Rencontre avec un jeune homme bourré de talents : Roland Guin ! Ce jeune toulousain de 27 ans, expatrié à Montréal depuis quatre ans, est un des animateurs du nouveau film d’animation de la Paramount Pictures : Ninja Turtles Teenage Years.
Cette nouvelle mouture animée des plus célèbres des tortues new-yorkaises sort en salle en France ce mercredi 9 aôut 2023 et fait beaucoup penser aux derniers Spider-Man, animés et produits par Sony Pictures, bien qu’il s’en défende. Nous avons donc voulu connaitre le fonctionnent de son travail sur ce film, l’histoire de ce jeune homme et la manière dont on anime des personnages 3D.
Roland a travaillé pour plusieurs antennes de studios d’animation montréalaises comme Mikros, On Animation, ou dans de grosses structures comme Paramount ici. Il a étudié à Annecy dans la célèbre école de formation animée Les Gobelins et a même fait un passage au festival d’Annecy avant de s’expatrier à Montréal où le marché est plus porteur. Il a, entre autres, travaillé sur La Pat’ Patrouille, Bob l’éponge, le film : Éponge en eaux troubles et dernièrement avec la sortie très tardivement (et ratée de l’aveu même de ce jeune talent) Miraculous, le film.
Pouvez-vous nous expliquer en termes simples le rôle d’un animateur de personnages 3D dans la création d’un film comme Ninja Turtles : Teenage Years ?
Un animateur de personnages 3D est un artiste qui s’occupe du mouvement des personnages et des props (objets présents dans la scène, avec lesquels les personnages peuvent interagir, par exemple). Son rôle est de leur donner vie, de leur donner des sentiments et de vous faire ressentir tout un tas d’émotions en regardant le film. En d’autres termes, de rendre leurs actions le plus vraisemblable possible.
Le film comprend des scènes d’action palpitantes. Comment avez-vous abordé l’animation des combats pour qu’ils soient à la fois réalistes et impressionnants ?
Cela a été un beau challenge lors de cette production. En effet, il y a de grosses scènes d’action et les Tortues Ninja étant, comme leur nom l’indique, des ninjas. Nous avons donc porté une attention particulière à ces scènes dynamiques.
Nous avons également eu la chance d’avoir plusieurs intervenants, dont des chorégraphes pour de grosses productions et shows, qui sont venus donner des Masterclass dans le but de nous expliquer les rouages et les particularités des techniques de combat employées. On a dû plus ou moins apprendre à se battre pour pouvoir animer de manière réaliste les scènes de combats.
L’animation 3D demande souvent de travailler avec des références visuelles. Quels types de références avez-vous utilisés pour donner vie à ces personnages bien-aimés des fans ?
Nous avons en effet beaucoup travaillé avec des références. Généralement, quand l’action le permet, nous nous filmons nous, animateurs. Nous interprétons ensuite les références filmées puis travaillons avec comme base. Bien évidemment, le but n’est pas de reproduire image par image nos références, cela nous serre surtout à trouver des idées d’acting qui peuvent venir naturellement lorsqu’on le joue.
Bon… Triple Salto arrière, roulades, coups de bâton, nous avons du trouver d’autres moyens de références. Piocher dans des scènes de films, de sports de combat comme le karaté et le kung fu. Et, comme les références que nous filmons nous même, nous les interprétons et les modifions pour que tout ça corresponde aux personnages, ainsi qu’aux plans et contexte que le scénario demande.
Les personnages des Tortues Ninja ont des personnalités distinctes. Comment cela a-t-il été pris en compte dans leur animation pour les rendre reconnaissables et attachants ?
En tant qu’animateurs, nous devons sans cesse garder en tête les particularités et personnalités de chaque personnage. Chaque plan, image, geste, action est pensé en fonction de leurs personnalité propre.
Par exemple, si on doit faire s’asseoir une des tortues sur une chaise, aucune des quatre ne s’assoira de la même manière. Leonardo, plutôt bonne élève, va s’asseoir tranquillement, de manière assez droite, proprement. Raphaël, lui, assez non chaland, et plutôt brute et musclé, prendra la chaise, la tirera fortement, puis s’y posera de manière brutale sans aucun chichi.
Le film contient également des scènes comiques ainsi que d’autres beaucoup plus émotionnelles. Comment avez vous appréhendeé ces différentes scènes ?
En effet, en fonction des scènes que nous avions à animer, nous devions véhiculer différents sentiments. Ces différences vont se ressentir dans les actings choisis, les poses, le timing dans l’animation et aussi forcément les expressions faciales. C’est notamment le cas dans les séquences émotionnelles, où nous nous sommes penchés sur LA pose parfaite. Généralement amenée de manière subtile, une pose sera souvent un mélange de plusieurs sentiments que le personnage ressent. Par exemple, de la peur mêlée à de la détermination.
Tout animateur qui se respecte, travaille avec un petit miroir à côté de lui. C’est donc des allers et retours perpétuels entre notre écran et notre miroir, à jouer nous-mêmes les expressions dont on a spécifiquement besoin et ainsi les rendre subtiles, les mélanger… Jusqu’à trouver l’expression parfaite, celle qui nous fera ressentir ces sentiments si complexes lors de scènes émotionnelles.
Les personnages principaux sont les 4 Tortues Ninjas. Mais avez vous travaillé sur d’autres personnages présents dans le film ?
Oui tout à fait. Même si j’ai principalement travaillé sur le célèbre quatuor, j’ai eu d’autres personnages à animer. Par exemple, les humains qui aident Superfly (le grand méchant) à obtenir ce dont il a besoin pour son super plan. Et il y a surtout sur le Mega Mutant (résultat de Superfly après une double mutation), lors de sa première transformation. J’ai eu à animer les scènes de révélations, lorsqu’il sort de l’eau et arrive sur l’île de Manhattan notamment. Ça a été un grand défi d’animation, car il fallait réussir à retranscrire l’immensité de la chose, la faire paraître lourde, imposante. C’est la toute première fois qu’il prenait cette forme. De plus, il fallait que l’on ait l’impression qu’il « apprenne à marcher », ou plutôt à ramper. Un défi de taille, mais extrêmement intéressant à appréhender.
Outre les personnages principaux, y a-t-il eu des éléments d’animation 3D spéciaux que vous avez trouvés particulièrement gratifiants à créer dans le film ?
Lors de cette production, nous avons eu à utiliser un outil 2D afin de, par exemple, renforcer l’expression des personnages, de leur créer des cicatrices ou bien de créer du flou de mouvement à l’aide de cet outil. Cela a été quelque chose de nouveau pour moi, particulièrement gratifiant à mettre en application.
Concernant cet outil 2D, avez-vous rencontré des défis techniques particuliers ?
Lors de la création et production d’un film d’animation, nous sommes constamment confrontés à des défis techniques. Et cet outil 2D n’est pas en reste. Il devait répondre à un besoin précis de la production et on l’a donc développé en interne avec les équipes de Mikros Animation.
Mais si je devais soulever un problème technique en particulier, ce serait celui-là : nous devions parfois intégrer le flou de mouvement, fait à la main à l’aide de cet outil en créant des lignes, scratch et autres pour concevoir l’illusion. Cependant, pour certaines scènes, il y a énormément de mouvenents vifs de la part des personnages ou bien des caméras. Il fallait donc que les éléments 2D suivent parfaitement les personnages et les mouvements de caméra dans la scène en 3D.
On a donc travaillé en étroite collaboration avec les équipes de développement, tout au long de la production, pour surmonter ce genre de défis et ajuster ce nouvel outil de manière à répondre aux besoins spécifiques de chaque plan.
Un autre défi, aussi technique qu’artistique a été la cohérence. En effet, chaque animateur se devait de travailler avec cet outil 2D, mais avec plus d’une centaine d’autres animateurs sur le projet, ce qui n’est pas une mince affaire. Donc, comme pour la charte de personnalité de chacun des personnages, nous avions des règles et des guides à suivre afin de maintenir une cohérence globale tout au long du film tout en gardant une liberté artistique lors de la production.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes aspirants animateurs 3D qui souhaitent travailler sur des films à succès comme Tortues Ninja : Teenage Years à l’avenir ?
Regardez beaucoup de films, d’animation ou live action. Observez les personnages, leurs mouvements, les mimiques qu’ils peuvent avoir. Il s’agit d’avoir l’oeil sur tout ce qui les rend uniques. Et surtout, pratiquez, animez, trouvez comment le corps fonctionne. Commencez par des choses simples et courtes, telle que reproduire une marche, un clignement d’œil, une main qui se ferme.
Merci Roland ! Un nouveau projet pour bientôt ?
Il y en avait, mais la grève des scénaristes et des acteurs à Hollywood est en train de totalement bloquer l’industrie et celle de l’animation n’est pas en reste. J’avais notamment un projet chez Sony qui a été mis en stand-by faute de script… So wait and see comme on dit ici !
Bien que la science-fiction soit mise en avant dans Tropic, sachez qu’il n’est clairement pas prédominant dans le long-métrage d’Edouard Salier. En réalité, il s’agit ni plus ni moins qu’un prétexte scénaristique, certes maladroit, qui permet à l’ensemble de se présenter à nous comme un intense drame fraternel.
Synopsis de Tropic: Lázaro et Tristán, jumeaux, font partie d’un programme militaire qui vise à former les meilleurs astronautes de demain. Leur mère a tout sacrifié pour les porter vers cet objectif. Mais leur rêve se brise et la cellule familiale explose lorsque Tristán est contaminé par un résidu toxique qui le transforme physiquement et mentalement…
Alors que la période estivale bat actuellement son plein et que tous les regards sont tournés vers les blockbusters hollywoodiens (notamment Barbie et Oppenheimer, étant donné leur succès au box-office mondial), certains projets indépendants tentent de coexister. Tant bien que mal, vu que la plupart d’entre eux passent littéralement inaperçus aux yeux du grand public. Et si l’entrée en matière de cette critique peut paraître redondante au fil des étés, il est toujours bon de rappeler que des titres méritent amplement toute notre attention, contrairement à des projets fadasses et mercantiles. Surtout quand il est question d’un film français voulant sortir des sentiers battus en flirtant avec un genre cinématographique peu traité dans nos contrées – en l’occurrence la science-fiction. C’est donc avec entrain qu’en ce début d’août, nous ne pouvons que vous conseiller Tropic. Un long-métrage réalisé avec soin et passion qui sait tirer son épingle du jeu, sans pour autant prendre le spectateur pour un jambon.
Cela se ressent amplement dès les premières secondes. Et pour cause, en ouvrant son film en pleine séance d’apnée dans une piscine, le cinéaste Edouard Salier parvient à installer une ambiance aussitôt envoûtante. Avec une caméra se laissant aller dans une eau stagnante, captant des personnages inertes, dans un silence abyssal juste coupé par l’excellente bande-originale signée SebastiAn – dont l’aspect électronique rappelle le cinéma de genre bis des années 80. En somme, il aura seulement fallu d’un simple plan, d’une simple scène pour que le réalisateur captive notre attention. Et ce, sans jamais la perdre par la suite ! Bien évidemment, de par la maîtrise de son atmosphère si spécifique, mais surtout par le traitement que Salier réserve à ses personnages principaux tout au long de son récit. Des jumeaux que beaucoup de choses semblent opposer – l’ambition, les compétences aussi bien physiques qu’intellectuelles… – mais dont la relation se révèle être diablement solide, jusqu’au jour où cet équilibre va se retrouver chamboulé lorsque l’un des frères commence à se transformer suite au contact d’une mystérieuse substance venue du ciel. Cet événement pousse donc les deux frères à revoir leurs liens et à s’adapter en conséquence. Il doivent réapprendre à vivre ensemble, à s’apprivoiser et à s’accepter comme tel, car si Tropic flirte avec la série B de science-fiction – comme le laisse prétendre son synopsis – il se présente à nous tel un drame fraternel ô combien intense.
