Agnès Varda : et après ?

Agnès Varda nous a quitté le 29 mars 2019. On lui reconnait l’espièglerie, la légèreté, les films aussi riches et inattendus que son arrivée dans le monde du cinéma. Elle a été tour à tour l’œil du monde en marche, féministe, avant-gardiste, amoureuse, grande pédagogue. Elle a transmis, elle a écouté, elle a regardé. Elle n’était pas facile à résumer, à mettre dans une case. Et tant mieux. Mais que reste-t-il de Varda aujourd’hui ? Qui aura cette capacité d’émerveillement, de création, de bricolage et au final redonnera toutes ses lettres de noblesse à l’artisanat que Varda représentait si bien ? On a beau chercher, le cinéma français semble quand même un peu orphelin.

Cannes l’a mise à l’honneur sur son affiche. Que pouvait faire de plus un festival international de cinéma, se déroulant en France, tout près d’une plage, comme Agnès les affectionnait tant ? Sur l’affiche, on voit la réalisatrice juchée sur le dos d’un technicien pour mieux avoir l’œil dans l’objectif. Tout au fond, la mer qui scintille. Il s’agit-là d’un souvenir du tournage de son tout premier film La pointe courte (1955). Pourtant, à Cannes, Varda venue à de nombreuses reprises, n’a reçu qu’une Palme d’Or, une Palme honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Cette photographie a quelque chose d’une essence du cinéma de la réalisatrice : un côté incongru d’abord, puisqu’elle a débarqué dans le cinéma de manière plus qu’inattendue, sans y avoir été formée, sans avoir  baigné dedans. Pas de cinéphilie obsessionnelle qui s’inscrit à l’écran, mais l’envie de mettre en images ses idées, la petite folie qui tourne dans sa tête, les mots aussi.

D’art et d’essai

Ce premier film est autoproduit, on n’en fait plus tant que ça aujourd’hui des films ainsi. Il met déjà en avant les obsessions futures d’Agnès Varda : l’art et l’essai littéralement. On ne peut pas mieux résumer cette appellation. Sur la photographie de l’affiche cannoise, on voit aussi la mer donc, ce sera le sujet des Plages d’Agnès, mais aussi de ce premier film, qui se déroule à Sète où Varda la belge de naissance a vécu une partie de son enfance. Sur l’affiche encore, la position de l’actrice, sa taille, son corps tout entier, paraissent si petits et si grands à la fois, qu’une fois le personnage mieux cerné, on y sent toute l’espièglerie que la scène contient. L’inventivité avant tout, quitte à monter sur le dos d’un technicien, quitte à faire déverser du sable dans une rue du XIVe arrondissement de Paris (la rue Daguerre) pour faire venir la plage à elle, même quand elle en est éloignée pour son film Les plages d’Agnès (2008). Le plateau de cinéma ressemble ainsi à la scène d’un théâtre où tout est pris sur le vif, où l’on paraît si artificiel et si naturel à la fois. C’est d’ailleurs au théâtre que Varda a commencé, au TNP (Théâtre National Populaire) fondé par Jean Vilar. Du théâtre, elle a aussi gardé l’idée que tout se déroule sous nos yeux, sans coupure ou presque, que la vie est là, surgit et que les mots ont une importance capitale. Elle a transmis cet amour des mots dans presque tous ses films, à l’aide d’une voix off reconnaissable entre mille. C’est ensuite Cléo de 5 à 7 (1962) qui a retransmis au mieux l’idée de mouvement, de durée. Se déroulant sur deux heures, le film suit en temps réel le trajet, les déambulations de Cléo (alias Corinne Marchand) qui attendant un verdict effrayant sur sa santé, erre dans Paris, se modifie, se transforme, devient celle qui observe, qui bouge, qui agit. 

Une réalisatrice en mouvement …

Car oui, le féminin est un autre élément clé du cinéma de Varda, qu’il se soit invité dans la fiction avec L’une chante et l’autre pas (1977) ou encore Sans toit, ni loi (1985), mais aussi dans ses nombreux courts métrages ou essais cinématographiques devrait-on plutôt les appeler.  En fait, Varda n’a jamais bien défini, malgré un sens du cadre assez marqué, la frontière qu’elle a voulu poreuse, entre fiction et documentaire. Il y a donc eu sans cesse, au sein parfois d’une même oeuvre, des allers-retours entre les deux univers. Ainsi, si on a un temps voulu la caser du côté de la nouvelle vague (notamment avec Cléo de 5 à 7), elle a vite échappé à cette catégorisation. Pour elle, les films ressemblaient bien plus à la vie, la transmettaient bien plus, que la vie elle-même. Cette transmission était d’ailleurs au cœur de son cinéma, de sa vie aussi, avec la petite boutique Ciné-Tamaris, qui si on en croit le site : « a un nom de plante et qui s’occupe de faire vivre les films d’Agnès Varda et de Jacques Demy ». Ciné-Tamaris est d’ailleurs la coopérative créée en 1954 par Agnès Varda pour produire son premier film. Ses films ont été comme des plantes : des objets éclatés, se répandant dans les yeux des spectateurs comme dans le monde du cinéma, avec des récoltes plus ou moins bonnes, mais surtout une perméabilité certaine au monde , teintée d’une grande créativité. Agnès Varda ne se contentait pas de raconter le monde, elle l’écoutait, elle le retransmettait avec une subjectivité dont elle seule avait le secret.

