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« Petit lexique de l’Islam » : un abécédaire didactique

Dans son opuscule Petit Lexique de l’Islam, l’anthropologue et psychanalyste Malek Chebel dépeint avec érudition les tenants et aboutissants de l’Islam. Puisant dans une grande variété de termes et de concepts-clés, l’auteur offre un éclairage approfondi sur cette religion, de ses enseignements fondamentaux à ses pratiques culturelles, en passant par les questions plus controversées et les défis inscrits dans la contemporanéité.

Petit Lexique de l’Islam, de Malek Chebel, s’appréhende comme une exploration alphabétique de l’Islam, prenant la forme d’un abécédaire proposant une démarche pédagogique, très accessible, pour saisir la complexité et la richesse de cette religion. Chaque lettre de l’alphabet devient une porte d’entrée vers une nouvelle dimension de la foi et de la doctrine musulmanes. Malek Chebel utilise cette structure pour démystifier les notions islamiques, en les organisant de façon à faciliter une lecture périodique et en utilisant chaque entrée à la fois pour définir de manière précise le terme associé, mais aussi pour proposer une analyse de son contexte et de son importance dans la tradition islamique.

Un miroir de la diversité de l’Islam

Ce faisant, l’œuvre de Chebel offre une vision complète de l’Islam, embrassant à la fois ses éléments fondamentaux, comme les cinq piliers, et ses aspects plus culturels et sociaux, comme la place des femmes ou le rôle de la circoncision. L’abécédaire traite également de sujets délicats et controversés tels que le fanatisme, la lecture littérale du Coran et l’application de la charia, en les abordant avec rigueur et nuance.

En outre, l’abécédaire de Malek Chebel reflète la diversité inhérente à l’Islam. Il illustre comment cette religion, présente dans des cultures et des régions du monde très variées, s’est adaptée et a évolué au fil du temps. Que ce soit dans l’interprétation des textes sacrés, les traditions culturelles ou les pratiques quotidiennes, l’Islam se manifeste de nombreuses façons, tout en restant fidèle à ses principes de base.

Dans le détail

L’ouvrage revient par exemple amplement sur la charia, l’impulsion juridique de l’Islam. Malek Chebel insiste sur son importance. La loi islamique, qui est dérivée des textes sacrés de l’Islam, le Coran et les hadiths, constitue un chemin tracé par les « anciens », que chaque musulman se doit de respecter au mieux. Toutefois, Chebel note que la charia n’est que partiellement applicable dans le chiisme, l’une des branches de l’Islam. Façonnée au IXe siècle par les théologiens, elle ouvre la porte, en cas d’application rigoriste et littérale, au fanatisme, lui aussi en bonne place dans ce lexique.

Il s’agit évidemment d’un grand défi contemporain. L’auteur affirme que le fanatisme se nourrit de la pauvreté, de l’injustice, du despotisme, de la tyrannie et surtout de l’ignorance. Il souligne que certains pays, dont l’Arabie Saoudite, le Soudan, le Pakistan, l’Afghanistan, le Yémen, le Nigeria et l’Égypte, ont parfois adopté une lecture littérale du Coran, ce qui tend à y légitimer la violence. Autre sujet délicat : le statut de la femme. Malek Chebel rappelle que l’islam, par l’intermédiaire du Coran, a amélioré la condition des femmes – qui étaient auparavant souvent sacrifiées ou enterrées vivantes, car considérées comme une charge économique et non protégées par les textes coraniques. Cependant, il n’oublie pas de préciser que la condition féminine est grandement déterminée par son époque, son lieu de vie et ses traditions. Les femmes issues de milieux aisés jouissent d’une grande liberté, mais la majorité reste assujettie à des conditions matérielles et sociales difficiles.

Évoquant les cinq piliers de l’Islam, Malek Chebel revient sur la profession de foi, la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage à La Mecque. Ces éléments forment la base des obligations religieuses de chaque musulman. Parallèlement, il aborde d’autres sujets tels que la circoncision, jugée importante pour l’hygiène, la virilité, et l’intégration sociale, ou les interdits alimentaires, dont l’alcool et la viande de porc, ou le jeûne, qui doit être observé lors du mois de Ramadan.

Un ouvrage précieux

Ce Petit Lexique de l’Islam, grâce à sa structure d’abécédaire, offre un panorama riche et accessible de l’Islam. Il permet aux lecteurs de découvrir et de comprendre la complexité et la diversité de cette religion, tout en ouvrant la voie à des discussions éclairées. C’est un outil précieux pour quiconque souhaite comprendre l’Islam au-delà des stéréotypes et des idées préconçues.

Petit lexique de l’islam, Malek Chebel
Librio, août 2023, 96 pages

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3.5

Arthur Miller met le nazisme sous une lumière de morgue

La collection « Pavillons poche » des éditions Robert Laffont accueille deux textes scéniques du dramaturge américain Arthur Miller. Le Miroir et Incident à Vichy ont en commun le regard perçant porté par l’auteur sur le nazisme et l’antisémitisme ayant eu cours en Europe entre 1938 et 1945.

Le-MiroirUn poids invisible, aussi lourd que les chaînes d’une humanité en perdition, emprisonne le corps de Sylvia Gellburg. Atteinte d’une forme de paralysie hystérique, cette New-Yorkaise peu épanouie en amour semble subir dans sa chair le nazisme qui ronge peu à peu la société allemande. Arthur Miller la confronte au voile de terreur qui enveloppe l’Europe, et dont elle prend connaissance à travers la lecture quotidienne, quelque peu déprimante, de la presse. Par le biais de son personnage, Le Miroir pose cette interrogation centrale : comment des Européens civilisés et cultivés peuvent-ils fermer les yeux, voire encourager, les actes antisémites – et inhumains – des nazis ?

Incident à Vichy procède différemment, dans une unicité de lieu et de temps proprement asphyxiante. Des hommes, entassés dans le couloir étriqué d’un bâtiment obscur, attendent que l’administration française les reçoive. Ils manipulent nerveusement leurs papiers d’identité, cherchent à se rassurer sur les intentions des autorités vichystes, se scrutent en cherchant des réponses à des questions qu’ils osent à peine prononcer, sur le visage de leurs compagnons d’infortune. Si Sylvia Gellburg est hantée par l’idée que des vieillards juifs nettoient dans le froid les trottoirs allemands à la brosse à dents, les protagonistes d’Incident à Vichy s’échangent des informations glaçantes sur les trains en partance pour les camps de concentration.

Incident-a-VichyL’antisémitisme est un venin insidieux, nourri par des siècles d’ignorance et de préjugés, et qui gangrène tout. Le Miroir radiographie en seconde intention un couple qui bat de l’aile. Philip, le mari de Sylvia, apparaît comme un homme diminué, non seulement sexuellement, mais aussi d’un point de vue identitaire. Ses plaisanteries sur les Juifs, son indifférence relative à leur sort, plonge son épouse dans un profond désarroi – et dans un triangle amoureux qui ne dit pas son nom. Dans un quasi-déni de lui-même, Philip interroge les dynamiques culturelles et sociétales à une époque où elles abondent. Incident à Vichy va plus loin, puisqu’Arthur Miller y installe le lecteur/spectateur au cœur même de l’entreprise génocidaire, ou plutôt dans son antichambre, où les damnés avancent semblables à des hiboux aveugles et maudits, traversant l’obscurité humaine en tâtonnant.