Servi par des interprètes investis et une écriture de personnages juste, le long-métrage nous plonge dans une relation pour le moins complexe et humaine. L’intrigue prend littéralement le temps de brosser le portrait de ses protagonistes, afin que nous puissions mettre leurs forces et fêlures sous le feu des projecteurs. Nous nous attachons ainsi à eux, de même qu’à leur destin respectif qui nous touche en plein cœur. Sans oublier qu’en plaçant son récit au sein même d’un programme spatial, Edouard Salier ajoute bon nombre de thématiques venant enrichir le tout. Notamment celle du dépassement de soi – avec ces jeunes devant aller au-delà de leurs limites pour être les « meilleurs » – ou encore de la mère sacrifiant sa vie pour le bien être de ses enfants, afin qu’ils atteignent leur rêve. Tropic, présentant un personnage physiquement handicapé, se permet même de nous adresser un message de tolérance en présentant un groupe de parias en inéquation avec toute notion de perfection – que ce soit par leurs différences et par leurs états d’esprit. Des personnages qui, derrière l’aspect glacial et sévère de l’entraînement spatial, offrent au film une parenthèse simple, naïve et emplie d’humanité. Vous l’aurez compris, Tropic se révèle être un drame savamment écrit, faisant preuve d’une justesse et d’une complexité tout bonnement réussies.
Le seul souci que nous pourrions pointer du doigt, c’est l’aspect même de la science-fiction usée par le long-métrage. Si nous sentons l’envie du réalisateur d’aborder le genre en proposant un élément déclencheur venu d’ailleurs, sa légitimité peut laisser perplexe. Non pas que le manque d’informations concernant ladite substance soit un défaut. Au contraire, cela instaure un mystère rehaussant l’atmosphère de l’ensemble. Mais mis à part déclencher la douloureuse métamorphose d’un des jumeaux – mise en image par un somptueux maquillage, soit dit en passant – il n’en sera plus du tout question pour le reste de film. Comme s’il s’agissait d’un simple prétexte pour expliquer qu’un personnage se retrouve affecté au plus profond de sa chair, alors qu’il existe bon nombre de causes beaucoup crédibles, tel un terrible accident de voiture ou un incident qui se serait produit durant l’entraînement. De ce fait, en choisissant cet élément scénaristique, Tropic se permet une artificialité qu’il aurait pu éviter et qui s’éloigne de la sincérité si caractéristique de l’intrigue.
Mais qu’à cela ne tienne, cela n’impacte en rien le plaisir de cinéma que vous ressentirez en vous lançant dans le visionnage de Tropic. En voulant mettre en scène un film avec ambition et passion, Edouard Salier a su livrer un drame rimant avec intensité et humanité tout en lui offrant une véritable identité artistique, une véritable personnalité. Et rien que pour cela, Tropic mérite d’avoir un minimum de reconnaissance de notre part, contrairement au blockbusteur aussi insipide qu’ennuyeux qu’est En eaux (très) troubles, sorti le même jour.
Tropic – Bande-annonce
Tropic – Fiche technique
Réalisation : Edouard Salier
Scénario : Maurisco Carrasco
Interprétation : Pablo Cobo (Làzaro Guerrero), Louis Peres (Tristán Gerrero), Marta Nieto (Mayra Guerrero), Marvin Dubart (Louis Delaporte), Alane Delhaye (Oscar), Victor Robert (Charles), Fanta Kebe (Leela), Isis Guillaume (Chloé)…
Photographie : Mathieu Plainfossé
Décors : Pascal Le Guellec
Costumes : Elise Bouquet et Marlène Serour
Montage : Julien Perrin
Musique : SebastiAn
Producteurs : Jean-Michel Rey et Ninon Chapuis
Maisons de Production : Rézo Productions, Digital District, Pictanovo et BNP Paribas
Distribution (France) : Rézo Films
Durée : 115 min.
Genres : Drame, science-fiction
Date de sortie : 02 août 2023
France – 2022
Pendant que Barbie se pavane en rose bonbon, que Yannick orchestre savamment un joli coup d’esbroufe, Un hiver enété le vibrant et délicat film de Laetitia Masson pourrait presque passer inaperçu tant sa sortie s’est déroulée discrètement.
Une fin du monde approche qu’elle soit réelle (les températures chutent) ou métaphorique (chaque personnage a à vivre une petite chute intérieure, un deuil ou une métamorphose), le film de Laetitia Masson se vit comme les Nymphéas de Monet, telle une géographie des cœurs, des visages paysages, des frissonnements sensoriels.
Pouvoir regarder la grâce solaire d’Elodie Bouchez, pouvoir revoir le tact et la douceur infinie d’Hélène Fillières, apprécier avec étonnement l’intensité nonchalante et grave de Benjamin Biolay , redécouvrir la tendresse à fleur de peau de Nicolas Duvauchelle, s’étourdir du jeu martial et insolite de Laurent Stocker, se réjouir de la sensibilité empathique de Judith Chemla, tout cela crée le paysage lumineux, mystérieux et palpitant de Cet hiver en été.
Laetitia Masson construit son film en miroir de la grand œuvre de Claude Monet, l’étang aux Nymphéas. Tout en ondes, horizons, bruissements et énigmes.
Monet écrit, « il s’agit de ce projet que j’avais eu, il y a longtemps déjà: de l’eau, des nymphéas, des plantes, mais sur une très grande surface». Le film de Laetitia Masson recèle cette amplitude de plans, de couleurs, de reflets, de lumières, amplitude d’émotions, d’acteurs tous plus attachants les uns que les autres.
S’inventent par touches fugaces et pérennes les palpitations des personnages de cette fresque originale et majeure.
Un hiver en été est un film choral magique, presque tactile, impressionniste traversant les destins mélancoliques et mouvants d’une dizaine de personnages en quête d’amour et d’horizon.
Il faut voir Elodie Bouchez chanter Coward de Vic Chesnutt, il faut s’imprégner de ce qu’elle fait avec sa voix, son visage, du désespoir gracieux de ses gestes. Il faut voir Clémence Poesy toute droite sortie de The Walking Dead arpenter le film avec sa salopette de peintre et faire songer en un plan à tout l’univers de Carax. Il faut voir Nicolas Duvauchelle s’effondrer sur les planches du boardwalk d’un paysage du Nord désert et pleurer. Il faut entendre et voir l’aura de Hélène Fillières et se souvenir de sa gémellité avec Sophie, sa sœur d’âme, morte récemment. Il faut voir Benjamin Biolay tiré à quatre épingles élégant jusqu’au bout de la mèche confesser son absence de cœur. Il faudrait tous les citer tant ces acteurs sont prégnants. Et se laisser happer par la composition légère et fluide de ce film qui peint l’humanité ondoyante et diverse.
L’homme est une branloire pérenne dit Montaigne et cette oeuvre picturale filme des hommes des femmes en grand émoi, des hommes des femmes en bouleversement et en espérance. Que peut-on espérer de plus du cinéma que de nous donner à vivre cette expérience de sensations, cette vie à même le coeur.
Bande-annonce : Un hiver en été
Fiche Technique : Un hiver en été
Réalisatrice : Laetitia Masson
Scénariste : Laetitia Masson
Avec Benjamin Biolay, Élodie Bouchez, Judith Chemla
26 juillet 2023 en salle / 1h 50min / Drame
Distributeur : Jour2fête
The Meg 2, suite d’un premier film plutôt réussi, avec Jason Statham aux prises avec des requins géants préhistoriques, offre un spectacle réjouissant, propre à ravir les amateurs du genre. Le ton légèrement parodique, la qualité des effets spéciaux et le respect consciencieux des codes du genre en font un nanar de grande envergure.
Un film de monstres est un rêve frustré d’enfant, habituellement relégué au rang de série B ou Z, aux effets spéciaux vomitifs et au jeu d’acteur catastrophique, et que, de temps à autre, un auteur digne de ce nom, Spielberg en général, se charge d’accomplir. En outre, faute de budget, un film de monstres nous en montre souvent trop (compte tenu de la faiblesse des effets spéciaux), ou pas assez. Le sous-genre « requin » en est assurément la branche la plus populaire. Ni le crocodile, ni l’abeille tueuse, ni même la moussaka géante n’ont essaimé à ce point.
On peut répartir les films de monstres, et spécialement les films de requins, en deux grandes catégories. Dans la première que j’appellerai « survivaliste », une ou deux personnes (parfois un peu plus) doivent faire face dans le plus grand dénuement à une menace carnassière. On peut citer Open water, The Shallows ou The Reef, qui reposent essentiellement sur le suspense comme ressort dramatique, et de ce fait s’apparentent davantage au film d’horreur à tendance psychologique. La seconde catégorie, que j’appellerai « apocalyptique », implique un héros bourru, des scientifiques écolo-prométhéens et des baigneurs hédonistes. Autant les films du premier groupe se déroulent dans un cadre intimiste, autant ceux du second impliquent le collectif et posent de grandes questions : le rapport entre l’éthique et la science, ou celle de la responsabilité individuelle face au groupe. Évidemment, les deux catégories ne s’excluent pas. Le plus souvent, c’est le type « apocalyptique » qui comprend en son sein des moments de type « survivaliste ». Et c’est encore dans la catégorie « apocalyptique » que s’inscrivent en général les « films de monstres ».
The Meg 2, comme son prédécesseur de 2018, relève classiquement de la veine apocalyptique. Il en est même, presque, une synthèse. Tout y est. Il ne cesse d’ailleurs de citer ses prédécesseurs. Les références à Jaws, à Jurassic Park ou à Piranha sont évidentes et, comme ce dernier, The Meg 2 lorgne du côté parodique sans perdre tout à fait sa prétention à être un véritable film de requins. The Meg 2, pourrait-on dire, est au film de squales ce que Scream est au film d’horreur : un pastiche subtil qui ne rompt cependant pas avec le genre, voire le magnifie.
The Meg 2 présente un avantage par rapport à la plupart des films de requins : le budget. Le jeu d’acteur est correct et les effets spéciaux de bonne facture, ce qui tend à faire de l’opus une sorte de film de requins ultime. The Meg 2, c’est un nanar à gros budget, auquel ont participé des techniciens compétents, et qui, de ce fait, se contemple avec exaltation, comme si l’on daignait enfin nous récompenser de ces heures passées devant Shark Attack, Deep Blue Sea et autre Méga Shark versus Giant Octopussy : œuvres qui laissaient après elles une drôle d’impression, mélange de culpabilité et de frustration, nous incitant perversement à recommencer. Mais avec The Meg 2, nous voilà enfin comblés. Rendez-vous compte : trois mégalodons, une pieuvre géante et même quelques petits dinosaures amphibiens, sous toutes les coutures et assez bien fichus ! Tant et si bien qu’on pourrait reprocher parfois à The Meg 2 une tendance « pornographique ». Il me semble à moi, après toutes ces années à espérer un tel film, que le dosage est merveilleusement excessif. Comme le film précédent, The Meg 2 pratique la surenchère perpétuelle, culminant dans les deux films en une scène où Jason Statham, face à face avec un mégalodon, sans autre arme qu’un grand objet coupant longiligne, met un terme à la vie du gros poisson.
