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Welfare, de Frederick Wiseman : l’impossible utopie de la « Grande Société »

Welfare, du grand Frederick Wiseman, observe sans jamais juger le fonctionnement de la plus importante institution américaine d’assistance sociale qui marche parfois sur la tête, le plus souvent malgré elle, face à des usagers très vulnérables.

Synopsis :  1973. Les problèmes de logement, de santé, de chômage, de maltraitance frappent les Américains les plus pauvres. Dans un bureau d’aide sociale new-yorkais, employés et usagers se retrouvent démunis face à un système qui régit leur travail et leur vie.

Vortex

Il y a des réalisateurs dont on a envie qu’ils nous reviennent avec la régularité d’un métronome. Tel est le cas de l’immense Frederick Wiseman, ni esbrouffe ni sensationnalisme, mais des documentaires essentiels, tracés au cordeau tout en restant infiniment humains.

Cette fois-ci, c’est à la restauration en 4K de Welfare, un film tourné en 1973 que nous avons droit. Pour notre plus grand bonheur, tant les anciens films du réalisateur ne passaient pas le périphérique parisien, voire les frontières. Le choix de ressortir ce film en particulier semble éminemment bien vu, aussi bien au niveau des États-Unis que plus globalement. La vision du film confirme d’ailleurs que les problèmes de précarité n’ont pas évolué d’un iota.

Depuis plus de cinquante ans, l’américain Frederick Wiseman a comme ligne de conduite de son cinéma de filmer les femmes et les hommes in situ au sein de l’une ou l’autre des institutions de son pays. A l’école, à l’Université, dans les hôpitaux ou les conseils municipaux. Sans aucun militantisme, avec une nécessaire neutralité qui en irrite plus d’un, cet ancien travailleur social observe et partage la manière dont ces dernières peuvent broyer les hommes, ou au contraire et dans une moindre mesure, les élever, les chérir comme c’est le cas du NYPL dans Ex Libris : une ressource, voire un abri pour tous. Dans Welfare, l’institution est justement le Welfare, une des multiples branches du programme social du pays. On ne doit par exemple pas le confondre avec le Social Security, qui vise plutôt des personnes en handicap et les seniors de plus de 65 ans. Encore moins avec le Medicare et plus tard l’Obamacare, qui comme leurs noms l’indiquent, concernent exclusivement l’assurance-santé. Toutes ces ramifications sont les premières sources de complications pour les usagers et les travailleurs sociaux. La caméra peut rester de très longues minutes sans ciller sur un couple, un homme ou une femme seul(e), une personne déficiente mentalement ou une autre aux idées racistes nauséabondes, face à leurs assistants sociaux. Ils ont tous un dénominateur commun, une très grande pauvreté dans un New-York à l’apogée de sa décrépitude. La caméra immobile, comme très souvent dans les documentaires de Wiseman, extirpe tout ce qu’elle peut jusqu’à la dernière image dans chacune des situations. Elle nous montre l’impuissance des employés, malgré une réelle empathie pour beaucoup d’entre eux. Elle montre ad nauseam l’absurdité de certaines décisions, dues à l’inanité des règles et des procédures ; mais également les impasses dans lesquelles les usagers se fourrent parfois pour récupérer de la « food money » ou la « housing money », pris dans des nœuds de mensonges, tenaillés par leurs exigeantes addictions : nous sommes en 1973 dans un New York délabré et inondé de drogues.

Le travail de montage, de tout temps exclusivement celui de Wiseman, est gigantesque. Pour avoir une telle qualité d’interactions, il faut une quantité non négligeable de matériau (des centaines d’heures par film, dit-on), et une capacité à les trier et  les agencer pour en faire un film-vérité cohérent et passionnant, de ceux qui édifient sans condescendance, et qui donnent matière à réflexion sur ce que chacun est en capacité de faire pour que la société aille dans le bon sens. Ainsi par exemple, le montage met en miroir le début et la fin du film répondent dans une boucle sans fin qui aspire les personnages dans un vortex maléfique. Entre ces deux extrémités, ce sont plus de 2H30 de tranches de vies difficiles qui s’écoulent, inexorables, charriant des angoisses sans réponse. A cet égard, mais sur un échantillon de films vus très peu représentatif de sa bonne quarantaine de métrages, Welfare se classe parmi les plus importants. La précarité décuple la vulnérabilité des humains, et les dénude parfois jusqu’à l’os. C’est cette essence de l’être humain que Wiseman capte dans ce film, sans jamais tomber dans un voyeurisme. On en redemande.

Welfare – Bande annonce

Welfare – Fiche technique

Titre original : Welfare
Réalisateur : Frederick Wiseman
Photographie : William Brayne
Montage : Frederick Wiseman
Producteur : Frederick Wiseman
Maisons de Production : Zipporah Films
Distribution (France) : Météore Films
Durée : 167 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 05 Juillet 2023 (France) – 24 Septembre 1975 (États-Unis)
États-Unis– 1975

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4.5

Une Nuit d’Alex Lutz : la justesse des adieux ou le pouvoir d’une rencontre ?

3.5

Une Nuit est le 4e long-métrage réalisé par Alex Lutz. C’est un film de l’instant, un film de rencontre, d’amour, d’éphémère, traversé de part en part par sa fin prochaine. Porté par deux magnifiques acteurs, Une Nuit joue sur le trouble, s’équilibre au travers des dialogues et du montage, mais aussi et surtout, des regards et des corps.

Tout commence bêtement par une altercation dans une rame de métro. Auparavant, on a suivi les deux protagonistes au milieu de la foule, dans les couloirs, par fragments pressés. Leurs pensées confuses nous étaient livrées. Deux corps qui se détachent et qui s’opposent avant de devenir un corps à corps, puis un dialogue, une étreinte. L’alchimie fonctionne tout de suite (dès les premières discussions) pour ce couple de cinéma : Karin Viard et Alex Lutz, ça paraît une évidence ! On a l’impression qu’elle a 30 ans, qu’il en a 20, c’est le balbutiement des rencontres improbables.  Dès lors, on se laisse prendre au jeu de la mise-en-scène, de cette nuit qui avance et ses deux protagonistes qui se découvrent. Les plans sont serrés, les dialogues millimétrés. Ils évoquent le sens de la vie, deux visions presque s’affrontent, en tout cas se répondent, savoureuses. Les deux sont amants, ils se savent mariés, loin de leurs familles respectives, ailleurs, loin, comme dans une autre vie. Leurs échanges sont fluides, élégants, intelligents. Ils savent aussi être drôles, légers, spontanés.  Tout fonctionne très bien, même si on redoute au début un film verbeux et un peu creux.

Une rencontre si proche d’un au revoir

Or, Une Nuit est juste un film simple, porté par la seule fulgurance de l’instant présent. Nathalie et Aymeric semblent constamment seuls au monde, à un tournant de leurs vies. Pourtant, ils paraissent aussi émus, retenus, souvent au bord des larmes. Quand ils s’enlacent, cela revêt un goût de fin du monde. C’est qu’ils sont tout à la fois en train de se rencontrer et de se dire au revoir. C’est une très belle scène, d’ailleurs, celle où, réunis dans un lit alors qu’une fête se déroule tout près, Nathalie murmure un timide « au revoir ». Ils s’entraînent, mais il n’est pas encore temps de les lâcher. Le film progresse comme une lente déambulation qui ne cesse de confirmer l’intimité, la familiarité des deux amants qui viennent pourtant de se rencontrer. Il est aussi question de théâtre, d’un jeu de l’amour et du hasard. Il est surtout question de finir, de s’essouffler. Nathalie semble alors aussi condamnée à marcher, à aller au bout de sa nuit comme de sa vie, telle une Cléo de 5 à 7 moderne.