Les deux textes sont passionnants, emplis de doutes et de fragilités, dominés par l’ombre menaçante et tentaculaire du nazisme. Dans Le Miroir, trois âmes tournoient inlassablement, chacune prisonnière d’une gravité qui la tire vers les autres, créant un vortex silencieux de douleurs et de désirs. Dans Incident à Vichy, chaque seconde semble se transformer en une éternité, elle échoit comme une goutte de pluie lourde dans un océan d’incertitude. Chaque souffle d’espoir est étouffé par le vent brûlant de l’angoisse. Pourquoi les protagonistes ont-ils été arrêtés ? Que va-t-il advenir ? Quel espoir peut-il bien leur rester ? Arthur Miller ne sacrifie rien de la psychologie humaine. Son incursion dans la politique européenne, et surtout nazie, sert au contraire d’incubateur aux émotions et aux désillusions. Et c’est vertigineux.

Le Miroir et Incident à Vichy, Arthur Miller
Robert Laffont, août 2023, 192 et 144 pages

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4

Musée : Orsay vu par Chabouté

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Avec cet album, Christophe Chabouté nous propose une visite très personnelle du musée d’Orsay. Son remarquable noir et blanc, un sens acéré de l’observation de ses semblables et une belle inspiration lui permettent de créer une ambiance fantastique originale.

Le dessinateur nous invite à une confrontation en profondeur des œuvres avec leur public. En effet, il imagine que, la nuit, livrées à elles-mêmes, les œuvres prennent vie d’une certaine façon. C’est-à-dire que les personnages des toiles sortent de leur cadre, sans qu’on sache pour faire quoi ni où, sans doute parce qu’avec leur physique à deux dimensions, ils peuvent se glisser n’importe où discrètement. En ce qui les concerne, les sculptures ont la possibilité de se dégourdir les jambes et même de parler pour échanger des impressions entre elles. Cela va des cancans habituels par les caricatures en terre des célébrités du Juste Milieu de Daumier aux questions existentielles posées par d’autres, en passant par les propos amoureux échangés par celles et ceux qui se retrouvent la nuit alors qu’ils occupent des positions éloignées dans le musée pendant la journée.

Orsay

Le musée est conçu pour que tout un chacun (visiteuses, visiteurs) puisse profiter des œuvres exposées selon ses goûts, ses connaissances, sa disponibilité, son humeur, etc. L’album fait le pari de s’intéresser d’abord à cette multitude qui passe à Orsay jour après jour, en se contentant d’en montrer quelques échantillons représentatifs, plus ou moins en inversant la situation habituelle regardant-regardé. En effet, toutes ces personnes regardent les œuvres et leurs attitudes et comportements sont révélateurs. Au sein de cette foule, les individus isolés se présentent comme des archétypes de notre société, ce que Christophe Chabouté se plait à mettre en scène. Toutes et tous appartiennent à notre société de consommation où les œuvres d’art étonnent encore beaucoup. On constate que beaucoup ne savent pas trop quoi en penser. Les critères esthétiques des artistes – très variés – incitent au questionnement. Quant à celles et ceux qui viennent au musée – avec leurs critères personnels – ils le font pour des visites classiques (touristes étrangers), en famille (sorties dominicales), par obligation (visites scolaires) ou même par curiosité ou hasard. Un peu comme dans le métro, toutes les classes sociales, toutes les générations se côtoient, ainsi que toutes les origines, visiteurs isolés, en couple, famille ou groupes. Chabouté fait le choix de ne mettre des dialogues qu’à partir de la planche 45 (sur un total de 186), ce qui place œuvres et observateurs.rices à égalité. Cela fonctionne comme dans ces scènes au cinéma où le réalisateur choisit volontairement de couper le son (voire de le remplacer par de la musique). Cela permet de se faire une idée des personnalités en fonction des attitudes (confrontation des critères esthétiques), ce qui n’est pas plus mal, parce que, lorsque les dialogues apparaissent, ils ne surprennent guère (on s’y attendait).

L’aspect fantastique

La suite montre ce qui se passe dans le musée la nuit. Là, Chabouté laisse libre cours à son inspiration et il en profite pour établir une ambiance fantastique, avec ces personnages qui s’animent (mais aussi un chien qui court dans le musée désert et venu d’on ne sait où), loin des regards humains (sauf les nôtres), ce qui nous place en situation privilégiée. Le dessinateur ne se contente pas d’imaginer quelques situations somme toute assez logiques pour des personnages qui s’animent ainsi. Il va plus loin en faisant sentir combien l’univers proprement humain reste presque totalement étranger à des personnages qui ne connaissent pas l’extérieur (sauf par quelques observations au travers des parois vitrées) et qui surtout n’ont aucun besoin organique. Ainsi, l’utilité de certains objets reste très mystérieuse à leurs sens. C’est aussi l’occasion pour Chabouté de pointer l’absurdité du comportement humain de manière générale, notamment le comportement de masse.

Un musée, des impressions

Même si l’inspiration de cet album n’est pas si originale que cela (rappelons que récemment, dans Les tableaux de l’ombre, Jean Dytar faisait déjà sortir de leur cadre les personnages des œuvres du Louvre), l’album mérite largement la lecture. Le style du dessinateur fait ici merveille, notamment avec son noir et blanc profond qui met parfaitement en valeur le musée avec ses volumes, son architecture caractéristique et ses particularités organisationnelles. Les œuvres y trouvent leur place naturellement. On reconnaît ainsi un autoportrait de van Gogh, Les Raboteurs de parquet de Gustave Caillebotte, le Portrait de Berthe Morisot par Manet et bien d’autres. Petit manque à mon avis, les œuvres qui imprègnent l’album ne sont pas citées. Et puis, Chabouté insiste sur la confrontation entre le public et les œuvres, enchaînant des sortes de sketches et se contentant d’une visite à l’inspiration. Plus subtilement, le dessinateur nous invite à nous poser la question de la beauté (selon quels critères ? et avec quelle évolution dans le temps ?) et de l’originalité d’une œuvre d’art (ainsi que de la façon de la recevoir, de la comprendre). Et on peut encore creuser la question. Pourquoi les œuvres exposées à Orsay ont-elles été sélectionnées ? Sont-elles si supérieures à celles qu’on ne voit pas ? Rappelons en effet que les réserves d’un musée comme Orsay sont bien remplies. Enfin, ces œuvres exposées, dans toute leur diversité de styles, respirent la vie (d’où la force qui s’en dégage), ce qui justifie parfaitement qu’on puisse les imaginer retrouver l’animation de la vie dès que l’œil humain les oublie.

Musée, Christophe Chabouté
Vent d’Ouest, avril 2023

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3.5

Le Petit Renne courageux : quand l’Ancêtre des petits rennes était encore un faon…

Dans l’histoire du cinéma, les œuvres pour enfants ne sont pas à négliger. Rendons hommage à la réalisation de la cinéaste russe, Olga Khodataïeva, et à son film, Le Petit Renne courageux (1957), ancêtre de Bambi.

Synopsis : Un petit renne a du mal à suivre le troupeau et se retrouve isolé avec sa maman face aux loups…

Les rennes font partie des animaux que l’imagerie enfantine aime bien prendre comme support d’héroïsme et donc, pour le petit homme, d’identification. Mais, bien avant toute la série des Niko, Le Petit Renne…, Rudolph, Le Petit Renne…, Bambi ou, plus récemment et sous la forme d’un documentaire romancé, Aïlo, Une Odyssée en Laponie (2018) de Guillaume Maïdatchevsky, qui connaît leur ancêtre, Aïkho, Le Petit Renne courageux (1957), à l’âge où il était encore un faon, dans la réalisation d’Olga Khodataïeva (14 février 1894, Moscou – 10 avril 1968, Moscou), secondée par Leonid Aristov ? Adaptant un conte de l’ancien explorateur Eugene N. Freiberg, la pionnière de l’animation soviétique signe là un petit bijou à destination des enfants.