Dans le film, Jason Statham s’appelle Jonas et, comme son homonyme de l’Ancien Testament, il ne cesse de « mourir et de ressusciter », de frôler la mort et de s’en tirer, en prophète de malheur (tout le long il annonce des catastrophes qui surviennent inévitablement), obtenant finalement la préservation (du moins partielle) de Ninive, la ville du péché, ici une île thaïlandaise paradisiaque abritant un hôtel luxueux et baptisée « l’île du fun ». Car oui, les « films de requins apocalyptiques » sont bibliques en ce sens que le requin y est un châtiment mortel s’abattant sur les trois mêmes grands péchés : la démesure prométhéenne, représentée par des scientifiques idéalistes, la cupidité, représentée par leurs financeurs sournoisement intéressés, et l’hédonisme gourmand, luxurieux et consumériste, incarné par des baigneurs cagnards, des springbreakeurs lascifs ou des usagers de parc d’attraction aquatique.
Condensé du sous-genre « requin », avec coloration parodique, The Meg 2 n’est certes pas un grand film, mais un divertissement très honorable. Deux heures sans qu’on ne s’y ennuie une seconde. La rencontre entre la clownerie blanche de Jason Statham et le burlesque asiatique est assez charmante. Le suspense reste anecdotique. Le côté « survivaliste » est en effet peu exploité, sinon au début. Il ne faut pas non plus s’attendre au gore de Piranha 3D. The Meg 2 est familial. Il parle d’héroïsme, de solidarité, de l’importance de prendre soin les uns des autres, et aussi de prendre soin de la nature au lieu de l’exploiter agressivement. Comme dans le premier volet, un petit chien, contre toute attente, survit, pour nous rappeler que l’innocence est toujours victorieuse au bout de l’apocalypse.
Bande-annonce : The Meg 2
Fiche Technique : The Meg 2
Titre original : The Meg 2: The Trench
Titre français : En eaux très troubles
Réalisation : Ben Wheatley
Scénario : Dean Georgaris, Erich Hoeber et Jon Hoeber, d’après le roman The Trench de Steve Alten
Musique : Harry Gregson-Williams
Direction artistique : Andrew Bennett
Décors : Chris Lowe
Costumes : Lindsay Pugh
Photographie : Haris Zambarloukos
Montage : Jonathan Amos
Production : Belle Avery et Lorenzo di Bonaventura
Coproduction : Cliff Lanning
Production associée : Kenneth Atchity et Chi-Li Wong
Production déléguée : Catherine Xujun Ying
Sociétés de production : Di Bonaventura Pictures, Apelles Entertainment, China Media Capital, Flagship Entertainment Group (en), Gravity Pictures et Maeday Productions
Duo aux antipodes, cadre exotique, humour de caractère, avec un être un peu lunaire et lourdaud, confidences authentiquement touchantes, rapprochement inévitable, les ingrédients de La Chèvre sont aujourd’hui connus du cinéma français et d’ailleurs. Malgré certains aspects ancrés dans leur époque, le film séduit toujours en mélangeant aventure rocambolesque et situations comiques particulièrement irrésistibles.
Dans l’art de penser la comédie, de la conceptualiser, de réfléchir à des contextes favorables aux rires, Francis Veber fait autorité. Ce premier film associant Pierre Richard et Gérard Depardieu repose sur leur synergie et une certaine idée de la malchance. À ce dernier phénomène, le réalisateur tente d’y trouver du sens, de l’intérêt, avec un peu de folie, de grâce, beaucoup de passion et ce qu’il faut de tendresse, le tout accompagné par le génie de Vladimir Cosma et ses mélodies inoubliables. Le récit est construit autour d’une théorie selon laquelle un malchanceux tombera dans les mêmes pièges qu’une malchanceuse ayant été kidnappée, ce qui peut être pratique pour la retrouver.
Le candide désopilant
C’est d’abord le jeu de Pierre Richard (François Perrin), moins expressif et volubile que dans ses précédents films, où quelque chose de plus rythmé, presque musical et proche de la pantomime prédominait. Il s’agit ici de faire preuve de moins de voltige, de cabriole, afin d’évoquer une malchance qui est subie et non déclenchée par un comportement. Un exercice subtil se manifeste, qui peut être de l’ordre de la magie, de la fatalité, du destin, avec ses catastrophes systématiques. L’acteur joue un malchanceux n’ayant pas l’air de se rendre compte de sa malédiction, considérant que tout est habituel, quelque part normal, ce qui apporte une touche d’innocence et de candeur au personnage. Son pouvoir comique tient en grande partie au fait qu’il se met régulièrement au-dessus de sa condition, prend ses grands airs de meneur d’enquête alors qu’il a été choisi uniquement pour sa malchance. Une dichotomie s’opère entre ce qu’il croit être et ce qu’il est réellement, pour un résultat souvent désopilant.
Monsieur Meyer, qui vous connaît bien, nous a affirmé que vous aviez une sagacité, un esprit déductif peu commun.
François Perrin sort de son quotidien morose pour mener une vie d’aventurier. Car le long métrage est également une épopée particulièrement stimulante dans la faune et la flore du Mexique. Le concept, très vite posé, laisse tout à coup place à une musique exotique, entraînante, ouvrant la voie aux deux héros vers un « périple » aussi épique que palpitant.
On fera sûrement une bonne équipe tous les deux.
L’entomologiste de plus en plus dépassé par les évènements
Gérard Depardieu, viril, stature imposante, excelle dans l’art de la désinvolture en Campana, un détective qui, dans un premier temps, fait preuve de méfiance à l’égard de François Perrin, ne croyant pas à la théorie sur la malchance. Son rôle est fondamental pour donner du relief au duo, apporter une complémentarité. Selon Pierre Richard, Campana observe François Perrin « comme un entomologiste observe un insecte. Et on sait que ses catastrophes vont faire avancer la vérité. »La chèvre est de ce point de vue une œuvre sur la confrontation de Campana à ses idées rationnelles, logiques et cartésiennes.
Pourquoi vous vous cognez le nez dans les portes ? Pourquoi c’est votre valise qu’on écrase ? Et pourquoi il n’y a pas d’eau dans votre chambre, hein ? Pourquoi ?
Par cette constance, cette suite de cataclysmes, le tout ressemble à une succession de scènes ayant l’apparence de coïncidences, mais qui en fait n’en sont pas. La malchance devient une chance, une opportunité à exploiter pour atteindre l’objectif final.
D’autre part, malgré les quelques aspects de film policier, la bonne humeur générale est particulièrement communicative. La scène du chariot, celle de la guêpe avec son incidence, le coup de l’alerte à la bombe, les réprimandes déconnectées de la réalité de Pierre Richard, son enlisement dans les sables mouvants, sont autant de moments hilarants entrés au Panthéon de la comédie française.
Deux emblèmes pour une comédie de haut vol
Avec sa recette qui a fait école depuis, son esprit intrépide, ses deux héros, ses deux emblèmes incontournables, antithétiques mais paradoxalement si proches, dont la synergie a été capable de produire trois collaborations de grande qualité, La chèvre est une comédie de haut vol, multi-diffusée à la télévision et restée gravée dans l’imaginaire collectif.
C’est sous les émouvantes notes de musique à la flûte de Pan de Vladimir Cosma que le film s’achève avec une résonance toute particulière.
Comme l’écrivait un auteur anonyme, « si le malchanceux devait faire le commerce de cercueils, personne ne mourrait ».
Bande-annonce : La Chèvre
Fiche technique : La Chèvre
Synopsis :Marie Bens, la fille d’un PDG, passe des vacances au Mexique. Malchanceuse de nature, la jeune fille est enlevée. Son père charge Campana, un détective, de la retrouver dans les plus brefs délais. Mais, après plusieurs mois de recherches, celui-ci n’a toujours aucune trace de Marie. Meyer, le psychologue de l’entreprise de Bens, conseille à son patron d’adjoindre à Campana un compagnon d’infortune, qui souffre autant de la poisse que Marie, afin de la retrouver. C’est ainsi que François Perrin, un aide-comptable maladroit, part avec Campana pour le Mexique. Perrin ne tarde pas à accumuler les bévues. Tout d’abord excédé par sa présence, Campana finit par prendre Perrin en amitié…
Titre : La Chèvre
Réalisation : Francis Veber, assisté de Jean Veber
Scénario : Francis Veber
Musique : Vladimir Cosma
Décors : Jacques Bufnoir
Costumes : Nicole Bize et Monique Dury
Photographie : Alex Phillips Jr.
Son : Bernard Rochut
Montage : Albert Jurgenson
Production : Alain Poiré
Société(s) de production : Fideline Films, Gaumont (Paris), Conacine – Corporación Nacional Cinematográfica (México)
Il est toujours préférable de voyager en bonne compagnie, c’est ce qui rend le trajet encore plus savoureux. Une sorte de parenthèse sur la vie qui s’ouvre au départ, et se ferme à l’arrivée. Les Avantages de Voyager en Train démontre que cet instant peut également être chargé en histoires, à la lisière de la réalité et de la folie.
Synopsis : Helga, éditrice madrilène, vient de faire interner son mari en clinique psychiatrique. Dans le train du retour, elle fait la connaissance du Docteur Angel Sanagustín qui lui fait part de ses expériences les plus fascinantes, sordides et obsédantes. Cette rencontre bouleverse Helga et la plonge dans une profonde introspection. Et ce sont bien là quelques-uns des avantages de voyager en train…
Cela fait déjà quatre ans que Les Avantages de voyager en train, unique long-métrage d’Aritz Moreno à ce jour, a trouvé les salles obscures espagnoles. Issus du roman d’Antonio Orejudo, les protagonistes se mettent en quête de la vérité derrière la condition humaine, et toute la souffrance qu’elle génère au sein d’un même individu, broyé, dévoré ou simplement aliéné par son environnement. L’ambition est vaste, mais le tour de force réside dans une narration lente, confuse et habilement amenée afin que l’on ne déraille pas de notre fil rouge. Deux passagers d’un TGV tissent fatalement des liens entre leur traumatisme respectif, dont l’humour noir laisse rapidement place aux ténèbres qui les habitent.
L’antre de la folie
« Imaginez une femme qui revient chez elle et surprend son mari en train d’inspecter sa merde avec un bâton de glace esquimau. » Ces premiers mots à l’ouverture nous plongent immédiatement dans une zone d’incertitude, où l’illustration de cette réplique pourrait aller de pair avec un voyage dont on peine à visualiser les fameux avantages. Avec un ton solennel et une mise en scène comique, ce projet embrasse différents genres où les curseurs de l’absurdité sont poussés à fond. Dans son court-métrage de 2013, Cólera, le cinéaste abordait déjà le cynisme à travers la virulence de villageois pressés, et convaincus de bien faire, d’éliminer un malade contagieux. De la même manière, et grâce à l’appui indispensable de son scénariste Javier Gullón, il parvient ici à entrecroiser plusieurs intrigues, telle une poupée russe qui cache un nouvel élément de rebondissement.