A l’origine, une vraie dispute…

Le scénario a germé dans la tête d’Alex Lutz alors qu’il assistait à une vraie dispute entre deux inconnus dans le métro, une dispute « pleine de charme », dit-il (voir le dossier de presse du film). Plus tard, d’autres questions et secrets se sont greffés à l’histoire de ce couple en apparence inattendu. Une Nuit se voit certainement au moins deux fois, la première pour le savourer, la seconde pour avoir le cœur serré. Des indices se glissent pourtant comme lors de ce passage dans un club échangiste, puisque Nathalie veut voir des « corps nus qui vont bien », où les confidences d’Aymeric nous bouleversent. En partie écrit avec Karin Viard, le film est celui d’une complémentarité absolue entre les deux amoureux d’une nuit. On pensait pouvoir se lasser de Karin Viard, si présente à l’écran, pourtant Alex Lutz, tout en livrant une belle partition, réinvente, sublime, fait virevolter cette actrice magnifique. Une Nuit est finalement une petite friandise surannée dans un Paris aux contours flous, presque une nouvelle façon de s’aimer au cinéma. Notons aussi que la directrice de la photographie, Éponine Momenceau, avait déjà sublimé Dheepan, Palme d’or 2015 signée Jacques Audiard. Là encore, il était question de corps, de rencontre et de drame qu’on n’avait pas vu venir…

Une Nuit : Bande annonce

Une Nuit : Fiche technique

Synopsis : Paris, métro bondé, un soir comme les autres. Une femme bouscule un homme, ils se disputent. Très vite le courant électrique se transforme… en désir brûlant. Les deux inconnus sortent de la rame et font l’amour dans la cabine d’un Photomaton. La nuit, désormais, leur appartient. Dans ce Paris aux rues désertées, aux heures étirées, faudra-t-il se dire au revoir ?

Réalisation : Alex Lutz
Scénario : Alex Lutz, Karin Viard, Hadrien Bichet
Interprètes : Alex lutz, Karin Viard
Compositeur : Vincent Blanchard
Montage : Monica Coleman
Photographie : Eponine Momenceau
Production : Maneki Films, Versus Production
Distributeur : Studio Canal
Genre : Drame
Durée : 1h30
Date de sortie : 5 juillet 2023

Insidious : The Red Door, adieux en porte-à-faux

« Tiptoe through the window, by the window, that is where I’ll be Come tiptoe through the tulips with me. » Si vous entendez cette musique, vous imaginez un démon au visage rouge, sale et répugnant. Vous êtes dans un univers sombre, lugubre, aux frontières de l’horreur et de l’imagination. Vous voyez une mariée en noir que vous n’aimeriez pas croiser pour vos noces. Bienvenue dans Insidious, l’un des meilleurs films d’horreur de ces 20 dernières années. On n’en dira pas autant de ce cinquième épisode…

Un Lointain souvenir

En 2010, Insidous premier du nom frappait fort avec son histoire intelligente, ses personnages intéressants et sa direction artistique fabuleuse qui mêlait habilement l’horreur et la psyché humaine. Les péripéties de la famille Lambert se poursuivaient efficacement dans le second opus, certes moins horrifique mais au scénario plus captivant, étoffant suffisamment son univers et ses règles pour permettre à d’autres opus d’exister. C’est ainsi que sont nés les épisodes 3 et 4, spin-off/préquels moins convaincants, malgré la magnifique présence d’Elise Rainier. Aujourd’hui, Insidious : The Red Door entend clore définitivement l’arc principal de Josh et Dalton Lambert, 10 ans plus tard. 

Pour les non initiés à la saga, cet opus est-il un bon point d’entrée ? Non. Contrairement aux épisodes 3 et 4, qui pouvaient se regarder indépendamment, ce cinquième/troisième opus est une suite tout ce qu’il y a de plus directe à Insidious : Chapitre 2. Il est donc fortement recommandé de rattraper son retard avant visionnage. D’une part, parce que l’empathie que vous ressentirez pour les deux personnages principaux sera bien plus importante, mais aussi et surtout parce que cette suite peine grandement à atteindre le niveau de ses deux aînés. Si d’aventure vous décidez de vous lancer à l’aveugle, sans background, le long-métrage parvient plus ou moins à faire comprendre l’essentiel, grâce à quelques explications expédiées. Mais, dans sa globalité, il part du principe que vous êtes familier avec son univers.

Pardonnez-moi mon père, car j’ai rêvé

Une dizaine d’années après les événements des deux premiers opus, Josh et Dalton ont tout oublié, leur don pour le voyage astral et les événements qui y sont liés. L’effacement de leur souvenir ne s’est pas fait sans dommage. Josh vit depuis lors dans un brouillard constant, sa capacité mémorielle ayant été fortement impactée. Cette confusion l’a éloigné de ses enfants et de sa femme, jusqu’au divorce. Dalton lui, s’est renfermé, explorant son talent pour le dessin et puisant inconsciemment dans le plus profond de ses souvenirs pour donner vie à ses oeuvres. Quand, lors de son premier cours de fac, ceux-ci le mènent à dessiner la fameuse porte rouge, les vieux démons de son passé reviennent le hanter, son père et lui.

Disons-le franchement, le début de The Red Door est bon, très bon. Les personnages ont grandi, évolué. Les environnements et enjeux ne sont plus les mêmes. Retrouver Josh et Dalton procure une joie intense pour ceux qui les ont aimés dans leurs premières aventures nocturnes. Très vite, la relation très tendue entre le père et le fils pince sérieusement le cœur. Entendre Dalton reprocher à Josh de l’avoir abandonné et d’être un mauvais père est déchirant, quand le spectateur sait ce que ce dernier a traversé pour le retrouver. Puis, alors qu’on comprend à quel point Renai et le reste de la famille auront un rôle presque insignifiant dans l’histoire, le film s’écroule au fur et à mesure. On se contente de reprendre les grandes lignes du premier opus, sans Elise, la Mariée et les autres esprits si inquiétants qui hantaient le lointain. Seule entitée restante, Red Face, le Demon au visage rouge. On en attendait énormément, il se révèle terriblement sous-exploité…encore. On trouvera bien un passage réellement enthousiasmant, quand on connaît son but depuis sa toute première apparition. Malheureusement, la joie s’estompe très vite tant cet instant ne dure pas. Quelle cruelle déception ! Seule nouvelle venue, Chris, collocatrice de Dalton. Complètement inutile, la pauvre se contente de suivre l’intrigue sans y prendre vraiment part, une grande partie du temps.

Peur du noir

Pour cet épisode, Patrick Wilson marque ses débuts en tant que réalisateur, après des années en tant que star incontestée du cinéma d’horreur (on attend désormais un duo avec Jenna Ortega). Et, pour un premier essai, il y a certaines choses vraiment encourageantes. Passé un générique franchement très, très réussi, le poulain de James Wan surprend par son habileté à créer une ambiance et démontre une réelle aisance derrière la caméra. Mieux, certains jumpscare fonctionnent terriblement, bien qu’ils perdent sérieusement en intensité et en intérêt passée la seconde moitié du film. Non, il n’y a pas à dire, Wilson connaît son sujet et ce projet ressemble réellement à un film fait avec le coeur.