En moins d’une demi-heure, vingt et une minutes exactement, et sur un scénario de Jeanna Vitenzon, Olga Khodataïeva retrace la mésaventure du petit renne Aïkho qui peine à suivre le troupeau lors de sa migration vers le sud, à l’approche de l’hiver. Ses difficultés l’isoleront, avec sa mère (voix française par Régine Blaess), et les exposeront à la prédation des loups, dont ils sont moins protégés que lorsque le valeureux chef de troupeau, Tougoune (voix française par Yves Barsacq), pouvait leur faire face. Ce danger, combiné à ceux de la glace encore trop fraîche sur les cours d’eau, provoquera une acmé de suspense susceptible d’arracher quelques larmes d’angoisse aux petits spectateurs, même déjà les plus « courageux », mais trouvera fort heureusement une résolution positive.

Au passage, il aura été impossible de n’être pas charmé par la beauté du dessin et des couleurs. Le tracé est pur, net, et tout le dessin animé se déroule dans des gammes de gris et de bleus, des paysages de neige jusqu’aux animaux. Seul le brun clair du petit renne tranche et distingue le jeune héros. L’animation elle-même est de grande qualité et les mouvements des protagonistes, qu’il s’agisse des loups ou des rennes, reproduisent avec fidélité les attitudes de leurs modèles réels.

À travers une histoire touchante, mais ne dissimulant pas les dangers de l’existence, même animale, les spectateurs en herbe apprendront les vertus individuelles du courage, mais aussi les vertus collectives de solidarité et d’entraide. Ils apprendront, également, à ne pas craindre de grandir, puisque le petit héros sortira de ces épreuves avec deux jolis appendices pointant sur son front, signes manifestes de sa maturation…

Bande annonce : Le Petit Renne courageux 

Fiche technique : Le Petit Renne courageux 

Nom original : Hrabryj Olenenok (Храбрый олененок)
Auteur : Eugene Freiberg
Réalisation : Leonid Aristov, Olga Khodataeva
Scénarii : Jeanna Vitenzon
Animation : Kirill Malyantovich, Vladimir Krumin, Viatcheslav Kotenotchkine, Dmitriy Belov, Boris Boutakov, Renata Mirenkova, Vladimir Pekar, Lidia Reztsova, Vadim Dolgikh
Direction artistique : Alexander Trussov
Direction du son : Nikolai Prilutsky
Décors : Irina Svetlitsa, Vera Rodzhero, V. Valerianova
Montage : Nina Mayorova
Direction photographie : Elena Petrova, Nikolai Vohinov
Musiques : G. Kreitner
Année de production : 1957
Production : Soyuzmultfilm
Durée : 21 minutes

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3.5

On dirait la planète Mars : la comédie douce-amère de Stéphane Lafleur

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OVNI cinématographique entre la comédie dramatique et le film de science-fiction, On dirait la planète Mars est sorti en salles le 2 août. Avec un scénario original et un humour pince-sans-rire, le film de Stéphane Lafleur nous embarque pour un voyage spatial surprenant… sur Terre.

Dans l’espace, ou presque

David, quarantenaire discret à la vie bien tranquille, décide de tout quitter pour participer à une mission hors du commun. Sélectionné par la société Viking parmi des centaines de candidats, il intègre une équipe de cinq personnes, censées avoir les mêmes traits comportementaux que cinq astronautes en mission sur Mars. Ensemble, David et ses collègues sont chargés d’élucider les raisons des tensions que connaissent les véritables astronautes sur Mars, afin de pouvoir les résoudre. Pour ce faire, ils sont envoyés dans un local isolé, recréant avec précision les conditions de vie des cinq scientifiques en mission. C’est là que le film trouve son génie ! La thématique de la reproduction à l’identique donne lieu à des possibilités infinies de décalage comique : l’inconfort propre à un vaisseau spatial est recréé artificiellement sur Terre, jusqu’à l’absurde. On se délecte ainsi de voir David souffrir des ronflements de l’un des astronautes, enregistrés et diffusés sur Terre, ou encore de subir un sévère rationnement alimentaire !

Jeu de rôle(s)

On dirait la planète Mars se construit autour de l’idée du double. Les personnages eux-mêmes sont la réplique d’un homme ou d’une femme en mission dans l’espace, dont ils doivent reproduire les moindres faits et gestes dans leur local sur Terre. David est ainsi devenu John. Comme lui, chacun des personnages joue le rôle d’un ou d’une astronaute, en adoptant ses habitudes, ses conditions de vie, et même son prénom – ce qui donne lieu à des décalages savoureux, notamment lorsque le prénom Elisabeth est assigné à un vieil homme… L’humeur quotidienne des passagers du vaisseau influence également celle des équipiers au sol : chaque matin, ceux-ci reçoivent une note indiquant l’état d’esprit de leur double. En fonction de ces indications, les membres de l’équipe sur Terre doivent alors adapter leurs comportements, mais aussi recréer à l’identique les situations vécues par les astronautes, notamment les conflits. Les membres de l’équipe terrestre, devenus acteurs et scénaristes, rejouent, voire réécrivent les événements survenus sur Mars. Une ingénieuse mise en abyme se dessine alors, où cinq personnages hauts en couleurs se donnent la réplique, dans des scènes à l’ironie jubilatoire.

Double je

Mais à force de faire semblant, David ne finit-il pas par y croire lui-même ? Au cours de la mission, les contours des identités de chacun deviennent de plus en plus flous… Le décor même du film, un désert dans lequel se côtoient cow-boys et astronautes, brouille les frontières entre réel et fantastique, entre rêve et réalité.  Certains plans, dans lesquels David se rêve en astronaute flottant dans le ciel, entretiennent la confusion entre l’acteur et son double. Ces séquences à la beauté onirique reflètent les contradictions internes du personnage, qui croit trouver son identité en menant à bien la mission, alors qu’il ne fait que se rêver dans celle d’un autre. Plus qu’une comédie loufoque, On dirait la planète Mars est le récit poétique d’une quête de soi, à travers un entêtant jeu de miroirs.

Bande annonce du film

Synopsis:  La première mission habitée sur Mars est en péril. Pas de panique : une branche canadienne de l’agence spatiale envoie dans une base en plein désert cinq anonymes sélectionnés pour leurs profils psychologiques quasi identiques à ceux des astronautes. Ils doivent vivre comme eux, penser comme eux, être comme eux, pour anticiper et résoudre les conflits. Mais ici ce n’est pas tout à fait la planète Mars. Et ce ne sont pas vraiment des astronautes.

Fiche technique – On dirait la planète Mars 

Titre original Viking
Réalisation Stéphane Lafleur
Scénario Stéphane Lafleur, Eric K. Boulianne
Interprétation Steve Laplante, Larissa Corriveau, Fabiola N. Aladin, Hamza Haq
Production Kim McKraw, Luc Déry, Micro Scope
Photographie Sara Mishara
Montage Sophie Leblond
Musique originale Christophe Lamarche-Ledoux, Mathieu Charbonneau
Pays de production Québec
Date de sortie 2 août 2023 (France)

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Les Storia della vita du Colibri de Francesca Archibugi

Le Colibri (surnom du personnage principal) du film fresque de Francesca Archibugi, adapté du roman éponyme de Sandro Veronesi met en scène les beautés des Storia della vita, leurs mémoires éclatées et étirées, leurs temps vibrés, leur qualité de durée entrelacée à de la fulgurance ou de la fugacité.

« Un cerveau très développé, un cœur gros, une capacité à voler à reculons et à effectuer 100 battements d’ailes par seconde… Le colibri est un volatile exceptionnel à bien des égards ». Le film de Francesca Archibugi est en tous points ce Colibri.

A quoi tient une vie humaine ? Embrasser avec émotion et lucidité les changements et l’immobilité perpétuels. Avec le même appétit, la même folie ou magnanimité, faire face aux échecs, tenir les attentes et jouir d’une joie vaste et fêlée : c’est la gageure de ce film dont certains critiqueront quoi au juste ? La vie même. Telle quelle !!!