Helga Pato (Pilar Castro), qui revient d’un hôpital psychiatrique, tombe nez à nez sur le docteur Angel Sanagustín (Ernesto Alterio) ainsi que sur ses obsessions concernant ses patients. Nous pourrions croire au subterfuge d’une compilation de plusieurs courts-métrages, mais au fur et à mesure que l’on avance, la clarté du récit ne fait aucun doute. Loin de simplement assembler des histoires déconnectées, comme nous avons pu le voir dans Les Nouveaux sauvages ou plus récemment avec The Mortuary Collection, on en sauvegarde presque la même esthétique de ce dernier film, sans nécessairement invoquer de créatures lovecraftiennes. Ainsi, la photographie de Javier Aguirre impose sans mal ses diverses couches de noirceur, qui embrument l’esprit des personnages et des spectateurs.
« La vie, ce n’est pas seulement respirer. C’est aussi avoir le souffle coupé. » Alfred Hitchcock en savait quelque chose, car il s’agit d’un propos que l’on peut facilement associer à ses œuvres, de même que ce voyage en train. La métamorphose est permanente, car on bascule souvent de la comédie au thriller avec une efficacité à glacer le sang. Pourtant, on se garde d’en dévoiler les aspects les plus fiévreux, tournant autour du complot, du deuil et de l’aliénation. Le geste est d’une nature assez violente pour que l’image commente plus que des mots, et que les idées, qui infusent dans les séquences, se digèrent mieux avec du recul. La contrainte d’une intrigue segmentée pourra faire fuir plus d’un spectateur, surtout avec les thématiques abordées, quand bien même l’humour allège la réception des tabous, quels qu’ils soient.
Loin d’égaler le style provocateur de Pedro Almodóvar à ses débuts (Matador, La Loi du Désir, Femmes au bord de la crise de nerfs), Aritz Moreno ne se laisse pas pour autant distancer par la différence de classe qui le sépare de ses influences et de ses aînés en matière de suspense. La curiosité nous guette déjà à la lecture d’un titre aussi sobre que farfelu, qui conduit les spectateurs à mesurer ces fameux avantages à voyager en train qu’invoque le cinéaste. Un film original, qui ne peut que fasciner par sa bizarrerie ludique et son audace irrévérencieuse. N’attendez plus pour prendre votre billet et monter dans ce train, au risque d’emprunter plusieurs détours cérébraux à l’humour caustique.
Bande-annonce : Les Avantages de Voyager en Train
Fiche technique : Les Avantages de Voyager en Train
Titre original : Ventajas de viajar en tren Réalisation : Aritz Moreno Scénario : Javier Gullón Photographie : Javier Aguirre Décors : Mikel Serrano Coiffure : Olga Cruz Costumes : Virginie Alba Maquillage : Karmele Soler Montage : Raúl López Musique : Cristobal Tapia de Veer Production : Morena Films Pays de production : Espagne Distribution France : Damned Films Durée : 1h43 Genre : Drame, Comédie, Thriller Date de sortie : 9 août 2023
Les Avantages de voyager en train : alarme pathologique
Encore une nouvelle itération des plus célèbres tortues de la culture geek et adolescente, me direz-vous ? Symptomatique de la panne d’idées à Hollywood en cours depuis plusieurs années ? Oui un peu, mais pas que. Car Ninja Turtles : Teenage Years est un film d’animation qui revient brillamment aux fondamentaux de l’histoire des reptiles, même si sa trame n’est pas plus développée qu’un épisode de Power Rangers. Le long-métrage, patronné par Seth Rogen et Evan Goldberg, se pare surtout d’une animation plutôt originale malgré sa similitude – de prime abord en tout cas – avec celle des derniers Spider-Man animés. Dommage que l’humour soit parfois lourd et les images régulièrement trop sombres, laissant un goût de moyen en bouche.
Synopsis :Après des années passées loin du monde des humains, les frères Tortues entreprennent de gagner le cœur des New-Yorkais et d’être acceptés comme des adolescents normaux grâce à des actes héroïques. Leur nouvelle amie April O’Neil les aide à s’attaquer à un mystérieux syndicat du crime, mais ils se retrouvent dépassés par les événements lorsqu’une armée de mutants se déploie contre eux.
Les Tortues Ninja, c’est un peu comme James Bond ou les boogeyman à la Scream et consorts : quand il n’y en a plus et bien si, il y en a encore. Après trois films dans les années 90 au charme suranné, et qui font désormais très kitsch (mais bien moins mauvais que le Super Mario Bros de l’époque, nanar indépassable), puis la série animée culte de tous les adolescents d’alors, et enfin les deux films patronnés par Michael Bay à la qualité plus que douteuse, voici donc le film en version animée. Et c’est sous l’égide de Seth Rogen et Evan Goldberg, plutôt habitués à nous proposer des comédies potaches telles que Nos chers voisins ou Supergrave. Néanmoins, le duo de producteurs nous a aussi offert un animé culte avec le très osé et coquin film pour adultes Sausage Party.
Quant à l’animation de Ninja Turtles : Teenage Years, elle a été confiée à Jeff Rowe (en duo avec Kyler Spears) qui avait impressionné avec un animé moins connu mais que les amateurs avaient porté aux nues : Les Mitchell contre les machines. La proposition visuelle, commandée par les producteurs, a été d’offrir une animation qui soit un mélange de street art et de comics. Un style unique et presque révolutionnaire, sauf que la claque Spider-Man – New Generation est déjà passée par là, ainsi que sa suite épileptique il y a deux mois. Car même s’ils s’en défendent, on pense beaucoup à ces films en voyant Ninja Turtles Teenage Years, le côté bande dessinée qui s’anime prenant le dessus sur le côté graffiti recherché.
Il n’empêche, on ne peut nier que le visuel est de haute volée et que les dessins et les mouvements des personnages sont excellents. Une animation peut-être un peu trop particulière pour les enfants mais qui devrait ravir les autres. On tiquera tout de même sur son aspect trop sombre, renforcé par la 3D. Cependant, la majorité des scènes se déroulant de nuit, c’est malheureusement presque logique même si contraignant pour le spectateur, notamment dans un combat final à rallonge qui fatigue un peu la rétine.
On apprécie que le scénario du film revienne à la genèse de l’histoire des tortues, c’est-à-dire à leur adolescence, ce que les films précédents avaient totalement occulté. Les thématiques abordées ici sont celles de la différence (forcément) et de l’intégration, le but de nos jeunes tortues étant d’aller à l’école et de se faire accepter par les humains. Ce choix est appréciable mais il est décevant que le scénario ne soit pas plus développé. Ce dernier demeure basique et linéaire, et ce n’est pas sur ce versant que le public adulte trouvera son compte.
Concernant l’humour, c’est plutôt mitigé. On a parfois le droit à des gags et répliques un peu lourds, davantage destinés à un public américain et adolescent, références à l’appui. En revanche, dès lors qu’apparait cette troupe d’animaux mutants commandée par Superfly, la mouche géante, il y a un côté Sept Mercenaires appréciable, qui nous rappelle aussi le gang de 1001 pattes. Ils sont drôles, le comique de situation fonctionne à plein régime et leur caractérisation, aussi brève soit-elle, est amusante. En somme, ce Ninja Turtles : Teenage Years demeure un divertissement de qualité, malgré ses défauts, qui sort encore des sentiers battus malgré son ADN hérité des récents Spider-Man animés.
Bande-annonce – Ninja Turtles : Teenage Years
Fiche technique – Ninja Turtles : Teenage Years
Réalisation : Jeff Rowe et Kyler Spearce. Production : Paramount. Pays de production : USA. Distribution France : Paramount Pictures France. Durée : 1h40. Genres : Animation – Comédie – Action – Science-fiction. Date de sortie : 9 août 2023.
Le premier long-métrage d’Angela Ottobah, Paula, explore la thématique d’une paternité toxique, au creux des bois et sur les rives d’un lac. Une œuvre prenante, même si elle se heurte à certaines limites.
Après la vague Me Too et le climat de chasse aux sorciers qui oublie volontiers la présomption d’innocence au profit du soupçon de culpabilité, être homme est décidément devenu un dur métier. Marquée par son enfance auprès d’un père abusif, Angela Ottobah ne souhaite toutefois pas tirer sur l’ambulance. Elle dresse en Joseph, incarné avec autant de conviction que possible par le toujours très prometteur Finnegan Oldfield, le portrait d’un jeune père tonique, éloigné du monstre repoussant qui se lève à l’évocation du terme de « prédateur ».
D’autant que la prédation sexuelle, si même elle existe, est plus que discrète, signalée par de menus indices à qui voudra bien les décrypter. Habile calque du cinéma sur la réalité : ne voit que celui qui le veut bien… La mainmise qui se manifeste clairement est plus large, plus vaste, d’ordre existentiel, et touche à tous les domaines : le lieu de vie, l’alimentation, l’exercice physique et intellectuel, les activités, les fréquentations…
Rongé par une maladie respiratoire qui semble consumer inexorablement ses forces, Joseph, profitant de l’éloignement professionnel de sa compagne, emmène leur fille au fond des bois, sur les rives d’un lac, dans une maison coupée du monde, dont il réaménage peu à peu l’intérieur en le vidant progressivement de son contenu, en même temps qu’il soumet sa fille à des entraînements presque militaires et à une vie presque monacale. Paula, onze ans, personnage éponyme, est jouée avec une intensité surprenante par la jolie Aline Hélan-Boudon, regard grave et souvent replié sur lui-même, comme chez une enfant qui en saurait trop pour son jeune âge. Elle sera amenée à côtoyer un homme des bois et de l’eau, dont le personnage évoluera de façon intéressante et qui nous aura permis de retrouver avec plaisir Océan, l’acteur et réalisateur du documentaire autobiographique Océan (2019), dans lequel il accompagnait son processus de franchissement du genre.
Car les bois ne seront pas les seuls à jouer un rôle à la fois de cadre et de révélateur. L’eau, sur laquelle s’ouvre le film, occupera une place essentielle, en tant qu’espace amniotique, au sein duquel la jeune héroïne puise l’apport maternel qui lui manque auprès de sa mère de chair ; un apport si puissant qu’il aura sur Paula l’effet du sol sur le géant mythologique Antée, qui voyait ses forces décuplées par le contact avec sa terre-mère, Gaïa, mais les perdait s’il était coupé de ce branchement chtonien.
Lucie Baudinaud travaille une image précise, évoluant vers les bleutés au fur et à mesure que progresse la maladie de Joseph, et sa folie, mais profitant de la turbidité de l’eau lacustre pour préserver un rouge-orangé utérin dès que Paula s’immerge dans cet élément, salvateur pour elle.
Malgré de nombreuses qualités, ce premier long-métrage de la réalisatrice et scénariste Angela Ottobah souffre de la comparaison avec l’œuvre de Gilles Marchand, Dans la forêt(2017), qui explorait une thématique très proche et installait de façon plus inquiétante et naturelle un climat toxique. Sans doute le scénario rencontre-t-il un problème de rythme, ou d’enchaînement des actions. Mais peut-être, aussi, et malgré la qualité de son jeu, Finnegan Oldfield recèle-t-il en lui une juvénilité, presque une enfance, trop fondamentales pour parvenir à se montrer pleinement convaincant dans un rôle de père.
