« Grafity’s Wall » : quatre jeunes à Mumbai

Les éditions Urban Comics publient Grafity’s Wall, de Ram V et Anan RK. On y suit le parcours de quatre jeunes dans la métropole indienne de Mumbai, elle-même érigée en personnage à part entière.

Anciennement connue sous le nom de Bombay, Mumbai est la plus grande ville de l’Inde et l’un des centres économiques les plus importants du pays. Elle se caractérise par une densité de population extrêmement élevée, ce qui contribue à créer une atmosphère vibrante, parfois effrénée, dans ses rues et quartiers. La ville est renommée pour son dynamisme dans le secteur des services, englobant la finance, les médias et l’industrie cinématographique de Bollywood. Mais il convient toutefois de noter les écarts socio-économiques marqués qui y existent.

Ville de contrastes, Mumbai expose fièrement sa modernité avec ses gratte-ciel imposants et ses quartiers résidentiels luxueux, où une vie urbaine animée se déroule sans relâche. D’un autre côté, les bidonvilles densément peuplés témoignent des conditions de vie précaires auxquelles sont confrontées certaines parties de la population, moins bien nées. Ces contrastes sociaux saisissants coexistent avec une diversité culturelle sans pareille.

Car Mumbai apparaît aussi comme une ville cosmopolite qui attire des individus issus de toutes les régions de l’Inde, ainsi que du monde entier. Une multitude de communautés, de langues, de traditions et de cuisines se rencontrent harmonieusement dans cette métropole. Les studios de cinéma et les sociétés de production florissantes contribuent grandement à la vie culturelle et sociale de Mumbai, plaçant l’industrie cinématographique indienne au cœur de son identité.

Un personnage à part entière

Dans Grafity’s Wall, Mumbai est partout à la fois : comme cadre spatial, espace de tensions, porteur d’affects. La ville s’insinue dans chaque vignette, elle conditionne la trajectoire des personnages et voit ses caractéristiques mises en saillie par les dessins d’Anan RK. Les avenues sont bouchonnées, gorgées de vieux véhicules et de deux-roues. Les trottoirs sont des cuisines itinérantes et jouxtent des immeubles délabrés, prêts à être rasés pour faire plaisir à quelques promoteurs immobiliers voraces. Et qu’importe si des milliers de personnes sont mises à la rue du jour au lendemain…

C’est dans cette ville labyrinthique, qui se rappelle au lecteur à chaque instant, que Ram V et Anan RK vont introduire quatre protagonistes. Chacun sera mis à l’honneur dans un chapitre lui étant plus spécifiquement consacré. Grafity tague les murs des quartiers cossus dans une volonté à demi avouée de s’affranchir de son milieu d’origine, de briser les barrières, de laisser une trace dans un ailleurs à certains égards intouchable. Talentueux, il a choisi d’exprimer son art là où personne n’en veut, où les policiers le traquent. C’est un rêveur, tel que l’a été son père, ex-chanteur dont les affres de l’existence ont contrarié les aspirations.

Jay, son ami, vend de la drogue pour le compte de Mario, un caïd local froid et violent. Sa grand-mère paternel, lucide, énonce ses craintes : « J’ai peur que tu veuilles décrocher la lune, sans te rendre compte que le sol se dérobe sous tes pieds. » C’est ainsi que Jay refusera par exemple de laver des voitures pour un salaire de misère, comme y sont contraints tant d’Indiens, préférant gagner plus en prenant des risques mal mesurés. « Chasma » veut devenir écrivain mais travaille comme serveur dans un restaurant chinois. Il est marginalisé, critiqué pour son poids ou pour ses origines. On le traite de « double-gras » ou de « chinki ». Pour renouer avec ses espoirs initiaux, il écrit des lettres qu’il adresse à de parfaits inconnus, ce qui lui vaut son lot de mésaventures.

Enfin, il y a Saira, l’amie de Mario, qui désire (désespérément) se faire une place à Bollywood. On pense d’abord qu’elle se montrera prête à tout pour réussir dans le cinéma, mais elle finit, lasse, par lâcher Mumbai, considérée comme prédatrice. Elle prend la route, mais ne part pas les mains vides : elle vole Mario, poussant « Chasma » à s’interposer et à faire preuve de courage, lui qui était jusque-là caractérisé par une forme de lâcheté.

S’extraire des vicissitudes du quotidien

D’une manière personnelle, chaque protagoniste cherche à s’émanciper d’une condition qui l’enserre et l’empêche de se réaliser, de s’épanouir. Grafity’s Wall associe l’espoir à la chimère, aux moqueries, à l’incompréhension, à l’abîme. Mais Ram V et Anan RK ménagent toutefois une fenêtre d’opportunités : à force de résilience, et malgré les pièges tendus par Mumbai et son environnement, il reste possible de l’emporter, d’une façon ou d’une autre, sur les sinistres présages auxquels les quatre amis étaient jusque-là réduits. Peut-être pas optimiste, mais en tout cas astucieux.

Grafity’s Wall, Ram V et Anan RK
Urban Comics, juillet 2023, 136 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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