Gros et haut en cœurs

Disons le tout de suite le Colibri est un film au cœur haut, ardent, un mélodrame très fort qui ne craint pas d’embrasser excessivement et subtilement les passions humaines. La première qualité du film est cette sincérité, cette manière désencombrée de réticences de nous plonger au cœur de vies fébriles et déchirées par les pertes, les troubles, les mensonges, les fantasmes et les joies.

Le Colibri vibre de toutes ses fibres narratives et s’illumine de tout ce qui constitue profondément les émotions archaïques de toute existence.

Passé, Présent, Avenir mêlés

Que ceux qui ne voient dans le cinéma qu’un pur divertissement chargé de les distraire( et au fond de mépriser leur vie) passent leur chemin ou viennent au trois quart assister à l’une des plus belles scènes de cinéma vie vue depuis longtemps: une scène de jeu où le joueur destiné à perdre gagne et renonce à son gain. Ecouter-voir alors ce qu’il dit. Ce qu’il propose. Le cinéma est toujours au meilleur une proposition, parfois juste une position ou une injonction.  

Ici le film de Francesca Archibugi renoue avec le meilleur du cinéma italien: sa peinture néoréaliste prenante et foisonnante, ses sagas familiales déchirantes, sa sophistication ancrée, ses manières d’embrasser avec souffle et vitalité ce qui nous tord et nous étreint.  Le Colibri fait songer aux Meilleures Années de Marco Tulio Giordana traversant le destin historique de l’antipsychiatrie.

Le montage et le mouvant

Nous vivons la storia della vita de Marco Carrera dit le Colibri interprété par le divin Pierfrancesco Favino. Et cette autobiographie est riche en tourments, amours de jeunesse idéalisés( Bérénice Bejo délicieuse de grâce), trahisons de l’âge mur, choix et décisions face à l’irrémédiable. Dans ce kaléiodoscope de vies et de destins, le montage tout en ellipses vives et fragmentations temporelles véloces donnent à voir l’authenticité d’une mémoire, le tissu d’une durée sans cesse percutée et  transfusée par des réminiscences du passé ou des appels de l’avenir.
Ce montage faisant intervenir tous les temps ( passé-présent-avenir) sur un plan étale et condensé perturbe provisoirement pour finalement nous emporter viscéralement dans ces moments d’âme incarnés par un Pierfrancesco Favino tout en mansuétude et compassion.

Car c’est bien cela que nous donne à vivre et ressentir Francesca Archibugi dans son Colibri, la vie ce ne sont pas des états de l’âme mais des stances, des paliers, des trous d’airs, des stases, des éclats, des décollages et atterrissages de l’âme. Rien d’autre.  Ou tout autre. Pur vol et envol au plus près de ceux qui ont toujours été nos indéfectibles amours, nos brûlures jamais cicatrisées, nos passés, nos avenirs, nos sur-place, nos sursauts, nos troubles, nos incompréhensions, nos inconsolables.

Bande-annonce : Colibri 

Fiche Technique : Colibri 

Titre original Il colibrì
Réalisatrice : Francesca Archibugi
Scénaristes : Francesca Archibugi, Laura Paolucci
Avec Pierfrancesco Favino, Kasia Smutniak, Bérénice Bejo…
2 août 2023 en salle / 2h 06min / Drame
Distributeur : Paname Distribution

Synopsis du film : Début des années 70. C’est au bord de la mer que Marco Carrera rencontre pour la première fois Luisa Lattes, une belle fille un peu particulière. C’est un amour qui ne sera jamais consommé mais qui ne s’éteindra jamais. La vie conjugale de Marco se déroulera à Rome, avec Marina et leur fille Adèle. En proie à un destin sinistre qui le soumet à de terribles épreuves, Marco se retrouve à Florence. Prêt à le protéger des pires coups du destin, Daniele Carradori, psychanalyste de Marina, apprend à Marco à faire face aux changements les plus inattendus de la vie.

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5

Laura, portrait d’une femme fatale

Archétype de la femme fatale, séduisante, idéale et inaccessible, Laura sacralise l’entrée d’Otto Preminger à la Twentieth Century Fox, et donc à Hollywood. Son héroïne devient à la fois le fantasme des hommes qui s’en approchent et un double spirituel du cinéaste autrichien, qui évoque sa « seconde naissance ». Au carrefour du rêve et de la réalité, de la vie en opposition à la mort, ce mythique film noir regorge d’individus et de thématiques qui tournent à l’obsession.

Cette analyse révèle des éléments importants de l’intrigue. Il est recommandé d’avoir vu le film au préalable.

Depuis son arrivée aux États-Unis en 1935, Otto Preminger semble déterminé à mettre à profit ses talents de mise en scène, qu’il a pu perfectionner au théâtre de Josefstadt de Vienne et sous l’impulsion de Max Reinhardt (Le Songe d’une nuit d’été). Pourtant, un conflit avec Darryl F. Zanuck, vice-président de la Fox, l’a écarté des plateaux pendant près de sept ans, jusqu’à ce qu’il remplace Rouben Mamoulian dans l’adaptation du célèbre roman éponyme de Vera Caspary pour le cinéma. La ténacité du cinéaste finit par payer et ce dernier se retrouve alors maître d’exercer son art avec passion et obsession. Et, bien que Die grosse Liebe (Le Grand Amour) soit sa toute première réalisation, Preminger aime considérer Laura comme l’aboutissement d’une renaissance artistique, d’où son importance dans une riche carrière qu’il mènera d’une main de fer et d’un œil sincère.

Désirer l’absence

« Je n’oublierai jamais le week-end où Laura est morte. » Ces premiers mots succèdent à la longue attention que la caméra porte au portrait de Laura en ouverture. Il est question de redéfinir l’identité d’une femme, au-delà de l’objet de désir qu’elle représente auprès de la gent masculine et dont l’épée de Damoclès semble l’avoir décapitée pour de bon. L’œuvre s’inscrit alors rapidement dans le registre du film noir, à la croisée d’un whodunit (« qui l’a fait ? »), qui a notamment fait la renommée d’Agatha Christie, tandis qu’Alfred Hitchcock en détourne les codes. Le lieutenant McPherson (Dana Andrews) s’engage ainsi à retrouver le meurtrier de la publiciste, dont l’absence et le portrait le fascinent plus qu’il ne l’imagine. Pourtant, après avoir recueilli divers témoignages, Laura Hunt (Gene Tierney) réapparaît chez elle, extirpant l’agent de son doux sommeil.

Sans employer une coupe, Otto Preminger enchaîne un travelling avant puis arrière, à l’image d’une horloge dont la tige oscille de gauche à droite et inversement. Cela définit donc une zone de flou, un battement magique et spontané dans lequel la résurrection de Laura embrume davantage les pensées de McPherson. Rêve ou réalité, l’enquête suit son cours malgré une perte de repères et jusqu’au dénouement d’un méticuleux récit, où les hommes courent après une bête noire, aussi élégante qu’insaisissable. Telle est leur obsession, telle est la nature de leur perdition.

Désirer une image de soi

La mort de Laura est un choc pour beaucoup, mais les confessions des hommes qu’elle a pu approcher autrefois rendent sa nécrologie obsédante. Qui l’a réellement connu et de quelle manière entretient-on une relation avec cet idéal féminin ? Les hommes cherchent à définir Laura, tandis que cette dernière se bat pour exister à nouveau, non pas comme un quelconque objet de convoitise que Waldo Lydecker (Clifton Webb) collectionne ou que Shelby Carpenter (Vincent Price) affectionne naïvement. La plume journalistique du premier cité isole peu à peu Laura dans un passé nettement révolu. Le flashback évoque davantage le spectre de la femme que celle faite de chair et de sentiment. Les lignes qu’on lui donne à prononcer sont transposées de la part de Waldo, l’esprit bien trop léger pour qu’on l’écarte de tout soupçon. Vient alors le tour de Shelby, dont la beauté et les fiançailles devaient protéger l’intégrité de Laura. Il n’en est malheureusement rien, car ce dernier court après une chimère qu’il est incapable de reconnaître, incapable de dompter à sa manière. Le mariage n’est donc pas une fin en soi et c’est ce que McPherson finit par comprendre en s’imaginant comme le potentiel amant de la disparue.