Malheureusement, dès qu’il faut sortir des sentiers battus, Insidious 5 fait dans la paresse créative. Le traitement du Lointain restera sans doute la pire déception et la plus dramatique, quand on sait que l’intégralité de la saga repose sur son concept. Transparent visuellement, artificiel dans son récit, repris du premier film dans ses meilleurs décors, l’univers fantôme de l’Insidious Cinematic Universe fait bien pâle figure en comparaison avec ses prédécesseurs. Le jeu avec le noir devient quasiment inexistant, on voit trop bien, tout le temps. Derrière le voile, on n’a jamais peur. Jamais. Les meilleurs moments de tension sont tous dans le monde réel, durant la première moitié du film. Certaines scènes très alléchantes de la bande-annonce sont absentes du montage final, notamment des apparitions du Red Face. Décidément, ce méchant (désormais antagoniste principal de l’intégralité de la série) n’aura jamais pu exploiter tout son formidable potentiel. Non, si tout n’est pas à jeter dans cette suite, loin de là même, on se demande toutefois quel en était l’intérêt.

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original : Insidious The Red Door

Realisation : Patrick Wilson

Scénario : Leigh Whannel / Scott Teams

Casting : Patrick Wilson / Ty Simkins / Sinclair Daniel / Rose Byrne

Genre : Horreur

Production : BlumHouse production

Directeur Artistique : Abraham Chan

Durée : 107 minutes

Sortie : 05 Juillet 2023 en salles

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2

Totò. Des origines à l’original

Totò, de son vrai nom Antonio de Curtis, est longtemps apparu comme un acteur inclassable. Digne représentant du cinéma populaire transalpin, le comédien a également traversé le cinéma d’auteur de son pays, sa persona assurant la cohérence de productions diverses et parfois opposées. L’ouvrage d’Élodie Hachet, docteure en études cinématographiques, permet de mieux comprendre l’importance de cet interprète unique en son genre.

L’originalité et le talent de Totò suffisent-elles pourtant à faire de lui un auteur à part entière ? À partir d’un travail approfondi sur les archives des films et d’une étude attentive des textes écrits par l’acteur et son entourage familial, Hachet fait de cette question l’une des problématiques transversales de son ouvrage. La singularité de l’interprète est revue à travers le prisme de ses modèles qui, du carnaval au futurisme en passant par les types de la commedia dell’arte, affirment l’importance des origines nationales et des particularismes régionaux (la culture napolitaine) dans l’élaboration de l’art de l’acteur.

Cette méthodologie se déploie à travers les films qui composent un corpus large et éclectique analysé finement par Hachet. L’intérêt de l’ouvrage est ne pas avoir privilégié une période ou une collaboration en particulier sans pour autant céder à la tentation de l’exhaustivité. Les choix de Hachet qui oscillent entre les exemples canoniques (L’Or de Naples de Vittorio De Sica ; Des oiseaux petits et gros de Pasolini) et les productions moins connues du public francophone (Totò, apôtre et martyr de Amleto Palermi ; Yvonne la nuit de Giuseppe Amato) sont d’abord guidés par la volonté de décrypter les singularités stylistiques de Totò.

L’analyse du jeu est pareillement déterminé par une capacité à déchiffrer les sources des interprétations de l’acteur. Le modèle scénique (entre le spectacle de cabaret et l’opéra) coïncide avec la recherche plastique (le costume, le masque) pour assurer la réussite de l’effet comique ou mélodramatique. Cette remarque souligne la difficulté posée par cet objet d’étude. Car si Totò se démarque principalement au sein de la comédie, la dramaturgie de ce registre se prête à différents contrastes que l’ouvrage décrit parfaitement.

Cette idée se reporte sur les spécificités physiques du personnage canonisé par l’acteur. À l’instar du Charlot de Chaplin, le Totò d’Antonio de Curis véhicule une atmosphère exprimée par sa démarche, sa gestuelle et ses attitudes. Hachet inscrit ici son étude dans le domaine des études actorales et parvient à faire de l’approche monographique (recours à des éléments biographiques, retour sur l’évolution de la carrière de l’acteur) un moyen d’enrichir ses analyses formelles. Plus que le typage de l’apparence, c’est la réalité du corps filmique que l’auteure décrit à travers de riches chapitres.

L’excellence de cette analyse est par ailleurs soutenue par un beau travail d’édition. La présence de nombreuses illustrations permettent de soutenir les arguments de Hachet et participent pleinement au plaisir de découverte qui transparaît à travers chaque page de cet ouvrage. On notera enfin la présence d’une bibliographie et d’une filmographie détaillée qui valorisent la rigueur scientifique de cette parution.

Totò. Des origines à l’original, Élodie Hachet
Mimésis, juin 2023, 366 pages.

Oleg, l’alter ego de Frédérik Peeters

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Pour le dessinateur Frédérik Peeters, la maturité s’accompagne d’une réflexion approfondie sur son art, sa relation aux autres et notamment son entourage, mais aussi sur le monde dans lequel il vit.

En tant que dessinateur, Frédérik Peeters a obtenu la reconnaissance ainsi qu’un certain succès, suffisamment pour vivre correctement de son métier. Maintenant attention, je parle du dessinateur Frédérik Peeters, auteur de la BD Oleg qu’il ne faudrait pas confondre avec Oleg, personnage central de cette BD. Ceci dit, il apparaît de manière évidente qu’Oleg doit beaucoup à son dessinateur. Déjà, Oleg est un dessinateur de BD. Ensuite, il lui ressemble physiquement et il apparaît également de manière évidente qu’Oleg lui ressemble moralement (voir les valeurs qui le motivent). Le choix de ce prénom russe donne une indication sur les origines du personnage et apporte surtout la possibilité de jouer sur les lettres qui le constituent. En effet, organisées différemment, elles donnent Lego et même l’ego. Le Lego étant un jeu de construction, on peut imaginer que le dessinateur pense à sa façon de construire une BD, par assemblage et organisation d’éléments dans une planche. Quant à l’ego, il en est question régulièrement ici. Ainsi, Oleg se demande pourquoi il envisage de réaliser une BD sur sa vie alors qu’il s’y était toujours refusé, même à une époque où c’était particulièrement à la mode, sans doute sous l’influence du manga. Il agit sous l’influence d’un événement de sa vie personnelle, puisque sa femme a un ennui de santé qui les marque tous deux, ainsi que leur fille. Ceci dit, il faut quand même signaler qu’il ne faudra pas attendre quelque chose de foncièrement original dans ce qui se passe suite à cet ennui de santé. Ce qui intéresse le dessinateur (Oleg… ou Frédérik Peeters, ils ont tendance à se fondre en une seule entité) est plutôt de rendre un hommage aux personnages qui partagent son existence et de faire sentir combien cet imprévu bouleverse et donne à réfléchir.

De Frédérik Peeters à Oleg

Ce roman graphique permet donc à son dessinateur de faire en quelque sorte le point sur ce qu’il observe du monde et de la vie (le tout organisé sous forme de chapitres, pour un total de 184 pages et un format moyen : 24,0 x 17,2 cm), pour pointer du doigt certains comportements qui l’agacent, établir un portrait de famille bien vivant et surtout évoquer son métier de dessinateur sous un jour particulier. En faisant d’Oleg un dessinateur, cela lui permet d’évoquer le travail de conception d’une œuvre, avec un regard quasi extérieur. D’ailleurs, nous ne saurons jamais quelle part exacte il met de lui dans le personnage, avantage de l’autofiction. À signaler quand même que Frédérik Peeters défend des valeurs très respectables comme la tolérance et le respect des différences. Pour résumer, on le sent très attaché à l’humain de manière générale.

