c’est possible, les liens familiaux a-t-elle pu se tromper à ce point dans la gestion de certains dossiers ? Pour le comprendre, elle a rencontré des parents désabusés qui, dossiers sous le bras, lui ont raconté leur histoire, souvent tragique et complexe. Des récits où une justice qui s’entête, des priorités mal définies, des soupçons infondés et des décisions absurdes le disputent à des déchirements douloureux et des espoirs sans cesse déchus.

Chaque année, près de 6500 jeunes se retrouvent plongés dans la réalité des placements en famille d’accueil ou en institution. Mais tous les cas ne sont pas similaires : certains parents, ayant cherché une aide temporaire, se retrouvent séparés de leur progéniture pendant de longues années, sans toujours comprendre les raisons pour lesquelles leur famille a été détruite. L’investigation menée par Anne-Cécile Huwart permet de mieux appréhender cette situation si pas critique, au mieux préoccupante.

Au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Aide à la Jeunesse veille annuellement sur 40 000 enfants. Parmi eux, 3700 sont accueillis dans des familles d’accueil et 3000 dans des hébergements résidentiels. On dénombre également 2600 jeunes accueillis dans des institutions telles que les internats scolaires, les hôpitaux ou les centres du secteur du handicap. Mais Anne-Cécile Huwart le répète à l’envi : la séparation d’un jeune de sa famille doit, dans tous les cas, rester un recours extrême, à n’utiliser que lorsqu’aucune autre option n’est envisageable, conformément à la Convention internationale des droits de l’enfant et aux règles régissant le secteur en Belgique. C’est précisément l’une des dimensions principales de l’essai Enfants en danger : dans de nombreuses affaires, ces principes élémentaires ont été bafoués, des parents ont vu, impuissants, s’éloigner leur(s) enfant(s) pour des motifs fallacieux, voire inventés de toutes pièces.

Les raisons qui mènent habituellement à ces déchirements familiaux peuvent comprendre la toxicomanie ou l’alcoolisme d’un parent, des limites intellectuelles, une maladie mentale, des violences psychologiques ou sexuelles, des faits de négligence ou de maltraitance. La plupart des enfants sont en sus issus de familles précaires, dont les parents survivent généralement grâce à des revenus de substitution. Rien de tout cela dans le cas d’Alexandre. Ayant grandi dans un environnement stable jusqu’à ses 10 ans, son monde n’a basculé qu’après une erreur de médication relativement anodine commise par sa mère. Alexandre a alors été retiré à ses parents et placé en famille d’accueil, puis en institution. Malgré l’absence de son père lors de l’incident, Alexandre fut séparé de lui pendant des mois…

L’histoire de Nathanaël, 11 ans, offre une autre perspective. À la suite d’un accident lié à une mauvaise prescription médicale, sa mère Nathalie l’a vu être placé loin d’elle pendant trois ans et demi. Ailleurs, c’est le phénomène d’aliénation parentale ou le syndrome de Münchausen qui sont abordés. Trop souvent, ils font office de chiffon rouge et servent à disqualifier des parents sans examen scrupuleux préalable. Ces histoires figurent parmi de nombreuses autres et tendent à rappeler ce fait glaçant : une fois judiciarisés, des événements familiaux certes problématiques, mais aux conséquences mesurées, peuvent prendre une tournure outrancière et quasi définitive.

Résultat : de nombreux parents, souvent démunis, parfois ruinés par les procédures, toujours dépassés par l’absurdité du système, se battent pour retrouver leurs enfants. Le paradoxe, soulevé par l’auteure, veut que les centres d’hébergement manquent pourtant de places pour certains jeunes, et de moyens pour favoriser le retour en famille – car aucun budget n’est prévu pour ce que l’on appelle la double mesure, une accompagnement parental parallèle au placement de l’enfant.