SYNOPSIS : Paula a onze ans. L’école l’ennuie et elle n’a qu’un seul ami, Achille. Son père lui fait une surprise : ils vont passer l’été dans la maison de ses rêves au bord d’un lac. Mais le temps file, l’automne approche et ils ne rentrent toujours pas.
Bande-annonce : Paula
Fiche Technique : Paula
De Angela Ottobah
Par Angela Ottobah
Avec Finnegan Oldfield, Aline Helan-Boudon, Océan
19 juillet 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur : Arizona Distribution
Yannick ou comment Dupieux holp-up avec force et brio le cinéma français.
Une seule scène vaut les louanges unanimes de la presse pour le dernier opus de Quentin Dupieux. C’est Pio Marmaï qui la tient de bout en bout avec fracas, éclat, rage, authenticité et panache. L’acteur qui joue dans le film un acteur de boulevard assez ringard se métamorphose sous nos yeux, renverse les attendus du scénario, se confesse, explose et attaque le public : « J’en ai rien à foutre du public, moi j’aurais voulu être Depardieu, De Niro, Dewaere, pas me retrouver sur une petite scène de théâtre miteuse à débiter des dialogues médiocres. »
Dans cette seule scène la vie arrive, ses vibrations, ses émotions passant du trivial à l’emphase, du désespoir à la vitalité, du ridicule à la grandeur. L’acteur Pio Marmaï y est grand parce que vrai. Il dit la vérité que Yannick ne cesse d’entortiller sous un subtil jeu de frime ou d’esbroufe, perdant en route l’émotion et la sincérité, les remplaçant par un savant système d’entourloupe.
Dupieux sait ce qu’il fait, il le dit dans ses interviews et il le fait en logicien et stratège génial. Il déplace ses obsessions et les transpose en récits cinématographiques. Nous sommes ici au cœur de la sublimation : transformation des pulsions (agressivité, peur, angoisse, frustration) en investissement et activité. Yannick ne fait pas obstacle à la règle et devient même performatif sur l’obsession, abrasif sur la frustration.
Un spectateur double du metteur en scène est proposé comme perturbateur d’une pièce de théâtre en train de se jouer. Dupieux offre au spectateur lambda, mal dans sa peau, ici un rien ignare (joué par un Raphaël Quenard beaucoup moins habité que dans le classieux Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand) d’interrompre la pièce sous prétexte qu’elle ne change pas sa vie ! L’idée inattendue et pourtant pas si saugrenue que ça (qui n’a rêvé d’interrompre un spectacle au débotté et de protester contre la vanité du pseudo-art en présence ?) est excellente, mais son évolution est délirante, scabreuse et pas drôle du tout. Et c’est sans doute là que se situe l’entourloupe ou la duperie autour de Dupieux. Ses films naguère franchement comiques sont depuis Le Daim de grands films d’horreur déguisés en fantaisies barrées. Le déguisement, l’alibi de la comédie ou du burlesque ne viennent pas forcément du réalisateur mais du système de promotion qui nous fait prendre un film profondément aride pour une joyeuse fantasmagorie. Yannick, au fond, c’est un pauvre type qui devient terroriste par bêtise et bon cœur dans une tête en manque, et sa logique poussée à l’extrême crée du vide et de l’oppression.
Hier, dans une salle au centre de la capitale parisienne, personne ne riait. C’est subjectif, allez-vous dire ! Et Quentin Dupieux pare à tout puisqu’il intègre malicieusement un personnage joué par Sébastien Chassagne qu’il affuble de l’adjectif Mr Subjectif. Tout ce que chacun pourra dire n’a que peu d’importance et nous savons gré à Dupieux de se donner la verge pour se battre. En vérité le personnage de Yannick, frustré par la pièce qu’il est en train de voir et qui décide de prendre le pouvoir sur le texte et la salle, nous tend le miroir de ce que nous ressentons devant le film de Dupieux : frustration et malaise.
FRUSTRATION parce que nous sentons bien que nous avons affaire à un cinéaste prodigieusement inventif, subtil, malin, éperdu de cinéma, mais pris en otage par le succès excessif de ses films, un cinéaste surtout qui n’endosse pas le réel impossible d’une mise à nu. Cela commencerait par arrêter de se prêter au jeu marketing de présenter ses films pour ce qu’ils ne sont pas, arrêter la parade fake des comédies. Cesser d’être capturé par le désir de cette société du grand Capital, que par ailleurs il sait dénoncer tout autant qu’il ne sait y renoncer. Yannick n’oublie pas d’être marxiste. Yannick c’est le gardien de nuit sans parenthèse enchanteresse qui va au théâtre ou au cinéma une fois tous les 3 mois et qui pour cela entame une chevauchée du combattant : demander son jour de congé, faire 45 mn de transports, puis aller à pied. Bref, Yannick c’est l’ouvrier de Marx aliéné par son travail qui, lorsqu’il peut enfin être au théâtre, attend d’être dédommagé de son aliénation et remboursé de sa vie de forçat. Il attend un sacrifice sur scène, une explosion d’émotions, pas juste une piètre pantalonnade sans nécessité, piteuse et déprimante.
L’unique morceau de bravoure du film, c’est la sortie de Pio Marmaï : tout à coup le cinéaste vrille, tout à coup il se passe quelque chose. Un grand acteur vient nous alerter et nous prendre à partie de son impuissance, de la nullité de son existence d’artiste. Tout à coup notre cœur fait boum. La réalité revient éclabousser le film, la réalité de la vie vivante. Pio Marmaï ne s’y trompe pas. Lorsqu’il s’agit de reprendre le cours de la fausseté, il réajuste délicatement d’un geste dandy sa mèche.
Autre personnage superbement écrit parce que libre, insolent, sans peur, impavide : un spectateur aristocrate interprété par l’élégant Jean-Paul Solal. Celui-là a le culot de rompre le hold-up du fake, de quitter la salle avec classe.
MALAISE parce que Yannick sous ses apparats farceurs est purement et profondément inquiétant, maladroit dans sa mise en scène, pesant, toujours à la limite du passage à l’acte. Le personnage joué par un Quenard, un peu trop ramené à un paumé populaire, looser ou beauf sans intérêt, ce personnage montre un mec qui ne sait plus faire la différence entre la scène et la réalité. Cette veine borderline est très belle lorsqu’elle accouche de la scène d’apothéose de Pio Marmaï. Elle est plus embarrassante sur le reste du film qu’elle fige dans une absence de vie, de chair, de mouvement, d’adrénaline. L’ensemble de Yannick dans sa proposition pétrifie et décrit davantage un malaise dans la civilisation qu’une franche farce. Bien sûr tout cela est subjectif et l’essentiel demeure : faire des films coûte que coûte. Vive que tombent les masques du mercantilisme absurde qui fausse les défis et les exigences de ce cinéaste complexe et brillant. Vive le Shining de Quentin ou plus idoinement une série Dupiesque.
Bande-annonce : Yannick
Fiche Technique : Yannick
Réalisateur : Quentin Dupieux
Par Quentin Dupieux
Avec Raphaël Quenard, Blanche Gardin, Pio Marmaï..
2 août 2023 en salle / 1h 07min / Comédie
Distributeur : Diaphana Distribution
En 2014, Damien Chazelle invite l’obsession à l’écran en adaptant son Whiplash en long-métrage. Il nous offre une magnifique représentation de la passion à double tranchant, celle qui habite, qui possède presque, jusqu’à en devenir destructrice.
Whiplash raconte l’histoire d’Andrew Neiman (Miles Teller), un jeune batteur de jazz qui vient d’intégrer le légendaire Shaffer Conservatory à New-York. Ce dernier est très vite remarqué par Terence Fletcher (incarné à la perfection par J.K Simmons), professeur tyrannique au perfectionnisme exacerbé.
« Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion » (Saint-Augustin)
La passion est communément reconnue comme une vertu positive. Au cinéma, la passion est souvent synonyme d’amour ou encore d’adoration. La passion n’est pas singulière, son spectre est infini. L’obsession apparaît dès lors comme une passion poussée à son extrême. C’est ce que démontre magnifiquement Whiplash.
Lorsqu’Andrew Neiman intègre le Shaffer Conservatory, il est confronté à la volonté viscérale de devenir un grand musicien. Son professeur, Terrence Fletcher, devient dès lors le vecteur de l’obsession. D’une part, il exacerbe l’obsession de Neiman en le tyrannisant, prétextant le rendre meilleur, d’autre part, il nourrit sa propre obsession de dénicher le prochain prodige de jazz. Une relation dangereuse se met progressivement en place entre les deux personnages, qui se retrouvent liés par une passion obsessionnelle réciproque les menant à une guerre d’égo sans merci. La performance saisissante de Miles Teller incarnant Andrew Neiman se déploie dans un réalisme poignant. D’abord martyrisé, le jeune musicien persévère avec acharnement jusqu’à devenir un virtuose de la batterie.
Il incarne la complexité de la passion, de sa nature destructrice. La volonté de Neiman n’a d’égal que sa souffrance, il est prêt à tout endurer pour devenir quelqu’un. Par soif de perfection, Neiman se laisse entraîner dans les méandres de l’obsession jusqu’aux confins de la folie. Il s’enferme, congédie sa petite amie et s’éloigne de ses proches. Le gentil garçon un peu naïf qu’il était laisse place au prodige égotiste.
Le réalisateur semble ouvrir un débat sur les dangers de l’obsession, notamment dans le contexte des métiers artistiques, souvent exaltants. Il met alors en scène la passion néfaste et dévorante qui peut pousser quelqu’un à se déshumaniser pour connaître la gloire. Par ce biais, de nombreuses questions sont soulevées : quel est l’idéal de la passion ? quelles sont ses limites ? quand devient-elle obsessive ?
Une expérience cinématographique et musicale
Whiplash, c’est avant tout la rencontre entre une mise en scène captivante, ponctuée d’une succession de plans précis et intenses, et une bande musicale d’exception. Pour son film, Damien Chazelle a opté pour une mise en scène sombre, tant dans la cinématographie que dans le contenu.
Avec de nombreux plans en contre-plongée pour les scènes de batterie, le réalisateur parvient à capturer l’intensité du jeu de Miles Teller et à propulser le spectateur dans l’engouement néfaste du personnage principal. Teller pousse son talent à son paroxysme lors d’une scène d’entraînement des batteurs, abusés et terrorisés par les cris du professeur Fletcher. Les plans laissent apparaître des gouttes de sueur et de sang au rythme des coups de baguettes, des cris, des jets d’objets et du tempo toujours plus soutenu. Cette scène prenante et presque insoutenable dévoile une souffrance psychologique et physique grandissante.
Dans la scène finale, c’est un véritable combat qui s’ouvre. Andrew Neiman entre en transe, presque possédé. Mais au-delà de la rivalité suggérée entre Andrew et le professeur Fletcher, c’est un duel entre Andrew et lui-même qui se met en place, un dépassement pour atteindre la consécration, pour assouvir sa passion.