L’aspect graphique

Ici, Frédérik Peeters est à son apogée me semble-t-il. Son trait caractéristique, très assuré et relativement épais (avec des dessins dans un beau noir et blanc), lui permet de mettre en valeur exactement ce qui l’intéresse, ce qui passe par des dessins très réussis, aussi bien pour les personnages que pour les décors et la mise en scène. L’ensemble est parfaitement équilibré, aussi personnel qu’agréable pour l’œil, avec une belle maîtrise aussi bien de l’organisation des planches (vignettes de tailles et formes diverses), que scénaristique (intégration de séquences de pure fiction dans une trame d’autofiction).

Pour la petite histoire

Pour faire écho aux séances répétitives et fastidieuses évoquées par Oleg dans l’album, j’avais envisagé l’achat de cette BD lors d’une séance de dédicace au festival de Colomiers (2022) où Frédérik Peeters venait de faire une petite conférence particulièrement intéressante. En effet, depuis peu il était question d’un logiciel accessible en ligne et capable de réaliser un dessin « à la manière de » simplement à partir d’une base de données des œuvres de l’artiste en question. Autant dire que le résultat pouvait se révéler assez bluffant. Sauf que le dessinateur s’était évidemment posé la question de son avenir en tant qu’artiste capable de produire des œuvres originales, tout en ayant conscience de recycler des idées à sa façon. Effectivement, ce logiciel se montrait capable d’analyser sa méthode. Bien entendu, en personne intelligente pas franchement tenté par une retraite anticipée, Frédérik Peeters avait réussi à contourner la difficulté pour amener le logiciel à proposer quelque chose qui ne collait pas. Ceci dit, quand on sait que désormais la machine est capable de battre le champion du monde en titre aux échecs, on peut imaginer qu’avec un programme amélioré pour dépasser les quelques erreurs du début, la machine finira par se montrer capable de produire de la BD à la chaine et de rentabiliser ce système. Disons-le tout net, si une telle organisation voit le jour, j’espère bien ne jamais tomber dans le panneau. La petite marge de manœuvre que l’humain conserve à son avantage, c’est que la machine a besoin d’une base de données pour fonctionner. La place de l’artiste reste donc fondamentale. Enfin, pour conclure par rapport à mon anecdote, ce jour-là, le planning de Frédérik Peeters était minuté par son éditeur et ma position dans la file d’attente était la toute première après la limite des personnes qui auraient droit à la dédicace souhaitée. Résultat, je n’ai jamais acheté cette BD et je me suis contenté de l’emprunter en médiathèque pour pouvoir en parler ici.

Oleg, Frédérik Peeters
Atrabile éditions : 14 janvier 2021

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3.5

« Grafity’s Wall » : quatre jeunes à Mumbai

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Les éditions Urban Comics publient Grafity’s Wall, de Ram V et Anan RK. On y suit le parcours de quatre jeunes dans la métropole indienne de Mumbai, elle-même érigée en personnage à part entière.

Anciennement connue sous le nom de Bombay, Mumbai est la plus grande ville de l’Inde et l’un des centres économiques les plus importants du pays. Elle se caractérise par une densité de population extrêmement élevée, ce qui contribue à créer une atmosphère vibrante, parfois effrénée, dans ses rues et quartiers. La ville est renommée pour son dynamisme dans le secteur des services, englobant la finance, les médias et l’industrie cinématographique de Bollywood. Mais il convient toutefois de noter les écarts socio-économiques marqués qui y existent.

Ville de contrastes, Mumbai expose fièrement sa modernité avec ses gratte-ciel imposants et ses quartiers résidentiels luxueux, où une vie urbaine animée se déroule sans relâche. D’un autre côté, les bidonvilles densément peuplés témoignent des conditions de vie précaires auxquelles sont confrontées certaines parties de la population, moins bien nées. Ces contrastes sociaux saisissants coexistent avec une diversité culturelle sans pareille.

Car Mumbai apparaît aussi comme une ville cosmopolite qui attire des individus issus de toutes les régions de l’Inde, ainsi que du monde entier. Une multitude de communautés, de langues, de traditions et de cuisines se rencontrent harmonieusement dans cette métropole. Les studios de cinéma et les sociétés de production florissantes contribuent grandement à la vie culturelle et sociale de Mumbai, plaçant l’industrie cinématographique indienne au cœur de son identité.

Un personnage à part entière

Dans Grafity’s Wall, Mumbai est partout à la fois : comme cadre spatial, espace de tensions, porteur d’affects. La ville s’insinue dans chaque vignette, elle conditionne la trajectoire des personnages et voit ses caractéristiques mises en saillie par les dessins d’Anan RK. Les avenues sont bouchonnées, gorgées de vieux véhicules et de deux-roues. Les trottoirs sont des cuisines itinérantes et jouxtent des immeubles délabrés, prêts à être rasés pour faire plaisir à quelques promoteurs immobiliers voraces. Et qu’importe si des milliers de personnes sont mises à la rue du jour au lendemain…

C’est dans cette ville labyrinthique, qui se rappelle au lecteur à chaque instant, que Ram V et Anan RK vont introduire quatre protagonistes. Chacun sera mis à l’honneur dans un chapitre lui étant plus spécifiquement consacré. Grafity tague les murs des quartiers cossus dans une volonté à demi avouée de s’affranchir de son milieu d’origine, de briser les barrières, de laisser une trace dans un ailleurs à certains égards intouchable. Talentueux, il a choisi d’exprimer son art là où personne n’en veut, où les policiers le traquent. C’est un rêveur, tel que l’a été son père, ex-chanteur dont les affres de l’existence ont contrarié les aspirations.

Jay, son ami, vend de la drogue pour le compte de Mario, un caïd local froid et violent. Sa grand-mère paternel, lucide, énonce ses craintes : « J’ai peur que tu veuilles décrocher la lune, sans te rendre compte que le sol se dérobe sous tes pieds. » C’est ainsi que Jay refusera par exemple de laver des voitures pour un salaire de misère, comme y sont contraints tant d’Indiens, préférant gagner plus en prenant des risques mal mesurés. « Chasma » veut devenir écrivain mais travaille comme serveur dans un restaurant chinois. Il est marginalisé, critiqué pour son poids ou pour ses origines. On le traite de « double-gras » ou de « chinki ». Pour renouer avec ses espoirs initiaux, il écrit des lettres qu’il adresse à de parfaits inconnus, ce qui lui vaut son lot de mésaventures.

Enfin, il y a Saira, l’amie de Mario, qui désire (désespérément) se faire une place à Bollywood. On pense d’abord qu’elle se montrera prête à tout pour réussir dans le cinéma, mais elle finit, lasse, par lâcher Mumbai, considérée comme prédatrice. Elle prend la route, mais ne part pas les mains vides : elle vole Mario, poussant « Chasma » à s’interposer et à faire preuve de courage, lui qui était jusque-là caractérisé par une forme de lâcheté.

S’extraire des vicissitudes du quotidien

D’une manière personnelle, chaque protagoniste cherche à s’émanciper d’une condition qui l’enserre et l’empêche de se réaliser, de s’épanouir. Grafity’s Wall associe l’espoir à la chimère, aux moqueries, à l’incompréhension, à l’abîme. Mais Ram V et Anan RK ménagent toutefois une fenêtre d’opportunités : à force de résilience, et malgré les pièges tendus par Mumbai et son environnement, il reste possible de l’emporter, d’une façon ou d’une autre, sur les sinistres présages auxquels les quatre amis étaient jusque-là réduits. Peut-être pas optimiste, mais en tout cas astucieux.