En cours de lecture, on apprend qu’un placement coûte en moyenne 58 000 euros, une somme considérable, d’autant plus que la durée moyenne de ces placements avoisine les trois ans. En dévoilant ces situations souvent ignorées du grand public, Anne-Cécile Huwart met donc en lumière les failles d’un système coûteux, opaque, et qui peine à répondre adéquatement aux besoins des familles en détresse. Son travail nous rappelle que chaque enfant a le droit à une enfance digne et épanouie, et que les dysfonctionnements institutionnels peuvent malheureusement, insidieusement, entrer en contradiction avec cette simple évidence.

Enfants en danger, Anne-Cécile Huwart
Kennes, mai 2023, 156 pages

Note des lecteurs11 Notes
3.5

« Atlas historique des épidémies » : une inscription des maladies contagieuses dans l’Histoire

Les éditions Autrement publient l’Atlas historique des épidémies, de Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas. Ils y reviennent, avec didactisme, sur l’histoire médicale, sociale, politique et géographique des épidémies, avec force exemples.

Les épidémies sont des maladies qui se répandent en masse dans un lieu précis et qui partagent une cause commune. Au cours de l’Histoire, elles ont contribué à modifier les paradigmes de la santé publique. L’Atlas historique des épidémies offre un regard éclairé et transversal sur leurs causes et leurs conséquences, en renouant avec une exploration des lieux, chère au philosophe Michel Foucault, plus que des pathologies elles-mêmes. Longtemps flottant dans son acception, l’épidémie a ensuite été liée à des épisodes marquants – de la peste noire à la Covid-19 en passant par la grippe espagnole –, tout en subissant les effets croisés des avancées médico-techniques et des évolutions politico-sociales. Du XIVe au XIXe siècle, les pandémies de peste et de fièvre jaune sont marquées par la mondialisation euro-asiatique puis atlantique, où les mouvements de personnes, de biens et de pathogènes sont intrinsèquement liés. L’ère industrielle amorcée au XIXe siècle voit l’émergence des pandémies des villes et des transports modernes, comme le choléra et la grippe, qui s’épanouissent dans des niches écologiques. Domestication, transformation, technique, urbanisation, mobilité deviennent les maîtres-mots de ces maladies essaimant souvent par promiscuité. Ce que Jared Diamond qualifiait de « cadeau létal du bétail » a connu plusieurs vies, avant et après Pasteur et Koch (qui découvrent les microbes), entre hygiénistes, contagionnistes et miasmatistes, dont les théories divergent et parfois coexistent, selon que l’on adopte le point de vue du puissant ou du faible…

Épidémies et sciences

L’approche scientifique des épidémies a connu un tournant majeur avec la découverte des microbes par Pasteur et Koch. Les avancées de l’épidémiologie moléculaire, avec l’utilisation des séquences génétiques des pathogènes pour retracer les épidémies, ou l’usage croissant de la bioinformatique, ont ensuite, à leur tour, grandement influencé notre appréhension de ces phénomènes sanitaires. Aujourd’hui, des outils de santé publique permettent notamment d’identifier le réservoir animal d’une nouvelle épidémie, d’analyser des clusters de transmission, d’employer statistiques, courbes ou cartographies pour démystifier ou anticiper des chaînes épidémiologiques. Les chercheurs s’efforcent depuis toujours de comprendre les mécanismes complexes de la contagion et de la propagation des maladies. Les dynamiques épidémiques, les stratégies de prévention et de contrôle font l’objet d’une attention sans cesse renouvelée, dont l’urgence est clairement apparue à l’occasion de la crise de la Covid-19.

L’étude des épidémies s’est également intéressée aux dimensions politiques, culturelles et écologiques des maladies, en interrogeant leur inscription dans l’histoire. Les liens entre colonialisme, esclavagisme et épidémiologie moderne ont par exemple été explorés par des auteurs tels que Jim Downs.

Épidémies et société

L’Atlas historique des épidémies rappelle que ces maladies ont notamment joué un rôle dans la structuration des villes et des territoires, comme l’illustre la transformation de Dakar à la suite de l’épidémie de peste de 1914, ou l’instauration de lazarets dans les grands ports méditerranéens pour protéger les populations locales de la peste. Ces maladies ont également été des facteurs de ségrégation. Les populations africaines ont parfois été considérées comme des réservoirs de virus, par exemple avec le paludisme. Mais les épidémies peuvent aussi générer des mobilisations collectives, politisant la maladie et la vie, à l’image de l’émergence d’une identité politique commune chez les lépreux en Asie.

