Le Déserteur de Fort Alamo (1953) de Budd Boetticher : postface déroutante au roman national

Western quelque peu oublié que Budd Boetticher tourna en 1953 pour le studio Universal, Le Déserteur de Fort Alamo assume, jusque dans son titre, un malicieux contre-pied. S’il s’appuie sur une pierre angulaire du roman national étatsunien (ou, pour être plus précis, texan), le scénario de ce film étonnant s’en détourne en réalité très vite, pour s’intéresser à un parfait anti-héros – en apparence. Comme d’habitude, l’éditeur Sidonis Calysta a garni cette œuvre intéressante menée par Glenn Ford de suppléments aussi généreux qu’intéressants. 

Si le fameux siège de Fort Alamo, en 1836, fut récupéré par les Etats-Unis qui en firent une page glorieuse de leur roman national, rappelons en préambule qu’il s’agit en réalité d’un haut fait de l’histoire texane, cet Etat n’ayant intégré l’union que neuf ans après la résistance héroïque et désespérée des quelque 200 soldats face à l’armée mexicaine menée par le général Santa Anna.

Le cinéma a évidemment célébré à de multiples reprises ce fait historique. Il y a environ deux ans, nous nous étions d’ailleurs penchés sur la réédition « collector » de la version signée John Wayne himself, tournée sept ans après le film de Boetticher. Vaste fresque de près de trois heures bénéficiant de moyens importants, elle s’inscrit dans une logique bien différente de ce Déserteur de Fort Alamo, solide série B (dans le bon sens du terme) au budget nettement plus modeste. L’œuvre de Boetticher s’adresse en réalité à un public plus large que les aficionados de ce fait historique précis. Et pour cause, contrairement à ce que son titre pourrait faire croire, la bataille livrée dans le célèbre fort est expédiée dans les quinze premières minutes du métrage ! Quant aux célèbres acteurs du drame, comme Davy Crockett et James Bowie, ils sont à peine esquissés. On notera en passant la maîtrise de la mise en scène de Boetticher, qui comme à son habitude parvient à rendre crédibles des séquences spectaculaires avec les moyens du bord.

Le Déserteur de Fort Alamo se concentre sur la figure (fictive) de John Stroud, un combattant du fort qui, alors que la situation est de plus en plus désespérée, est tiré au sort pour aller protéger les familles des soldats. Arrivé trop tard sur les lieux où elles habitent, Stroud n’y découvre que des décombres fumants. Il recueille un jeune garçon qu’il connaît, Carlos, qui lui apprend que sa propre épouse fait partie des victimes. La narration se détourne alors totalement de la défense du fort (qui est tombé) pour se concentrer sur le destin individuel de Stroud. Arrivé dans la ville voisine, celui-ci va en effet faire face à une foule menaçante qui manque de le lyncher en l’accusant de couardise, alors que tous les combattants de Fort Alamo sont morts au combat. Refusant de se justifier – pirouette scénaristique qui ne cadre que dans la logique du héros de western qui prouve sa valeur par les actes, non les mots –, Stroud va avoir l’occasion de laver son honneur en menant femmes, enfants et vieillards en terre sûre. Renoue-t-on alors avec l’Histoire via un affrontement entre Texans et Mexicains ? Toujours pas ! L’escorte militaire doit quitter le convoi (laissant Stroud assumer le rôle d’homme providentiel) et l’ennemi mexicain… n’en est pas un, puisqu’il s’agit de simples hors-la-loi qui se font passer pour des Mexicains. Ainsi le film s’appuie-t-il sur un prétexte historique pour livrer un récit somme toute fort classique.