Grafity’s Wall, Ram V et Anan RK
Urban Comics, juillet 2023, 136 pages

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4.5

Miraculous – Le film, cocktail insipide

Succès planétaire depuis son arrivée dans les foyers en 2015, la série animée Miraculous : Les Aventures de Ladybug et Chat Noir s’inscrit désormais dans l’imaginaire collectif d’enfants, d’adolescents et de parents. Le film adapté par Jeremy Zag ne manque donc pas de créer de l’engouement, avant que tout espoir de divertissement ne s’effondre dans ce qui semble être un gloubi-boulga musical, romantique et super-héroïque. Chacun de ces arguments échoue malheureusement sur le grand écran, dont le désastre est proportionnel à son budget pharaonique.

Synopsis : Ladybug va devoir unir ses forces avec Chat Noir, le charismatique justicier masqué qui n’a pas sa langue dans sa poche, pour affronter le Papillon et sa horde de super-vilains, alors que ceux-ci menacent de détruire Paris. Mais, alors que les deux héros se rapprochent, Marinette ignore que derrière son mystérieux complice se cache Adrien, le camarade de classe dont elle est amoureuse…

Rockstar de compétition sur la scène locale et internationale, nous sommes bien loin du miracle annoncé dans cette animation à la 3D bien léchée, qui en oublie l’identité sur laquelle la série a bâti son succès. Que l’on soit fin gourmet de cette sucrerie matinale sur TF1 ou un accompagnant qui découvre la première fois tout un tas de héros collégiens qui prennent d’assaut la capitale parisienne, il y a de quoi prendre à malin plaisir à diffuser une aura positive, afin de conquérir le cœur de nouveaux fans. Hélas, le résultat est consternant. Le producteur et compositeur français Jeremy Zag est seul à la barre d’un projet ambitieux et qui jongle constamment entre les genres sans réellement savoir quoi en faire. Sans Thomas Astruc, la dramaturgie est inexistante et ce vide laisse place à une chimère sans humour, sans émotion et sans saveur.

Cocci claque et chaton flop

Paris est menacé par tout un troupeau de vilains, mais les forces du bien ont souvent le dernier mot dans cette affaire. L’ouverture compte sur la voix-off du maître Fu pour mettre les choses au clair, une démarche qui ne s’éternise pas plus que ça en illustration et tant mieux. Mais pour que ce soit limpide pour tous, plusieurs chansonnettes, qui souhaitent emprunter à Disney son champ musical, freine tout envie de poursuivre cette aventure colorée et surstylisée dans des apartés qui ne font que répéter ce qui a déjà été dit un peu plutôt. Amplifier les émotions et mettre des mots sur les enjeux, voilà les véritables motivations de ces scénettes, dispensables et qui ne baignent pas dans un rêve bleu quand elles ne constituent pas un prétexte clipesque pour récupérer l’attention des plus jeunes spectateurs, ceux-là même qui ne vont fondamentalement rien apprendre de plus que dans leur feuilleton matinal.

Nous suivons le parcours de Marinette Dupain-Cheng, dont les parents ont l’air plus préoccupés à soigner le glaçage de leurs pâtisseries que d’assister leur fille en détresse. Mal dans sa peau, mal dans son environnement, la jeune collégienne enchaîne les maladresses jusqu’à ce que des boucles d’oreilles magiques lui apportent plus de chance dans sa vie. Elle devient ainsi la Ladybug et combat des individus remplis de haine aux côtés de Chat Noir, un Miraculous complémentaire. La première est mue part un désir de création, tandis que le second est possédé par un esprit de destruction. Pas étonnant, sachant que celui qui se cache sous le costume du félin, Adrien Agreste, est endeuillé par la récente disparition de sa mère. Il s’agit donc de leur alter ego, une personnalité opposée à leur humeur et dont le masque est trop fin pour que ne fasse pas le pont avec leur vie d’adolescent respectif.

Destruction d’une création

La Ville Lumière, cité romantique par excellence, difficile de croire en ces aspects avec des développements de personnages rushés, si bien que les transitions sont brutales, que les traumatismes sont apaisés d’une scène à l’autre et que les chansons aspirent tout le lyrisme des comédies musicales des films d’animation de la maison Mickey. Les voix ne sont plus les mêmes au chant et il n’y a aucun intérêt à rejouer un refrain aussi niais toutes les dix minutes. Pas non plus de fulgurance de mise en scène pour s’autoriser un peu d’air dans des séquences très statiques, avec des travellings timides, quand on n’assiste pas simplement à un champ-contrechamp. Viser un modèle hollywoodien enlève tout ce qu’il y a de frenchy dans ce monde qui n’a plus d’ambiguïtés pour le spectateur, à qui on sert un jambon-beurre en espérant le faire frémir. Seulement, nous connaissons déjà toutes ses subtilités et sa formule, bien qu’elle soit efficace, elle manque de nous faire découvrir une nouvelle saveur.

Dans la poignée de scènes marquantes, il n’y a que la catastrophe des Tuileries qui sort du lot. Mais une fois encore, plusieurs envolées épiques sont gâchées par une chanson agaçante ou par une résolution trop brusque. La mission de purification des âmes, le nœud romantique corsé et le rapport à la paternité, tout cela passe à la trappe dans cette aventure inoffensive. Ce programme aurait sans doute trouvé une meilleure place comme l’épisode spécial Miraculous World : Shanghai, la légende de Ladydragon, un genre de téléfilm qui ne trahit pas l’ADN d’une œuvre qui n’avait pas besoin que l’on vienne salir son image avec cet hommage honteux à 80 millions d’euros. Miraculous – le film est donc loin de satisfaire les attentes d’un public qui attendait un minimum de subtilités ou de renouer avec leurs héros favoris. Loupé, car Adrien a perdu ses neuf vies et son charisme, tandis que Marinette passe à côté de ses enjeux dramatiques. Rappelons que ces deux personnages s’aiment secrètement suivant le costume qu’ils portent. Hélas, il faut se résigner à rattraper le miracle qui s’est envolé.

Bande-annonce : Miraculous – Le film

Fiche technique : Miraculous – Le film

Réalisation : Jeremy Zag
Scénario : Jeremy Zag, Bettina López Mendoza, Thomas Astruc
Direction artistique : Jerôme Cointre
Musique : Jeremy Zag
Montage : Yvann Thibaudeau
Production : Lionsgate, Mediawan, ZAG Studios, The Awakening Production
Pays de production : France
Distribution France : SND
Durée : 1h39
Genre : Animation, Comédie, Action, Aventure
Date de sortie : 5 juillet 2023

Miraculous – Le film, cocktail insipide
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2

Taking Off, de Milos Forman

Milos Forman est surtout connu pour deux films de sa période américaine Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) et Amadeus (1984). Quelques années plus tôt, le cinéaste tchèque découvrait les États-Unis réalisant Taking Off  (1971) sur la lancée. Même si le film fut un échec commercial à sa sortie, ses qualités cinématographiques et son regard subversif sont indéniables. Les éditions Carlotta rééditent cette comédie grinçante assortie de suppléments passionnants. A ne pas manquer !