Chacun de ces hommes cherchent à la façonner à leur image et finalement à la posséder pour le bon. Le portrait mural qui fascine l’enquêteur diverge dans l’esprit de Waldo, affirmant haut et fort que l’artiste n’a pas su capter la chaleur et l’âme de son épouse derrière sa toile. Bien qu’il soit conscient de sa complexité, ce dernier s’égare dans un diabolique jeu de possession. Sur ce terrain de jeu-là, c’est Waldo qui l’emporte sur Shelby, malheureusement trop puéril pour concurrencer la carence de virilité chez le chroniqueur. Seul McPherson finit par retenir l’attention de cette femme fatale, dont la silhouette est à contre-courant de l’iconisation des stars. Elle réveille l’enquêteur vêtue d’un imperméable, comme pour se mettre à l’abri d’une tempête médiatique ou de la jalousie qui s’abattrait sur elle. Inconsciemment, elle connaît sa valeur mais pas encore l’identité du meurtrier qui l’a confondue avec Diane Redfern, une femme également envieuse de Laura.

La mise à nu de Waldo lors de son témoignage était un leurre et chacun se débat pour avoir la maîtrise du récit. C’est d’ailleurs ce qui causera sa perte, car Laura s’émancipera finalement de l’image qu’il se fait d’elle et de l’image qu’il projette en elle. Cette image est la sienne et c’est ce que l’œuvre véhicule tout du long. Les hommes ne voient que le reflet de leur narcissisme ou de leur emprise sur une femme qui se caractérise d’elle-même dans la dernière partie. Ces derniers finissent par se faire face dans le même plan, au bout de plusieurs travellings qui dramatisent leur longue chute.

McPherson sait alors qu’il ne court plus après une illusion, mais après ses rivaux. Waldo se démasque ainsi lui-même lorsqu’il sent son cher et tendre amour le quitter pour de bon. Dans un acte désespéré, son baiser du scorpion se retourne contre lui, où il détruit l’horloge, arrêtant ainsi le temps et tout espoir de renouer avec celle qu’il regarde enfin comme une femme libérée de ses chaînes. Waldo déclare alors dans son dernier souffle que Laura constituait la meilleure partie de lui-même. Toute sa tragédie réside donc là, dans un acte romantique qu’il n’a pas pu satisfaire et qui l’a conduit dans une spirale de déni. L’ultime travelling symbolise tout cela avec une héroïne intenable, qui fuit le champ de la caméra où elle était constamment mise en danger. Otto Preminger ouvre ainsi les portes de son cinéma vers l’honnêteté, prolongement parfait d’une obsession qu’il boucle en partie en nous montrant la mort de l’orgueil.

 

Punch-Drunk Love : les ailes de l’amour

Une pierre, deux coups. Ce serait sans doute l’adage approprié pour Punch-Drunk Love, une cerise sur un gâteau sucré que l’on a immédiatement envie de dévorer. Audacieux dans sa forme, ingénieux dans son insolence, c’est bien Paul Thomas Anderson aux commandes d’une œuvre aussi réjouissante que radieuse, à l’image de ses personnages candides. Vaut-il encore la peine de courir après cette comédie romantique âgée de 20 ans ?

Synopsis : Barry, un entrepreneur étouffé depuis tout petit par ses sept sœurs, sent un souffle nouveau lorsque la collègue d’une d’entre elles, Lena, vient à sa rencontre. Mais, au même moment, une call-girl, qu’il avait appelée pour essayer d’échapper à sa solitude, le piège. Pour la première fois, il va prendre sa vie en main.

Paul Thomas Anderson est à l’aube d’un cinéma narratif renouvelé, mêlant étroitement la fureur du quotidien californien et les pulsions, toujours plus puissantes et sincères au crépuscule de l’émancipation. Il sera bien question de cela dans ce récit merveilleux, teinté de filtres colorés et de lens flare, renvoyant directement à un imaginaire féerique. Toutefois, si l’on ne peut pleinement caractériser ce Los Angeles des années 90 avec ce format fantasmé, nous y trouverons du vrai à mi-chemin de cette réalité. Après avoir miser gros dans Hard Eight, nous avoir immergé dans le monde de la nuit californienne dans Boogie Nights et bouleverser nos cœurs dans le film choral Magnolia, le cinéaste se tourne pour la première fois vers la comédie et à la Jacques Tati. Autant dire qu’il y avait de quoi susciter de la curiosité sur la Croisette ou ailleurs, sachant qu’il en profitera pour expérimenter un montage toujours sensoriel, mais plus expressif.

Passionnément, à la folie

Ce qui constitue une bonne comédie romantique avec son lot de personnages secondaires, qui entravent l’ascension du héros, c’est bien sûr son parcours atypique et sa vulnérabilité hors norme. Adam Sandler, que l’on pourrait aisément le cataloguer dans un registre limité, est invité à la retenue, jusqu’à ce qu’il renoue avec les archétypes qu’il a déjà campé et qu’il n’invente donc rien aux côtés d’Anderson. Il incarne un Barry Egan, qui vit dans la promesse du rêve américain, chose qui tient de l’absurde sachant le chaos qui sévit en hors-champ. Mais le cinéaste ne s’y penche pas plus que cela et préfère accompagner cet auto-entrepreneur rêveur et obsédé par des coupons de voyage. Il les collectionne, sans forcément les convoiter et c’est là toute la problématique d’un homme qui cherche désespérément un éveil émotionnel dans sa vie monotone.

Seul dans un local, isolé de la lumière extérieure et de toute interaction, il voit alors un harmonium apparaître devant lui comme un oiseau tombé du ciel. Il va apprendre à l’accepter, le réparer et à l’aimer. Toutefois, il serait fastidieux de croire que ce sera de tout repos pour ses nerfs, déjà instables. Harcelé par pas moins de sept sœurs, tantôt protectrices tantôt dictatrices, il se cache tant bien que mal dans un confort discret, où il est rapidement amené à succomber à l’appel d’une arnaque et à l’arrivée de l’angélique Lena Leonard, interprétée par Emily Watson. Ce sont deux faits qui n’ont rien d’une coïncidence, mais qui élaborent une trajectoire sans retour pour Barry. C’est vers la maturité qu’il s’avance, d’un air incertain, mais convaincu de sa bienveillance. Mais il y aura également un aspect violent, afin de remonter aussi vite une pente, où les engueulades peuvent s’enchaîner avec un Philip Seymour Hoffman, maître d’un château-fort en coton.

On revient alors aux sources d’une aventure fascinante, ponctuée par la mise en scène magistrale, fluide et rythmée du réalisateur. La caméra flotte sur de longs travellings, comme s’il fallait accrocher les personnages bipolaires, qui ne peuvent se défaire du cadre imposé. Ils auront beau courir et se débattre dans tous les sens, ils se feront toujours rattraper au prochain virage. Punch-Drunk Love conte ainsi cette fuite effrénée vers de pures émotions, dégagées par des protagonistes amoureux et générées par un auteur qui l’est, sans concession.