Si Le Déserteur de Fort Alamo étonne, le film n’en demeure pas moins solide. Boetticher s’était engagé avec Universal à l’orée des années 1950 et était devenu un metteur en scène de westerns, genre dans lequel il acquit une réputation enviable en quelques années. Pour chacun d’entre eux, le studio lui confia une star, ainsi Audie Murphy dans A feu et à sang (The Cimarron Kid/1952), Robert Ryan dans Le Traitre du Texas (Horizons West/1952) ou Rock Hudson dans L’Expédition du Fort King (Seminole/1953). Dans Le Déserteur de Fort Alamo, le cinéaste dirigea dans le rôle principal Glenn Ford, dont le jeu subtil, en intériorité, marque le film de son empreinte. Il excelle ainsi à cultiver l’ambiguïté du personnage de Stroud, qui rejoint même les rangs des brigands pour mieux connaître leurs plans. On retrouve à ses côtés quelques figures familières du western que les amateurs du genre reconnaîtront immédiatement, comme Chill Wills et Hugh O’Brian. Les séquences d’action mêlant de nombreux figurants et chevaux sont, comme souvent chez Boetticher, parfaitement maîtrisées et suintent l’authenticité (Ford insista pour en tourner plusieurs sans doublure). Bref, si l’on fait fi de l’étrange lien scénaristique avec la défense de Fort Alamo, qui pourrait décevoir certains spectateurs qui espéraient y voir le sujet même du film, voici un western convaincant et bien interprété. Il ne peut toutefois se comparer aux futurs chefs-d’œuvre du genre que Budd Boetticher tournera quelques années plus tard dans le cadre de son « cycle Ranown », avec le scénariste Burt Kennedy et le comédien Randolph Scott.

Synopsis : 1836. Le Texas lutte pour son indépendance. Le Fort Alamo résiste face aux attaques de l’armée mexicaine de Santa Anna. John Stroud est chargé de quitter le fort pour prévenir les familles des environs du danger des envahisseurs mexicains. Il arrive trop tard. Sa femme et son fils ont été tués par des hors-la-loi. Le Fort Alamo tombe. Stroud gagne Franklin où le lieutenant Lamar le fait arrêter pour désertion… 

SUPPLEMENTS

Si Sidonis Calysta, dans ses sorties western, ne change que rarement sa formule en matière de suppléments, c’est tout simplement parce qu’on ne change pas une formule qui gagne ! Ainsi, Le Déserteur de Fort Alamo est agrémenté d’environ une heure de présentations par trois spécialistes qu’on prend toujours autant de plaisir à revoir dans cet exercice. Feu Bertrand Tavernier se taille logiquement la part du lion, avec une présentation du film mais aussi un commentaire sur Budd Boetticher. Jamais avare en anecdotes, le cinéaste décédé il y a deux ans, nous apprend ainsi la relation épistolaire qu’il eut avec un Boetticher qui était alors en prison pour dettes (!) Tavernier a eu l’occasion d’échanger beaucoup avec son collègue américain, puis l’a rencontré également à plusieurs reprises. C’est donc en fin connaisseur qu’il évoque le parcours de Boetticher. Même chose en ce qui concerne le film dont il est question, dont Tavernier livre une analyse pertinente. Il précise par ailleurs un sous-texte historique jamais évoqué : si les Texans prirent les armes contre le gouvernement mexicain, c’est en partie parce que ce dernier voulait imposer une loi interdisant l’esclavage. La défense de Fort Alamo était donc entre autres un combat pour préserver « l’institution particulière » au Texas…

Les propos de Boetticher, dans ses échanges avec Tavernier qui furent rendus publics à l’époque, qualifiant le film de « drôle », suscitent pas mal de commentaires, puisque le second intervenant – et spécialiste du western – Jean-François Giré, y revient également. Il s’interroge ainsi sur une formule qu’il estime étrange, le film n’ayant rien d’humoristique, alors que Tavernier souligne qu’il s’agit d’une mauvaise interprétation des mots de Boetticher. Enfin, Patrick Brion apporte également sa pierre à l’édifice via une troisième présentation. Les trois hommes n’omettent aucun élément important, qu’il s’agisse du scénario et son contexte historique, de la mise en scène, des comédiens, de la personnalité du metteur en scène, etc. On n’évite pas toujours la redite, bien entendu, mais le plaisir de revoir une fois encore Bertrand Tavernier et sa passion du cinéma, bien intacte, emportent facilement l’adhésion. 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

4.5

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