Outre la magnifique mise en scène, c’est la musique qui est la pierre angulaire de ce long-métrage, au sens propre comme au figuré. D’une part, un répertoire de Jazz pointu et de grande qualité scelle les plans entre eux pour en faire une réelle œuvre d’art. Cela est vrai notamment lorsque les élèves, individualistes et en quête de gloire, jouent ensemble à l’orchestre formant alors un corps homogène et compact. D’autre part, la répétition de deux morceaux, Caravan (Juan Tizol, Duke Ellington) et Whiplash (Hank Levy), contribue à entraîner le spectateur dans la spirale obsessionnelle d’Andrew Neiman. En effet, cette réitération constante suggère l’atmosphère anxiogène qui l’étouffe.
En clair, Whiplash est une personnification des dérives de l’obsession et de sa nature destructrice. Plus qu’une belle œuvre cinématographique, c’est un récit riche qui appréhende la complexité de la psyché humaine, notamment à la lumière de la passion et de l’égo.
Un des avantages des grands classiques du septième art, c’est que des centaines d’articles ou d’analyses ont beau avoir été écrites, on trouve toujours quelque chose à en dire. Sur les quais, réalisé par Elia Kazan en 1954 – mais à bien des égards intemporel – fait assurément partie de ceux-là. En le (re)voyant, le plus blasé des cinéphiles ne peut qu’être ensorcelé par ce qu’il faut bien qualifier de « film parfait » et, selon sa culture, ses goûts et sa sensibilité personnels, éprouver quelque chose de neuf. On ne peut rendre pleinement hommage à un chef-d’œuvre à propos duquel tant d’ouvrages complets ont été écrits, mais on peut toujours ajouter sa minuscule pierre à l’édifice. On en profitera surtout pour déclarer notre flamme d’amoureux du cinéma à la légende que fut et demeure Marlon Brando. Celui qui changea à jamais les règles du jeu. Celui qui fut souvent imité mais jamais égalé. Celui qui fut capable de sublimer, en l’humanisant, chaque personnage qu’il interpréta, aussi médiocre, lâche ou abject soit-il.
« Je vous le dis sincèrement : si vous ne savez pas apprécier Brando, je ne saurais pas quoi vous dire. S’il y a quelque chose d’évident dans la vie, c’est bien cela. Les autres acteurs ne discutent pas pour savoir qui est le meilleur acteur du monde, parce que c’est évident – C’EST MARLON BRANDO. Il suffit de regarder les films – tout est là. Sur les quais est probablement l’apogée de toutes les ères. »
Jack Nicholson
Synopsis : Un jeune docker et ancien boxeur, Terry Malloy, est manipulé par son frère, avocat du syndicat des dockers dirigé par le mafieux Johnny Friendly. Il assiste sans intervenir au meurtre d’un ouvrier qui voulait dénoncer les méthodes illégales du syndicat. Malloy se retrouve face à un cas de conscience…
Kazan contre-attaque
Aujourd’hui, évoquer Sur les quais comme une revanche d’Elia Kazan est de l’ordre de l’évidence. Convoqué devant le HCUA (House Committee on Un-American Activities) deux ans plus tôt, en plein délire maccarthyste, le cinéaste a cédé à la pression et a dénoncé comme communistes huit membres de son ancien collectif théâtral, le Group Theatre. Le cinéaste ne fut certes pas le seul dans ce cas, mais la reconnaissance publique de sa trahison l’érige rapidement au rang de symbole de l’ignominie. Cet épisode lui valut la rancœur tenace de tout un pan de l’industrie cinématographique, qui lui ferma ses portes et le considéra comme un pestiféré. Aujourd’hui encore, la polémique autour du metteur en scène demeure vive, comme en témoignent les débats houleux accompagnant n’importe quelle initiative d’hommage à celui qui nous a quittés il y a bientôt vingt ans.
S’appuyant sur les amis qui lui restaient, Elia Kazan contre-attaqua de la manière la plus efficace qui soit : en tournant un chef-d’œuvre, dont les qualités artistiques ne pouvaient qu’abattre la digue de mépris et de rejet érigée autour de lui. Mieux encore, il fit de son nouveau film une métaphore assumée de sa situation personnelle. Ayant pour cadre la violence exercée par un syndicat criminel et corrompu dans le dur milieu des dockers de Hoboken, dans le New Jersey, Sur les quais relate le parcours moral tourmenté de Terry Malloy (Marlon Brando). Ancien boxeur de talent ayant connu son heure de gloire, le jeune homme est désormais un simple docker, mais il est aussi le frère de Charley (Rod Steiger), un des lieutenants du patron du syndicat mafieux, « Johnny Friendly » (Lee J. Cobb), qui emploie régulièrement Terry comme petite main dans des coups fourrés. Un jour, Terry participe malgré lui au meurtre de Joey Doyle, poussé du toit d’un immeuble par les hommes de Friendly après avoir songé à dénoncer leurs méthodes devant une commission d’enquête. Profondément troublé dans sa conscience, Terry va s’éloigner progressivement de ses anciens « amis » – un parcours semé de doutes et de pressions en tout genre – grâce à l’influence bénéfique du père Barry (Karl Malden). Ce dernier a en effet pris une décision dont le courage préfigure celui dont Terry témoignera ultérieurement : sortir de son rôle de spectateur et tenter de fédérer les dockers dans une révolte contre le syndicat tout-puissant présidé par Friendly. Surtout, la carapace d’indifférence de Terry va se fissurer au contact d’Edie (Eva Marie Saint), la sœur de Joey Doyle revenue sur les docks pour tenter de faire la lumière sur l’assassinat – maquillé en accident – de son frère. Tiraillé par des allégeances contradictoires, Terry renoue enfin avec son sens moral et décide de trahir les siens pour le bien du collectif – et sa propre rédemption.
À travers l’histoire de Terry Malloy, que symbolise Sur les quais ? Une apologie de l’indicateur, du traître, bien sûr. Terry « donne » des noms comme Kazan l’a fait avant lui. Une trahison… pour les bonnes raisons. Le thème central du film est ainsi, sans conteste, la conscience morale et la prise en compte du bien commun qui, seules, permettent de justifier la félonie. Cette interprétation n’a rien d’une analyse hasardeuse et contestable : Kazan l’a revendiquée sans détour. Dans son autobiographie publiée en 1988, l’illustre cinéaste assume ainsi son sentiment de revanche par rapport à ceux qui l’avaient ostracisé, allant même jusqu’à décrire son exultation lorsque le film fut un triomphe et remporta pas moins de huit Oscars. Notons que ce n’est sans doute pas un hasard si le syndicat tient le mauvais rôle dans le film, car c’était dans les années 1950 un des rares milieux où l’agitation communiste connut un succès (relatif) aux États-Unis. Arthur Cohn, le patron de Columbia Pictures, insista d’ailleurs pour remplacer, dans le script écrit par initialement Arthur Miller, les patrons de syndicat véreux par… des communistes. Miller refusa catégoriquement et quitta le projet, qui fut réécrit par Budd Schulberg. Il est également utile de rappeler que l’infiltration des syndicats par le crime organisé était un mal assez répandu à l’époque. Le personnage de Johnny Friendly est ainsi en partie basé sur Johnny Dio, un mafieux new-yorkais qui s’était notamment distingué par du racket organisé au sein d’un syndicat. Trois ans après la sortie du film, Jimmy Hoffa prit la direction des Teamsters, le puissant syndicat des conducteurs routiers américains. On connaît la suite…
Misère et révolte sur les quais
Rareté pour l’époque, le film fut en grande partie tourné à Hoboken, en décors réels et avec d’authentiques dockers comme figurants. Kazan prit beaucoup de plaisir à officier dans ce cadre qu’il connaissait bien, et qui confère un réalisme remarquable à ce film qui est aussi une peinture sociale. Sur les quais dénonce en effet la misère du monde des ouvriers du port, exploités par un syndicat aux méthodes criminelles qui gouverne ce milieu comme s’il s’agissait de son royaume personnel – décidant jusqu’à la vie et la mort de ses habitants. Une scène saisissante montre ainsi une horde de dockers réduits à l’état animal, obligés de se battre pour obtenir un ticket d’accès au chantier, qui leur permettra de gagner de quoi vivre un jour de plus. Un quotidien cruel et incertain qui trouve un écho bien plus tendre dans les scènes du pigeonnier – Terry nourrissant les volatiles de Joey Doyle, sur les toits des immeubles, après la mort de leur maître. Deux situations de dépendance, deux écosystèmes qu’une main généreuse doit nourrir afin d’assurer leur survie, mais d’un côté le mécène est mû par le cynisme des corrompus, de l’autre par la tendresse d’un homme qui ne pèse rien mais a conservé son humanité.
Par ailleurs, Kazan se garde d’idéaliser le monde ouvrier en l’opposant à ses oppresseurs de manière manichéenne. Incapables de dépasser leur réalité individuelle, les dockers acceptent leur sort et subissent le joug d’une poignée de crapules. Lorsque Terry se décide enfin à se retourner contre ses anciens maîtres, la réaction instinctive de son milieu est le rejet, voire le dénigrement. Englués dans des principes rigides, les dockers ne pardonnent pas la traîtrise de Terry, ne saisissant pas à quel point ce geste pourrait briser leurs chaînes. La libération finale aura lieu en même temps que la rédemption de Terry. Lors de la séquence de conclusion, le protagoniste se confronte physiquement à Friendly et son gang. Sévèrement tabassé, tenant à peine debout, son sacrifice dessille enfin les yeux de ses collègues, qui prennent conscience de la force de leur collectif et refusent désormais de suivre les ordres. Le père Barry repousse ceux qui s’apprêtent à relever Terry. C’est seul que ce dernier doit marcher. Enfin debout, Terry est redevenu « quelqu’un » (et non plus « un moins que rien » comme il se qualifiait lui-même) et mène les siens vers une journée de labeur difficile, mais non plus contrainte.
Une dream team au service d’un chef-d’œuvre
Comme c’est le cas pour tous les grands films, Sur les quais n’est pas l’œuvre d’un seul homme, mais constitue un véritable alignement des astres. Le scénario, d’abord, est d’une finesse rare et offre aux comédiens des répliques mémorables par dizaines. Il est signé Budd Schulberg, qui reprit le projet initial d’Arthur Miller après que celui-ci ait refusé les pressions du studio (cf. supra). S’il s’inspire d’une série d’articles du journaliste d’investigation Malcolm Johnson, publiés en 1948 dans le New York Sun et qui valurent à son auteur de remporter un prix Pulitzer l’année suivante, Schulberg composa un véritable scénario original. La convergence des parcours de Kazan et Schulberg est frappante. Le journaliste fut lui aussi membre du parti communiste, et lui aussi a fourni plusieurs noms au HUAC… après avoir été lui-même « donné » par quelqu’un d’autre. La carrière de scénariste de cinéma de Schulberg (par ailleurs romancier, producteur et journaliste sportif) fut courte mais marquante, puisqu’on lui doit aussi le script de Plus dure sera la chute (1956) de Mark Robson et celui d‘Un homme dans la foule (1957), pour lequel il retrouva Elia Kazan.