Une ressortie romantique qu’il convient de (re)découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Punch-Drunk Love

Fiche technique : Punch-Drunk Love

Réalisation & Scénario : Paul Thomas Anderson
Photographie : Robert Elswit
Décors : Sue Chan
Costumes : Mark Bridges
Montage : Leslie Jones
Musique : Jon Brion
Production : Columbia Pctures
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Ciné Sorbonne
Durée : 1h35
Genre : Comédie, Romance
Date de sortie : 22 janvier 2003
Date de reprise : 9 août 2023

Punch-Drunk Love : les ailes de l’amour
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4

Gran Turismo : un clip marketing

Après plusieurs projets annulés, le réalisateur Neill Blomkamp décide de se remettre en selle en s’effaçant derrière une commande. Tel un pilote concourant pour une écurie, il se rabaisse à simple faiseur pour Sony/PlayStation, livrant avec Gran Turismo un clip marketing très premier degré.

Synopsis Le jeune Jann Mardenborough est fan d’automobile depuis l’enfance, à tel point qu’il continu d’être un joueur assidu du jeu vidéo Gran Turismo. De ce fait, il va vouloir appliquer ses compétences à des compétitions du monde entier pour devenir un véritable pilote de courses. Il sera alors entraîné par un ancien pilote à la retraite, Jack Salter…

Nous étions fort nombreux à nous demander quand reviendrait Neill Blomkamp sur le devant de la scène. Et pour cause, le papa de District 9 a littéralement disparu de nos écrans radars depuis Chappie (soit 8 ans), enchaînant coup dur sur coup dur. À commencer par l’arlésienne Alien 5, qu’il devait mettre en scène avant que Ridley Scott ne vienne tout annuler avec Covenant. Puis vient le projet Oats Studio, un ensemble de courts-métrages expérimentaux réalisés dans le but d’attiser l’attention de potentiels financiers, mais en vain… Rebelote avec RoboCop Returns, qu’il abandonne pour se concentrer sur son nouveau film. Une œuvre horrifique, intitulée Demonic, passe inaperçue (tournée en période Covid, sortie en DTV) et sa qualité se révèle plus que douteuse. Sans oublier la fameuse suite de son film phare, District 10, promise depuis des années sans que le projet avance d’un iota. Aux dernières nouvelles, celle-ci serait en cours d’écriture avec son complice Sharlto Copley, mais c’est tout. Comme si le projet avait besoin d’un coup de pouce pour se concrétiser, d’une aide qui permettrait à Blomkamp de se remettre en selle afin de se lancer dans ledit projet. Et c’est ce que semble être Gran Turismo.

Car il est difficile de comprendre ce qu’un artiste tel que lui puisse faire à la tête d’une commande de studio. Certes, il a été un temps rattaché à des projets de « suites », mais ces dernières flirtaient avec son univers, sa patte artistique. Et surtout, il participait à leur scénario, voire même en était l’instigateur (Alien 5). Ici, il n’est qu’un cinéaste au service d’une major. Ou tout simplement un pilote de course devant concourir pour l’écurie qu’il représente. Ce qui se ressent beaucoup ! Nous reconnaissons certes sa manière de filmer et de monter, énergique et viscérale, avec par moments un style visuel se rapprochant du documentaire. Et cela permet d’offrir des séquences de course efficaces, servies par des plans drone que n’aurait pas renié Michael Bay pour Ambulance. Mais ça s’arrête malheureusement là, Gran Turismo étant un produit de Sony/PlayStation avant toute chose. Il s’agit d’un objet mercantile de luxe estampillé du logo du studio, pour lequel il doit réaliser un clip marketing, afin de mettre en valeur l’ambition de la major (adapter son catalogue vidéoludique) et se débrouiller avec une histoire qui n’est pas de son ressort. De même, le cinéaste n’est pas à l’origine du casting, ce dernier étant essentiellement composé de têtes connues (David Harbour, Orlando Bloom, Djimon Hounsou) et d’acteurs vus dans les séries du moment (Archie Madekwe, Darren Barnet), juste pour toucher un public bien large.

Et effectivement, Gran Turismo n’est rien d’autre qu’une success story des plus banales, qui insiste ardemment sur l’appellation « inspirée d’une histoire vraie » sans pour autant avoir peur d’édulcorer l’ensemble. Ici, il est question d’un adolescent ayant un rêve et qui va tout faire pour le toucher du doigt. Ni plus, ni moins ! Et si le scénario présente quelques « difficultés » à affronter (un antagoniste bateau, la dure réalité des courses automobiles…) et des relations humaines touchantes (avec son père et son entraîneur), tout est raconté au pied levé pour ne garder qu’un côté enjolivé de l’histoire. Celui où nous ne voyons que les sourires sous le beau soleil, où rien ne semble arrêter le personnage principal sur sa lancée. Pas même un événement tragique – le décès d’un spectateur –, éjecté de l’intrigue comme si de rien n’était. Certes, c’est dramatique mais « blablabla ce n’est pas de ta faute ». Cela repart pour la course finale et tout le monde se prend dans les bras en faisant couler le champagne comme si de rien n’était. Et avec la musique ne fait qu’alourdir les séquences, qu’elles soient dramatiques ou euphoriques. À l’arrivée, nous obtenons un long-métrage d’une naïveté beaucoup trop premier degré pour que celui-ci puisse être pris au sérieux.

À ce titre, Gran Turismo n’est décidément qu’une énorme publicité. Pour le jeu vidéo éponyme, le film rappelle sans cesse que l’histoire qu’il narre n’aurait jamais eu lieu sans lui. Tout ce tapage pour Sony/PlayStation qui exhibe sans demi-mesure cette success story à laquelle le studio est rattaché, tout en se pavanant fièrement à travers le film. Et Neill Blomkamp au milieu de tout cela ? Un simple faiseur qui permet juste de rendre l’ensemble appréciable et un minimum divertissant, en livrant des courses assez spectaculaires et en s’amusant à habiller le tout avec les codes visuels du jeu. Mais au-delà de la critique, reste à savoir si Gran Turismo saura remettre le réalisateur sur le devant de la scène et s’il lui permettra de se concentrer sur des projets bien plus intéressants que ce pur produit commercial.

Gran Turismo – Bande-annonce

Gran Turismo – Fiche technique

Réalisation : Neill Blomkamp
Scénario : Jason Hall et Zach Baylin, sur une histoire de Jason Hall et Alex Tse
Interprétation : Archie Madekwe (Jann Mardenborough), David Harbour (Jack Salter), Orlando Bloom (Danny Moore),  Takehiro Hira (Kazunori Yamauchi), Darren Barnet (Matty Davis), Geri Halliwell Horner (Lesley Mardenborough), Djimon Hounsou (Steve Mardenborough), Josha Stradowski (Nicholas Capa)…
Photographie : Jacques Jouffret
Décors : Martin Whist
Costumes : Terry Anderson
Montage : Austyn Daines et Colby Parker Jr.
Musique : Lorne Balfe et Andrew Kawczynski
Producteurs : Dana Brunetti, Doug Belgrad, Asad Qizilbash et Carter Swan
Maisons de Production : Sony Pictures Entertainment, PlayStation Productions, 2.0 Entertainment, Epic Films, Michael De Luca Productions et Trigger Street Productions
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing International
Durée : 135 min.
Genres : Action, drame
Date de sortie :  09 août 2023
Etats-Unis, Japon – 2023

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2.5

Goodbye Julia : plaidoyer au féminin contre la haine et la stigmatisation de l’autre

À travers la peinture d’une amitié féminine aussi belle qu’improbable, le réalisateur soudanais Mohamed Kordofani donne forme à un magnifique appel au dépassement des clivages et au respect de l’autre.

Le Soudan, pays divisé entre un sud catholique, et un nord musulman. En 2011, le sud accède à son indépendance, espérant ainsi mettre un terme au racisme et aux violences exercées par le nord depuis 1955. Espoir qui, dix ans plus tard, s’avère vain. C’est dans ce contexte de tension et d’incompréhension que le cinéaste Mohamed Kordofani, originaire du nord, choisit d’inscrire son  premier long-métrage, dans lequel il noue une situation doublement cornélienne.