La révolution industrielle a été marquée par des épidémies de choléra et de tuberculose, qui ont révélé les effets délétères de l’urbanisation rapide et de la pauvreté sur la santé publique. Ces crises ont parfois conduit à des réformes majeures, comme l’instauration de politiques d’hygiène publique, l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et la mise en place de systèmes de santé publics. Plus tard, c’est l’émergence de nouvelles épidémies, comme le VIH/SIDA, qui a mis en évidence les liens entre maladie, stigmatisation et droits de l’homme, avec des mouvements de protestation contre la discrimination et l’exclusion des malades. L’ouvrage revient sur les cas bien spécifiques de l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis et d’hépatite C en Égypte. Ces deux maladies peuvent être qualifiées de post-industrielles : l’hépatite C s’est par exemple développée sous la forme d’une « ruine d’un projet modernisateur », liée au barrage d’Assouan.

L’histoire regorge d’événements au cours desquels les épidémies ont influencé les organisations humaines. Les confinements récents liés à la Covid-19 trouvent leurs origines dans les sanatoriums, les léproseries ou les lazarets, avec à chaque fois cet objectif d’isoler et/ou soigner les malades. La peste noire s’est propagée des steppes mongoles aux grands ports européens par le fait des échanges commerciaux et militaires à une époque où l’empire mongol était à son apogée. La colonisation a également été un important vecteur d’épidémies, comme le montre l’impact dévastateur des pathogènes véhiculés d’un continent à l’autre lors de la découverte des Caraïbes par Christophe Colomb en 1492. Les populations indigènes des Amériques ont subi un véritable choc bactériologique. Il faut imaginer des navires chargés de plantes, d’animaux et d’hommes, tous porteurs de pathogènes inconnus de ces groupes isolés depuis 20 000 ans. En Afrique, la maladie du sommeil a provoqué une crise sanitaire majeure et suscité une intervention des puissances coloniales. Une cartographie sur la distribution de cette maladie au Congo en 1910 montre l’instauration par les Belges d’un cordon sanitaire, le triangle de l’Uélé, à travers lequel la puissance coloniale protégeait une zone saine et utile économiquement.

En tout état de cause, il est important de noter que les épidémies et les sociétés sont en interaction constante et dynamique, chaque épidémie influençant et étant influencée par les structures sociales, économiques et politiques existantes.

Épidémies et nature

L’aspect naturel des épidémies est clairement établi, tant au regard des écosystèmes et de la biodiversité qu’à l’aune des pathogènes sautant des animaux à l’homme. L’Atlas historique des épidémies rappelle à dessein que la diversité biologique minimise les risques d’épidémie par effet de dilution, en réduisant les chances pour un pathogène de trouver un hôte réceptif. Il évoque le rôle du bétail, des animaux domestiques et des rongeurs dans la propagation des épidémies. Dans son ouvrage La Fabrique des pandémies, Marie-Monique Robin explicitait déjà longuement ces mêmes problématiques.

On note depuis des années une accélération du rythme d’émergence de nouveaux pathogènes. Zika, ébola, Covid, monkeypox : notre rapport à la nature, aux espaces et espèces sauvages, à l’agroalimentaire plus largement, conditionne l’apparition des épidémies actuelles et futures. Ce n’est certes que l’une des facettes des épidémies et de la manière dont cet atlas en fait état. Mais l’on devine aisément qu’elle est appelée à prendre une ampleur croissante, entrelaçant toujours plus l’environnement et la maladie contagieuse, pour des raisons évidentes (contacts, promiscuité) et plus subtiles, largement rapportées dans ce passionnant ouvrage.

Atlas historique des épidémies, Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas
Autrement, mai 2023, 96 pages

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