La production est, quant à elle, signée Sam Spiegel, qui venait de se faire un nom en produisant L’Odyssée de l’African Queen (1951), réalisé par John Huston. Même si Sur les quais ne bénéficia certainement pas d’un budget important, même pour l’époque (moins d’un million de dollars ; et encore ce montant a-t-il pu être atteint seulement après que Brando eut accepté de rejoindre le casting), Spiegel fut un excellent partenaire pour Kazan, permettant notamment à celui-ci de tourner en décors réels, sans quoi le film eut été très différent… Après avoir remporté l’Oscar du Meilleur Film avec Sur les quais, Spiegel en obtiendra deux autres avec des chefs-d’œuvre signés David Lean (Le Pont de la rivière Kwai et Lawrence d’Arabie), et il produira d’autres œuvres remarquables comme Soudain l’été dernier (Mankiewicz/1959) ou La Poursuite impitoyable (Penn/1966), avant de retrouver Kazan sur son dernier film (et avant-dernière production de Spiegel), Le Dernier Nabab (1976).
La remarquable bande originale mérite également qu’on s’y attarde un instant, car elle fut composée par Leonard Bernstein, un des plus célèbres compositeurs et chefs d’orchestre américains. Il s’agit ici de la seule vraie bande originale composée par Bernstein, qui travailla souvent pour le cinéma mais en adaptant toujours des thèmes existants, la plupart d’entre eux étant des musiques tirées d’une comédie musicale. Enfin, à la photographie on retrouve Boris Kaufman, Russe de naissance et frère cadet de Dziga Vertov, dont la carrière exceptionnelle le fit passer d’abord par l’Europe, notamment aux côtés de Jean Vigo (Zéro de conduite, L’Atalante…), avant qu’il ne s’installe aux États-Unis et travaille avec Kazan (il fera encore La Fièvre dans le sang avec lui, en 1961), Martin Ritt, Otto Preminger, et surtout avec Lumet (pas moins de sept films). Quant au casting cinq étoiles du film, il mérite assurément un chapitre à lui seul (cf. ci-dessous).
Cette équipe d’exception accoucha d’une œuvre d’exception, et ni les critiques ni le public n’y furent insensibles : Sur les quais remporta huit Oscars (sur douze nominations), dont celui récompensant le meilleur film, le meilleur acteur (pour Brando), le meilleur second rôle féminin (pour Eva Marie Saint) et le meilleur réalisateur. En 2007, le film a été classé 19e meilleur film américain de tous les temps par l’American Film Institute.
Le plus grand comédien de tous les temps ?
Si le cinéaste, et son équipe derrière la caméra, méritent les louanges les plus flatteuses pour leur rôle dans la création d’un véritable joyau du septième art, la plupart des commentaires, hier comme aujourd’hui, se concentrent sur la performance des comédiens. Plus particulièrement sur celle de la star du film, Marlon Brando, au point de parfois négliger les autres interprètes principaux qui sont pourtant, eux aussi, au sommet de leur art. Il faut dire qu’à l’époque Brando, en une poignée d’années, était déjà devenu un phénomène, voire une icône. Après le choc d’Un tramway nommé Désir (1951), qui le révéla au grand public, le comédien avait prouvé qu’il savait tout jouer : un grande production historique (Viva Zapata!, Kazan/1952), une adaptation shakespearienne de haut vol (Jules César, Mankiewicz/1953) et un phénomène culturel (L’Équipée sauvage, Benedek/1953). Avec les qualités et le génie propres au comédien, c’est aussi un nouveau type de jeu qui s’imposa dans le cinéma américain. Marlon Brando est devenu le plus prestigieux ambassadeur de la Méthode, et représente à lui seul une véritable transition générationnelle dans son métier. Après l’avènement de Brando, plus rien ne sera jamais pareil. Avec Un tramway nommé Désir, Brando a inauguré une révolution dans le jeu d’acteur, introduisant auprès du public une forme d’incarnation, de sensibilité et de nuances émotionnelles jamais vue auparavant. Son influence incommensurable sur le jeu des comédiens de son époque, et des suivantes, demeure le meilleur marqueur de son poids dans l’histoire du cinéma, et Sur les quais représente à ce titre une forme de perfection. Les plus grands en témoignèrent, comme par exemple Kazan, qui écrivit dans son autobiographie : « S’il existe, dans l’histoire du cinéma américain, un homme ayant livré une meilleure performance [que la sienne], je ne le connais pas. » Dans un article élogieux écrit en 2004 et publié dans Rolling Stone, Jack Nicholson se souvient : « J’ai grandi dans le New Jersey, et l’un de mes emplois d’été consistait à travailler comme assistant du manager dans un cinéma local. J’ai dû voir toutes les représentations de Sur les quais, deux fois par soir. On ne pouvait pas le [Brando] quitter des yeux. Il était envoûtant. » Quant à Martin Scorsese, il admire tant le film qu’il en parodia la réplique la plus célèbre (cf. infra) dans son non moins référentiel Raging Bull, où De Niro s’écrie « I could’ve been a contender! ».
Pourtant, et comme souvent, il fallut une bonne dose de hasard pour que le comédien se retrouve à l’affiche du film et contribue – considérablement – à en faire le classique qu’il est devenu. Tourmenté dans sa vie privée, Brando avait entamé une thérapie et n’avait ni le cœur ni la tête à un projet tel que celui-ci. Le rôle de Terry Malloy fut confié à Frank Sinatra, un natif de Hoboken, mais aucun contrat formel n’avait encore été signé, et Elia Kazan préférait toujours voir Brando jouer le rôle. Le cinéaste engagea Karl Malden pour jouer le rôle du prêtre, mais il demanda également à celui-ci de tourner un court essai avec deux comédiens eux aussi formés à l’Actors Studio, Paul Newman et Joanne Woodward. Cet essai aurait permis de convaincre le producteur Sam Spiegel du type de comédien qui convenait au rôle, et Brando fut à nouveau contacté. Finalement, il accepta… et Sinatra put laisser éclater sa colère.
On pourrait écrire des tomes entiers sur la performance stellaire de Brando dans Sur les quais. Une performance qui, peut-être davantage que toutes les autres, fait l’unanimité. Résumons-là simplement ainsi : Brando jouissait d’un physique et d’un charisme ensorcelants, mais le comédien ne se reposa jamais sur ces deux atouts. Personnalité complexe, au sein de laquelle la tentation autodestructrice affleure en permanence, Brando a, au contraire, souvent déconstruit sciemment l’image qu’il pouvait projeter. La profondeur du jeu, la nuance qu’il apporta à tous les personnages qu’il interpréta, est au cœur même de son caractère, ils en font partie intégrante. Dans Sur les quais, Terry Malloy aurait pu être un personnage parfaitement « lisible » : un type qui se prend pour un dur, mais dont l’apparente insensibilité ne cache que difficilement la conscience d’être un raté et le besoin d’être aimé pour qui il est réellement. Brando saisit cette typologie de personnage et l’emmène en terrain inconnu. Inconnu sur grand écran à cette époque, entendons-nous, car la profondeur qu’acquiert Terry Malloy, nous la connaissons tous, intimement. L’impossibilité d’être un personnage unidimensionnel (même s’il le souhaite), les contradictions violentes qui l’habitent et les confrontations extérieures qui viennent secouer sa conscience, ce sont celles d’un homme, tout simplement. Et c’est ainsi que Terry Malloy dépasse le statut du personnage de cinéma et devient un être humain qui nous émeut et nous fascine. Parce qu’on se reconnaît en lui. Cela peut paraître évident, dit comme cela, mais à l’écran, cela fait une sacrée différence, et c’est fascinant à voir. D’autant plus lorsque l’on songe que le film va fêter ses 70 ans et qu’il conserve aujourd’hui encore tout son impact sur le spectateur.
Comme nous l’avons déjà évoqué, Brando est particulièrement bien entouré dans Sur les quais. Karl Malden, qui interprète le père Pete Barry, était très lié à Kazan puisqu’ils avaient œuvré ensemble au sein du Group Theatre, près de vingt ans plus tôt. Il intégra ensuite le casting d’Un tramway nommé Désir, film pour lequel il remporta l’Oscar du meilleur second rôle masculin. Après Sur les quais, il jouera encore pour le cinéaste sur le tout aussi recommandable Baby Doll (1956). Comédien plus conventionnel que Brando – il faut dire que ce n’est pas difficile – Malden abat néanmoins un travail impressionnant dans Sur les quais, et parvient à donner corps à un personnage plus familier pour le spectateur, moins tourmenté que les autres personnages principaux. Eva Marie Saint, elle aussi issue de l’Actors Studio, tient ici son premier rôle au cinéma, et elle fut un choix formidable. Quel défi, pourtant, de donner la réplique au monstre sacré Brando en ayant si peu d’expérience ! Son physique fragile, sa beauté discrète, son émotion et son authenticité contribuent à faire exister le magnifique personnage de Edie Doyle. Il est à noter que la comédienne vit encore aujourd’hui : à 99 ans, elle est la personne vivante la plus âgée à avoir remporté un Oscar ! Sa carrière fut trop courte et comporte trop peu de réussites au regard de son talent, même si elle fut choisie par Hitchcock comme (surprenante) femme fatale dans le classique La Mort aux trousses (1959). Rod Steiger, autre pur produit de l’Actors Studio, joue ici le rôle de Charley « the Gent » Malloy, le frère de Terry et fidèle lieutenant de « Johnny Friendly ». Steiger aura une longue carrière avec quelques rôles inoubliables, notamment dans Le Prêteur sur gages de Lumet (1964), qui aurait dû lui valoir un Oscar, dans Le Docteur Jivago de David Lean (1965) où il incarne un personnage secondaire mais mémorable, et Dans la chaleur de la nuit de Norwan Jewison (1967), qui lui valut enfin l’illustre statuette. Sa carrière fut malheureusement très handicapée par des problèmes de santé, et une dépression coriace à partir des années 1970. Enfin, on s’en voudrait de ne pas mentionner Lee J. Cobb, excellent lui aussi, dans le rôle du mafieux paternaliste « Johnny Friendly ». Lui aussi avait joué avec Kazan au sein du Group Theatre, puis dans des pièces de théâtre sous sa direction. Et lui aussi fut accusé d’avoir été communiste et, menacé de blacklisting, « donna » une série de noms en 1953. Il joua dans un des premiers films de Kazan, Boomerang! en 1947, et tourna beaucoup, avec les plus grands, souvent comme character actor, plus rarement dans un rôle principal.
Seuls ou ensemble, ces comédiens donnent naissance à tant de scènes inoubliables qu’il serait vain de les citer. À titre d’exemple, mentionnons simplement l’échange amoureux entre Terry et Edie dans le bar ; les nombreuses scènes de Terry dans le pigeonnier ; l’exhortation du père Barry dans la cale du bateau, après l’assassinat de Dugan (Pat Henning) ; la bagarre finale et la rédemption de Terry, dont nous avons déjà parlé (cf. supra). Enfin, comment ne pas évoquer la fameuse scène de la voiture ?
Une des séquences les plus commentées de l’histoire du cinéma
Afin d’introduire le dernier tiers de l’intrigue, qui verra Terry décider de trahir et en accepter les conséquences, Budd Schulberg avait prévu une confrontation entre ce dernier et son frère, qui va tout tenter pour le dissuader de retourner sa veste, à l’arrière d’une voiture. La qualité du dialogue et le talent des comédiens, qui n’hésiteront pas à beaucoup improviser (dans l’article déjà mentionné plus haut, Jack Nicholson révèle que, lorsque les deux hommes tournèrent ensemble Missouri Breaks, il regarda en fin de journée les 9-10 prises différentes d’une scène dans laquelle Marlon Brando jouait sans lui, il constata que chacune était, selon ses mots, « un film d’art » : « J’étais abasourdi par la variété, la profondeur, le nombre d’articulations silencieuses. Tout était là. C’est une des choses les plus dingues que j’ai jamais vues. »), transformeront une situation en apparence classique en une scène légendaire du cinéma.