Le réalisateur et scénariste ouvre son film en 2005, sur fond de révolte et de heurts entre les deux communautés. Les protagonistes impliquées dans le nœud cornélien qu’il met en place sont deux femmes : Mona (Eiman Yousif), bourgeoise du nord et musulmane, mariée à un homme, Akram (Nazar Gomaa), dont elle n’a pas d’enfant ; et la Julia éponyme (Siran Riak), femme du sud, pauvre, chrétienne, et qui a un enfant, Daniel (Louis Daniel Ding puis Stephanos James Peter), de son mari, Majier (Ger Duany). Pour expier un crime de sang, et peu à peu pour des raisons de plus en plus multiples et complexes, la première recueillera chez elle la seconde, avec son enfant, sous le prétexte de la prendre à son service. Et la seconde taira longtemps – pour quelles raisons…? – ce que, pourtant, elle n’a pas tardé à comprendre…Comment accueillir chez soi celle qui, toutefois, pourrait vouloir votre mort ? Comment pardonner à celle qui vous a meurtri le plus profondément possible ? Ces questions vont se trouver explorées, fouillées, à travers la riche amitié qui va finir par unir ces deux femmes et l’instinctive sympathie qui les a d’emblée gardées de se dresser l’une contre l’autre. Jusqu’à ce que le passé resurgisse, avec toute la violence qui était restée bien enclose en son sein.

Produit par Amjad Abu Alala, le réalisateur du très intéressant Tu mourras à vingt ans

(2020), Mohamed Kordofani signe là une œuvre résolument féministe, tant la violence et une fierté meurtrière semblent inéluctablement ancrées dans l’univers masculin, alors que la subtilité, l’empathie, l’aptitude à aller au-delà du conflit apparaissent comme l’apanage des femmes. Seul un homme pouvait se permettre un tel manichéisme, qui, dans son regard devient élégant, alors que, émanant d’une femme, il aurait paru caricatural. Tant il est vrai que le plaidoyer pro domo manque de savoir-vivre, sauf lorsqu’il s’agit véritablement de perforer la membrane d’un silence…

Bien que situé en plein continent africain, ce long-métrage d’une durée de deux heures est d’une facture à l’occidentale, visant un public large, y compris dans son propre pays. L’image de Pierre de Villiers est précise, esthétique, soulignant le contraste entre les extérieurs dévorés de soleil et les intérieurs tamisés, plongés dans une pénombre protectrice. Bien que suivant au plus près les émotions des personnages et les non-dits, la caméra se tient toujours à une distance respectueuse, dans une forme de non-violence, de non-intrusion et de profond respect de l’autre. Car c’est avant tout d’un tel message que le réalisateur-scénariste se veut porteur, appelant au retour d’un esprit de paix dans son pays, et porté par la très belle musique de Mazin Hamid.

SYNOPSIS : Une étrange amitié lie une riche Soudanaise musulmane du Nord à une Soudanaise chrétienne du Sud démunie après la mort de son mari. Que cache la sollicitude de l’une envers l’autre ?

Bande-annonce : Goodbye Julia

https://www.youtube.com/watch?v=2PjZYzop7ak

Fiche Technique : Goodbye Julia

Réalisateur : Mohamed Kordofani
Par Mohamed Kordofani
Avec Siran Riak, Ger Duany, Eiman Yousif…
8 novembre 2023 en salle / 2h 00min / Drame
Distributeur : ARP Sélection

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4

The Bear : une série culinaire trois étoiles

The Bear : sur place ou à emporter (The Bear) est une série originale créée par Christopher Storer et diffusée depuis le 23 juillet 2022 sur Hulu et Disney +. Grâce à la richesse de son scénario et à la qualité de sa réalisation, cette nouvelle série a tout d’un grand cru. Pourtant, elle n’a pas fait beaucoup de bruit. Alors, que vaut-elle vraiment ?

The Bear raconte l’histoire de Carmen Berzatto, un jeune cuisiner qui a travaillé dans les plus prestigieux restaurants du monde. Lorsqu’il décide de rentrer à Chicago pour sauver la sandwicherie miteuse qu’il a héritée de son frère, son arrivée n’est pas vue d’un très bon œil par les employés fermement attachés à leurs habitudes. Il se retrouve alors immédiatement projeté dans une spirale infernale de factures impayées et de sandwichs au bœuf.

Une série poignante et intime

The Bear est une petite pépite qui semble s’être perdue au milieu des blockbusters et des sorties massives proposées par les plateformes de streaming. Quel dommage. Avec la sortie de sa deuxième saison, la série s’offre une nouvelle chance de faire du bruit, et à raison. The Bear est un plaisir coupable pour tous les amateurs de binge-watching. En proposant des épisodes courts et intenses, la série suit une recette addictive qui pousse le spectateur à demander du rab. Elle nous offre un mélange doux-amer en proposant une rencontre entre sarcasme et drame. Plus qu’une série culinaire, The Bear nous plonge dans des réflexions intimes en abordant des sujets fédérateurs tels que les relations sociales, la pression du monde professionnel ou le thème toujours délicat du deuil. The Bear s’adresse à tout le monde.

Cette accessibilité passe par la qualité d’écriture des personnages, forts mais sensibles à la fois. Tous les personnages sont complexes et brillants d’humanité. Ce qui fait la beauté de The Bear, c’est surtout la complémentarité entre ces personnages, presque à l’image d’une famille. La cuisine devient alors une sorte de microcosme dans lequel tous les âges se rencontrent, tous les parcours de vie. L’addiction, la mort, la parentalité, le pardon et la rédemption, tous les sujets y passent. Dès lors, par leur diversité, Carmen (Jeremy Allen White), Richie (Ebon Moss-Bachrach), Syd (Ayo Edebiri), Marcus (Lionel Boyce), Ebra (Edwin Lee Gibson) et Tina (Liza Colón-Zayas), dressent le portrait de la réalité dans son état le plus brut. Plus particulièrement, le personnage de Carmen Berzatto semble alors avoir un côté cathartique. Avec lui, la série n’y va pas avec le dos de la cuillère et ouvre une  conversation forte sur l’anxiété. Tourmenté par un ours, allégorie de ses angoisses, ses doutes et ses peurs, ‘Carmy’ est finalement présenté comme un monsieur-tout-le-monde offrant au spectateur la possibilité de s’identifier à lui.

La qualité de The Bear, en matière scénaristique et cinématographique, va crescendo. Effectivement, la série a réussi le pari d’être encore meilleure la deuxième fois. Dans cette saison 2, le réalisateur a mis les bouchées doubles en approfondissant de manière magistrale les deux storylines centrales de la série : la cuisine et la famille. Le plat de résistance est sans doute l’épisode intitulé ‘Les poissons’ (Saison 2, épisode 6). Cet épisode flashback, tourné à huis clos dans la maison familiale des Berzattos ressemble à une rencontre entre le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) et cauchemar en cuisine. Dans un décor de noël, avec des invités 5 étoiles (Jamie Lee Curtis, Sarah Paulson,…), cet épisode nous projette dans l’histoire familiale et dans l’intimité de Carmen. Cet épisode bruyant, coloré, explore la vulnérabilité des personnages, la complexité des relations intra-familiales, l’amour et la rancœur. Il donne plus de contexte à l’histoire et crée dès lors une meilleure ligne de lecture au spectateur qui accède (enfin) à la vie intime de Carmen.