Le film d’une époque

Avec Taking Off, Milos Forman réalise en quelque sorte un film tchèque aux États-Unis. En 1968, il est autorisé à sortir de son pays pour se rendre à New-York. Là-bas, il envisage un long métrage sur la communauté hippie. Son projet prend alors du retard au gré des événements qui bouleversent le monde. Lorsqu’il revient à New-York deux ans plus tard, son scénario se concentre finalement sur ces parents, en réalité très nombreux, dont les enfants ont fugué. En effet, le fossé s’est creusé entre la génération des adultes, encore très conservatrice et celle des adolescents curieux de nouvelles expériences. Par ailleurs, l’effervescence des années 66-68 se heurte aux crises politiques : élargissement du Rideau de fer d’un côté, Guerre du Vietnam de l’autre. Milos Forman réussit précisément à capter les espoirs et l’inquiétude de cette jeunesse à ce moment charnière.

Télescopage et montage

La première partie ressemble à un documentaire, par exemple lorsque le réalisateur s’invite à un casting dans une cave ou quand il capte dans la rue des représentants chevelus et bigarrés de la génération hippie. La deuxième partie, davantage scénarisée, se focalise sur les parents d’une jeune fille que l’on a croisée précédemment. Le ton se fait alors plus caustique au fur et à mesure que le cinéaste dresse le portrait de ces adultes réprobateurs mais loin d’être eux-mêmes irréprochables. Ainsi, le père cadre commercial dont la vie semble avant tout guidée par son goût prononcé pour l’alcool et l’argent. Un télescopage générationnel que Forman traduit par un montage inventif, faisant se succéder adolescents décontractes et parents au bord de l’hystérie.

Scènes cultes et stars en devenir

Point d’orgue de ce portrait en creux d’une Amérique en rupture, la scène où la jeune fille présente son copain à ses parents. Le père constate en effet que le musicien hippie qu’il méprisait quelques secondes plus tôt gagne en réalité beaucoup plus que lui. A sa grande stupéfaction. Le film réserve ainsi quelques bonnes surprises scénaristiques et même, dans la dernière partie du film une scène irrésistiblement drôle dont le mieux est de ne rien en révéler. Enfin, dernière curiosité, le film est ponctué de passages de concerts où l’on reconnaîtra notamment la toute jeune Tina Turner qui nous a quittés il y a peu. Un film à découvrir.

Bande annonce : Taking Off

Fiche technique : Taking Off

  • Réalisation : Miloš Forman
  • Scénario : Miloš Forman, Jean-Claude Carrière, John Guare & John Klein
  • Photographie : Miroslav Ondříček
  • Montage : John Carter
  • Costumes : Peggy Farrell
  • Production : Alfred W. Crown
  • Société de production : Crown-Hausman Forman Production
  • Société de distribution : Universal Pictures
  • Langue : Anglais
  • Format : Couleurs – Mono – 35 mm – 1.85:1
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 93 min
  • Date de sortie :

Contenu :

– 1 DVD

Suppléments :

– Préface de Luc Lagier (6 mn)

– Avant « Taking Off » : Milos Forman en route pour l’Amérique (30 mn)

– Deux Européens à New-York (entretien avec Jean-Claude Carrière) (16 mn)

 

 

 

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4

Trous de mémoire : les pas et les mots des amants désunis

Trous de mémoire (1985), de Paul Vecchiali, ressort en version restaurée. On y retrouve le réalisateur, dans un badinage post-amoureux avec une femme anciennement aimée.

En 2020, dans son avant-dernier film, Un Soupçon d’amour, Paul Vecchiali (28 avril 1930, Ajaccio – 18 janvier 2023, Gassin) imaginait une comédienne répétant Andromaque et y donnant la réplique à un partenaire qui ne serait autre que son propre mari, à la ville. Fiction rejoignant la réalité filmique et en dévoilant progressivement les pans douloureux. Trente-cinq ans plus tôt, dans Trous de mémoire (1985), le cinéaste, en duo avec Françoise Lebrun au scénario et dans une interprétation très largement improvisée, imaginait les retrouvailles d’un ancien couple, séparé depuis longtemps déjà. Un rendez-vous provoqué par l’homme, dans un parc désert, au petit matin, sur les rives d’une importante retenue d’eau. Eau captive, comme métaphore, précisément, de la mémoire qui reste et se refuse à fuir, en dépit du titre ?

C’est justement un défaut de mémoire qui nécessitait, prétendument, ce rendez-vous : un air à retrouver, identifier, restituer… Importance du chant, du carmen, qui s’enroule et charme, prend dans ses filets… Or un désir de reconquête s’avouera bien avant la fin de la rencontre.

Dans un espace-temps resserré à l’extrême – puisque l’entrevue ne s’étirera pas davantage que d’un matin jusqu’au soir, et que le couple ne quittera pas un périmètre très limité sur ces rives -, le spectateur-auditeur est témoin d’une forme de badinage post-amoureux, au cours duquel les deux membres du couple, alternativement et jamais dans la synchronie, se cherchent, s’approchent, refluent, se dérobent. La musique d’Antoine Dornel, au clavecin baroque, redouble et confirme ce caractère de quête amoureuse très policée. Toutefois celle-ci ne se joue pas dans le dédale de salons lambrissés, mais en pleine nature. Une nature dont la caméra très subtile de Georges Strouvé capte avec beaucoup de douceur toute la beauté, à l’occasion de pauses ménagées dans le dialogue et permettant à la musique de prendre place. Le scintillement des feuillages bruissant entre ombre et soleil n’a pas de secrets pour son objectif, qui se montre également très sensible au passage des nuages, venant soudain obscurcir ou tamiser une scène, à la manière d’un sujet, ou d’une humeur…

Mais ce badinage amoureux est-il aussi badin que le voudrait l’étymologie ? Les larmes, les aveux de blessure, de désir, diront bien la gravité, peut-être même la radicalité de ce qui se joue là, en accord avec Musset et la conclusion de sa pièce On ne badine pas avec l’amour. Qu’en est-il de ce duo formé par le réalisateur et par Françoise Lebrun, l’actrice vers laquelle Vecchiali revenait toujours ? Au-delà du jeu de deux acteurs, on ne peut se défendre contre le sentiment que, à travers la fiction, quelque chose se livre là de la profondeur d’un lien, de sa vérité, même. Ou du cinéma comme monde parallèle, où les rêves sont également vrais. Ainsi, il serait moins question, ici, de « trous de mémoire » que de trous dans le réel, laissant passer la vérité de la fiction. Le personnage de Françoise exprime d’ailleurs ce doute auprès de Paul : « Je ne sais jamais quand tu joues, quand tu es sincère… ». Ce flou, cette potentielle bivalence, sont sans doute la marque du cinéma de Vecchiali, sur fond de conscience du tragique.

Bande-annonce : Trous de mémoire 

Synopsis du film : Françoise et Paul, qui ont vécu ensemble, se retrouvent un matin dans un parc, à l’initiative du second, qui veut la reconquérir et lui demande de l’aider à retrouver un souvenir perdu.

Fiche Technique : Trous de mémoire 

De Paul Vecchiali
Par Paul Vecchiali, Françoise Lebrun
Avec Paul Vecchiali, Françoise Lebrun
23 octobre 1985 en salle / 1h 20min / Comédie dramatique
Date de reprise 5 juillet 2023
Distributeur : La Traverse

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3.5

Master Gardener : entre horticulture et nazisme

Master Gardener, troisième volet de la trilogie de Paul Schrader, évoque à nouveau la rédemption à travers le destin d’un homme. Mais cette fois, il associe les deux thèmes antinomiques au possible que sont l’horticulture, pour la forme et le contexte, et le nazisme contemporain pour le fond. C’est superbement réalisé, impeccablement interprété et totalement hypnotique en plus de fulgurances visuelles qui en font le meilleur des trois.