On peut pourtant dire que rien n’avait été fait pour créer une séquence mémorable. Préoccupé par le budget qu’il souhaitait restreindre au maximum, le producteur Sam Spiegel n’avait pas fourni à Kazan le véhicule nécessaire au tournage de cette scène, rendant le cinéaste furieux. En lieu et place de ladite voiture, une relique de décor de studio figurant une demi-carcasse… L’équipe technique fit contre mauvaise fortune bon gré, ajouta des stores à la vitre arrière du véhicule (pour qu’on ne voie pas les murs du studio !), resserra le plan au maximum autour des deux comédiens, et provoqua de légères secousses à intervalles réguliers pour donner une illusion de mouvement. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le metteur en scène a toujours affirmé qu’il n’avait « presque rien fait », laissant ses deux comédiens créer à eux seuls la magie du moment.
Cette séquence n’est pas une confrontation, mais une scène intime où deux frères se livrent comme jamais et font le deuil de leur amour fraternel. Terry et Charley sont conscients des conséquences tragiques de leur séparation – plus encore le second, qui accepte que son sort soit scellé. Qui d’autre que Brando aurait réagi au geste terrible de Charley, qui braque une arme sur son frère en désespoir de cause, avec autant de douceur et de mélancolie ? Il n’y a aucune peur dans ses yeux, simplement la douleur d’une désillusion entamée depuis longtemps, enfin achevée dans l’amertume. Rod Steiger complémente parfaitement la performance déchirante de Brando. Abandonnant le combat, il offre son revolver à Terry et sacrifie sa vie pour sauver celle de son frère. C’était la dernière fois que Terry et Charley se voyaient. Le cadet avait besoin de s’affranchir de l’influence néfaste de son aîné afin de devenir un homme digne de ce nom, et cette libération devait nécessairement prendre la forme d’une rupture douloureuse entre deux hommes liés par le sang et qui, malgré les reproches et les concessions insupportables, s’aimaient encore sans le dire.
Et si, en fin de compte, la qualité principale de Sur les quais n’était pas de donner à l’amour une place cruciale dans ce monde impitoyable ?
Sur les quais – Bande-annonce
Sur les quais – Fiche technique
Titre original : On the Waterfront
Réalisateur : Elia Kazan
Scénario : Budd Schulberg
Interprétation : Marlon Brando (Terry Malloy), Karl Malden (le père Barry), Eva Marie Saint (Edie Doyle), Rod Steiger (Charley Malloy), Lee J. Cobb (Johnny Friendly)
Photographie : Boris Kaufman
Montage : Gene Milford
Musique : Leonard Bernstein
Producteur : Sam Spiegel
Société de production : Horizon Pictures
Durée : 108 min.
Genre : Drame social/crime
Date de sortie : 14 janvier 1955
États-Unis – 1954
Pour le septième des arts, l’obsession est souvent bien plus qu’un simple trait de caractère ; c’est un protagoniste à part entière qui façonne l’intrigue et définit les personnages. La mise en scène, vaste et complexe langage visuel, donne vie aux motifs obsédants à travers une pluralité de dispositifs allant du travelling compensé aux jeux de couleurs ou de reflets. Sous la lentille du cinéma, l’obsession est mieux qu’ailleurs mise à nu, dévoilée dans son essence même, sa beauté terrifiante et son pouvoir destructeur.
La nature destructrice de l’obsession est un thème à la fois omniprésent et intemporel dans l’histoire du cinéma. Une fois dans les mains des plus grands réalisateurs, elle se dépeint avec une acuité psychologique qui transcende l’écran et l’époque. Du cinéma muet de D.W. Griffith à l’ère du numérique de David Fincher en passant par le réalisme poétique de François Truffaut, l’obsession, telle une bête fauve, a déchiré le voile de la normalité et s’est frayé un chemin à travers les strates du quotidien, pour exposer sans pudeur la vérité de la nature humaine.
À l’ère du cinéma muet, Griffith, avec Intolérance (1916), a offert une première illustration de la nature corrosive de l’obsession. Le penchant de l’homme pour le fanatisme religieux, l’obsession de la moralité, peut non seulement entraîner sa propre chute, mais également déclencher une cascade de destruction à travers les âges, soulignant le danger inhérent à la poursuite aveugle, monomaniaque, d’une idée unique.
Plus tard, l’expressionnisme allemand, et notamment Fritz Lang dans M le Maudit(1931), explorera l’obsession à travers la lorgnette de la pathologie. Le personnage central, un tueur d’enfants, est hanté par une obsession qu’il ne peut contrôler, créant un paysage déchiré entre empathie et dégoût. L’obsession, alors, n’est pas seulement destructrice, mais tragiquement inévitable, telle une sentence auto-imposée par le psychisme humain – et inexpiable.
L’ère moderne a vu l’obsession explorée sous de nouvelles formes, plus pernicieuses. Fincher, dans Fight Club (1999), dépeint un homme déchiré entre le conformisme social et l’obsession douloureuse de la liberté anarchiste. Ici, l’obsession est non seulement auto-destructrice, mais aussi une arme contre l’ordre établi. Gone Girl (2014) questionne les conventions matrimoniales et érige le respectabilité en prescription sociale, prolongeant par là le travail initié par Sam Mendes dans l’excellent American Beauty (1999).
Plus récemment encore, les films de Yorgos Lanthimos, tels que The Lobster (2015), ont dépeint des personnages obsédés par des conventions sociales arbitraires, conduisant à des situations grotesques et tragiques. Dans ce cinéma, l’obsession devient une métaphore de la tyrannie du conformisme, mettant en lumière sa nature oppressive.
En scrutant le cinéma à travers les âges, l’obsession apparaît comme un prisme troublant et déstabilisant. Elle expose des vérités dérangeantes sur la condition humaine. Ce thème, omniprésent, n’a pas perdu de sa pertinence, sa représentation se modulant au gré des contextes socioculturels, des sensibilités artistiques et des évolutions technologiques.
Vertigo : une étude de cas
En 1958, Alfred Hitchcock réalise peut-être LE film de l’obsession (et de la dualité) : Vertigo. Par son exploration de l’obsession de l’identité et de la perfection, ce long métrage passé à la postérité trace un chemin sinueux vers la destruction intérieure. Le détective Scottie est dévoré par une idée fixe qui le conduit à remodeler une femme à l’image d’une autre, ce qui finalement le conduit à sa perte.
L’obsession, porteuse d’émotions intenses et souvent dévastatrices, s’y manifeste visuellement de manière frappante et symbolique, à travers la mise en scène et la direction artistique. On va le voir, une manipulation astucieuse du cadre, de la couleur, de l’éclairage et du montage peut, de manière non-verbale, révéler les profondeurs cachées d’une obsession.
Ainsi, dans Vertigo, l’obsession du détective Scottie pour Madeleine se manifeste à travers l’usage récurrent de la couleur verte. C’est une teinte qui revient de manière obsessionnelle, comme pour exprimer le désir insatiable et troublant de Scottie. La lumière verte est utilisée pour donner une allure surnaturelle à Madeleine, renforçant l’obsession de Scottie et l’éloignant de la réalité. Par exemple, dans la scène emblématique du motel, la chambre est baignée d’une lueur verte étrange, créant une atmosphère onirique qui amplifie l’obsession de Scottie. En outre, Madeleine elle-même est souvent vêtue de vert, intensifiant la connexion entre cette couleur et l’objet de l’obsession.
La mise en scène, et notamment la direction artistique et les mouvements de caméra, joue également un rôle crucial dans l’illustration de cette obsession. La spirale – un motif visuel qui rappelle la descente vers la folie – est un exemple éloquent de la façon dont la mise en scène peut communiquer visuellement l’état mental d’un personnage. Le célèbre effet de dolly zoom par lequel la caméra recule tout en zoomant crée quant à lui une sensation de désorientation, un monde qui s’étire et se distord, incarnant visuellement l’état mental instable et obsessionnel de Scottie.
Enfin, le montage joue également un rôle essentiel dans cette représentation des fêlures humaines. Les flashbacks récurrents, les rêves et les images répétitives illustrent l’obsession constante de Scottie. C’est le montage qui permet cette répétition, cette incursion dans le subconscient du personnage, rendant l’obsession non seulement palpable, mais presque tangible pour le spectateur.
Comment l’obsession se décline au cinéma
Il existe une pléthore d’exemples dans l’histoire du cinéma où l’obsession est mise en scène de manière inventive. Passons en revue quelques exemples relativement récents qui démontrent la diversité des approches stylistiques dans la représentation de ce « motif » psychologique.
Requiem for a Dream (2000, Darren Aronofsky). Ce film se distingue par sa mise en scène viscérale de l’obsession sous la forme de l’addiction. Aronofsky utilise la technique du montage rapide, associée à des images déformées et surréalistes, pour représenter le cycle infernal de la drogue. Les scènes récurrentes d’injection, de dilatation de la pupille et de perdition traduisent la dépendance obsessionnelle des personnages. L’usage répété des gros plans sur les visages tourmentés et la bande sonore obsédante renforcent la sensation de désespoir et de dépendance. Le « split-screen », quant à lui, sert à souligner l’écart grandissant entre réalité et illusion dans l’esprit des personnages.
The Social Network (2010, David Fincher). Ce film retrace l’ascension de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, mettant en scène son obsession de la réussite et de la reconnaissance sociale. La mise en scène de cette obsession se manifeste à travers le dialogue acéré et rapide (caution Aaron Sorkin), qui traduit l’esprit hyperactif de Zuckerberg. La direction artistique du film, en utilisant des couleurs froides et une lumière diffuse, crée une ambiance qui fait écho à l’approche unidimensionnelle de Zuckerberg. En outre, la récurrence des scènes de litige et le montage alterné entre le passé et le présent dépeignent les conséquences destructrices de ses obsessions.
La Pianiste (2001, Michael Haneke). Ce film autrichien raconte l’histoire d’une professeure de piano quadragénaire, Erika Kohut, dont l’obsession pour le contrôle de sa vie et de ses désirs sexuels tourne à la destruction. La mise en scène austère et dénuée d’empathie de Haneke crée une tension palpable, illustrant l’état psychique d’Erika. L’utilisation de plans fixes et de longs plans-séquences accentue l’aspect ritualisé et compulsif de ses comportements obsessionnels.
Black Swan (2010, Darren Aronofsky). Dans ce film, Aronofsky explore l’obsession d’une ballerine, Nina, pour la perfection. La mise en scène de cette obsession est accomplie à travers des éléments fantastiques et un montage intense. Les reflets déformés, les métamorphoses et la dualité du cygne blanc/cygne noir reflètent le combat intérieur de Nina avec son obsession. L’utilisation du son et de la musique amplifie la tension et illustre l’obsession dévorante de Nina pour l’excellence.
Ces films ne représentent certes que quelques exemples parmi des centaines d’autres. Ils suffisent cependant à témoigner de la manière dont la mise en scène peut servir à illustrer et à explorer l’obsession, donnant ainsi une représentation visuelle variée, parfois vertigineuse, de cet état émotionnel complexe, que le cinéma a su traiter en clerc.