The Bear, une mise-en-scène aux petits oignons

The Bear est une série sensationnelle. Avec une photographie de grande qualité et un sens précis du détail, visuellement, c’est un délice pour les yeux. C’est une succession brillante d’images filtrées d’une couleur froide qui donne à la série un aspect artistique presque argentique quelquefois. Les plans sur la ville de Chicago la rendent chaleureuse et familière. La bande-son épique que l’on retrouve dans les différents épisodes contribue également à donner à The Bear son côté parfaitement esthétisé. Encore une fois, rien n’est laissé au hasard, et la musique est choisie de manière extrêmement intelligente et correspond parfaitement à chacune des scènes représentées à l’écran. Ainsi, on retrouve R.E.M, Pearl Jam, Radiohead ou encore Sufjan Stevens pour agrémenter l’histoire.

Un procédé très important dans la réalisation de la série est l’utilisation répétitive de gros plans.  En dépeignant les gestes rapides et précis des cuisiniers, les plats montés à la perfection ou encore les visages concentrés et pleins de sueur des personnages, le réalisateur nous enferme dans l’effervescence du restaurant. Ce sentiment d’urgence environnant est accentué par un air de guitare électrique redondant et particulièrement anxiogène, qui suggère toujours plus d’exigences et de chaos. Tournée en grande majorité dans l’enceinte fermée du restaurant, The Bear coche toutes les cases d’un quasi huis clos réussi : le spectateur est non seulement captivé par la sensation d’enfermement visuelle, mais il est également confronté à la détresse émotionnelle et psychologique des personnages et très particulièrement celle de ‘Carmy’.

Si la fin de la saison 2 ne suggère pas particulièrement de suite, de nombreux éléments restent à exploiter dans une potentielle saison 3. Après le sauvetage d’une sandwicherie chaotique (saison 1) et la création d’une brasserie haut de gamme (saison 2), plusieurs plot twists peuvent être envisagés pour renouveler la série dans une saison supplémentaire et donner encore plus de fil à retordre à l’équipe de The Bear. En attendant une annonce, les admirateurs de la série devront se contenter de revoir les deux premières saisons jusqu’à plus faim. Attention tout de même à l’indigestion !

Bande d’annonce – The Bear (saison 2)

Fiche technique : The Bear

Créée par Christopher Storer
Genre : comédie dramatique
Acteurs principaux : Jeremy Allen White (Carmen), Ebon Moss-Bachrach (Richie), Ayo Edebiri (Sydney), Lionel Boyce (Marcus), Liza Colón-Zayas (Tina), Abby Elliott (Sugar)
Chaîne d’origine : FX sur Hulu
Diff. originale : 23 juillet 2022 – en production
Producteur : Tyson Bidner
Producteurs délégués : Christopher Storer, Joanna Calo, Hiro Murai, Josh Senior, Matty Matheson
Société de production : FX Productions, Super Frog

Note des lecteurs1 Note

5

Crossing Guard : jamais sans ma fille

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Avec Crossing Guard, Sean Penn filme le phénomène de l’obsession à travers le personnage de Freddy Gale, interprété par Jack Nicholson, tant sur le plan pratique que psychologique, en mettant en avant les répercussions dans sa vie personnelle, sentimentale, professionnelle ou familiale. Une plaie béante n’arrive pas à se cicatriser. La vengeance est vue comme l’ultime échappatoire.

Crossing Guard, aussi connu sous le nom de L’Obsession, tient en un pitch limpide. Un homme alcoolisé a renversé la jeune Emily par accident. Elle est décédée. Alors que le coupable va sortir de prison, le père de la jeune fille veut l’assassiner.

Cet objectif extrême relève d’un procédé assez classique : celui d’un ressentiment qui nécessite une délivrance. La vengeance comme seul sens à sa vie, c’est la haine qui s’anime pour ne plus être subie. C’est rendre actif un sentiment qui est invivable lorsqu’il est vécu sous sa forme passive. De ce point de vue, le choc ressenti par Freddy peut être comparé à une déflagration. Un traumatisme a engendré une envie de se venger, une animosité a déclenché une obsession, et cette obsession génère un dépérissement personnel.

Cet étiolement progressif, cette auto-destruction vient d’un deuil impossible à faire, d’un manque de résilience, c’est-à-dire d’une incapacité à surmonter les obstacles, les traumatismes. Freddy a besoin d’une prise de conscience, de ce qui devrait être un deuxième choc salvateur.

Le long métrage montre au quotidien son idée fixe. Il raye les jours sur son agenda jusqu’à la libération de John Booth (David Morse). Cette focalisation l’empêche de travailler correctement, d’entretenir une relation amoureuse avec une femme qui est attachée à lui, d’être un père présent pour ses autres enfants, de leur donner l’amour qu’ils méritent. Son ex-conjointe, la mère d’Emily, vit avec un autre homme. En allant chez elle pour lui confier son projet d’assassinat, il semble chercher une approbation (qu’il n’obtiendra jamais). Il trouve sa pulsion meurtrière logique et naturelle et lui reproche de faire comme si rien ne s’était passé. C’est un individu isolé qui, même entouré, se sent seul, noie son mal-être à coup d’alcools forts dans les strip-clubs et tente de se changer les idées en couchant avec de jeunes femmes, ce qui semble pourtant l’écœurer.

Vous avez déjà eu un son de plus en plus fort dans la tête, pendant des jours, comme un aspirateur ? Puis on a enfin une idée originale. On est fier de soi. Elle nous excite. Cette idée nous excite. Elle nous fait gamberger, jusqu’à ce que l’aspirateur commence à vous marteler le cerveau.

Freddy Gale peut être victime de crises de panique, perdre son sang-froid, avoir des mots violents, se montrer cruel. Ses troubles de l’humeur, de la personnalité et du comportement s’expliquent en partie par un problème d’incommunicabilité. Ce dernier a du mal à verbaliser son mal-être et souffre d’être incompris. Il confie spontanément à une personne de son entourage sa volonté de tuer, avant de faire comme s’il n’avait rien dit.

Sa première confrontation avec John Booth a quelque chose de rocambolesque, ayant oublié de charger son revolver. Le discours de l’ex-prisonnier qui affirme ne pas mériter son pardon, le fait réfléchir, sans réellement freiner sa détermination.

Je ne préviendrai pas les flics. Je resterai ici et j’essaierai d’aller de l’avant.

Freddy lui donne alors 3 jours de sursis.

John vit avec un sentiment de culpabilité et un remords permanent. Il s’est fracassé la tête en prison car il ne se supportait plus lui-même, estimant être à l’origine de beaucoup trop de malheur. Lui aussi doit tourner une page, ne plus penser à cet accident.

 – Tu veux mourir ?
 – Je ne sais pas.

C’est un des autres points communs entre les deux personnages. Comme Freddy, John verra une relation amoureuse lui échapper s’il refuse de passer à autre chose.

Je pense que ta culpabilité est un obstacle trop grand entre toi et moi. Alors préviens-moi, quand tu auras choisi la vie.

Cette tragédie montre à quel point une personne peut être coupée en deux et donc psychologiquement instable. John est tiraillé entre culpabilité et rédemption, Freddy entre vengeance et déperdition.

Une dernière similarité se manifestera avant la confrontation finale : Freddy conduira en état d’ivresse avec délit de fuite.

C’est paradoxalement une forme de respect qui prévaudra entre les deux hommes dans leur refus de mettre des mots sur des souffrances qui ne peuvent être verbalisées. Il ne sera pas question de faire entendre raison à l’autre, ni par le dialogue, ni en lui donnant des leçons.

Quelque chose d’instinctif doit se produire entre eux, de presque animal. Tous les deux l’acceptent, quelle qu’en soit l’issue.

C’est un pari risqué qui se joue, celui de l’humain.

C’est sous les magnifiques notes de musique aiguës et saisissantes de Jack Nitzsche que le film s’achèvera, dans une dernière scène authentiquement touchante, donnant un relief particulier à tout ce qui a précédé.