Paul Schrader est d’ailleurs un cinéaste capable du pire (ses DTV avec Nicolas Cage ou le prequel honteux de L’Exorciste le prouvent) comme du meilleur. On pense notamment aux classiques Affliction ou American Gigolo. Depuis qu’il a entamé cette trilogie il y a cinq ans avec l’austère mais intéressant Sur le chemin de la rédemption, puis prolongé avec le léthargique et un tantinet ennuyeux The Card Counter, on sent un cinéaste vieillissant (il approche les 80 printemps) mais assagi, plus cohérent. Et si cette trilogie uniquement thématique et formelle – mais en aucun cas liée par la narration – est en dents de scie, ce dernier opus est sans conteste son meilleur.

Les trois ont le mérite d’associer des sujets auxquels personne n’aurait pensé. En effet, le premier opus avec Ethan Hawke en prêtre nous causait religion et terrorisme écologique (!), tandis que le second avec Oscar Isaac mêlait concours de poker et torture étatique (re-!). Alors de le voir associer l’horticulture avec les réminiscences du nazisme ici ne nous étonne que très peu. La sève de ce projet confronte des hommes face à leur passé trouble et torturé se baignant dans les maux et les travers de nos sociétés contemporaines. Cela fait du sens et aboutit à trois œuvres complémentaires mais de qualité inégale bien que constituant un ensemble hautement cohérent.

Ici, dès le sublime générique, on pressent quelque chose de peu commun. Cette ouverture forcément végétale et florale est magnifique et nous prépare à une immersion dans un contexte en vase clos, comme coupé du monde, et inédit au cinéma. Presque hors du temps. Un lieu que l’on ne quittera pas durant toute la première moitié du film. Cet endroit, c’est un magnifique domaine dégageant la chaleur moite d’un des États du sud des USA, probablement la Louisiane au vu de l’architecture, même si les repères spatio-temporels demeurent flous. Un domaine où sa propriétaire, passionnée de fleurs et de plantes, entretient un immense domaine horticole qui sera le lieu de nombreuses métaphores et symboliques végétales plus ou moins heureuses et délicates.

On se demande où Master Gardener va nous emmener et on a raison. Car malgré un rythme un peu (et volontairement) lent, destiné à nous imprégner de cette atmosphère singulière, on ne sait jamais vers quoi ce long-métrage hautement original va nous conduire. Il alterne les genres et oscille constamment entre drame et suspense, le premier prenant le pas sur le second dans la première partie puis inversement. Le profil du personnage de Narvel restera nébuleux un temps et on découvrira au compte-gouttes son passé, laissant une part de mystère bienvenue.

Schrader s’entoure ici de nouveau d’un très grand acteur versatile en la personne de l’australien Joel Edgerton. Son duo avec la jeune Quintessa Swindell tient sur un fil ténu, surtout vu l’évolution de leur relation, mais probant. Le jeu tout en retenu du premier face à la candeur et la détresse de la seconde fait des merveilles. Et de retrouver la grande Sigourney Weaver dans un second rôle de luxe, où elle excelle comme à son habitude, est un plaisir qui ne se refuse pas.

Les moments dramatiques sont forts et presque sous tension tandis que de rares moments de fureur, de violence sèche, viennent nous bousculer de manière sporadique mais jamais gratuite, se fondant parfaitement dans ce récit trouble et particulièrement original. Le thème de la rédemption est ici parfaitement négocié, mieux même que dans les deux autres opus de ce triptyque. Master Gardener est une œuvre peu commune qui vous cueille dès ses prémisses mais qui peut aussi vous laisser de marbre. Elle délivre un vénéneux poison diffus, mais se permet aussi des moments de grâce comme lors de cette rêverie nocturne et florale très raffinée.

S’il est possible que ce long-métrage provoque l’ennui chez certains, il aura également des vertus hypnotiques sur d’autres. Le mariage cinématographique de ces sujets est étonnant mais probant, quand bien même il relève plus du gadget que d’un véritable traitement de fond, ce qui pourra peut-être aussi agacer. Quant à sa forme, de la composition des plans à sa photographie froide, elle frappe assurément le regard comme lors de cette scène de nu osée mais sublime. Un suspense tragique et psychologique intéressant, à la fois rare et subtil, qui clôt admirablement ce projet atypique de Paul Schrader.

Bande-annonce: Master Gardener

Synopsis : Narvel est un horticulteur dévoué aux jardins de la très raffinée Mme Haverhill. Mais lorsque son employeuse l’oblige à prendre sa petite-nièce Maya comme apprentie, le chaos s’installe, révélant ainsi les sombres secrets du passé de Narvel…

Fiche technique : Master Gardener

Réalisation : Paul Schrader
Avec : Joel Edgerton, Sigourney Weaver, Quintessa Swindell, …
Production : Kojo Productions
Pays de production : USA
Distribution France : The Jokers / Les Bookmakers
Durée : 1h52
Genre : Drame – Thriller
Date de sortie : 5 juillet 2023

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3.5

A man : un Japon en mal d’identité

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4

A  l’occasion des saisons Hanabi 2023, nous avons découvert en avant-première A man de Kei Ishikawa. Présenté à la Mostra de Venise 2022, le film a rencontré un franc succès au Japon et devient la première œuvre du réalisateur à s’exporter à l’international. Miroir d’une société confrontée à son identité et à ses valeurs, A man explore, sous la forme d’un thriller d’investigation, l’acceptation de nos origines et la transmission entre générations.

Kei Ishikawa inscrit son film dans une société japonaise troublée, dont les idéaux passés traditionnels se heurtent aux enjeux actuels, notamment l’immigration. Dans ce contexte, il n’est pas toujours facile de trouver sa voie, sa place, d’autant plus lorsque pèse sur les nouvelles générations le poids d’un héritage familial, d’un nom, dont il est impossible de se séparer. A Man se présente ainsi comme une quête d’identité, celle d’un disparu mais encore plus celle des vivants qui le recherchent et se cherchent à travers cette enquête labyrinthique. 

L’Homme mystère : vivre sous le masque

Rie, une jeune femme effacée, élève seule son fils Yuto. Lorsqu’elle rencontre dans sa librairie le mystérieux Daisuke, bûcheron discret et taciturne, son bonheur renaît. Après quelques années de vie conjugale paisible, Daisuke trouve la mort dans un tragique accident. C’est alors que l’existence de Rie bascule. Non seulement elle perd un mari pour la deuxième fois, mais surtout, elle apprend avec stupéfaction que Daisuke n’est pas celui qu’il prétendait être. Avec qui a-t-elle réellement partagé sa vie ? Où s’est réfugié le véritable Daisuke, recherché par ses parents ? Afin de faire le deuil d’un époux anonyme, appelé « monsieur x », Rie engage son avocat, Kido, pour découvrir la vérité. 

A man brosse alors une société des apparences, où chacun évolue caché comme dans un bal masqué. Un monde où il est complexe de paraître à nu, dans un cadre professionnel aussi bien que familial. La première image du film, présentant la silhouette d’un homme de dos, face à un miroir qui ne révèle pas son visage, pose d’emblée le cadre de cette difficulté à se montrer, et même à se regarder soi-même tel que l’on est.