… permanent

On se souviendra longtemps dans son avant-dernier film Visages villages (2017 co-réalisé avec JR), d’Agnès Varda s’indignant devant une pratique qu’elle jugeait cruelle : retirer aux chèvres leurs cornes afin qu’elles ne puissent pas se blesser entre elles en se battant et soient plus productives. Son indignation se transformait en création, via les affiches/photos géantes qui sont la marque de fabrique de JR. La colère de Varda, si tant est qu’elle ait existé au-delà du bonheur brut qu’elle pouvait retransmettre d’une vie libre, se dessinait à l’écran à travers une grande bienveillance. Mais sans qu’Agnès Varda n’ait laissé sa langue dans sa poche pour autant. En effet, Le Bonheur, tel qu’elle l’a théorisé (si l’on peut parler ainsi quand il s’agit d’Agnès Varda) dans son film de 1965, ressemble à une violente après-midi ensoleillée où les personnages sont entiers, brûlants, les couleurs vives, les sentiments aussi. Idem dans Sans toit, ni loi, la liberté de Mona ne va pas sans la solitude, le corps qui peut repousser, car sale, peu stéréotypé. Quand Varda regardait dans Visages, villages, c’était avec minutie, même si elle ne voyait presque plus.

Elle a continué toute sa vie à faire un cinéma que l’on pourrait qualifier de vagabond tant il se promenait sur les chemins, en tendant un miroir, parfois politique, parfois poétique. On pourrait donc reprendre pour parler de Varda, l’insaisissable, les mots de Stendhal à propos du roman et dire que son cinéma est : « un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme [la femme] qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé‚ d’être immoral(e) ! ». Tout au contraire, Varda est admirée par beaucoup, elle est comme une passeuse d’images qui a mis tant de « laisser pour compte » à l’honneur. Elle a pu faire parfois scandale, mais se gardait bien, pour sa part, de tout jugement moral sur ses personnages, sur ceux qu’elle filmait.

Et après ?

Faire du cinéma sans presque rien, avec ce qui se présente avec « inspiration, création et partage » comme elle le théorisait (encore une fois le mot ne saurait lui convenir) dans sa dernière œuvre datée de 2019 : Varda par Agnès. Peut-on aujourd’hui imaginer, dans le paysage cinématographique actuel, des héritiers à cette créativité permanente ? On craint que peu de gens aujourd’hui regardent avec un tel émerveillement, un flou aussi artistique, le monde qui les entoure. En France cependant, on fait reposer nos espoirs sur des artistes comme Claire Simon qui oscille sans cesse entre fiction et documentaire (on pense à Gare du nord notamment), ou encore Claire Denis (Un beau soleil intérieur, Beau travail) et ses films radicaux, féminins, engagés parfois aussi, sans tous les poncifs que cela pourrait entraîner. Mais aussi Mia Hansen-Love (Maya, L’avenir), Céline Sciamma  (Tomboy, Bande de filles) et leurs héroïnes en mouvement. On entrevoit qu’à leur manière, elles puissent être dans l’éclectisme le plus total, les dignes héritières de cette petite dame du cinéma, qui a su le faire si grand et si personnel qu’il en est devenu universel et si particulier. Parce qu’il était inventif, subjectif et délicieux, délicat, dérangeant… Autant de qualificatifs qui nous laissent aujourd’hui bien seuls devant l’affiche ensoleillée du prochain festival de Cannes.

Agnès Varda : Filmographie

Longs-métrages
1955 : La Pointe courte
1962 : Cléo de 5 à 7
1965 : Le Bonheur
1966 : Les Créatures
1969 : Lions Love
1977 : L’une chante, l’autre pas
1981 : Documenteur
1985 : Sans toit ni loi
1987 : Jane B. par Agnès V.
1987 : Kung-fu Master
1991 : Jacquot de Nantes
1995 : Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma

Documentaires
1958 : Du côté de la côte
1966 : Elsa la rose
1967 : Loin du Vietnam (documentaire collectif avec Chris Marker, Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Joris Ivens, William Klein, Claude Lelouch)
1968 : Black Panthers
1975 : Daguerréotypes
1981 : Mur murs
1984 : Les Dites cariatides
1993 : Les demoiselles ont eu 25 ans
1995 : L’Univers de Jacques Demy
2000 : Les Glaneurs et la Glaneuse
2002 : Deux Ans après
2004 : Ydessa, les ours et etc.
2004 : Cinévardaphoto
2005 : Quelques veuves de Noirmoutier
2005 : La Rue Daguerre en 2005 (supplément DVD aux Daguerréotypes)
2008 : Les Plages d’Agnès
2017 : Visages, Villages (coréalisé avec JR)
2019 : Varda par Agnès

Courts-métrages
1957 : Ô saisons, ô châteaux
1958 : L’Opéra-Mouffe
1958 : La Cocotte d’Azur
1961 : Les Fiancés du pont Mac Donald ou (Méfiez-vous des lunettes noires)
1963 : Salut les Cubains
1967 : Oncle Yanco
1975 : Réponse de femmes
1976 : Plaisir d’amour en Iran
1982 : Ulysse
1984 : 7p., cuis., s. de b., … à saisir
1985 : Histoire d’une vieille dame
1986 : T’as de beaux escaliers, tu sais
2003 : Le Lion volatil
2004 : Der Viennale ’04-Trailer
2015 : Les 3 boutons

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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