Welfare, de Frederick Wiseman : l’impossible utopie de la « Grande Société »

Welfare, du grand Frederick Wiseman, observe sans jamais juger le fonctionnement de la plus importante institution américaine d’assistance sociale qui marche parfois sur la tête, le plus souvent malgré elle, face à des usagers très vulnérables.

Synopsis :  1973. Les problèmes de logement, de santé, de chômage, de maltraitance frappent les Américains les plus pauvres. Dans un bureau d’aide sociale new-yorkais, employés et usagers se retrouvent démunis face à un système qui régit leur travail et leur vie.

Vortex

Il y a des réalisateurs dont on a envie qu’ils nous reviennent avec la régularité d’un métronome. Tel est le cas de l’immense Frederick Wiseman, ni esbrouffe ni sensationnalisme, mais des documentaires essentiels, tracés au cordeau tout en restant infiniment humains.

Cette fois-ci, c’est à la restauration en 4K de Welfare, un film tourné en 1973 que nous avons droit. Pour notre plus grand bonheur, tant les anciens films du réalisateur ne passaient pas le périphérique parisien, voire les frontières. Le choix de ressortir ce film en particulier semble éminemment bien vu, aussi bien au niveau des États-Unis que plus globalement. La vision du film confirme d’ailleurs que les problèmes de précarité n’ont pas évolué d’un iota.

Depuis plus de cinquante ans, l’américain Frederick Wiseman a comme ligne de conduite de son cinéma de filmer les femmes et les hommes in situ au sein de l’une ou l’autre des institutions de son pays. A l’école, à l’Université, dans les hôpitaux ou les conseils municipaux. Sans aucun militantisme, avec une nécessaire neutralité qui en irrite plus d’un, cet ancien travailleur social observe et partage la manière dont ces dernières peuvent broyer les hommes, ou au contraire et dans une moindre mesure, les élever, les chérir comme c’est le cas du NYPL dans Ex Libris : une ressource, voire un abri pour tous. Dans Welfare, l’institution est justement le Welfare, une des multiples branches du programme social du pays. On ne doit par exemple pas le confondre avec le Social Security, qui vise plutôt des personnes en handicap et les seniors de plus de 65 ans. Encore moins avec le Medicare et plus tard l’Obamacare, qui comme leurs noms l’indiquent, concernent exclusivement l’assurance-santé. Toutes ces ramifications sont les premières sources de complications pour les usagers et les travailleurs sociaux. La caméra peut rester de très longues minutes sans ciller sur un couple, un homme ou une femme seul(e), une personne déficiente mentalement ou une autre aux idées racistes nauséabondes, face à leurs assistants sociaux. Ils ont tous un dénominateur commun, une très grande pauvreté dans un New-York à l’apogée de sa décrépitude. La caméra immobile, comme très souvent dans les documentaires de Wiseman, extirpe tout ce qu’elle peut jusqu’à la dernière image dans chacune des situations. Elle nous montre l’impuissance des employés, malgré une réelle empathie pour beaucoup d’entre eux. Elle montre ad nauseam l’absurdité de certaines décisions, dues à l’inanité des règles et des procédures ; mais également les impasses dans lesquelles les usagers se fourrent parfois pour récupérer de la « food money » ou la « housing money », pris dans des nœuds de mensonges, tenaillés par leurs exigeantes addictions : nous sommes en 1973 dans un New York délabré et inondé de drogues.

Le travail de montage, de tout temps exclusivement celui de Wiseman, est gigantesque. Pour avoir une telle qualité d’interactions, il faut une quantité non négligeable de matériau (des centaines d’heures par film, dit-on), et une capacité à les trier et  les agencer pour en faire un film-vérité cohérent et passionnant, de ceux qui édifient sans condescendance, et qui donnent matière à réflexion sur ce que chacun est en capacité de faire pour que la société aille dans le bon sens. Ainsi par exemple, le montage met en miroir le début et la fin du film répondent dans une boucle sans fin qui aspire les personnages dans un vortex maléfique. Entre ces deux extrémités, ce sont plus de 2H30 de tranches de vies difficiles qui s’écoulent, inexorables, charriant des angoisses sans réponse. A cet égard, mais sur un échantillon de films vus très peu représentatif de sa bonne quarantaine de métrages, Welfare se classe parmi les plus importants. La précarité décuple la vulnérabilité des humains, et les dénude parfois jusqu’à l’os. C’est cette essence de l’être humain que Wiseman capte dans ce film, sans jamais tomber dans un voyeurisme. On en redemande.

Welfare – Bande annonce

Welfare – Fiche technique

Titre original : Welfare
Réalisateur : Frederick Wiseman
Photographie : William Brayne
Montage : Frederick Wiseman
Producteur : Frederick Wiseman
Maisons de Production : Zipporah Films
Distribution (France) : Météore Films
Durée : 167 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 05 Juillet 2023 (France) – 24 Septembre 1975 (États-Unis)
États-Unis– 1975

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4.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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