A ce titre, monsieur X constitue un mystère dès son arrivée et encore bien davantage après sa mort. Qui se cachait derrière les traits de cet homme en apparence timide, gentil et attentionné ? Les autres personnages se préservent également de la démonstration de leur identité, de leurs émotions. Rie essuie ses larmes dans la librairie et tourne le dos à Daisuke pour ne pas paraître triste. Quant à l’avocat Kido, sous son air impénétrable et invulnérable, il tente de dissimuler ses origines coréennes et un certain malaise. 

La quête d’identité : trouver une seconde vie

Vivre masqué n’est ni épanouissant ni satisfaisant. Dans A man, les protagonistes vont donc plus loin en recherchant une seconde vie plus à même de les rendre heureux dans une société peu complaisante. Le mari de Rie, le faux Daisuke, s’est montré prêt à tout pour changer d’identité. Que pouvait justifier un tel désir de tout quitter, de tout recommencer ? Kido et Rie envisagent évidemment un passé criminel. En outre, l’avocat reconsidère également sa propre existence, depuis qu’un détenu a découvert spontanément ses origines coréennes et lui a affirmé qu’il ne comprenait vraiment rien.

Mais pour modifier son identité, encore faut-il en posséder une. Ainsi, le jeune fils de Rie, Yuto, vit très mal ses changements successifs de patronyme et l’impossibilité de conserver le faux nom de son beau-père Daisuke. En quête de repères, il s’accroche au nom de famille comme seule source de son identité, en demandant à sa mère « qui suis-je maintenant ? »

Surtout, A Man révèle combien il est complexe aujourd’hui de s’intégrer à une société, axée sur la tradition, le passé, et sévère envers les individus exclus. Une société pro-japonaise qui cherche à exclure les étrangers et qui applique la peine de mort à des criminels dépourvus de toute possibilité de s’amender. Qu’il s’agisse des étrangers pointés du doigt, des condamnés à mort, ou des citoyens marqués par un passé dont ils ne peuvent se détacher, face à l’absence de deuxième chance, il ne reste qu’une solution : une seconde vie avec un nouveau nom. Lorsque les origines, le mode de vie ou les choix des parents figent à jamais l’image sociale des individus, ceux-ci vivent une existence qui ne leur appartient plus. Changer d’identité, c’est donc se libérer en s’affranchissant du passé. 

Le poids des origines : s’émanciper du passé

Les protagonistes de A man cherchent tous à fuir leurs origines ou leurs héritages qui constituent de véritables carcans les empêchant de vivre leurs propres vies. Le faux Daisuke manifeste ainsi une peur bleue des miroirs, au point qu’il est incapable de se regarder, de s’accepter. En changeant de nom, c’est alors sa propre image qu’il essaie de détruire. Le véritable Daisuke cherche quant à lui à couper les ponts avec son père, dont il ne veut reprendre ni le travail ni le mode de vie. Akira Kudo dissimule ses origines coréennes, qui le poursuivent toujours malgré son changement de nationalité. Enfin, Rie a trouvé une seconde existence auprès d’un inconnu, ce qui lui a permis de retrouver une identité avant de la perdre à nouveau, face au mystère de ce monsieur X. Elle ne pourra donc faire son deuil, recouvrer son identité sans connaître la vraie nature de l’homme qu’elle a aimé. 

A travers cet affranchissement du passé, A man aborde la transmission entre les générations. Le point de vue adopté, à travers l’allégorie du bûcheron, est plutôt radical. A l’image des arbres qui sont plantés, puis abattus cinquante ans plus tard, le fils doit trancher ce que le père a semé. Dans l’ordre des choses, il convient de tuer l’œuvre de ses parents. L’héritage n’est donc, dans cette perspective, qu’un mur à détruire sans remords à coups de hache.

Grâce à son intrigue solide, son contexte social et sa mise en scène mélangeant habilement jeux d’ombre et de reflets, A man nous plonge dans une enquête palpitante tout en nous interrogeant, comme si le film devenait notre propre miroir, sur notre identité. Le caractère imprévisible de l’existence qu’il donne à voir n’est pas sans rappeler un autre film japonais, Love Life du réalisateur Koji Fukada. 

A man – Bande-annonce

A man – Fiche technique

Synopsis : Rie découvre que son mari disparu n’est pas celui qu’il prétendait être. Elle engage un avocat pour connaître la véritable identité de celui qu’elle aimait.

Réalisation : Kei Ishikawa
Scénario : Kosuke Mukai, d’après l’oeuvre de Keiichiro Hirano
Acteurs : Satoshi Tsumabuki, Sakura Ando, Masataka Kubota, Taiga Nakano, Yoko Maki…
Société de distribution : The Match Factory, Art House
Durée : 2h01
Genre : Thriller
Date de sortie : 7 février 2024

Passages (à vide)

Après Brooklyn Village et Love Is Strange, Ira Sachs décide de changer son décor new-yorkais pour celui de Paris. Impossible de ne pas sentir l’influence d’un Louis Malle ou d’un Truffaut dans ce Passages. Seul bémol : ici, le résultat sonne un peu creux.

Parle-moi d’amour…

Tomas est un jeune réalisateur de films. Il sait ce qu’il veut et comment il veut le filmer. Mais dans sa vie privée, c’est autre chose. Perdu quant à la relation avec son mari Martin qu’il ne comprend plus, confus sur la façon de la réinventer, Tomas vit entre deux eaux. Électron qui veut se croire libre, il papillonne, dirige son monde, veut que tous et toutes s’invitent dans sa danse. Jusqu’à l’arrivée d’Agathe, une des figurantes ou comédiennes sur son tournage, on ne sait pas trop. Au détour d’une danse qu’Agathe lui propose, et face au refus de Martin, Tomas se laisse séduire et tombe sous le charme de cette jeune femme. Commence alors un triangle amoureux déroutant, où Tomas se perd entre deux eaux… et nous égare en chemin.

Si les chroniques de la vie amoureuse d’un couple ou même d’un trouple ne sont pas nouvelles, elles n’en restent pas moins un sujet constamment renouvelable avec ses dynamiques différentes. Mais là où un Jules & Jim nous emporte avec fracas dans le « tourbillon de la vie », ce Passages est plutôt à vide. Sous couvert de vouloir dépeindre la difficulté d’aimer deux personnes à la fois, et ce peu importe son sexe, le film nous perd dans son rythme trop lent (avec un montage pourtant impeccable) et des va-et-vient incessants qui finissent par lasser.

… ou fais-moi simplement la cour

Si le trio d’acteurs est impeccable, force est de constater que l’émotion, elle, n’est pas au rendez-vous. A part une scène très juste qui montre la douleur d’Agathe de ne pas trouver sa place dans le trio, le film peine vraiment à rendre la complexité du triangle amoureux. Et préfère s’étirer en situations attendues et dialogues pas toujours très fins.

Pas grand-chose donc dans ce Passages qui ne soulève guère d’émotion et n’a pour lui que ses acteurs et sa très belle photographie.

À sauver notamment, ces jolis plans de fin, qui rappellent un peu Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’Échafaud (Louis Malle, 1958). Le personnage de Tomas y est cadré en gros plan, à vélo dans les rues de Paris, les lumières virevoltant derrière lui, comme des lucioles, un peu à son image…

Bande-annonce : Passages

Fiche technique : Passages

Réalisateur : Ira Sachs
Scénario : Ira Sachs & Mauricio Zacharias
Interprètes : Franz Rogowski (Tomas), Ben Whishaw (Martin), Adèle Exarchopoulos (Agathe), …
Directeur de la photographie : Josée Deshaies
Montage : Sophie Reine
Société de Production : SBS Productions & KNM
Durée : 1h30 min
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 28 Juin 2023
France/Allemagne – 2022

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